quittèrent le foyer pour se rendre à leurs places. Le vieillard et
Raphaël se séparèrent. En entrant dans sa loge, le marquis aperçut
Fœdora, placée à l’autre côté de la salle précisément en face de
lui. Sans doute arrivée depuis peu, la comtesse rejetait son écharpe
en arrière, se découvrait le cou, faisait les petits mouvements
indescriptibles d’une coquette occupée à se poser: tous les regards
étaient concentrés sur elle. Un jeune pair de France l’accompagnait,
elle lui demanda la lorgnette qu’elle lui avait donnée à porter. A
son geste, à la manière dont elle regarda ce nouveau partenaire,
Raphaël devina la tyrannie à laquelle son successeur était soumis.
Fasciné sans doute comme il l’avait été jadis, dupé comme lui, comme
lui luttant avec toute la puissance d’un amour vrai contre les froids
calculs de cette femme, ce jeune homme devait souffrir les tourments
auxquels Valentin avait heureusement renoncé. Une joie inexprimable
anima la figure de Fœdora, quand, après avoir braqué sa lorgnette
sur toutes les loges, et rapidement examiné les toilettes, elle eut
la conscience d’écraser par sa parure et par sa beauté les plus
jolies, les plus élégantes femmes de Paris; elle se mit à rire pour
montrer ses dents blanches, agita sa tête ornée de fleurs pour se
faire admirer, son regard alla de loge en loge, se moquant d’un béret
gauchement posé sur le front d’une princesse russe, ou d’un chapeau
manqué qui coiffait horriblement mal la fille d’un banquier. Tout à
coup elle pâlit en rencontrant les yeux fixes de Raphaël; son amant
dédaigné la foudroya par un intolérable coup d’œil de mépris. Quand
aucun de ses amants bannit ne méconnaissait sa puissance, Valentin,
seul dans le monde, était à l’abri de ses séductions. Un pouvoir
impunément bravé touche à sa ruine. Cette maxime est gravée plus
profondément au cœur d’une femme qu’à la tête des rois. Aussi, Fœdora
voyait-elle en Raphaël la mort de ses prestiges et de sa coquetterie.
Un mot, dit par lui la veille à l’Opéra, était déjà devenu célèbre
dans les salons de Paris. Le tranchant de cette terrible épigramme
avait fait à la comtesse une blessure incurable. En France, nous
savons cautériser une plaie, mais nous n’y connaissons pas encore de
remède au mal que produit une phrase. Au moment où toutes les femmes
regardèrent alternativement le marquis et la comtesse, Fœdora aurait
voulu l’abîmer dans les oubliettes de quelque Bastille, car malgré son
talent pour la dissimulation, ses rivales devinèrent sa souffrance.
Enfin sa dernière consolation lui échappa. Ces mots délicieux: je suis
la plus belle! cette phrase éternelle qui calmait tous les chagrins
de sa vanité, devint un mensonge. A l’ouverture du second acte, une
femme vint se placer près de Raphaël, dans une loge qui jusqu’alors
était restée vide. Le parterre entier laissa échapper un murmure
d’admiration. Cette mer de faces humaines agita ses lames intelligentes
et tous les yeux regardèrent l’inconnue. Jeunes et vieux firent un
tumulte si prolongé que, pendant le lever du rideau, les musiciens de
l’orchestre se tournèrent d’abord pour réclamer le silence; mais ils
s’unirent aux applaudissements et en accrurent les confuses rumeurs.
Des conversations animées s’établirent dans chaque loge. Les femmes
s’étaient toutes armées de leurs jumelles, les vieillards rajeunis
nettoyaient avec la peau de leurs gants le verre de leurs lorgnettes.
