--Un peu, passionnément, pas du tout, s’écria-t-elle. Elle ne m’aimait

pas. Son accent moqueur et la gentillesse du geste qui lui échappa

peignaient seulement une folâtre reconnaissance de jeune fille. Je lui

avouai donc ma détresse, l’embarras dans lequel je me trouvais, et la

priai de m’aider.--Comment, monsieur Raphaël, dit-elle, vous ne voulez

pas aller au Mont-de-Piété, et vous m’y envoyez! Je rougis, confondu

par la logique d’un enfant. Elle me prit alors la main comme si elle

eût voulu compenser par une caresse la vérité de son exclamation.

Oh! j’irais bien, dit-elle, mais la course est inutile. Ce matin,

j’ai trouvé derrière le piano deux pièces de cent sous qui s’étaient

glissées à votre insu entre le mur et la barre, et je les ai mises

sur votre table.--Vous devez bientôt recevoir de l’argent, monsieur

Raphaël, me dit la bonne mère, qui montra sa tête entre les rideaux;

je puis bien vous prêter quelques écus en attendant.--Oh! Pauline,

m’écriai-je en lui serrant la main, je voudrais être riche.--Bah!

pourquoi? dit-elle d’un air mutin. Sa main tremblant dans la mienne

répondait à tous les battements de mon cœur; elle retira vivement ses

doigts, examina les miens:--Vous épouserez une femme riche! dit-elle,

mais elle vous donnera bien du chagrin. Ah! Dieu! elle vous tuera. J’en

suis sûre. Il y avait dans son cri une sorte de croyance aux folles

superstitions de sa mère.--Vous êtes bien crédule, Pauline!--Oh! bien

certainement! dit-elle en me regardant avec terreur, la femme que vous

aimerez vous tuera. Elle reprit son pinceau, le trempa dans la couleur

en laissant paraître une vive émotion, et ne me regarda plus. En ce

moment, j’aurais bien voulu croire à des chimères. Un homme n’est pas

tout à fait misérable quand il est superstitieux. Une superstition est

une espérance. Retiré dans ma chambre, je vis en effet deux nobles écus

dont la présence me parut inexplicable. Au sein des pensées confuses du

premier sommeil, je tâchai de vérifier mes dépenses pour me justifier

cette trouvaille inespérée, mais je m’endormis perdu dans d’inutiles

calculs. Le lendemain, Pauline vint me voir au moment où je sortais

pour aller louer une loge.--Vous n’avez peut-être pas assez de dix

francs, me dit en rougissant cette bonne et aimable fille, ma mère m’a

chargée de vous offrir cet argent. Prenez, prenez! Elle jeta trois

écus sur ma table et voulut se sauver; mais je la retins. L’admiration

sécha les larmes qui roulaient dans mes yeux:--Pauline, lui dis-je,

vous êtes un ange! Ce prêt me touche bien moins que la pudeur de

sentiment avec laquelle vous me l’offrez. Je désirais une femme riche,

élégante, titrée; hélas! maintenant je voudrais posséder des millions

et rencontrer une jeune fille pauvre comme vous et comme vous riche

de cœur, je renoncerais à une passion fatale qui me tuera. Vous aurez

peut-être raison.--Assez! dit-elle. Elle s’enfuit, et sa voix de

rossignol, ses roulades fraîches retentirent dans l’escalier.--Elle

est bien heureuse de ne pas aimer encore! me dis-je en pensant aux

tortures que je souffrais depuis plusieurs mois. Les quinze francs

de Pauline me furent bien précieux. Fœdora, songeant aux émanations

populacières de la salle où nous devions rester pendant quelques

heures, regretta de ne pas avoir un bouquet; j’allai lui chercher

des fleurs; je lui apportai ma vie et ma fortune. J’eus à la fois des

remords et des plaisirs en lui donnant un bouquet dont le prix me

révéla tout ce que la galanterie superficielle en usage dans le monde

avait de dispendieux. Bientôt elle se plaignit de l’odeur un peu trop

forte d’un jasmin du Mexique, elle éprouva un intolérable dégoût en

voyant la salle, en se trouvant assise sur de dures banquettes; elle

me reprocha de l’avoir amenée là. Quoiqu’elle fût près de moi, elle

voulut s’en aller; elle s’en alla. M’imposer des nuits sans sommeil,

avoir dissipé deux mois de mon existence, et ne pas lui plaire! Jamais

ce démon ne fut ni plus gracieux ni plus insensible. Pendant la route,

assis près d’elle dans un étroit coupé, je respirais son souffle, je

touchais son gant parfumé, je voyais distinctivement les trésors de sa

beauté, je sentais une vapeur douce comme l’iris: toute la femme et

point de femme. En ce moment, un trait de lumière me permit de voir

les profondeurs de cette vie mystérieuse. Je pensai tout à coup au

livre récemment publié par un poète, une vraie conception d’artiste

