Vers la fin du mois de février, époque à laquelle d’assez beaux jours

firent croire aux joies du printemps, un matin, Pauline et Raphaël

déjeunaient ensemble dans une petite serre, espèce de salon rempli

de fleurs, et de plain-pied avec le jardin. Le doux et pâle soleil

de l’hiver, dont les rayons se brisaient à travers des arbustes

rares, tiédissait alors la température. Les yeux étaient égayés par

les vigoureux contrastes des divers feuillages, par les couleurs

des touffes fleuries et par toutes les fantaisies de la lumière et

de l’ombre. Quand tout Paris se chauffait encore devant les tristes

foyers, les deux jeunes époux riaient sous un berceau de camélias,

de lilas, de bruyères. Leurs têtes joyeuses s’élevaient au-dessus

des narcisses, des muguets et des roses du Bengale. Dans cette serre

voluptueuse et riche, les pieds foulaient une natte africaine colorée

comme un tapis. Les parois tendues en coutil vert n’offraient pas la

moindre trace d’humidité. L’ameublement était de bois en apparence

grossier, mais dont l’écorce polie brillait de propreté. Un jeune chat

accroupi sur la table où l’avait attiré l’odeur du lait se laissait

barbouiller de café par Pauline; elle folâtrait avec lui, défendait

la crème qu’elle lui permettait à peine de flairer afin d’exercer sa

patience et d’entretenir le combat; elle éclatait de rire à chacune de

ses grimaces, et débitait mille plaisanteries pour empêcher Raphaël

de lire le journal, qui, dix fois déjà, lui était tombé des mains.

Il abondait dans cette scène matinale un bonheur inexprimable comme

tout ce qui est naturel et vrai. Raphaël feignait toujours de lire

sa feuille, et contemplait à la dérobée Pauline aux prises avec le

chat, sa Pauline enveloppée d’un long peignoir qui la lui voilait

imparfaitement, sa Pauline les cheveux en désordre et montrant un

petit pied blanc veiné de bleu dans une pantoufle de velours noir.

Charmante à voir en déshabillé, délicieuse comme les fantastiques

figures de Westhall, elle semblait être tout à la fois jeune fille

et femme; peut-être plus jeune fille que femme, elle jouissait d’une

félicité sans mélange, et ne connaissait de l’amour que ses premières

joies. Au moment où, tout à fait absorbé par sa douce rêverie, Raphaël

avait oublié son journal, Pauline le saisit, le chiffonna, en fit une

boule, le lança dans le jardin, et le chat courut après la politique

qui tournait comme toujours sur elle-même. Quand Raphaël, distrait par

cette scène enfantine, voulut continuer à lire et fit le geste de lever

la feuille qu’il n’avait plus, éclatèrent des rires francs, joyeux,

renaissant d’eux-mêmes comme les chants d’un oiseau.

[Illustration: PAULINE.

Un jeune chat accroupi sur la table se laissait barbouiller de café

par Pauline; elle folâtrait avec lui, défendait la crème qu’elle lui

permettait à peine de flairer...

(LA PEAU DE CHAGRIN.)]

--Je suis jalouse du journal, dit-elle en essuyant les larmes que son

rire d’enfant avait fait couler. N’est-ce pas une félonie, reprit-elle

redevenant femme tout à coup, que de lire des proclamations russes

en ma présence, et de préférer la prose de l’empereur Nicolas à des

paroles, à des regards d’amour?

--Je ne lisais pas, mon ange aimé, je te regardais.

En ce moment le pas lourd du jardinier dont les souliers ferrés

faisaient crier le sable des allées retentit près de la serre.

--Excusez, monsieur le marquis, si je vous interromps ainsi que madame,

mais je vous apporte une curiosité comme je n’en ai jamais vu. En

tirant tout à l’heure, sous votre respect, un seau d’eau, j’ai amené

cette singulière plante marine! La voilà! Faut, tout de même, que ce

soit bien accoutumé à l’eau, car ce n’était point mouillé, ni humide.