L’enthousiasme se calma par degrés, les chants retentirent sur la
scène, tout rentra dans l’ordre. La bonne compagnie, honteuse d’avoir
cédé à un mouvement naturel, reprit la froideur aristocratique de ses
manières polies. Les riches veulent ne s’étonner de rien, ils doivent
reconnaître au premier aspect d’une belle œuvre le défaut qui les
dispensera de l’admiration, sentiment vulgaire. Cependant quelques
hommes restèrent immobiles sans écouter la musique, perdus dans un
ravissement naïf, occupés à contempler la voisine de Raphaël. Valentin
aperçut dans une baignoire, et près d’Aquilina, l’ignoble et sanglante
figure de Taillefer, qui lui adressait une grimace approbative. Puis il
vit Émile, qui, debout à l’orchestre, semblait lui dire:--Mais regarde
donc la belle créature qui est près de toi! Enfin Rastignac assis
près d’une jeune femme, une veuve sans doute, tortillait ses gants
comme un homme au désespoir d’être enchaîné là, sans pouvoir aller
près de la divine inconnue. La vie de Raphaël dépendait d’un pacte
encore inviolé qu’il avait fait avec lui-même, il s’était promis de ne
jamais regarder attentivement aucune femme, et pour se mettre à l’abri
d’une tentation, il portait un lorgnon dont le verre microscopique
artistement disposé, détruisait l’harmonie des plus beaux traits, en
leur donnant un hideux aspect. Encore en proie à la terreur qui l’avait
saisi le matin, quand, pour un simple vœu de politesse, le talisman
s’était si promptement resserré, Raphaël résolut fermement de ne pas
se retourner vers sa voisine. Assis comme une duchesse, il présentait
le dos au coin de sa loge, et dérobait avec impertinence la moitié
de la scène à l’inconnue, ayant l’air de la mépriser, d’ignorer même
qu’une jolie femme se trouvât derrière lui. La voisine copiait avec
exactitude la posture de Valentin. Elle avait appuyé son coude sur le
bord de la loge, et se mettait la tête de trois quarts, en regardant
les chanteurs, comme si elle se fût posée devant un peintre. Ces
deux personnes ressemblaient à deux amants brouillés qui se boudent,
se tournent le dos et vont s’embrasser au premier mot d’amour. Par
moments, les légers marabouts ou les cheveux de l’inconnue effleuraient
la tête de Raphaël et lui causaient une sensation voluptueuse contre
laquelle il luttait courageusement; bientôt il sentit le doux contact
des ruches de blonde qui garnissaient le tour de la robe, la robe
elle-même fit entendre le murmure efféminé de ses plis, frissonnement
plein de molles sorcelleries; enfin le mouvement imperceptible imprimé
par la respiration à la poitrine, au dos, aux vêtements de cette jolie
femme, toute sa vie suave se communiqua soudain à Raphaël comme une
étincelle électrique; le tulle et la dentelle transmirent fidèlement
à son épaule chatouillée la délicieuse chaleur de ce dos blanc et nu.
Par un caprice de la nature, ces deux êtres désunis par le bon ton,
séparés par les abîmes de la mort, respirèrent ensemble et pensèrent
peut-être l’un à l’autre. Les pénétrants parfums de l’aloës achevèrent
d’enivrer Raphaël. Son imagination irritée par un obstacle, et que les
entraves rendaient encore plus fantasque, lui dessina rapidement une
femme en traits de feu. Il se retourna brusquement. Choquée sans doute
de se trouver en contact avec un étranger, l’inconnue fit un mouvement
semblable; leurs visages, animés par la même pensée, restèrent en
présence.
--Pauline!
--Monsieur Raphaël!
Pétrifiés l’un et l’autre, ils se regardèrent un instant en silence.
Raphaël voyait Pauline dans une toilette simple et de bon goût. A
travers la gaze qui couvrait chastement son corsage, des yeux habiles
pouvaient apercevoir une blancheur de lis et deviner des formes qu’une
femme eût admirées. Puis c’était toujours sa modestie virginale, sa
céleste candeur, sa gracieuse attitude. L’étoffe de sa manche accusait
le tremblement qui faisait palpiter le corps comme palpitait le cœur.
--Oh! venez demain, dit-elle, venez à l’hôtel Saint-Quentin, y
reprendre vos papiers. J’y serai à midi. Soyez exact.
Elle se leva précipitamment et disparut. Raphaël voulut suivre Pauline,
il craignit de la compromettre, resta, regarda Fœdora, la trouva laide;
mais ne pouvant comprendre une seule phrase de musique, étouffant dans
cette salle, le cœur plein, il sortit et revint chez lui.
--Jonathas, dit-il à son vieux domestique au moment où il fut dans son
lit, donne-moi une demi-goutte de laudanum sur un morceau de sucre, et
demain ne me réveille qu’à midi moins vingt minutes.
--Je veux être aimé de Pauline, s’écria-t-il le lendemain en regardant
le talisman avec une indéfinissable angoisse. La peau ne fit aucun
mouvement, elle semblait avoir perdu sa force contractile, elle ne
pouvait sans doute pas réaliser un désir accompli déjà.
