--Mon cher monsieur, répondit Jonathas, Dieu seul sait ce qui tient mon

maître. Voyez-vous, il n’existe pas à Paris deux maisons semblables

à la nôtre. Entendez-vous? deux maisons. Ma foi, non. Monsieur le

marquis a fait acheter cet hôtel qui appartenait précédemment à un

duc et pair. Il a dépensé trois cent mille francs pour le meubler.

Voyez-vous? c’est une somme, trois cent mille francs. Mais chaque

pièce de notre maison est un vrai miracle. Bon! me suis-je dit en

voyant cette magnificence, c’est comme chez défunt monsieur son père!

Le jeune marquis va recevoir la ville et la cour! Point. Monsieur n’a

voulu voir personne. Il mène une drôle de vie, monsieur Porriquet,

entendez-vous? une vie inconciliable. Monsieur se lève tous les jours

à la même heure. Il n’y a que moi, moi seul, voyez-vous? qui puisse

entrer dans sa chambre. J’ouvre à sept heures, été comme hiver. Cela

est convenu singulièrement. Étant entré, je lui dis: Monsieur le

marquis, il faut vous réveiller et vous habiller. Il se réveille et

s’habille. Je dois lui donner sa robe de chambre, toujours faite de la

même façon et de la même étoffe. Je suis obligé de la remplacer quand

elle ne pourra plus servir, rien que pour lui éviter la peine d’en

demander une neuve. C’te imagination! Au fait, il a mille francs à

manger par jour, il fait ce qu’il veut, ce cher enfant. D’ailleurs, je

l’aime tant, qu’il me donnerait un soufflet sur la joue droite, je lui

tendrais la gauche! Il me dirait de faire des choses plus difficiles,

je les ferais encore, entendez-vous? Au reste, il m’a chargé de tant de

vétilles, que j’ai de quoi m’occuper. Il lit les journaux, pas vrai?

Ordre de les mettre au même endroit, sur la même table. Je viens aussi,

à la même heure, lui faire moi-même la barbe et je ne tremble pas. Le

cuisinier perdrait mille écus de rente viagère qui l’attendent après la

mort de monsieur, si le déjeuner ne se trouvait pas inconciliablement

servi devant monsieur, à dix heures, tous les matins, et le dîner à

cinq heures précises. Le menu est dressé pour l’année entière, jour par

jour. Monsieur le marquis n’a rien à souhaiter. Il a des fraises quand

il y a des fraises, et le premier maquereau qui arrive à Paris, il le

mange. Le programme est imprimé, il sait le matin son dîner par cœur.

Pour lors, il s’habille à la même heure avec les mêmes habits, le même

linge, posés toujours par moi, entendez-vous? sur le même fauteuil.

Je dois encore veiller à ce qu’il ait toujours le même drap; en cas

de besoin, si sa redingote s’abîme, une supposition, la remplacer par

une autre, sans lui en dire un mot. S’il fait beau, j’entre et je dis

à mon maître: Vous devriez sortir, monsieur? Il me répond oui, ou non.

S’il a idée de se promener, il n’attend pas ses chevaux, ils sont

toujours attelés; le cocher reste inconciliablement, fouet en main,

comme vous le voyez là. Le soir, après le dîner, monsieur va un jour

à l’Opéra et l’autre aux Ital... mais non, il n’a pas encore été aux

Italiens, je n’ai pu me procurer une loge qu’hier. Puis, il rentre à

onze heures précises pour se coucher. Pendant les intervalles de la

journée où il ne fait rien, il lit, il lit toujours, voyez-vous? une

idée qu’il a. J’ai ordre de lire avant lui le Journal de la librairie,

afin d’acheter des livres nouveaux, afin qu’il les trouve le jour même

de leur vente sur sa cheminée. J’ai la consigne d’entrer d’heure en

heure chez lui, pour veiller au feu, à tout, pour voir à ce que rien

ne lui manque; il m’a donné, monsieur, un petit livre à apprendre par

cœur, et où sont écrits tous mes devoirs, un vrai cathéchisme. En été,

je dois, avec des tas de glace, maintenir la température au même degré

de fraîcheur, et mettre en tous temps des fleurs nouvelles partout.