taillée dans la statue de Polyclès. Je croyais voir ce monstre qui,

tantôt officier, dompte un cheval fougueux, tantôt jeune fille se met

à sa toilette et désespère ses amants, amant, désespère une vierge

douce et modeste. Ne pouvant plus résoudre autrement Fœdora, je lui

racontai cette histoire fantastique: rien ne décela sa ressemblance

avec cette poésie de l’impossible; elle s’en amusa de bonne foi,

comme un enfant d’une fable prise aux _Mille et une Nuits_. Pour

résister à l’amour d’un homme de mon âge, à la chaleur communicative

de cette belle contagion de l’âme, Fœdora doit être gardée par quelque

mystère, me dis-je en revenant chez moi. Peut-être, semblable à lady

Delacour, est-elle dévorée par un cancer? Sa vie est sans doute une vie

artificielle. A cette pensée, j’eus froid. Puis je formai le projet le

plus extravagant et le plus raisonnable en même temps auquel un amant

puisse jamais songer. Pour examiner cette femme corporellement comme

je l’avais étudiée intellectuellement, pour la connaître enfin tout

entière, je résolus de passer une nuit chez elle, dans sa chambre, à

son insu. Voici comment j’exécutai cette entreprise, qui me dévorait

l’âme comme un désir de vengeance mord le cœur d’un moine corse. Aux

jours de réception, Fœdora réunissait une assemblée trop nombreuse

pour qu’il fût possible au portier d’établir une balance exacte entre

les entrées et les sorties. Sûr de pouvoir rester dans la maison

sans y causer de scandale, j’attendis impatiemment la prochaine

soirée de la comtesse. En m’habillant, je mis dans la poche de mon

gilet un petit canif anglais, à défaut de poignard. Trouvé sur moi,

cet instrument littéraire n’avait rien de suspect, et ne sachant

jusqu’où me conduirait ma résolution romanesque, je voulais être

armé. Lorsque les salons commencèrent à se remplir, j’allai dans la

chambre à coucher y examiner les choses, et trouvai les persiennes

et les volets fermés, ce fut un premier bonheur; comme la femme de

chambre pourrait venir pour détacher les rideaux drapés aux fenêtres,

je lâchai leurs embrasses; je risquais beaucoup en me hasardant ainsi

à faire le ménage par avance, mais je m’étais soumis aux périls de ma

situation et les avais froidement calculés. Vers minuit, je vins me

cacher dans l’embrasure d’une fenêtre. Afin de ne pas laisser voir

mes pieds, j’essayai de grimper sur la plinthe de la boiserie, le

dos appuyé contre le mur, en me cramponnant à l’espagnolette. Après

avoir étudié mon équilibre, mes points d’appui, mesuré l’espace qui me

séparait des rideaux, je parvins à me familiariser avec les difficultés

de ma position, de manière à demeurer là sans être découvert, si les

crampes, la toux et les éternuements me laissaient tranquille. Pour

ne pas me fatiguer inutilement, je me tins debout en attendant le

moment critique pendant lequel je devais rester suspendu comme une

araignée dans sa toile. La moire blanche et la mousseline des rideaux

formaient devant moi de gros plis semblables à des tuyaux d’orgue, où

je pratiquai des trous avec mon canif afin de tout voir par ces espèces

de meurtrières. J’entendis vaguement le murmure des salons, les rires

des causeurs, leurs éclats de voix. Ce tumulte vaporeux, cette sourde

agitation diminua par degrés. Quelques hommes vinrent prendre leurs

chapeaux placés près de moi, sur la commode de la comtesse. Quand ils

froissaient les rideaux, je frissonnais en pensant aux distractions,

aux hasards de ces recherches faites par des gens pressés de partir

et qui furettent alors partout. J’augurai bien de mon entreprise en

n’éprouvant aucun de ces malheurs. Le dernier chapeau fut emporté par

un vieil amoureux de Fœdora, qui se croyant seul regarda le lit, et

poussa un gros soupir suivi de je ne sais quelle exclamation assez

énergique. La comtesse, qui n’avait plus autour d’elle, dans le boudoir

voisin de sa chambre, que cinq ou six personnes intimes, leur proposa

d’y prendre le thé. Les calomnies, pour lesquelles la société actuelle

a réservé le peu de croyance qui lui reste, se mêlèrent alors à des

épigrammes, à des jugements spirituels, au bruit des tasses et des

cuillers. Sans pitié pour mes rivaux, Rastignac excitait un rire fou

par de mordantes saillies.--Monsieur de Rastignac est un homme avec

lequel il ne faut pas se brouiller, dit la comtesse en riant.--Je le

crois, répondit-il naïvement. J’ai toujours eu raison dans mes haines.