--Ah! s’écria Raphaël en se sentant délivré comme d’un manteau de
plomb qu’il aurait porté depuis le jour où le talisman lui avait été
donné, tu mens, tu ne m’obéis pas, le pacte est rompu! Je suis libre,
je vivrai. C’était donc une mauvaise plaisanterie. En disant ces
paroles, il n’osait pas croire à sa propre pensée. Il se mit aussi
simplement qu’il l’était jadis, et voulut aller à pied à son ancienne
demeure, en essayant de se reporter en idée à ces jours heureux où il
se livrait sans danger à la furie de ses désirs, où il n’avait point
encore jugé toutes les jouissances humaines. Il marchait, voyant, non
plus la Pauline de l’hôtel Saint-Quentin, mais la Pauline de la veille,
cette maîtresse accomplie, si souvent rêvée, jeune fille spirituelle,
aimante, artiste, comprenant les poètes, comprenant la poésie et vivant
au sein du luxe; en un mot Fœdora douée d’une belle âme, ou Pauline
comtesse et deux fois millionnaire comme l’était Fœdora. Quand il se
trouva sur le seuil usé, sur la dalle cassée de cette porte où, tant de
fois, il avait eu des pensées de désespoir, une vieille femme sortit de
la salle et lui dit:--N’êtes-vous pas monsieur Raphaël de Valentin?
--Oui, ma bonne mère, répondit-il.
--Vous connaissez votre ancien logement, reprit-elle, vous y êtes
attendu.
--Cet hôtel est-il toujours tenu par madame Gaudin? demanda-t-il.
--Oh! non, monsieur. Maintenant madame Gaudin est baronne. Elle est
dans une belle maison à elle, de l’autre côté de l’eau. Son mari est
revenu. Dame! il a rapporté des mille et des cents. L’on dit qu’elle
pourrait acheter tout le quartier Saint-Jacques, si elle le voulait.
Elle m’a donné _gratis_ son fonds et son restant de bail. Ah! c’est une
bonne femme tout de même! Elle n’est pas plus fière aujourd’hui qu’elle
ne l’était hier.
Raphaël monta lestement à sa mansarde, et quand il atteignit les
dernières marches de l’escalier, il entendit les sons du piano. Pauline
était là modestement vêtue d’une robe de percaline; mais la façon de la
robe, les gants, le chapeau, le châle, négligemment jetés sur le lit,
révélaient toute une fortune.
--Ah! vous voilà donc! s’écria Pauline en tournant la tête et se levant
par un naïf mouvement de joie.
Raphaël vint s’asseoir près d’elle, rougissant, honteux, heureux; il la
regarda sans rien dire.
--Pourquoi nous avez-vous donc quittées? reprit-elle en baissant les
yeux au moment où son visage s’empourpra. Qu’êtes-vous devenu?
--Ah! Pauline, j’ai été, je suis bien malheureux encore!
--Là! s’écria-t-elle tout attendrie. J’ai deviné votre sort hier en
vous voyant bien mis, riche en apparence, mais en réalité, hein!
monsieur Raphaël, est-ce toujours comme autrefois?
Valentin ne put retenir quelques larmes, elles roulèrent dans ses yeux,
il s’écria:--Pauline!... je... Il n’acheva pas, ses yeux étincelèrent
d’amour, et son cœur déborda dans son regard.
--Oh! il m’aime, il m’aime, s’écria Pauline.
Raphaël fit un signe de tête, car il se sentit hors d’état de prononcer
une seule parole. A ce geste, la jeune fille lui prit la main, la
serra, et lui dit tantôt riant, tantôt sanglotant:--Riches, riches,
heureux, riches, ta Pauline est riche. Mais moi, je devrais être bien
pauvre aujourd’hui. J’ai mille fois dit que je paierais ce mot: _il
m’aime_, de tous les trésors de la terre. O mon Raphaël! j’ai des
millions. Tu aimes le luxe, tu seras content; mais tu dois aimer mon
cœur aussi, il y a tant d’amour pour toi dans ce cœur! Tu ne sais pas?
mon père est revenu. Je suis une riche héritière. Ma mère et lui me
laissent entièrement maîtresse de mon sort; je suis libre, comprends-tu?
En proie à une sorte de délire, Raphaël tenait les mains de Pauline, et
les baisait si ardemment, si avidement, que son baiser semblait être
une sorte de convulsion. Pauline se dégagea les mains, les jeta sur
les épaules de Raphaël et le saisit; ils se comprirent, se serrèrent
et s’embrassèrent avec cette sainte et délicieuse ferveur, dégagée
de toute arrière-pensée, dont se trouve empreint un seul baiser, le
premier baiser par lequel deux âmes prennent possession d’elles-mêmes.
