Rastignac m’interrompit par un éclat de rire.--Es-tu bête! Prends

d’abord les cinquante écus et fais les mémoires. Quand ils seront

achevés, tu refuseras de les mettre sous le nom de ta tante,

imbécile! Madame de Montbauron, morte sur l’échafaud, ses paniers,

ses considérations, sa beauté, son fard, ses mules valent bien plus

de six cents francs. Si le libraire ne veut pas alors payer ta tante

ce qu’elle vaut, il trouvera quelque vieux chevalier d’industrie, ou

je ne sais quelle fangeuse comtesse pour signer les mémoires.--Oh!

m’écriai-je, pourquoi suis-je sorti de ma vertueuse mansarde? Le monde

a des envers bien salement ignobles.--Bon, répondit Rastignac, voilà

de la poésie, et il s’agit d’affaires. Tu es un enfant. Écoute: quant

aux mémoires, le public les jugera; quant à mon Proxénète littéraire,

n’a-t-il pas dépensé huit ans de sa vie, et payé ses relations avec la

librairie par de cruelles expériences? En partageant inégalement avec

lui le travail du livre, ta part d’argent n’est-elle pas aussi la plus

belle? Vingt-cinq louis sont une bien plus grande somme pour toi, que

mille francs pour lui. Va, tu peux écrire des mémoires historiques,

œuvres d’art si jamais il en fut, quand Diderot a fait six sermons pour

cent écus.--Enfin, lui dis-je tout ému, c’est pour moi une nécessité:

ainsi, mon pauvre ami, je te dois des remerciements. Vingt-cinq louis

me rendront bien riche.--Et plus riche que tu ne penses, reprit-il en

riant. Si Finot me donne une commission dans l’affaire, ne devines-tu

pas qu’elle sera pour toi? Allons au bois de Boulogne, dit-il; nous y

verrons ta comtesse, et je te montrerai la jolie petite veuve que je

dois épouser, une charmante personne, Alsacienne un peu grasse. Elle

lit Kant, Schiller, Jean-Paul, et une foule de livres hydrauliques.

Elle a la manie de toujours me demander mon opinion, je suis obligé

d’avoir l’air de comprendre toute cette sensiblerie allemande, de

connaître un tas de ballades, toutes drogues qui me sont défendues par

le médecin. Je n’ai pas encore pu la déshabituer de son enthousiasme

littéraire: elle pleure des averses à la lecture de Goëthe, et je

suis obligé de pleurer un peu, par complaisance, car il y a cinquante

mille livres de rentes, mon cher, et le plus joli petit pied, la

plus jolie petite main de la terre! Ah! si elle ne disait pas _mon

anche_, et _prouiller_ pour mon _ange_ et _brouiller_, ce serait une

femme accomplie. Nous vîmes la comtesse, brillante dans un brillant

équipage. Le coquette nous salua fort affectueusement en me jetant

un sourire qui me parut alors divin et plein d’amour. Ah! j’étais

bien heureux, je me croyais aimé, j’avais de l’argent et des trésors

de passion, plus de misère. Léger, gai, content de tout, je trouvai

la maîtresse de mon ami charmante. Les arbres, l’air, le ciel, toute

la nature semblait me répéter le sourire de Fœdora. En revenant des

Champs-Élysées, nous allâmes chez le chapelier et chez le tailleur de

Rastignac. L’affaire du Collier me permit de quitter mon misérable

pied de paix, pour passer à un formidable pied de guerre. Désormais

je pouvais sans crainte lutter de grâce et d’élégance avec les jeunes

gens qui tourbillonnaient autour de Fœdora. Je revins chez moi. Je

m’y enfermai, restant tranquille en apparence, près de ma lucarne;

mais disant d’éternels adieux à mes toits, vivant dans l’avenir,

dramatisant ma vie, escomptant l’amour et ses joies. Ah! comme une

existence peut devenir orageuse entre les quatre murs d’une mansarde!

L’âme humaine est une fée: elle métamorphose une paille en diamants;

sous sa baguette les palais enchantés éclosent comme les fleurs des

champs sous les chaudes inspirations du soleil. Le lendemain, vers

midi, Pauline frappa doucement à ma porte et m’apporta, devine quoi?

une lettre de Fœdora. La comtesse me priait de venir la prendre au

Luxembourg pour aller, de là, voir ensemble le Muséum et le Jardin

des Plantes.--Un commissionnaire attend la réponse, me dit-elle

après un moment de silence. Je griffonnai promptement une lettre de

remerciement que Pauline emporta. Je m’habillai. Au moment où, assez

content de moi-même, j’achevais ma toilette, un frisson glacial me

saisit à cette pensée: Fœdora est-elle venue en voiture ou à pied?