C’était sec comme du bois, et point gras du tout. Comme monsieur le

marquis est plus savant que moi certainement, j’ai pensé qu’il fallait

la lui apporter, et que ça l’intéresserait.

Et le jardinier montrait à Raphaël l’inexorable Peau de chagrin qui

n’avait pas six pouces carrés de superficie.

--Merci, Vanière, dit Raphaël. Cette chose est très-curieuse.

--Qu’as-tu, mon ange? tu pâlis! s’écria Pauline.

--Laissez-nous, Vanière.

--Ta voix m’effraie, reprit la jeune fille, elle est singulièrement

altérée. Qu’as-tu? Que te sens-tu? Où as-tu mal? Tu as mal! Un médecin!

cria-t-elle. Jonathas, au secours!

--Ma Pauline, tais-toi, répondit Raphaël qui recouvra son sang-froid.

Sortons. Il y a près de moi une fleur dont le parfum m’incommode.

Peut-être est-ce cette verveine?

Pauline s’élança sur l’innocent arbuste, le saisit par la tige et le

jeta dans le jardin.

--Oh! ange, s’écria-t-elle en serrant Raphaël par une étreinte

aussi forte que leur amour et en lui apportant avec une langoureuse

coquetterie ses lèvres vermeilles à baiser, en te voyant pâlir, j’ai

compris que je ne te survivrais pas: ta vie est ma vie. Mon Raphaël,

passe-moi ta main sur le dos? J’y sens encore _la petite mort_, j’y

ai froid. Tes lèvres sont brûlantes. Et ta main?... elle est glacée,

ajouta-t-elle.

--Folle! s’écria Raphaël.

--Pourquoi cette larme? dit-elle. Laisse-la-moi boire.

--Oh! Pauline, Pauline, tu m’aimes trop.

--Il se passe en toi quelque chose d’extraordinaire, Raphaël? Sois

vrai, je saurai bientôt ton secret. Donne-moi cela, dit-elle en prenant

la Peau de chagrin.

--Tu es mon bourreau, cria le jeune homme en jetant un regard d’horreur

sur le talisman.

--Quel changement de voix! répondit Pauline qui laissa tomber le fatal

symbole du destin.

--M’aimes-tu? reprit-il.

--Si je t’aime, est-ce une question?

--Eh bien, laisse-moi, va-t’en!

La pauvre petite sortit.

--Quoi! s’écria Raphaël quand il fut seul, dans un siècle de lumières

où nous avons appris que les diamants sont les cristaux du carbone,

à une époque où tout s’explique, où la police traduirait un nouveau

Messie devant les tribunaux et soumettrait ses miracles à l’Académie

des Sciences, dans un temps où nous ne croyons plus qu’aux paraphes des

notaires, je croirais, moi! à une espèce de _Mané_, _Thekel_, _Pharès_?

Non, de par Dieu! je ne penserai pas que l’Être-Suprême puisse trouver

du plaisir à tourmenter une honnête créature. Allons voir les savants.

Il arriva bientôt, entre la Halle aux vins, immense recueil de

tonneaux, et la Salpétrière, immense séminaire d’ivrognerie, devant

une petite mare où s’ébaudissaient des canards remarquables par la

rareté des espèces et dont les ondoyantes couleurs, semblables aux

vitraux d’une cathédrale, pétillaient sous les rayons du soleil.

Tous les canards du monde étaient là, criant, barbotant, grouillant,

et formant une espèce de chambre canarde rassemblée contre son gré,

mais heureusement sans charte ni principes politiques, et vivant

sans rencontrer de chasseurs, sous l’œil des naturalistes qui les

regardaient par hasard.

--Voilà monsieur Lavrille, dit un porte-clefs à Raphaël qui avait

demandé ce grand pontife de la zoologie.