--Ah! s’écria Pauline en retombant sur la chaise, je ne veux plus te
quitter. Je ne sais d’où me vient tant de hardiesse! reprit-elle en
rougissant.
--De la hardiesse, ma Pauline? Oh! ne crains rien, c’est de l’amour, de
l’amour vrai, profond, éternel comme le mien, n’est-ce pas?
--Oh! parle, parle, parle, dit-elle. Ta bouche a été si longtemps
muette pour moi!
--Tu m’aimais donc?
--Oh! Dieu, si je t’aimais! combien de fois j’ai pleuré, là, tiens,
en faisant ta chambre, déplorant ta misère et la mienne. Je me serais
vendue au démon pour t’éviter un chagrin! Aujourd’hui, _mon_ Raphaël,
car tu es bien à moi: à moi cette belle tête, à moi ton cœur! Oh!
oui, ton cœur, surtout, éternelle richesse! Eh! bien, où en suis-je?
reprit-elle après une pause. Ah! m’y voici: nous avons trois, quatre,
cinq millions, je crois. Si j’étais pauvre je tiendrais peut-être à
porter ton nom, à être nommée ta femme mais, en ce moment, je voudrais
te sacrifier le monde entier, je voudrais être encore et toujours ta
servante. Va, Raphaël, en t’offrant mon cœur, ma personne, ma fortune,
je ne te donnerai rien de plus aujourd’hui que le jour où j’ai mis là,
dit-elle en montrant le tiroir de la table, certaine pièce de cent
sous. Oh! comme alors ta joie m’a fait mal.
--Pourquoi es-tu riche, s’écria Raphaël, pourquoi n’as-tu pas de
vanité? je ne puis rien pour toi. Il se tordit les mains de bonheur, de
désespoir, d’amour. Quand tu seras madame la marquise de Valentin, je
te connais, âme céleste, ce titre et ma fortune ne vaudront pas...
--Un seul de tes cheveux, s’écria-t-elle.
--Moi aussi, j’ai des millions; mais que sont maintenant les richesses
pour nous? Ah! j’ai ma vie, je puis te l’offrir, prends-la.
--Oh! ton amour, Raphaël, ton amour vaut le monde. Comment, ta pensée
est à moi? mais je suis la plus heureuse des heureuses.
--L’on va nous entendre, dit Raphaël.
--Hé! il n’y a personne, répondit-elle en laissant échapper un geste
mutin.
--Hé! bien, viens, s’écria Valentin en lui tendant les bras.
Elle sauta sur ses genoux et joignit ses mains autour du cou de
Raphaël:--Embrassez-moi, dit-elle, pour tous les chagrins que vous
m’avez donnés, pour effacer la peine que vos joies m’ont faite, pour
toutes les nuits que j’ai passées à peindre mes écrans.
--Tes écrans!
--Puisque nous sommes riches, mon trésor, je puis te dire tout. Pauvre
enfant! combien il est facile de tromper les hommes d’esprit! Est-ce
que tu pouvais avoir des gilets blancs et des chemises propres deux
fois par semaine, pour trois francs de blanchissage par mois? Mais tu
buvais deux fois plus de lait qu’il ne t’en revenait pour ton argent.
Je t’attrapais sur tout: le feu, l’huile, et l’argent donc? Oh! mon
Raphaël, ne me prends pas pour femme, dit-elle en riant, je suis une
personne trop astucieuse.
--Mais comment faisais-tu donc?
--Je travaillais jusqu’à deux heures du matin, répondit-elle, et je
donnais à ma mère une moitié du prix de mes écrans, à toi l’autre.
Ils se regardèrent pendant un moment, tous deux hébétés de joie et
d’amour.
--Oh! s’écria Raphaël, nous paierons sans doute, un jour, ce bonheur
par quelque effroyable chagrin.
--Serais-tu marié? cria Pauline. Ah! je ne veux te céder à aucune femme.
--Je suis libre, ma chérie.
--Libre, répéta-t-elle. Libre, et à moi!
Elle se laissa glisser sur ses genoux, joignit les mains, et regarda
Raphaël avec une dévotieuse ardeur.
--J’ai peur de devenir folle. Combien tu es gentil! reprit-elle en
passant une main dans la blonde chevelure de son amant. Est-elle bête,
ta comtesse Fœdora! Quel plaisir j’ai ressenti hier en me voyant saluée
par tous ces hommes. Elle n’a jamais été applaudie, elle! Dis, cher,
quand mon dos a touché ton bras, j’ai entendu en moi je ne sais quelle
voix qui m’a crié: Il est là. Je me suis retournée, et je t’ai vu. Oh!
je me suis sauvée, je me sentais l’envie de te sauter au cou devant
tout le monde.