pleuvra-t-il, fera-t-il beau? Mais, me dis-je, qu’elle soit à pied ou

en voiture, est-on jamais certain de l’esprit fantasque d’une femme?

elle sera sans argent et voudra donner cent sous à un petit Savoyard

parce qu’il aura de jolies guenilles. J’étais sans un rouge liard et

ne devais avoir de l’argent que le soir. Oh! combien, dans ces crises

de notre jeunesse, un poète paie cher la puissance intellectuelle dont

il est investi par le régime et par le travail! En un instant, mille

pensées vives et douloureuses me piquèrent comme autant de dards. Je

regardai le ciel par ma lucarne, le temps était fort incertain. En cas

de malheur, je pouvais bien prendre une voiture pour la journée; mais

aussi ne tremblerais-je pas à tout moment, au milieu de mon bonheur, de

ne pas rencontrer Finot le soir? Je ne me sentis pas assez fort pour

supporter tant de craintes au sein de ma joie. Malgré la certitude

de ne rien trouver, j’entrepris une grande exploration à travers ma

chambre, je cherchai des écus imaginaires jusque dans la profondeur de

ma paillasse, je fouillai tout, je secouai même de vieilles bottes. En

proie à une fièvre nerveuse, je regardais mes meubles d’un œil hagard

après les avoir renversés tous. Comprendras-tu le délire qui m’anima,

lorsqu’en ouvrant pour la septième fois le tiroir de ma table à écrire

que je visitais avec cette espèce d’indolence dans laquelle nous

plonge le désespoir, j’aperçus collée contre une planche latérale,

tapie sournoisement, mais propre, brillante, lucide comme une étoile

à son lever, une belle et noble pièce de cent sous? Ne lui demandant

compte ni de son silence ni de la cruauté dont elle était coupable en

se tenant ainsi cachée, je la baisai comme un ami fidèle au malheur et

la saluai par un cri qui trouva de l’écho. Je me retournai brusquement

et vis Pauline toute pâle.--J’ai cru, dit-elle d’une voix émue, que

vous vous faisiez mal. Le commissionnaire... Elle s’interrompit comme

si elle étouffait. Mais ma mère l’a payé, ajouta-t-elle. Puis elle

s’enfuit, enfantine et follette comme un caprice. Pauvre petite! je lui

souhaitai mon bonheur. En ce moment, il me semblait avoir dans l’âme

tout le plaisir de la terre, et j’aurais voulu restituer aux malheureux

la part que je croyais leur voler. Nous avons presque toujours raison

dans nos pressentiments d’adversité, la comtesse avait renvoyé sa

voiture. Par un de ces caprices que les jolies femmes ne s’expliquent

pas toujours à elles-mêmes, elle voulait aller au Jardin des Plantes

par les boulevards et à pied.--Mais il va pleuvoir, lui dis-je. Elle

prit plaisir à me contredire. Par hasard, il fit beau pendant tout le

temps que nous marchâmes dans le Luxembourg. Quand nous en sortîmes, un

gros nuage dont j’avais maintes fois épié la marche avec une secrète

inquiétude, ayant laissé tomber quelques gouttes d’eau, nous montâmes

dans un fiacre. Lorsque nous eûmes atteint les boulevards, la pluie

cessa, le ciel reprit sa sérénité. En arrivant au Muséum, je voulus

renvoyer la voiture, Fœdora me pria de la garder. Que de tortures!

Mais causer avec elle en comprimant un secret délire qui sans doute

se formulait sur mon visage par quelque sourire niais et arrêté;