Il est riche? il a mille francs à manger par jour, il peut faire ses

fantaisies. Il a été privé assez long-temps du nécessaire, le pauvre

enfant! Il ne tourmente personne, il est bon comme le bon pain, jamais

il ne dit mot, mais, par exemple, silence complet à l’hôtel et dans le

jardin! Enfin, mon maître n’a pas un seul désir à former, tout marche

au doigt et à l’œil, et _recta_! Et il a raison, si l’on ne tient pas

les domestiques, tout va à la débandade. Je lui dis tout ce qu’il

doit faire, et il m’écoute. Vous ne sauriez croire à quel point il a

poussé la chose. Ses appartements sont... en... en comment donc? ah! en

enfilade. Eh bien! il ouvre, une supposition, la porte de sa chambre

ou de son cabinet, crac! toutes les portes s’ouvrent d’elles-mêmes

par un mécanisme. Pour lors, il peut aller d’un bout à l’autre de sa

maison sans trouver une seule porte fermée. C’est gentil et commode et

agréable pour nous autres! Ça nous a coûté gros par exemple! Enfin,

finalement, monsieur Porriquet, il m’a dit: «Jonathas, tu auras soin de

moi comme d’un enfant au maillot. Au maillot, oui, monsieur, au maillot

qu’il a dit. Tu penseras à mes besoins, pour moi.» Je suis le maître,

entendez-vous? et il est quasiment le domestique. Le pourquoi? Ah! par

exemple, voilà ce que personne au monde ne sait que lui et le bon Dieu.

C’est inconciliable!

--Il fait un poème, s’écria le vieux professeur.

--Vous croyez, monsieur, qu’il fait un poème? C’est donc bien

assujettissant, ça! Mais, voyez-vous, je ne crois pas. Il me répète

souvent qu’il veut vivre comme une vergétation, en vergétant. Et pas

plus tard qu’hier, monsieur Porriquet, il regardait une tulipe, et il

disait en s’habillant: «Voilà ma vie. Je vergète, mon pauvre Jonathas.»

A cette heure, d’autres prétendent qu’il est _monomane_. C’est

inconciliable!

--Tout me prouve, Jonathas, reprit le professeur avec une gravité

magistrale qui imprima un profond respect au vieux valet de chambre,

que votre maître s’occupe d’un grand ouvrage. Il est plongé

dans de vastes méditations, et ne veut pas en être distrait par

les préoccupations de la vie vulgaire. Au milieu de ses travaux

intellectuels, un homme de génie oublie tout. Un jour le célèbre

Newton...

--Ah! Newton, bien, dit Jonathas. Je ne le connais pas.

--Newton, un grand géomètre, reprit Porriquet, passa vingt-quatre

heures, le coude appuyé sur une table; quand il sortit de sa rêverie,

il croyait le lendemain être encore à la veille, comme s’il eût dormi.

Je vais aller le voir, ce cher enfant, je peux lui être utile.

--Minute, s’écria Jonathas. Vous seriez le roi de France, l’ancien,

s’entend! que vous n’entreriez pas à moins de forcer les portes

et de me marcher sur le corps. Mais, monsieur Porriquet, je cours

lui dire que vous êtes là, et je lui demanderai comme ça: Faut-il

le faire monter? Il répondra oui ou non. Jamais je ne lui dis:

_Souhaitez-vous? voulez-vous? désirez-vous?_ Ces mots-là sont rayés

de la conversation. Une fois il m’en est échappé un.--Veux-tu me faire

mourir? m’a-t-il dit, tout en colère.

Jonathas laissa le vieux professeur dans le vestibule, en lui faisant

signe de ne pas avancer; mais il revint promptement avec une réponse

favorable, et conduisit le vieil émérite à travers de somptueux

appartements dont toutes les portes étaient ouvertes. Porriquet

aperçut de loin son élève au coin d’une cheminée. Enveloppé d’une

robe de chambre à grands dessins, et plongé dans un fauteuil à

ressorts, Raphaël lisait le journal. L’extrême mélancolie à laquelle

il paraissait être en proie était exprimée par l’attitude maladive de

son corps affaissé; elle était peinte sur son front, sur son visage

pâle comme une fleur étiolée. Une sorte de grâce efféminée et les

bizarreries particulières aux malades riches distinguaient sa personne.