--Tu es bien heureuse de pouvoir parler, s’écria Raphaël. Moi, j’ai le
cœur serré. Je voudrais pleurer, je ne puis. Ne me retire pas ta main.
Il me semble que je resterais, pendant toute ma vie, à te regarder
ainsi, heureux, content.
--Oh! répète-moi cela, mon amour!
--Et que sont les paroles, reprit Valentin en laissant tomber une larme
chaude sur les mains de Pauline. Plus tard, j’essaierai de te dire mon
amour, en ce moment je ne puis que le sentir...
--Oh! s’écria-t-elle, cette belle âme, ce beau génie, ce cœur que je
connais si bien, tout est à moi, comme je suis à toi.
--Pour toujours, ma douce créature, dit Raphaël d’une voix émue. Tu
seras ma femme, mon bon génie. Ta présence a toujours dissipé mes
chagrins et rafraîchi mon âme; en ce moment, ton sourire angélique m’a
pour ainsi dire purifié. Je crois commencer une nouvelle vie. Le passé
cruel et mes tristes folies me semblent n’être plus que de mauvais
songes. Je suis pur, près de toi. Je sens l’air du bonheur. Oh! sois là
toujours, ajouta-t-il en la pressant saintement sur son cœur palpitant.
--Vienne la mort quand elle voudra, s’écria Pauline en extase, j’ai
vécu.
Heureux qui devinera leurs joies, il les aura connues!
--Oh! mon Raphaël, dit Pauline après quelques heures de silence, je
voudrais qu’à l’avenir personne n’entrât dans cette chère mansarde.
--Il faut murer la porte, mettre une grille à la lucarne et acheter la
maison, répondit le marquis.
--C’est cela, dit-elle. Puis, après un moment de silence:--Nous avons
un peu oublié de chercher les manuscrits?
Ils se prirent à rire avec une douce innocence.
--Bah! je me moque de toutes les sciences, s’écria Raphaël.
--Ah! monsieur, et la gloire!
--Tu es ma seule gloire.
--Tu étais bien malheureux en faisant ces petits pieds de mouche,
dit-elle en feuilletant les papiers.
--Ma Pauline...
--Oh! oui, je suis ta Pauline. Eh bien?
--Où demeures-tu donc?
--Rue Saint-Lazare. Et toi?
--Rue de Varennes.
--Comme nous serons loin l’un de l’autre, jusqu’à ce que... Elle
s’arrêta en regardant son ami d’un air coquet et malicieux.
--Mais, répondit Raphaël, nous avons tout au plus une quinzaine de
jours à rester séparés.
--Vrai! dans quinze jours nous serons mariés! Elle sauta comme un
enfant. Oh! je suis une fille dénaturée, reprit-elle, je ne pense
plus ni à père, ni à mère, ni à rien dans le monde! Tu ne sais pas,
pauvre chéri? mon père est bien malade. Il est revenu des Indes, bien
souffrant. Il a manqué mourir au Havre, où nous l’avons été chercher.
Ah! Dieu, s’écria-t-elle en regardant l’heure à sa montre, déjà trois
heures. Je dois me trouver à son réveil, à quatre heures. Je suis la
maîtresse au logis: ma mère fait toutes mes volontés, mon père m’adore,
mais je ne veux pas abuser de leur bonté, ce serait mal! Le pauvre
père, c’est lui qui m’a envoyée aux Italiens hier. Tu viendras le voir
demain, n’est-ce pas?
--Madame la marquise de Valentin veut-elle me faire l’honneur
d’accepter mon bras?
--Ah! je vais emporter la clef de cette chambre, reprit-elle. N’est-ce
pas un palais, notre trésor?
--Pauline, encore un baiser?
--Mille! Mon Dieu, dit-elle en regardant Raphaël, ce sera toujours
ainsi, je crois rêver.
Ils descendirent lentement l’escalier; puis, bien unis, marchant
du même pas, tressaillant ensemble sous le poids du même bonheur,
se serrant comme deux colombes, ils arrivèrent sur la place de la
Sorbonne, où la voiture de Pauline attendait.