errer dans le Jardin des Plantes, en parcourir les allées bocagères

et sentir son bras appuyé sur le mien, il y eut dans tout cela je ne

sais quoi de fantastique: c’était un rêve en plein jour. Cependant ses

mouvements, soit en marchant, soit en nous arrêtant, n’avaient rien de

doux ni d’amoureux, malgré leur apparente volupté. Quand je cherchais

à m’associer en quelque sorte à l’action de sa vie, je rencontrais

en elle une intime et secrète vivacité, je ne sais quoi de saccadé,

d’excentrique. Les femmes sans âme n’ont rien de moelleux dans leurs

gestes. Aussi n’étions-nous unis, ni par une même volonté, ni par un

même pas. Il n’existe point de mots pour rendre ce désaccord matériel

de deux êtres, car nous ne sommes pas encore habitués à reconnaître

une pensée dans le mouvement. Ce phénomène de notre nature se sent

instinctivement, il ne s’exprime pas. Pendant ces violents paroxysmes

de ma passion, reprit Raphaël après un moment de silence, et comme

s’il répondait à une objection qu’il se fût adressée à lui-même, je

n’ai pas disséqué mes sensations, analysé mes plaisirs, ni supputé

les battements de mon cœur, comme un avare examine et pèse ses pièces

d’or. Oh! non, l’expérience jette aujourd’hui sa triste lumière sur

les événements passés, et le souvenir m’apporte ces images, comme

par un beau temps les flots de la mer amènent brin à brin les débris

d’un naufrage sur la grève.--Vous pouvez me rendre un service assez

important, me dit la comtesse en me regardant d’un air confus. Après

vous avoir confié mon antipathie pour l’amour, je me sens plus libre

en réclamant de vous un bon office au nom de l’amitié. N’aurez-vous

pas, reprit-elle en riant, beaucoup plus de mérite à m’obliger

aujourd’hui? Je la regardais avec douleur. N’éprouvant rien près de

moi, elle était pateline et non pas affectueuse; elle me paraissait

jouer un rôle en actrice consommée; puis tout à coup son accent, un

regard, un mot réveillaient mes espérances; mais si mon amour ranimé

se peignait alors dans mes yeux, elle en soutenait les rayons sans

que la clarté des siens s’en altérât, car ils semblaient, comme ceux

des tigres, être doublés par une feuille de métal. En ces moments-là,

je la détestais.--La protection du duc de Navarreins, dit-elle en

continuant avec des inflexions de voix pleines de câlinerie, me serait

très-utile auprès d’une personne toute-puissante en Russie, et dont

l’intervention est nécessaire pour me faire rendre justice dans une

affaire qui concerne à la fois ma fortune et mon état dans le monde,

la reconnaissance de mon mariage par l’empereur. Le duc de Navarreins

n’est-il pas votre cousin? Une lettre de lui déciderait tout.--Je

vous appartiens, lui répondis-je, ordonnez.--Vous êtes bien aimable,

reprit-elle en me serrant la main. Venez dîner avec moi, je vous dirai

tout comme à un confesseur. Cette femme si méfiante, si discrète, et

à laquelle personne n’avait entendu dire un mot sur ses intérêts,

allait donc me consulter.--Oh! combien j’aime maintenant le silence

que vous m’avez imposé! m’écriai-je. Mais j’aurais voulu quelque

épreuve plus rude encore. En ce moment, elle accueillit l’ivresse de

mes regards et ne se refusa point à mon admiration, elle m’aimait

donc! Nous arrivâmes chez elle. Fort heureusement, le fond de ma bourse

put satisfaire le cocher. Je passai délicieusement la journée, seul

avec elle, chez elle. C’était la première fois que je pouvais la voir

ainsi. Jusqu’à ce jour, le monde, sa gênante politesse et ses façons

froides nous avaient toujours séparés, même pendant ses somptueux

dîners; mais alors j’étais chez elle comme si j’eusse vécu sous son

toit, je la possédais pour ainsi dire. Ma vagabonde imagination brisait

les entraves, arrangeait les événements de la vie à ma guise, et me

plongeait dans les délices d’un amour heureux. Me croyant son époux,

je l’admirais occupée de petits détails; j’éprouvais même du bonheur à

lui voir ôter son schall et son chapeau. Elle me laissa seul un moment,

et revint les cheveux arrangés, charmante. Cette jolie toilette avait

été faite pour moi! Pendant le dîner, elle me prodigua ses attentions

et déploya des grâces infinies dans mille choses qui semblent des

riens et qui cependant sont la moitié de la vie. Quand nous fûmes tous

deux devant un feu pétillant, assis sur la soie, environnés des plus

désirables créations d’un luxe oriental; quand je vis si près de moi

cette femme dont la beauté célèbre faisait palpiter tant de cœurs,

cette femme si difficile à conquérir, me parlant, me rendant l’objet

de toutes ses coquetteries, ma voluptueuse félicité devint presque de

la souffrance. Pour mon malheur, je me souvins de l’importante affaire

que je devais conclure, et voulus aller au rendez-vous qui m’avait

été donné la veille.--Quoi! déjà! dit-elle en me voyant prendre mon

chapeau.--Elle m’aimait! Je le crus du moins, en l’entendant prononcer

ces deux mots d’une voix caressante. Pour prolonger mon extase,

j’aurais alors volontiers troqué deux années de ma vie contre chacune

des heures qu’elle voulait bien m’accorder. Mon bonheur s’augmenta de

tout l’argent que je perdais! Il était minuit quand elle me renvoya.