Ses mains, semblables à celles d’une jolie femme, avaient une blancheur

molle et délicate. Ses cheveux blonds, devenus rares, se bouclaient

autour de ses tempes par une coquetterie recherchée. Une calotte

grecque, entraînée par un gland trop lourd pour le léger cachemire

dont elle était faite, pendait sur un côté de sa tête. Il avait

laissé tomber à ses pieds le couteau de malachite enrichi d’or dont

il s’était servi pour couper les feuillets d’un livre. Sur ses genoux

était le bec d’ambre d’un magnifique houka de l’Inde dont les spirales

émaillées gisaient comme un serpent dans sa chambre, et il oubliait

d’en sucer les frais parfums. Cependant, la faiblesse générale de son

jeune corps était démentie par des yeux bleus où toute la vie semblait

s’être retirée, où brillait un sentiment extraordinaire qui saisissait

tout d’abord. Ce regard faisait mal à voir. Les uns pouvaient y

lire du désespoir; d’autres, y deviner un combat intérieur, aussi

terrible qu’un remords. C’était le coup d’œil profond de l’impuissant

qui refoule ses désirs au fond de son cœur, ou celui de l’avare

jouissant par la pensée de tous les plaisirs que son argent pourrait

lui procurer, et s’y refusant pour ne pas amoindrir son trésor; ou le

regard du Prométhée enchaîné, de Napoléon déchu qui apprend à l’Élysée,

en 1815, la faute stratégique commise par ses ennemis, qui demande le

commandement pour vingt-quatre heures et ne l’obtient pas. Véritable

regard de conquérant et de damné! et, mieux encore, le regard que,

plusieurs mois auparavant, Raphaël avait jeté sur la Seine ou sur

sa dernière pièce d’or mise au jeu. Il soumettait sa volonté, son

intelligence, au grossier bon sens d’un vieux paysan à peine civilisé

par une domesticité de cinquante années. Presque joyeux de devenir une

sorte d’automate, il abdiquait la vie pour vivre, et dépouillait son

âme de toutes les poésies du désir. Pour mieux lutter avec la cruelle

puissance dont il avait accepté le défi, il s’était fait chaste à la

manière d’Origène, en châtrant son imagination. Le lendemain du jour

où, soudainement enrichi par un testament, il avait vu décroître la

Peau de chagrin, il s’était trouvé chez son notaire. Là, un médecin

assez en vogue avait raconté sérieusement, au dessert, la manière dont

un Suisse attaqué de pulmonie s’en était guéri. Cet homme n’avait pas

dit un mot pendant dix ans, et s’était soumis à ne respirer que six

fois par minute dans l’air épais d’une vacherie, en suivant un régime

alimentaire extrêmement doux. Je serai cet homme! se dit en lui-même

Raphaël, qui voulait vivre à tout prix. Au sein du luxe, il mena la

vie d’une machine à vapeur. Quand le vieux professeur envisagea ce

jeune cadavre, il tressaillit; tout lui semblait artificiel dans ce

corps fluet et débile. En apercevant le marquis à l’œil dévorant, au

front chargé de pensées, il ne put reconnaître l’élève au teint frais

et rose, aux membres juvéniles, dont il avait gardé le souvenir. Si

le classique bonhomme, critique sagace et conservateur du bon goût,

avait lu lord Byron, il aurait cru voir Manfred là où il eût voulu voir

Childe-Harold.

--Bonjour, père Porriquet, dit Raphaël à son professeur en pressant les

doigts glacés du vieillard dans une main brûlante et moite. Comment

vous portez-vous?

--Mais moi je vais bien, répondit le vieillard effrayé par le contact

de cette main fiévreuse. Et vous?

--Oh! j’espère me maintenir en bonne santé.

--Vous travaillez sans doute à quelque bel ouvrage?

--Non, répondit Raphaël. _Exegi monumentum_, père Porriquet, j’ai

achevé une grande page, et j’ai dit adieu pour toujours à la science. A

peine sais-je où se trouve mon manuscrit.

--Le style en est pur, sans doute? demanda le professeur. Vous n’aurez

pas, j’espère, adopté le langage barbare de cette nouvelle école qui

croit faire merveille en inventant Ronsard.

--Mon ouvrage est une œuvre purement physiologique.

--Oh! tout est dit, reprit le professeur. Dans les sciences, la

grammaire doit se prêter aux exigences des découvertes. Néanmoins,

mon enfant, un style clair, harmonieux, la langue de Massillon, de M.

de Buffon, du grand Racine, un style classique, enfin, ne gâte jamais

rien. Mais, mon ami, reprit le professeur en s’interrompant, j’oubliais

l’objet de ma visite. C’est une visite intéressée.