Et dans mes amitiés, ajouta-t-il. Mes ennemis me servent autant que

mes amis peut-être. J’ai fait une étude assez spéciale de l’idiome

moderne et des artifices naturels dont on se sert pour tout attaquer ou

pour tout défendre. L’éloquence ministérielle est un perfectionnement

social. Un de vos amis est-il sans esprit? vous parlez de sa probité,

de sa franchise. L’ouvrage d’un autre est-il lourd? vous le présentez

comme un travail consciencieux. Si le livre est mal écrit, vous

en vantez les idées. Tel homme est sans foi, sans constance, vous

échappe à tout moment? Bah! il est séduisant, prestigieux, il charme.

S’agit-il de vos ennemis? vous leur jetez à la tête les morts et les

vivants; vous renversez pour eux les termes de votre langage, et

vous êtes aussi perspicace à découvrir leurs défauts que vous étiez

habile à mettre en relief les vertus de vos amis. Cette application

de la lorgnette à la vue morale est le secret de nos conversations

et tout l’art du courtisan. N’en pas user, c’est vouloir combattre

sans armes des gens bardés de fer comme des chevaliers bannerets. Et

j’en use! j’en abuse même quelquefois. Aussi me respecte-t-on moi

et mes amis, car, d’ailleurs, mon épée vaut ma langue. Un des plus

fervents admirateurs de Fœdora, jeune homme dont l’impertinence était

célèbre, et qui s’en faisait même un moyen de parvenir, releva le

gant si dédaigneusement jeté par Rastignac. Il se mit, en parlant

de moi, à vanter outre mesure mes talents et ma personne. Rastignac

avait oublié ce genre de médisance. Cet éloge sardonique trompa la

comtesse qui m’immola sans pitié; pour amuser ses amis, elle abusa

de mes secrets, de mes prétentions et de mes espérances.--Il a de

l’avenir, dit Rastignac. Peut-être sera-t-il un jour homme à prendre

de cruelles revanches: ses talents égalent au moins son courage; aussi

regardé-je comme bien hardis ceux qui s’attaquent à lui, car il a de la

mémoire...--Et fait des mémoires, dit la comtesse, à qui parut déplaire

le profond silence qui régna.--Des mémoires de fausse comtesse, madame,

répliqua Rastignac. Pour les écrire, il faut avoir une autre sorte

de courage.--Je lui crois beaucoup de courage, reprit-elle, il m’est

fidèle. Il me prit une vive tentation de me montrer soudain aux rieurs

comme l’ombre de Banquo dans Macbeth. Je perdais une maîtresse, mais

j’avais un ami! Cependant l’amour me souffla tout à coup un de ces

lâches et subtils paradoxes avec lesquels il sait endormir toutes nos

douleurs. Si Fœdora m’aime, pensé-je, ne doit-elle pas dissimuler son

affection sous une plaisanterie malicieuse? Combien de fois le cœur

n’a-t-il pas démenti les mensonges de la bouche? Enfin bientôt mon

impertinent rival, resté seul avec la comtesse, voulut partir.--Eh

quoi! déjà? lui dit-elle avec un son de voix plein de câlineries et qui

me fit palpiter. Ne me donnerez-vous pas encore un moment? N’avez-vous

donc plus rien à me dire, et ne me sacrifierez-vous point quelques-uns

de vos plaisirs? Il s’en alla.--Ah! s’écria-t-elle en bâillant, ils

sont tous bien ennuyeux! Et tirant avec force un cordon, le bruit d’une

sonnette retentit dans les appartements. La comtesse rentra dans sa

chambre en fredonnant une phrase du _Pria che spunti_. Jamais

personne ne l’avait entendue chanter, et ce mutisme donnait lieu à de

bizarres interprétations. Elle avait, dit-on, promis à son premier

amant, charmé de ses talents et jaloux d’elle par delà le tombeau, de

ne donner à personne un bonheur qu’il voulait avoir goûté seul. Je

tendis les forces de mon âme pour aspirer les sons. De note en note

la voix s’éleva, Fœdora sembla s’animer, les richesses de son gosier

se déployèrent, et cette mélodie prit alors quelque chose de divin.

La comtesse avait dans l’organe une clarté vive, une justesse de ton,

je ne sais quoi d’harmonique et de vibrant qui pénétrait, remuait et

chatouillait le cœur. Les musiciennes sont presque toujours amoureuses.

Celle qui chantait ainsi devait savoir bien aimer. La beauté de cette

voix fut donc un mystère de plus dans une femme déjà si mystérieuse. Je

la voyais alors comme je te vois: elle paraissait s’écouter elle-même

et ressentir une volupté qui lui fût particulière; elle éprouvait comme

une jouissance d’amour. Elle vint devant la cheminée en achevant le

principal motif de ce rondo; mais quand elle se tut, sa physionomie

changea, ses traits se décomposèrent, et sa figure exprima la fatigue.