Néanmoins le lendemain, mon héroïsme me coûta bien des remords, je

craignis d’avoir manqué l’affaire des mémoires, devenue si capitale

pour moi; je courus chez Rastignac, et nous allâmes surprendre à son

lever le titulaire de mes travaux futurs. Finot me lut un petit acte où

il n’était point question de ma tante, et après la signature duquel il

me compta cinquante écus. Nous déjeunâmes tous les trois. Quand j’eus

payé mon nouveau chapeau, soixante cachets à trente sous et mes dettes,

il ne me resta plus que trente francs; mais toutes les difficultés de

la vie s’étaient aplanies pour quelques jours. Si j’avais voulu écouter

Rastignac, je pouvais avoir des trésors en adoptant avec franchise le

_système anglais_. Il voulait absolument m’établir un crédit et me

faire faire des emprunts, en prétendant que les emprunts soutiendraient

le crédit. Selon lui, l’avenir était de tous les capitaux du monde le

plus considérable et le plus solide. En hypothéquant ainsi mes dettes

sur de futurs contingents, il donna ma pratique à son tailleur, un

artiste qui comprenait _le jeune homme_ et devait me laisser tranquille

jusqu’à mon mariage. Dès ce jour, je rompis avec la vie monastique et

studieuse que j’avais menée pendant trois ans. J’allai fort assidûment

chez Fœdora, où je tâchai de surpasser en apparence les impertinents

ou les héros de coterie qui s’y trouvaient. En croyant avoir échappé

pour toujours à la misère, je recouvrai ma liberté d’esprit, j’écrasai

mes rivaux, et passai pour un homme plein de séductions, prestigieux,

irrésistible. Cependant les gens habiles disaient en parlant de

moi: «Un garçon aussi spirituel ne doit avoir de passions que dans

la tête!» Ils vantaient charitablement mon esprit aux dépens de ma

sensibilité. «Est-il heureux de ne pas aimer! s’écriaient-ils. S’il

aimait, aurait-il autant de gaieté, de verve!» J’étais cependant

bien amoureusement stupide en présence de Fœdora! Seul avec elle, je

ne savais rien lui dire, ou si je parlais, je médisais de l’amour;

j’étais tristement gai comme un courtisan qui veut cacher un cruel

dépit. Enfin, j’essayai de me rendre indispensable à sa vie, à son

bonheur, à sa vanité: tous les jours près d’elle, j’étais un esclave,

un jouet sans cesse à ses ordres. Après avoir ainsi dissipé ma journée,

je revenais chez moi pour y travailler pendant les nuits, ne dormant

guère que deux ou trois heures de la matinée. Mais n’ayant pas, comme

Rastignac, l’habitude du système anglais, je me vis bientôt sans un

sou. Dès lors, mon cher ami, fat sans bonnes fortunes, élégant sans

argent, amoureux anonyme, je retombai dans cette vie précaire, dans

ce froid et profond malheur soigneusement caché sous les trompeuses

apparences du luxe. Je ressentis alors mes souffrances premières,

mais moins aiguës: je m’étais familiarisé sans doute avec leurs

terribles crises. Souvent les gâteaux et le thé, si parcimonieusement

offerts dans les salons, étaient ma seule nourriture. Quelquefois, les

somptueux dîners de la comtesse me substantaient pendant deux jours.

J’employai tout mon temps, mes efforts et ma science d’observation

à pénétrer plus avant dans l’impénétrable caractère de Fœdora.