Se rappelant trop tard la verbeuse élégance et les éloquentes

périphrases auxquelles un long professorat avait habitué son maître,

Raphaël se repentit presque de l’avoir reçu; mais au moment où il

allait souhaiter de le voir dehors, il comprima promptement son

secret désir en jetant un furtif coup d’œil à la Peau de chagrin,

suspendue devant lui et appliquée sur une étoffe blanche où ses

contours fatidiques étaient soigneusement dessinés par une ligne

rouge qui l’encadrait exactement. Depuis la fatale orgie, Raphaël

étouffait le plus léger de ses caprices, et vivait de manière à ne pas

causer le moindre tressaillement à ce terrible talisman. La Peau de

chagrin était comme un tigre avec lequel il lui fallait vivre, sans en

réveiller la férocité. Il écouta donc patiemment les amplifications

du vieux professeur. Le père Porriquet mit une heure à lui raconter

les persécutions dont il était devenu l’objet depuis la révolution

de juillet. Le bonhomme, voulant un gouvernement fort, avait émis le

vœu patriotique de laisser les épiciers à leurs comptoirs, les hommes

d’état au maniement des affaires publiques, les avocats au Palais,

les pairs de France au Luxembourg; mais un des ministres populaires

du roi-citoyen l’avait banni de sa chaire en l’accusant de carlisme.

Le vieillard se trouvait sans place, sans retraite et sans pain.

Étant la providence d’un pauvre neveu dont il payait la pension au

séminaire de Saint-Sulpice, il venait, moins pour lui-même que pour

son enfant adoptif, prier son ancien élève de réclamer auprès du

nouveau ministre, non sa réintégration, mais l’emploi de proviseur dans

quelque collége de province. Raphaël était en proie à une somnolence

invincible, lorsque la voix monotone du bonhomme cessa de retentir

à ses oreilles. Obligé par politesse de regarder les yeux blancs et

presque immobiles de ce vieillard au débit lent et lourd, il avait été

stupéfié, magnétisé par une inexplicable force d’inertie.

--Eh! bien, mon bon père Porriquet, répliqua-t-il sans savoir

précisément à quelle interrogation il répondait, je n’y puis rien, rien

du tout. _Je souhaite bien vivement_ que vous réussissiez...

En ce moment, sans apercevoir l’effet que produisirent sur le front

jaune et ridé du vieillard ces banales paroles, pleines d’égoïsme et

d’insouciance, Raphaël se dressa comme un jeune chevreuil effrayé.

Il vit une légère ligne blanche entre le bord de la peau noire et le

dessin rouge; il poussa un cri si terrible que le pauvre professeur en

fut épouvanté.

--Allez, vieille bête! s’écria-t-il, vous serez nommé proviseur! Ne

pouviez-vous pas me demander une rente viagère de mille écus plutôt

qu’un souhait homicide? Votre visite ne m’aurait rien coûté. Il y a

cent mille emplois en France, et je n’ai qu’une vie! Une vie d’homme

vaut plus que tous les emplois du monde. Jonathas! Jonathas parut.

Voilà de tes œuvres, triple sot, pourquoi m’as-tu proposé de recevoir

monsieur? dit-il en lui montrant le vieillard pétrifié. T’ai-je remis

mon âme entre les mains pour la déchirer? Tu m’arraches en ce moment

dix années d’existence! Encore une faute comme celle-ci, et tu me

conduiras à la demeure où j’ai conduit mon père. N’aurais-je pas

mieux aimé posséder la belle lady Dudley que d’obliger cette vieille

carcasse, espèce de haillon humain? J’ai de l’or pour lui. D’ailleurs,

quand tous les Porriquet du monde mourraient de faim, qu’est-ce que

cela me ferait?

La colère avait blanchi le visage de Raphaël; une légère écume

sillonnait ses lèvres tremblantes, et l’expression de ses yeux était

sanguinaire. A cet aspect, les deux vieillards furent saisis d’un

tressaillement convulsif, comme deux enfants en présence d’un serpent.

Le jeune homme tomba sur son fauteuil; il se fit une sorte de réaction

dans son âme, des larmes coulèrent abondamment de ses yeux flamboyants.

--Oh! ma vie! ma belle vie! dit-il. Plus de bienfaisantes pensées!

plus d’amour! plus rien! Il se tourna vers le professeur. Le mal

est fait, mon vieil ami, reprit-il d’une voix douce. Je vous aurai

largement récompensé de vos soins. Et mon malheur aura, du moins,

produit le bien d’un bon et digne homme.

Il y avait tant d’âme dans l’accent qui nuança ces paroles presque

inintelligibles, que les deux vieillards pleurèrent comme on pleure en

entendant un air attendrissant chanté dans une langue étrangère.