Elle venait d’ôter un masque; actrice, son rôle était fini. Cependant

l’espèce de flétrissure imprimée à sa beauté par son travail d’artiste,

ou par la lassitude de la soirée, n’était pas sans charme. La voilà

vraie, me dis-je. Elle mit, comme pour se chauffer, un pied sur la

barre de bronze qui surmontait le garde-cendre, ôta ses gants, détacha

ses bracelets, et enleva par-dessus sa tête une chaîne d’or au bout

de laquelle était suspendue sa cassolette ornée de pierres précieuses.

J’éprouvais un plaisir indicible à voir ses mouvements empreints de la

gentillesse dont les chattes font preuve en se toilettant au soleil.

Elle se regarda dans la glace, et dit tout haut d’un air de mauvaise

humeur: Je n’étais pas jolie ce soir, mon teint se fane avec une

effrayante rapidité. Je devrais peut-être me coucher plus tôt, renoncer

à cette vie dissipée. Mais Justine se moque-t-elle de moi? Elle sonna

de nouveau, la femme de chambre accourut. Où logeait-elle? je ne sais.

Elle arriva par un escalier dérobé. J’étais curieux de l’examiner. Mon

imagination de poète avait souvent incriminé cette invisible servante,

grande fille brune, bien faite.--Madame a sonné?--Deux fois, répondit

Fœdora. Vas-tu donc maintenant devenir sourde?--J’étais à faire le

lait d’amandes de madame. Justine s’agenouilla, défit les cothurnes

des souliers, déchaussa sa maîtresse, qui nonchalamment étendue sur

un fauteuil à ressorts, au coin du feu, bâillait en se grattant la

tête. Il n’y avait rien que de très-naturel dans tous ses mouvements,

et nul symptôme ne me révéla ni les souffrances secrètes, ni les

passions que j’avais supposées.--Georges est amoureux, dit-elle, je

le renverrai. N’a-t-il pas encore défait les rideaux ce soir? à quoi

pense-t-il? A cette observation, tout mon sang reflua vers mon cœur,

mais il ne fut plus question des rideaux.--L’existence est bien vide,

reprit la comtesse. Ah çà! prends garde de m’égratigner comme hier.

Tiens, vois-tu, dit-elle en lui montrant un petit genou satiné, je

porte encore la marque de tes griffes. Elle mit ses pieds nus dans

des pantoufles de velours fourrées de cygne, et détacha sa robe

pendant que Justine prit un peigne pour lui arranger les cheveux.--Il

faut vous marier, madame, avoir des enfants.--Des enfants! il ne me

manquerait plus que cela pour m’achever, s’écria-t-elle. Un mari!

Quel est l’homme auquel je pourrais me... Étais-je bien coiffée ce

soir?--Mais, pas très-bien.--Tu es une sotte.--Rien ne vous va plus mal

que de trop crêper vos cheveux, reprit Justine. Les grosses boucles

bien lisses vous sont plus avantageuses.--Vraiment?--Mais oui, madame,

les cheveux crêpés clair ne vont bien qu’aux blondes.--Me marier? non,

non. Le mariage est un trafic pour lequel je ne suis pas née. Quelle

épouvantable scène pour un amant! Cette femme solitaire, sans parents,

sans amis, athée en amour, ne croyant à aucun sentiment; et quelque

faible que fût en elle ce besoin d’épanchement cordial, naturel à

toute créature humaine, réduite pour le satisfaire à causer avec sa

femme de chambre, à dire des phrases sèches ou des riens! j’en eus

pitié. Justine la délaça. Je la contemplai curieusement au moment où le

dernier voile s’enleva. Elle avait un corsage de vierge qui m’éblouit;

à travers sa chemise et à la lueur des bougies, son corps blanc et

rose étincela comme une statue d’argent qui brille sous son enveloppe

de gaze. Non, nulle imperfection ne devait lui faire redouter les

yeux furtifs de l’amour. Hélas! un beau corps triomphera toujours des

résolutions les plus martiales. La maîtresse s’assit devant le feu,

muette et pensive, pendant que la femme de chambre allumait la bougie

de la lampe d’albâtre suspendue devant le lit. Justine alla chercher

une bassinoire, prépara le lit, aida sa maîtresse à se coucher; puis,

après un temps assez long employé par de minutieux services qui

accusaient la profonde vénération de Fœdora pour elle-même, cette

fille partit. La comtesse se retourna plusieurs fois, elle était

agitée, elle soupirait; ses lèvres laissaient échapper un léger bruit

perceptible à l’ouïe et qui indiquait des mouvements d’impatience; elle

avança la main vers la table, y prit une fiole, versa dans son lait

avant de le boire quelques gouttes d’une liqueur dont je ne distinguai

pas la nature; enfin, après quelques soupirs pénibles, elle s’écria:

Mon Dieu! Cette exclamation, et surtout l’accent qu’elle y mit, me

brisa le cœur. Insensiblement elle resta sans mouvement. J’eus peur,

mais bientôt j’entendis retentir la respiration égale et forte d’une

personne endormie; j’écartai la soie criarde des rideaux, quittai ma

position et vins me placer au pied de son lit, en la regardant avec

un sentiment indéfinissable. Elle était ravissante ainsi. Elle avait

la tête sous le bras comme un enfant; son tranquille et joli visage

enveloppé de dentelles exprimait une suavité qui m’enflamma. Présumant

trop de moi-même, je n’avais pas compris mon supplice: être si près

et si loin d’elle. Je fus obligé de subir toutes les tortures que je

m’étais préparées. _Mon Dieu!_ ce lambeau d’une pensée inconnue, que

je devais remporter pour toute lumière, avait tout à coup changé mes

idées sur Fœdora. Ce mot insignifiant ou profond, sans substance ou

plein de réalités, pouvait s’interpréter également par le bonheur

ou par la souffrance, par une douleur de corps ou par des peines.

Était-ce imprécation ou prière, souvenir ou avenir, regret ou crainte?

Il y avait toute une vie dans cette parole, vie d’indigence ou de

richesse; il y tenait même un crime! L’énigme cachée dans ce beau

semblant de femme renaissait, Fœdora pouvait être expliquée de tant

de manières qu’elle devenait inexplicable. Les fantaisies du souffle

qui passait entre ses dents, tantôt faible, tantôt accentué, grave ou

léger, formaient une sorte de langage auquel j’attachais des pensées

et des sentiments. Je rêvais avec elle, j’espérais m’initier à ses

secrets en pénétrant dans son sommeil, je flottais entre mille partis

contraires, entre mille jugements. A voir ce beau visage, calme et

pur, il me fut impossible de refuser un cœur à cette femme. Je résolus

de faire encore une tentative. En lui racontant ma vie, mon amour,

mes sacrifices, peut-être pourrais-je réveiller en elle la pitié, lui

arracher une larme, à celle qui ne pleurait jamais. J’avais placé

toutes mes espérances dans cette dernière épreuve, quand le tapage

de la rue m’annonça le jour. Il y eut un moment où je me représentai

Fœdora se réveillant dans mes bras. Je pouvais me mettre tout doucement

à ses côtés, m’y glisser, et l’étreindre. Cette idée me tyrannisa

si cruellement, que, voulant y résister, je me sauvai dans le salon

sans prendre aucune précaution pour éviter le bruit; mais j’arrivai

heureusement à une porte dérobée qui donnait sur un petit escalier.

Ainsi que je le présumai, la clef se trouvait à la serrure; je tirai la

porte avec force, je descendis hardiment dans la cour, et sans regarder

si j’étais vu, je sautai vers la rue en trois bonds. Deux jours après,

un auteur devait lire une comédie chez la comtesse: j’y allai dans

l’intention de rester le dernier pour lui présenter une requête assez

singulière. Je voulais la prier de m’accorder la soirée du lendemain,

et de me la consacrer tout entière, en faisant fermer sa porte. Quand

je me trouvai seul avec elle, le cœur me faillit. Chaque battement de

la pendule m’épouvantait. Il était minuit moins un quart.--Si je ne

lui parle pas, me dis-je, il faut me briser le crâne sur l’angle de

la cheminée. Je m’accordai trois minutes de délai, les trois minutes

se passèrent, je ne me brisai pas le crâne sur le marbre, mon cœur

s’était alourdi comme une éponge dans l’eau.--Vous êtes extrêmement

aimable, me dit-elle.--Ah! madame, répondis-je, si vous pouviez me

comprendre!--Qu’avez-vous? reprit-elle, vous pâlissez.--J’hésite à

réclamer de vous une grâce. Elle m’encouragea par un geste, et je

lui demandai le rendez-vous.--Volontiers, dit-elle. Mais pourquoi ne

me parleriez-vous pas en ce moment?--Pour ne pas vous tromper, je

dois vous montrer l’étendue de votre engagement, je désire passer

cette soirée près de vous, comme si nous étions frère et sœur. Soyez

sans crainte, je connais vos antipathies; vous avez pu m’apprécier

assez pour être certaine que je ne veux rien de vous qui puisse vous

déplaire; d’ailleurs, les audacieux ne procèdent pas ainsi. Vous

m’avez témoigné de l’amitié, vous êtes bonne, pleine d’indulgence. Eh!

bien, sachez que je dois vous dire adieu demain. Ne vous rétractez

pas, m’écriai-je en la voyant prête à parler, et je disparus. En mai

dernier, vers huit heures du soir, je me trouvai seul avec Fœdora, dans

son boudoir gothique. Je ne tremblai pas alors, j’étais sûr d’être

heureux. Ma maîtresse devait m’appartenir, ou je me réfugiais dans

les bras de la mort. J’avais condamné mon lâche amour. Un homme est

bien fort quand il s’avoue sa faiblesse. Vêtue d’une robe de cachemire

bleu, la comtesse était étendue sur un divan, les pieds sur un coussin.