Le marquis vit un petit homme profondément enfoncé dans quelques sages

méditations à l’aspect de deux canards. Ce savant, entre deux âges,

avait une physionomie douce, encore adoucie par un air obligeant; mais

il régnait dans toute sa personne une préoccupation scientifique: sa

perruque incessamment grattée et fantasquement retroussée, laissait

voir une ligne de cheveux blancs et accusait la fureur des découvertes

qui, semblable à toutes les passions, nous arrache si puissamment aux

choses de ce monde que nous perdons la conscience du _moi_. Raphaël,

homme de science et d’étude, admira ce naturaliste dont les veilles

étaient consacrées à l’agrandissement des connaissances humaines,

dont les erreurs servaient encore la gloire de la France; mais une

petite maîtresse aurait ri sans doute de la solution de continuité qui

se trouvait entre la culotte et le gilet rayé du savant, interstice

d’ailleurs chastement rempli par une chemise qu’il avait copieusement

froncée en se baissant et se levant tour à tour au gré de ses

observations zoogénésiques.

Après quelques premières phrases de politesse, Raphaël crut nécessaire

d’adresser à monsieur Lavrille un compliment banal sur ses canards.

--Oh! nous sommes riches en canards, répondit le naturaliste. Ce

genre est d’ailleurs, comme vous le savez sans doute, le plus fécond

de l’ordre des palmipèdes. Il commence au _cygne_, et finit au

_canard zinzin_, en comprenant cent trente-sept variétés d’individus

bien distincts, ayant leurs noms, leurs mœurs, leur patrie, leur

physionomie, et qui ne se ressemblent pas plus entre eux qu’un blanc

ne ressemble à un nègre. En vérité, monsieur, quand nous mangeons un

canard, la plupart du temps nous ne nous doutons guère de l’étendue...

Il s’interrompit à l’aspect d’un joli petit canard qui remontait le

talus de la mare.--Vous voyez-là le cygne à cravate, pauvre enfant du

Canada, venu de bien loin pour nous montrer son plumage brun et gris,

sa petite cravate noire! Tenez, il se gratte. Voici la fameuse oie à

duvet ou canard _Eider_, sous l’édredon de laquelle dorment nos petites

maîtresses; est-elle jolie! qui n’admirerait ce petit ventre d’un

blanc rougeâtre, ce bec vert? Je viens, monsieur, reprit-il, d’être

témoin d’un accouplement dont j’avais jusqu’alors désespéré. Le mariage

s’est fait assez heureusement, et j’en attendrai fort impatiemment

le résultat. Je me flatte d’obtenir une cent trente-huitième espèce

à laquelle peut-être mon nom sera donné! Voici les nouveaux époux,

dit-il en montrant deux canards. C’est d’une part une oie rieuse (_anas

albifrons_), de l’autre le grand canard siffleur (_anas ruffina_ de

Buffon). J’avais long-temps hésité entre le canard siffleur, le canard

à sourcils blancs et le canard souchet (_anas clypeata_): tenez, voici

le souchet, ce gros scélérat brun-noir dont le col est verdâtre et si

coquettement irisé. Mais, monsieur, le canard siffleur était huppé,

vous comprenez alors que je n’ai plus balancé. Il ne nous manque

ici que le canard varié à calotte noire. Ces messieurs prétendent

unanimement que ce canard fait double emploi avec le canard sarcelle à

bec recourbé, quant à moi... Il fit un geste admirable qui peignit à la

fois la modestie et l’orgueil des savants, orgueil plein d’entêtement,

modestie pleine de suffisance. Je ne le pense pas, ajouta-t-il. Vous

voyez, mon cher monsieur, que nous ne nous amusons pas ici. Je m’occupe

en ce moment de la monographie du genre canard. Mais je suis à vos

ordres.

En se dirigeant vers une assez jolie maison de la rue de Buffon,

Raphaël soumit la Peau de chagrin aux investigations de monsieur

Lavrille.

--Je connais ce produit, répondit le savant après avoir braqué sa loupe

sur le talisman; il a servi à quelque dessus de boîte. Le chagrin est

fort ancien! Aujourd’hui les gaîniers préfèrent se servir de galuchat.