--Il est épileptique, dit Porriquet à voix basse.

--Je reconnais votre bonté, mon ami, reprit doucement Raphaël, vous

voulez m’excuser. La maladie est un accident, l’inhumanité serait

un vice. Laissez-moi maintenant, ajouta-t-il. Vous recevrez demain

ou après-demain, peut-être même ce soir, votre nomination, car la

_résistance_ a triomphé du _mouvement_. Adieu.

Le vieillard se retira, pénétré d’horreur et en proie à de vives

inquiétudes sur la santé morale de Valentin. Cette scène avait eu

pour lui quelque chose de surnaturel. Il doutait de lui-même et

s’interrogeait comme s’il se fût réveillé après un songe pénible.

--Écoute, Jonathas, reprit le jeune homme en s’adressant à son vieux

serviteur. Tâche de comprendre la mission que je t’ai confiée!

--Oui, monsieur le marquis.

--Je suis comme un homme mis hors la loi commune.

--Oui, monsieur le marquis.

--Toutes les jouissances de la vie se jouent autour de mon lit de mort

et dansent comme de belles femmes devant moi; si je les appelle, je

meurs. Toujours la mort! Tu dois être une barrière entre le monde et

moi.

--Oui, monsieur le marquis, dit le vieux valet en essuyant les gouttes

de sueur qui chargeaient son front ridé. Mais, si vous ne voulez pas

voir de belles femmes, comment ferez-vous ce soir aux Italiens? Une

famille anglaise qui repart pour Londres m’a cédé le reste de son

abonnement, et vous avez une belle loge. Oh! une loge superbe, aux

premières.

Tombé dans une profonde rêverie, Raphaël n’écoutait plus.

Voyez-vous cette fastueuse voiture, ce coupé simple en dehors, de

couleur brune, mais sur les panneaux duquel brille l’écusson d’une

antique et noble famille? Quand ce coupé passe rapidement, les

grisettes l’admirent, en convoitent le satin jaune, le tapis de la

Savonnerie, la passementerie fraîche comme une paille de riz, les

moelleux coussins, et les glaces muettes. Deux laquais en livrée se

tiennent derrière cette voiture aristocratique; mais au fond, sur la

soie, gît une tête brûlante aux yeux cernés, la tête de Raphaël, triste

et pensif. Fatale image de la richesse! Il court à travers Paris comme

une fusée, arrive au péristyle du théâtre Favart, le marchepied se

déploie, ses deux valets le soutiennent, une foule envieuse le regarde.

--Qu’a-t-il fait celui-là pour être si riche? dit un pauvre étudiant en

droit, qui, faute d’un écu, ne pouvait entendre les magiques accords de

Rossini.

Raphaël marchait lentement dans les corridors de la salle; il ne se

promettait aucune jouissance de ces plaisirs si fort enviés jadis. En

attendant le second acte de la _Semiramide_, il se promenait au foyer,

errait à travers les galeries, insouciant de sa loge dans laquelle

il n’était pas encore entré. Le sentiment de la propriété n’existait

déjà plus au fond de son cœur. Semblable à tous les malades, il ne

songeait qu’à son mal. Appuyé sur le manteau de la cheminée, autour de

laquelle abondaient, au milieu du foyer, les jeunes et vieux élégants,

d’anciens et de nouveaux ministres, des pairs sans pairie, et des

pairies sans pair, telles que les a faites la révolution de juillet,

enfin tout un monde de spéculateurs et de journalistes, Raphaël vit

à quelques pas de lui, parmi toutes les têtes, une figure étrange et

surnaturelle. Il s’avança en clignant les yeux fort insolemment vers

cet être bizarre, afin de le contempler de plus près. Quelle admirable

peinture! se dit-il. Les sourcils, les cheveux, la virgule à la Mazarin

que montrait vaniteusement l’inconnu, étaient teints en noir; mais,

appliqué sur une chevelure sans doute trop blanche, le cosmétique avait

produit une couleur violâtre et fausse dont les teintes changeaient

suivant les reflets plus ou moins vifs des lumières. Son visage étroit

et plat, dont les rides étaient comblées par d’épaisses couches de

rouge et de blanc, exprimait à la fois la ruse et l’inquiétude.

Cette enluminure manquait à quelques endroits de la face et faisait

singulièrement ressortir sa décrépitude et son teint plombé; aussi

était-il impossible de ne pas rire en voyant cette tête au menton

pointu, au front proéminent, assez semblable à ces grotesques figures

de bois sculptées en Allemagne par les bergers, pendant leurs loisirs.