Un béret oriental, coiffure que les peintres attribuent aux premiers

Hébreux, avait ajouté je ne sais quel piquant attrait d’étrangeté à ses

séductions. Sa figure était empreinte d’un charme fugitif, qui semblait

prouver que nous sommes à chaque instant des êtres nouveaux, uniques,

sans aucune similitude avec le nous de l’avenir et le nous du passé. Je

ne l’avais jamais vue aussi éclatante.--Savez-vous, dit-elle en riant,

que vous avez piqué ma curiosité?--Je ne la tromperai pas, répondis-je

froidement, en m’asseyant près d’elle et lui prenant une main

qu’elle m’abandonna. Vous avez une bien belle voix!--Vous ne m’avez

jamais entendue, s’écria-t-elle en laissant échapper un mouvement de

surprise.--Je vous prouverai le contraire quand cela sera nécessaire.

Votre chant délicieux serait-il donc encore un mystère? Rassurez-vous,

je ne veux pas le pénétrer. Nous restâmes environ une heure à causer

familièrement. Si je pris le ton, les manières et les gestes d’un homme

auquel Fœdora ne devait rien refuser, j’eus aussi tout le respect d’un

amant. En jouant ainsi, j’obtins la faveur de lui baiser la main; elle

se déganta par un mouvement mignon, et j’étais alors si voluptueusement

enfoncé dans l’illusion à laquelle j’essayais de croire, que mon âme

se fondit et s’épancha dans ce baiser. Fœdora se laissa flatter,

caresser avec un incroyable abandon. Mais ne m’accuse pas de niaiserie;

si j’avais voulu faire un pas de plus au delà de cette câlinerie

fraternelle, j’eusse senti les griffes de la chatte. Nous restâmes dix

minutes environ, plongés dans un profond silence. Je l’admirais, lui

prêtant des charmes auxquels elle mentait. En ce moment, elle était

à moi, à moi seul. Je possédais cette ravissante créature, comme il

était permis de la posséder, intuitivement; je l’enveloppai dans mon

désir, la tins, la serrai, mon imagination l’épousa. Je vainquis alors

la comtesse par la puissance d’une fascination magnétique. Aussi ai-je

toujours regretté de ne pas m’être entièrement soumis à cette femme;

mais, en ce moment, je n’en voulais pas à son corps, je souhaitais

une âme, une vie, ce bonheur idéal et complet, beau rêve auquel nous

ne croyons pas longtemps.--Madame, lui dis-je enfin, sentant que la

dernière heure de mon ivresse était arrivée, écoutez-moi. Je vous

aime, vous le savez, je vous l’ai dit mille fois, vous auriez dû

m’entendre. Ne voulant devoir votre amour ni à des grâces de fat, ni à

des flatteries ou à des importunités de niais, je n’ai pas été compris.