Le galuchat est, comme vous le savez sans doute, la dépouille du _raja

sephen_, un poisson de la mer Rouge...

--Mais ceci, monsieur, puisque vous avez l’extrême bonté...

--Ceci, reprit le savant en interrompant, est autre chose: entre le

galuchat et le chagrin, il y a, monsieur, toute la différence de

l’océan à la terre, du poisson à un quadrupède. Cependant la peau du

poisson est plus dure que la peau de l’animal terrestre. Ceci, dit-il

en montrant le talisman, est, comme vous le savez sans doute, un des

produits les plus curieux de la zoologie.

--Voyons! s’écria Raphaël.

--Monsieur, répondit le savant en s’enfonçant dans son fauteuil, ceci

est une peau d’âne.

--Je le sais, dit le jeune homme.

--Il existe en Perse, reprit le naturaliste, un âne extrêmement rare,

l’onagre des anciens, _equus asinus_, le _koulan_ des Tatars. Pallas

a été l’observer, et l’a rendu à la science. En effet, cet animal

avait long-temps passé pour fantastique. Il est, comme vous le savez,

célèbre dans l’Écriture sainte; Moïse avait défendu de l’accoupler

avec ses congénères. Mais l’onagre est encore plus fameux par les

prostitutions dont il a été l’objet, et dont parlent souvent les

prophètes bibliques. Pallas, comme vous le savez sans doute, déclare,

dans ses _Act. Petrop._, tome II, que ces excès bizarres sont encore

religieusement accrédités chez les Persans et les Nogaïs comme un

remède souverain contre les maux de reins et la goutte sciatique. Nous

ne nous doutons guère de cela, nous autres pauvres Parisiens. Le Muséum

ne possède pas d’onagre. Quel superbe animal! reprit le savant. Il est

plein de mystères; son œil est muni d’une espèce de tapis réflecteur

auquel les Orientaux attribuent le pouvoir de la fascination, sa

robe est plus élégante et plus polie que ne l’est celle de nos plus

beaux chevaux; elle est sillonnée de bandes plus ou moins fauves, et

ressemble beaucoup à la peau du zèbre. Son lainage a quelque chose de

moelleux, d’ondoyant, de gras au toucher; sa vue égale en justesse et

en précision la vue de l’homme; un peu plus grand que nos plus beaux

ânes domestiques, il est doué d’un courage extraordinaire. Si, par

hasard, il est surpris, il se défend avec une supériorité remarquable

contre les bêtes les plus féroces; quant à la rapidité de sa marche,

elle ne peut se comparer qu’au vol des oiseaux; un onagre, monsieur,

tuerait à la course les meilleurs chevaux arabes ou persans. D’après le

père du consciencieux docteur Niébuhr, dont, comme vous le savez sans

doute, nous déplorons la perte récente, le terme moyen du pas ordinaire

de ces admirables créatures est de sept mille pas géométriques par

heure. Nos ânes dégénérés ne sauraient donner une idée de cet âne

indépendant et fier. Il a le port leste, animé, l’air spirituel, fin,

une physionomie gracieuse, des mouvements pleins de coquetterie! C’est

le roi zoologique de l’Orient. Les superstitions turques et persanes

lui donnent même une mystérieuse origine, et le nom de Salomon se mêle

aux récits que les conteurs du Thibet et de la Tartarie font sur les

prouesses attribuées à ces nobles animaux.