En examinant tour à tour ce vieil Adonis et Raphaël, un observateur

aurait cru reconnaître dans le marquis les yeux d’un jeune homme sous

le masque d’un vieillard, et dans l’inconnu les yeux ternes d’un

vieillard sous le masque d’un jeune homme. Valentin cherchait à se

rappeler en quelle circonstance il avait vu ce petit vieux sec, bien

cravaté, botté en adulte, qui faisait sonner ses éperons et se croisait

les bras comme s’il avait toutes les forces d’une pétulante jeunesse

à dépenser. Sa démarche n’accusait rien de gêné, ni d’artificiel. Son

élégant habit, soigneusement boutonné, déguisait une antique et forte

charpente, en lui donnant la tournure d’un vieux fat qui suit encore

les modes. Cette espèce de poupée pleine de vie avait pour Raphaël

tous les charmes d’une apparition, et il le contemplait comme un

vieux Rembrandt enfumé, récemment restauré, verni, mis dans un cadre

neuf. Cette comparaison lui fit retrouver la trace de la vérité dans

ses confus souvenirs: il reconnut le marchand de curiosités, l’homme

auquel il devait son malheur. En ce moment, un rire muet échappait à

ce fantastique personnage, et se dessinait sur ses lèvres froides,

tendues par un faux râtelier. A ce rire, la vive imagination de Raphaël

lui montra dans cet homme de frappantes ressemblances avec la tête

idéale que les peintres ont donnée au Méphistophélès de Goëthe. Mille

superstitions s’emparèrent de l’âme forte de Raphaël, il crut alors

à la puissance du démon, à tous les sortiléges rapportés dans les

légendes du moyen âge et mises en œuvre par les poètes. Se refusant

avec horreur au sort de Faust, il invoqua soudain le ciel, ayant,

comme les mourants, une foi fervente en Dieu, en la vierge Marie.

Une radieuse et fraîche lumière lui permit d’apercevoir le ciel de

Michel-Ange et de Sanzio d’Urbin: des nuages, un vieillard à barbe

blanche, des têtes ailées, une belle femme assise dans une auréole.

Maintenant il comprenait, il adoptait ces admirables créations dont

les fantaisies presque humaines lui expliquaient son aventure et lui

permettaient encore un espoir. Mais quand ses yeux retombèrent sur le

foyer des Italiens, au lieu de la Vierge, il vit une ravissante fille,

la détestable Euphrasie, cette danseuse au corps souple et léger, qui,

vêtue d’une robe éclatante, couverte de perles orientales, arrivait

impatiente de son vieillard impatient, et venait se montrer, insolente,

le front hardi, les yeux pétillants, à ce monde envieux et spéculateur

pour témoigner de la richesse sans bornes d’un marchand dont elle

dissipait les trésors. Raphaël se souvint du souhait goguenard par

lequel il avait accueilli le fatal présent du vieux homme, et savoura

tous les plaisirs de la vengeance en contemplant l’humiliation profonde

de cette sagesse sublime, dont naguère la chute semblait impossible.

Le funèbre sourire du centenaire s’adressait à Euphrasie qui répondit

par un mot d’amour; il lui offrit son bras desséché, fit deux ou trois

fois le tour du foyer, recueillit avec délices les regards de passion

et les compliments jetés par la foule à sa maîtresse, sans voir les

rires dédaigneux, sans entendre les railleries mordantes dont il était

l’objet.

--Dans quel cimetière cette jeune goule a-t-elle déterré ce cadavre?

s’écria le plus élégant de tous les romantiques.

Euphrasie se prit à sourire. Le railleur était un jeune homme aux

cheveux blonds, aux yeux bleus et brillants, svelte, portant moustache,

ayant un frac écourté, le chapeau sur l’oreille, la repartie vive, tout

le langage du genre.

--Combien de vieillards, se dit Raphaël en lui-même, couronnent une vie

de probité, de travail, de vertu, par une folie. Celui-ci a les pieds

froids et fait l’amour.

--Hé bien! monsieur, s’écria Valentin en arrêtant le marchand et

lançant une œillade à Euphrasie, ne vous souvenez-vous plus des sévères

maximes de votre philosophie?

--Ah! répondit le marchand d’une voix déjà cassée, je suis maintenant

heureux comme un jeune homme. J’avais pris l’existence au rebours. Il y

a toute une vie dans une heure d’amour.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 15 / 48 段