Combien de maux n’ai-je pas soufferts pour vous, et dont cependant vous

êtes innocente! Mais dans quelques moments vous me jugerez. Il y a deux

misères, madame: celle qui va par les rues effrontément en haillons,

qui, sans le savoir, recommence Diogène, se nourrissant de peu,

réduisant la vie au simple; heureuse plus que la richesse peut-être,

insouciante du moins, elle prend le monde là où les puissants n’en

veulent plus. Puis la misère du luxe, une misère espagnole, qui cache

la mendicité sous un titre; fière, emplumée, cette misère en gilet

blanc, en gants jaunes, a des carrosses, et perd une fortune faute d’un

centime. L’une est la misère du peuple; l’autre, celle des escrocs,

des rois et des gens de talent. Je ne suis ni peuple, ni roi, ni

escroc; peut-être n’ai-je pas de talent: je suis une exception. Mon nom

m’ordonne de mourir plutôt que de mendier. Rassurez-vous, madame, je

suis riche aujourd’hui, je possède de la terre tout ce qu’il m’en faut,

lui dis-je en voyant sa physionomie prendre la froide expression qui se

peint dans nos traits quand nous sommes surpris par des quêteuses de

bonne compagnie. Vous souvenez-vous du jour où vous avez voulu venir au

Gymnase sans moi, croyant que je ne m’y trouverais point? Elle fit un

signe de tête affirmatif. J’avais employé mon dernier écu pour aller

vous y voir. Vous rappelez-vous la promenade que nous fîmes au Jardin

des Plantes? Votre voiture me coûta toute ma fortune. Je lui racontai

mes sacrifices, je lui peignis ma vie, non pas comme je te la raconte

aujourd’hui, dans l’ivresse du vin, mais dans la noble ivresse du

cœur. Ma passion déborda par des mots flamboyants, par des traits de

sentiment oubliés depuis, et que ni l’art, ni le souvenir ne sauraient

reproduire. Ce ne fut pas la narration sans chaleur d’un amour détesté,

mon amour dans sa force et dans la beauté de son espérance m’inspira

ces paroles qui projettent toute une vie en répétant les cris d’une

âme déchirée. Mon accent fut celui des dernières prières faites par

un mourant sur le champ de bataille. Elle pleura. Je m’arrêtai. Grand

Dieu! ses larmes étaient le fruit de cette émotion factice achetée

cent sous à la porte d’un théâtre, j’avais eu le succès d’un bon

acteur.--Si j’avais su, dit-elle.--N’achevez pas, m’écriai-je. Je vous

aime encore assez en ce moment pour vous tuer... Elle voulut saisir le

cordon de la sonnette. J’éclatai de rire. N’appelez pas, repris-je. Je

vous laisserai paisiblement achever votre vie. Ce serait mal entendre

la haine que de vous tuer! Ne craignez aucune violence; j’ai passé

toute une nuit au pied de votre lit, sans...--Monsieur, dit-elle en

rougissant; mais après ce premier mouvement donné à la pudeur que doit

posséder toute femme, même la plus insensible, elle me jeta un regard

méprisant et me dit:--Vous avez dû avoir bien froid!--Croyez-vous,

madame, que votre beauté me soit si précieuse? lui répondis-je en

devinant les pensées qui l’agitaient. Votre figure est pour moi la

promesse d’une âme plus belle encore que vous n’êtes belle. Eh! madame,

les hommes qui ne voient que la femme dans une femme peuvent acheter

tous les soirs des odalisques dignes du sérail et se rendre heureux

à bas prix! Mais j’étais ambitieux, je voulais vivre cœur à cœur

avec vous, avec vous qui n’avez pas de cœur. Je le sais maintenant.

Si vous deviez être à un homme, je l’assassinerais. Mais non, vous

l’aimeriez, et sa mort vous ferait peut-être de la peine. Combien je

souffre! m’écriai-je.--Si cette promesse peut vous consoler, dit-elle

en riant, je puis vous assurer que je n’appartiendrai à personne.--Eh!

bien, repris-je en l’interrompant, vous insultez à Dieu même, et vous

en serez punie! Un jour, couchée sur un divan, ne pouvant supporter

ni le bruit ni la lumière, condamnée à vivre dans une sorte de tombe,

vous souffrirez des maux inouïs. Quand vous chercherez la cause de ces

lentes et vengeresses douleurs, souvenez-vous alors des malheurs que

vous avez si largement jetés sur votre passage! Ayant semé partout

des imprécations, vous trouverez la haine au retour. Nous sommes les

propres juges, les bourreaux d’une justice qui règne ici-bas, et marche

au-dessus de celle des hommes, au-dessous de celle de Dieu.--Ah!

dit-elle en riant, je suis sans doute bien criminelle de ne pas vous

aimer? Est-ce ma faute? Non, je ne vous aime pas; vous êtes un homme,

cela suffit. Je me trouve heureuse d’être seule, pourquoi changerais-je

ma vie, égoïste si vous voulez, contre les caprices d’un maître? Le

mariage est un sacrement en vertu duquel nous ne nous communiquons que

des chagrins. D’ailleurs, les enfants m’ennuient. Ne vous ai-je pas

loyalement prévenu de mon caractère? Pourquoi ne vous êtes-vous pas

contenté de mon amitié? Je voudrais pouvoir consoler les peines que

je vous ai causées en ne devinant pas le compte de vos petits écus,

j’apprécie l’étendue de vos sacrifices; mais l’amour peut seul payer

votre dévouement, vos délicatesses, et je vous aime si peu, que cette

scène m’affecte désagréablement.--Je sens combien je suis ridicule,

pardonnez-moi, lui dis-je avec douceur sans pouvoir retenir mes larmes.

Je vous aime assez, repris-je, pour écouter avec délices les cruelles

paroles que vous prononcez. Oh! je voudrais pouvoir signer mon amour

de tout mon sang.--Tous les hommes nous disent plus ou moins bien ces

phrases classiques, reprit-elle en riant. Mais il paraît qu’il est

très-difficile de mourir à nos pieds car je rencontre de ces morts-là

partout. Il est minuit, permettez-moi de me coucher.--Et dans deux

heures vous vous écrierez: _Mon Dieu!_ lui dis-je.--Avant-hier! Oui,

dit-elle en riant, je pensais à mon agent de change, j’avais oublié de

lui faire convertir mes rentes de _cinq_ en _trois_, et dans la journée

le _trois_ avait baissé. Je la contemplais d’un œil étincelant de rage.