Enfin un onagre apprivoisé vaut des sommes immenses; il est presque

impossible de le saisir dans les montagnes, où il bondit comme un

chevreuil, et semble voler comme un oiseau. La fable des chevaux ailés,

notre Pégase, a sans doute pris naissance dans ces pays, où les bergers

ont pu voir souvent un onagre sautant d’un rocher à un autre. Les

ânes de selle, obtenus en Perse par l’accouplement d’une ânesse avec

un onagre apprivoisé, sont peints en rouge, suivant une immémoriale

tradition. Cet usage a donné lieu peut-être à notre proverbe: Méchant

comme un âne rouge. A une époque où l’histoire naturelle était

très-négligée en France, un voyageur aura, je pense, amené un de ces

animaux curieux qui supportent fort impatiemment l’esclavage. De là, le

dicton! La peau que vous me présentez, reprit le savant, est la peau

d’un onagre. Nous varions sur l’origine du nom. Les uns prétendent que

_Chagri_ est un mot turc, d’autres veulent que _Chagri_ soit la ville

où cette dépouille zoologique subit une préparation chimique assez bien

décrite par Pallas, et qui lui donne le grain particulier que nous

admirons; monsieur Martellens m’a écrit que _Châagri_ est un ruisseau.

--Monsieur, je vous remercie de m’avoir donné des renseignements

qui fourniraient une admirable note à quelque Dom Calmet, si les

bénédictins existaient encore; mais j’ai eu l’honneur de vous faire

observer que ce fragment était primitivement d’un volume égal... à

cette carte géographique, dit Raphaël en montrant à Lavrille un atlas

ouvert: or depuis trois mois elle s’est sensiblement contractée...

--Bien, reprit le savant, je comprends. Monsieur, toutes les dépouilles

d’êtres primitivement organisés sont sujettes à un dépérissement

naturel, facile à concevoir, et dont les progrès sont soumis aux

influences atmosphériques. Les métaux eux-mêmes se dilatent ou se

resserrent d’une manière sensible, car les ingénieurs ont observé des

espaces assez considérables entre de grandes pierres primitivement

maintenues par des barres de fer. La science est vaste, la vie humaine

est bien courte. Aussi n’avons-nous pas la prétention de connaître tous

les phénomènes de la nature.

--Monsieur, reprit Raphaël presque confus, excusez la demande que je

vais vous faire. Êtes-vous bien sûr que cette peau soit soumise aux

lois ordinaires de la zoologie, qu’elle puisse s’étendre?

--Oh! certes. Ah! peste, dit monsieur Lavrille en essayant de

tirer le talisman. Mais, monsieur, reprit-il, si vous voulez aller

voir Planchette, le célèbre professeur de mécanique, il trouvera

certainement un moyen d’agir sur cette peau, de l’amollir, de la

distendre.

--Oh! monsieur, vous me sauvez la vie.

Raphaël salua le savant naturaliste, et courut chez Planchette, en

laissant le bon Lavrille au milieu de son cabinet rempli de bocaux et

de plantes séchées. Il remportait de cette visite, sans le savoir,

toute la science humaine: une nomenclature! Ce bonhomme ressemblait

à Sancho Pança racontant à Don Quichotte l’histoire des chèvres, il

s’amusait à compter des animaux et à les numéroter. Arrivé sur le

bord de la tombe, il connaissait à peine une petite fraction des

incommensurables nombres du grand troupeau jeté par Dieu à travers

l’océan des mondes, dans un but ignoré. Raphaël était content.--Je

vais tenir mon âne en bride, s’écriait-il. Sterne avait dit avant lui:

«Ménageons notre âne, si nous voulons vivre vieux.» Mais la bête est si

fantasque!

Planchette était un grand homme sec, véritable poète perdu dans une

perpétuelle contemplation, occupé à regarder toujours un abîme sans

fond, LE MOUVEMENT. Le vulgaire taxe de folie ces esprits sublimes,

gens incompris qui vivent dans une admirable insouciance du luxe et

du monde, restant des journées entières à fumer un cigare éteint,

ou venant dans un salon, sans avoir toujours bien exactement marié

les boutons de leurs vêtements avec les boutonnières. Un jour, après

avoir long-temps mesuré le vide, ou entassé des =X= sous des Aa--gG,

ils ont analysé quelque loi naturelle et décomposé le plus simple des

principes; tout à coup la foule admire une nouvelle machine ou quelque

haquet dont la facile structure nous étonne et nous confond! Le savant

modeste sourit en disant à ses admirateurs:--Qu’ai-je donc créé? Rien.