--Je veux aller chez toi, s’écria-t-elle. Je veux voir ta chambre,
ton cabinet, et m’asseoir à la table sur laquelle tu travailles. Ce
sera comme autrefois, ajouta-t-elle en rougissant.--Joseph, dit-elle à
un valet, je vais rue de Varennes avant de retourner à la maison. Il
est trois heures un quart, et je dois être revenue à quatre. Georges
pressera les chevaux.
Et les deux amants furent en peu d’instants menés à l’hôtel de Valentin.
--Oh! que je suis contente d’avoir examiné tout cela, s’écria Pauline
en chiffonnant la soie des rideaux qui drapaient le lit de Raphaël.
Quand je m’endormirai, je serai là, en pensée. Je me figurerai ta
chère tête sur cet oreiller. Dis-moi, Raphaël, tu n’as pris conseil de
personne pour meubler ton hôtel?
--De personne.
--Bien vrai? Ce n’est pas une femme qui...
--Pauline!
--Oh! je me sens une affreuse jalousie. Tu as bon goût. Je veux avoir
demain un lit pareil au tien.
Raphaël, ivre de bonheur, saisit Pauline.
--Oh! mon père, mon père! dit-elle.
--Je vais donc te reconduire, car je veux te quitter le moins possible,
s’écria Valentin.
--Combien tu es aimant! je n’osais pas te le proposer...
--N’es-tu donc pas ma vie?
Il serait fastidieux de consigner fidèlement ces adorables bavardages
de l’amour auxquels l’accent, le regard, un geste intraduisible donnent
seuls du prix. Valentin reconduisit Pauline jusque chez elle, et revint
ayant au cœur autant de plaisir que l’homme peut en ressentir et en
porter ici-bas. Quand il fut assis dans son fauteuil, près de son feu,
pensant à la soudaine et complète réalisation de toutes ses espérances,
une idée froide lui traversa l’âme comme l’acier d’un poignard perce
une poitrine, il regarda la Peau de chagrin, elle s’était légèrement
rétrécie. Il prononça le grand juron français, sans y mettre les
jésuitiques réticences de l’abbesse des Andouillettes, pencha la
tête sur son fauteuil et resta sans mouvement les yeux arrêtés sur
une patère, sans la voir. Grand Dieu! s’écria-t-il. Quoi! tous mes
désirs, tous! Pauvre Pauline! Il prit un compas, mesura ce que la
matinée lui avait coûté d’existence. Je n’en ai pas pour deux mois,
dit-il. Une sueur glacée sortit de ses pores, tout à coup il obéit à
un inexprimable mouvement de rage, et saisit la Peau de chagrin en
s’écriant: Je suis bien bête! il sortit, courut, traversa les jardins,
et jeta le talisman au fond d’un puits: Vogue la galère, dit-il. Au
diable toutes ces sottises!
Raphaël se laissa donc aller au bonheur d’aimer, et vécut cœur à cœur
avec Pauline, qui ne conçut pas le refus en amour. Leur mariage,
retardé par des difficultés peu intéressantes à raconter, devait se
célébrer dans les premiers jours de mars. Ils s’étaient éprouvés, ne
doutaient point d’eux-mêmes, et le bonheur leur ayant révélé toute
la puissance de leur affection, jamais deux âmes, deux caractères ne
s’étaient aussi parfaitement unis qu’ils le furent par la passion;
en s’étudiant ils s’aimèrent davantage: de part et d’autre même
délicatesse, même pudeur, même volupté, la plus douce de toutes les
voluptés, celle des anges; point de nuages dans leur ciel; tour à tour
les désirs de l’un faisaient la loi de l’autre. Riches tous deux,
ils ne connaissaient point de caprices qu’ils ne pussent satisfaire,
et partant n’avaient point de caprices. Un goût exquis, le sentiment
du beau, une vraie poésie animait l’âme de l’épouse; dédaignant les
colifichets de la finance, un sourire de son ami lui semblait plus beau
que toutes les perles d’Ormus, la mousseline ou les fleurs formaient
ses plus riches parures. Pauline et Raphaël fuyaient d’ailleurs le
monde, la solitude leur était si belle, si féconde! Les oisifs voyaient
exactement tous les soirs ce joli ménage de contrebande aux Italiens ou
à l’Opéra. Si d’abord quelques médisances égayèrent les salons, bientôt
le torrent d’événements qui passa sur Paris fit oublier deux amants
inoffensifs; enfin, espèce d’excuse auprès des prudes, leur mariage
était annoncé, et par hasard leurs gens se trouvaient discrets; donc,
aucune méchanceté trop vive ne les punit de leur bonheur.