Ah! quelquefois un crime doit être tout un poème, je l’ai compris.

Familiarisée sans doute avec les déclarations les plus passionnées,

elle avait déjà oublié mes larmes et mes paroles.--Épouseriez-vous

un pair de France? lui demandais-je froidement--Peut-être, s’il

était duc. Je pris mon chapeau, je la saluai. Permettez-moi de vous

accompagner jusqu’à la porte de mon appartement, dit-elle en mettant

une ironie perçante dans son geste, dans la pose de sa tête et

dans son accent.--Madame.--Monsieur.--Je ne vous verrai plus.--Je

l’espère, répondit-elle en inclinant la tête avec une impertinente

expression.--Vous voulez être duchesse? repris-je animé par une sorte

de frénésie que son geste alluma dans mon cœur. Vous êtes folle de

titres et d’honneurs? Eh bien! laissez-vous seulement aimer par moi,

dites à ma plume de ne parler, à ma voix de ne retentir que pour

vous, soyez le principe secret de ma vie, soyez mon étoile! Puis ne

m’acceptez pour époux que ministre, pair de France, duc. Je me ferai

tout ce que vous voudrez que je sois?--Vous avez, dit-elle en souriant,

assez bien employé votre temps chez l’avoué, vos plaidoyers ont de la

chaleur.--Tu as le présent, m’écriai-je, et moi l’avenir. Je ne perds

qu’une femme, et tu perds un nom, une famille. Le temps est gros de ma

vengeance, il t’apportera la laideur et une mort solitaire, à moi la

gloire!--Merci de la péroraison, dit-elle en retenant un bâillement

et témoignant par son attitude le désir de ne plus me voir. Ce mot

m’imposa silence. Je lui jetai ma haine dans un regard et je m’enfuis.

[Illustration: FŒDORA

Était étendue sur un divan, les pieds sur un coussin; un béret

oriental avait ajouté je ne sais quel piquant attrait d’étrangeté

à ses séductions.

(LA PEAU DE CHAGRIN.)]

Il fallait oublier Fœdora, me guérir de ma folie, reprendre ma

studieuse solitude ou mourir. Je m’imposai donc des travaux

exorbitants, je voulus achever mes ouvrages. Pendant quinze jours, je

ne sortis pas de ma mansarde, et consumai toute mes nuits en de pâles

études. Malgré mon courage et les inspirations de mon désespoir, je

travaillais difficilement et par saccades. La muse avait fui. Je ne

pouvais chasser le fantôme brillant et moqueur de Fœdora. Chacune de

mes pensées couvait une autre pensée maladive, je ne sais quel désir,

terrible comme un remords. J’imitai les anachorètes de la Thébaïde.

Sans prier comme eux, comme eux je vivais dans un désert, creusant

mon âme au lieu de creuser des rochers. Je me serais au besoin

serré les reins avec une ceinture armée de pointes, pour dompter la

douleur morale par la douleur physique. Un soir, Pauline pénétra

dans ma chambre.--Vous vous tuez, me dit-elle d’une voix suppliante;

vous devriez sortir, allez voir vos amis.--Ah! Pauline! votre

prédiction était vraie. Fœdora me tue, je veux mourir. La vie m’est

insupportable.--Il n’y a donc qu’une femme dans le monde? dit-elle en

souriant. Pourquoi mettez-vous des peines infinies dans une vie si

courte?--Je regardai Pauline avec stupeur. Elle me laissa seul. Je

ne m’étais pas aperçu de sa retraite, j’avais entendu sa voix, sans

comprendre le sens de ses paroles. Bientôt je fus obligé de porter le

manuscrit de mes mémoires à mon entrepreneur de littérature. Préoccupé

par ma passion, j’ignorais comment j’avais pu vivre sans argent, je

savais seulement que les quatre cent cinquante francs qui m’étaient dus

suffiraient à payer mes dettes; j’allais donc chercher mon salaire,

et je rencontrai Rastignac, qui me trouva changé, maigri.--De quel

hôpital sors-tu? me dit-il.--Cette femme me tue, répondis-je. Je ne

puis ni la mépriser ni l’oublier.--Il vaux mieux la tuer, tu n’y

songeras peut-être plus, s’écria-t-il en riant.--J’y ai bien pensé,

répondis-je. Mais si parfois je rafraîchis mon âme par l’idée d’un

crime, viol ou assassinat, et les deux ensemble, je me trouve incapable

de le commettre en réalité. La comtesse est un admirable monstre qui

demanderait grâce, et n’est pas Othello qui veut!

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 12 / 48 段