L’homme n’invente pas une force, il la dirige, et la science consiste à

imiter la nature.

Raphaël surprit le mécanicien planté sur ses deux jambes, comme un

pendu tombé droit sous une potence. Planchette examinait une bille

d’agate qui roulait sur un cadran solaire, en attendant qu’elle s’y

arrêtât. Le pauvre homme n’était, ni décoré, ni pensionné, car il ne

savait pas enluminer ses calculs; heureux de vivre à l’affût d’une

découverte, il ne pensait ni à la gloire, ni au monde, ni à lui-même,

et vivait dans la science pour la science.

--Cela est indéfinissable, s’écria-t-il.--Ah! monsieur, reprit-il en

apercevant Raphaël, je suis votre serviteur. Comment va la maman? Allez

voir ma femme.

--J’aurais cependant pu vivre ainsi! pensa Raphaël qui tira le savant

de sa rêverie en lui demandant le moyen d’agir sur le talisman,

qu’il lui présenta.--Dussiez-vous rire de ma crédulité, monsieur,

dit le marquis en terminant, je ne vous cacherai rien. Cette peau me

semble posséder une force de résistance contre laquelle rien ne peut

prévaloir.

--Monsieur, dit-il, les gens du monde traitent toujours la science

assez cavalièrement, tous nous disent à peu près ce qu’un incroyable

disait à Lalande en lui amenant des dames après l’éclipse: «Ayez la

bonté de recommencer.» Quel effet voulez-vous produire? La mécanique

a pour but d’appliquer les lois du mouvement ou de les neutraliser.

Quant au mouvement en lui-même, je vous le déclare avec humilité,

nous sommes impuissants à le définir. Cela posé, nous avons remarqué

quelques phénomènes constants qui régissent l’action des solides

et des fluides. En reproduisant les causes génératrices de ces

phénomènes, nous pouvons transporter les corps, leur transmettre une

force locomotive dans des rapports de vitesse déterminée, les lancer,

les diviser simplement ou à l’infini, soit que nous les cassions ou

les pulvérisions; puis les tordre, leur imprimer une rotation, les

modifier, les comprimer, les dilater, les étendre. Cette science,

monsieur, repose sur un seul fait. Vous voyez cette bille, reprit-il.

Elle est ici sur cette pierre. La voici maintenant là. De quel nom

appellerons-nous cet acte si physiquement naturel et si moralement

extraordinaire? Mouvement, locomotion, changement de lieu? Quelle

immense vanité cachée sous les mots! Un nom, est-ce donc une solution?

Voilà pourtant toute la science. Nos machines emploient ou décomposent

cet acte, ce fait. Ce léger phénomène adapté à des masses va faire

sauter Paris: nous pouvons augmenter la vitesse aux dépens de la

force, et la force aux dépens de la vitesse. Qu’est-ce que la force

et la vitesse? Notre science est inhabile à le dire, comme elle l’est

à créer un mouvement. Un mouvement, quel qu’il soit, est un immense

pouvoir, et l’homme n’invente pas de pouvoirs. Le pouvoir est un,

comme le mouvement, l’essence même du pouvoir. Tout est mouvement. La

pensée est un mouvement. La nature est établie sur le mouvement. La

mort est un mouvement dont les fins nous sont peu connues. Si Dieu

est éternel, croyez qu’il est toujours en mouvement; Dieu est le

mouvement, peut-être. Voilà pourquoi le mouvement est inexplicable

comme lui; comme lui profond, sans bornes, incompréhensible,

intangible. Qui jamais a touché, compris, mesuré le mouvement? Nous

en sentons les effets sans les voir. Nous pouvons même le nier comme

nous nions Dieu. Où est-il? où n’est-il pas? D’où part-il? Où en est

le principe? Où en est la fin? Il nous enveloppe, nous presse et nous

échappe. Il est évident comme un fait, obscur comme une abstraction,

tout à la fois effet et cause. Il lui faut comme à nous l’espace, et

qu’est-ce que l’espace? Le mouvement seul nous le révèle; sans le

mouvement, il n’est plus qu’un mot vide de sens. Problème insoluble,

semblable au vide, semblable à la création, à l’infini, le mouvement

confond la pensée humaine, et tout ce qu’il est permis à l’homme de

concevoir, c’est qu’il ne le concevra jamais. Entre chacun des points

successivement occupés par cette bille dans l’espace, reprit le savant,

il se rencontre un abîme pour la raison humaine, un abîme où est

tombé Pascal. Pour agir sur la substance inconnue, que vous voulez

soumettre à une force inconnue, nous devons d’abord étudier cette

substance; d’après sa nature, ou elle se brisera sous un choc, ou elle

y résistera: si elle se divise et que votre intention ne soit pas de

la partager, nous n’atteindrons pas le but proposé. Voulez-vous la

comprimer? Il faut transmettre un mouvement égal à toutes les parties

de la substance de manière à diminuer uniformément l’intervalle qui les

sépare. Désirez-vous l’étendre? nous devrons tâcher d’imprimer à chaque

molécule une force excentrique égale; sans l’observation exacte de

cette loi, nous y produirions des solutions de continuité. Il existe,

monsieur, des modes infinis, des combinaisons sans bornes dans le

mouvement. A quel effet vous arrêtez-vous?

--Monsieur, dit Raphaël impatienté, je désire une pression quelconque

assez forte pour étendre indéfiniment cette peau...

--La substance étant finie, répondit le mathématicien, ne saurait être

indéfiniment distendue, mais la compression multipliera nécessairement

l’étendue de sa surface aux dépens de l’épaisseur; elle s’amincira

jusqu’à ce que la matière manque...

--Obtenez ce résultat, monsieur, s’écria Raphaël, et vous aurez gagné

des millions.

--Je vous volerais votre argent, répondit le professeur avec le flegme

d’un Hollandais. Je vais vous démontrer en deux mots l’existence d’une

machine sous laquelle Dieu lui-même serait écrasé comme une mouche.

Elle réduirait un homme à l’état de papier brouillard, un homme botté,

éperonné, cravaté, chapeau, or, bijoux, tout...

--Quelle horrible machine!

--Au lieu de jeter leurs enfants à l’eau, les Chinois devraient les

utiliser ainsi, reprit le savant sans penser au respect de l’homme pour

sa progéniture.

Tout entier à son idée, Planchette prit un pot de fleurs vide, troué

dans le fond et l’apporta sur la dalle du gnomon; puis il alla chercher

un peu de terre glaise dans un coin du jardin. Raphaël resta charmé

comme un enfant auquel sa nourrice conte une histoire merveilleuse.

Après avoir posé sa terre glaise sur la dalle. Planchette tira de sa

poche une serpette, coupa deux branches de sureau, et se mit à les

vider en sifflant comme si Raphaël n’eût pas été là.

--Voilà les éléments de la machine, dit-il.

Il attacha par un coude en terre glaise un de ses tuyaux de bois au

fond du pot, de manière à ce que le trou de sureau correspondît à celui

du vase. Vous eussiez dit une énorme pipe. Il étala sur la dalle un

lit de glaise en lui donnant la forme d’une pelle, assit le pot de

fleurs dans la partie la plus large, et fixa la branche de sureau sur

la portion qui représentait le manche. Enfin il mit un pâté de terre

glaise à l’extrémité du tube en sureau, il y planta l’autre branche

creuse, toute droite, en pratiquant un autre coude pour la joindre

à la branche horizontale, en sorte que l’air, ou tel fluide ambiant

donné, pût circuler dans cette machine improvisée, et courir depuis

l’embouchure du tube vertical, à travers le canal intermédiaire, jusque

dans le grand pot de fleurs vide.

--Monsieur, cet appareil, dit-il à Raphaël avec le sérieux d’un

académicien prononçant son discours de réception, est un des plus beaux

titres du grand Pascal à notre admiration.

--Je ne comprends pas.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 17 / 48 段