Jusqu’alors, l’espérance ou le désespoir avaient influencé mon opinion,

je voyais en elle tour à tour la femme la plus aimante ou la plus

insensible de son sexe; mais ces alternatives de joie et de tristesse

devinrent intolérables: je voulus chercher un dénoûment à cette lutte

affreuse, en tuant mon amour. De sinistres lueurs brillaient parfois

dans mon âme et me faisaient entrevoir des abîmes entre nous. La

comtesse justifiait toutes mes craintes; je n’avais pas encore surpris

de larmes dans ses yeux. Au théâtre une scène attendrissante la

trouvait froide et rieuse. Elle réservait toute sa finesse pour elle,

et ne devinait ni le malheur ni le bonheur d’autrui. Enfin elle m’avait

joué! Heureux de lui faire un sacrifice, je m’étais presque avili pour

elle en allant voir mon parent le duc de Navarreins, homme égoïste,

qui rougissait de ma misère et avait de trop grands torts envers moi

pour ne pas me haïr: il me reçut donc avec cette froide politesse

qui donne aux gestes et aux paroles l’apparence de l’insulte, son

regard inquiet excita ma pitié. J’eus honte pour lui de sa petitesse

au milieu de tant de grandeur, de sa pauvreté au milieu de tant de

luxe. Il me parla des pertes considérables que lui occasionnait le

trois pour cent, je lui dis alors quel était l’objet de ma visite. Le

changement de ses manières, qui de glaciales devinrent insensiblement

affectueuses, me dégoûta. Eh! bien, mon ami, il vint chez la comtesse,

il m’y écrasa. Fœdora trouva pour lui des enchantements, des prestiges

inconnus; elle le séduisit, traita sans moi cette affaire mystérieuse

de laquelle je ne sus pas un mot: j’avais été pour elle un moyen. Elle

paraissait ne plus m’apercevoir quand mon cousin était chez elle, elle

m’acceptait alors avec moins de plaisir peut-être que le jour où je

lui fus présenté. Un soir, elle m’humilia devant le duc par un de ces

gestes et par un de ces regards qu’aucune parole ne saurait peindre.

Je sortis pleurant, formant mille projets de vengeance, combinant

d’épouvantables viols. Souvent je l’accompagnais aux Bouffons: là, près

d’elle, tout entier à mon amour, je la contemplais en me livrant au

charme d’écouter la musique, épuisant mon âme dans la double jouissance

d’aimer et de retrouver les mouvements de mon cœur bien rendus par

les phrases du musicien. Ma passion était dans l’air, sur la scène;

elle triomphait partout, excepté chez ma maîtresse. Je prenais alors

la main de Fœdora, j’étudiais ses traits et ses yeux en sollicitant

une fusion de nos sentiments, une de ces soudaines harmonies qui,

réveillées par les notes, fait vibrer les âmes à l’unisson; mais sa

main était muette et ses yeux ne disaient rien. Quand le feu de mon

cœur émané de tous mes traits la frappait trop fortement au visage,

elle me jetait ce sourire cherché, phrase convenue qui se reproduit

au salon sur les lèvres de tous les portraits. Elle n’écoutait pas la

musique. Les divines pages de Rossini, de Cimarosa, de Zingarelli, ne

lui rappelaient aucun sentiment, ne lui traduisaient aucune poésie de

sa vie; son âme était aride. Fœdora se produisait là comme un spectacle

dans le spectacle. Sa lorgnette voyageait incessamment de loge en

loge: inquiète, quoique tranquille, elle était victime de la mode: sa

loge, son bonnet, sa voiture, sa personne étaient tout pour elle. Vous

rencontrez souvent des gens de colossale apparence de qui le cœur est

tendre et délicat sous un corps de bronze; mais elle cachait un cœur

de bronze sous sa frêle et gracieuse enveloppe. Ma fatale science me

déchirait bien des voiles. Si le bon ton consiste à s’oublier pour

autrui, à mettre dans sa voix et dans ses gestes une constante douceur,

à plaire aux autres en les rendant contents d’eux-mêmes, malgré sa

finesse, Fœdora n’avait pas effacé tout vestige de sa plébéienne

origine: son oubli d’elle-même était fausseté; ses manières, au lieu

d’être innées, avaient été laborieusement conquises; enfin sa politesse

sentait la servitude. Eh! bien, ses paroles emmiellées étaient pour ses

favoris l’expression de la bonté, sa prétentieuse exagération était

un noble enthousiasme. Moi seul avais étudié ses grimaces, j’avais

dépouillé son être intérieur de la mince écorce qui suffit au monde,

et n’étais plus dupe de ses singeries; je connaissais à fond son âme

de chatte. Quand un niais la complimentait, la vantait, j’avais honte

pour elle. Et je l’aimais toujours! j’espérais fondre ses glaces sous

les ailes d’un amour de poète. Si je pouvais une fois ouvrir son

cœur aux tendresses de la femme, si je l’initiais à la sublimité des

dévouements, je la voyais alors parfaite; elle devenait un ange. Je

l’aimais en homme, en amant, en artiste, quand il aurait fallu ne pas

l’aimer pour l’obtenir: un fat bien gourmé, un froid calculateur, en

aurait triomphé peut-être. Vaine, artificieuse, elle eût sans doute

entendu le langage de la vanité, se serait laissé entortiller dans les

piéges d’une intrigue; elle eût été dominée par un homme sec et glacé.

Des douleurs acérées entraient jusqu’au vif dans mon âme, quand elle

me révélait naïvement son égoïsme. Je l’apercevais avec douleur seule

un jour dans la vie et ne sachant à qui tendre la main, ne rencontrant

pas de regards amis où reposer les siens. Un soir, j’eus le courage de

lui peindre, sous des couleurs animées, sa vieillesse déserte, vide

et triste. A l’aspect de cette épouvantable vengeance de la nature

trompée, elle dit un mot atroce.--J’aurai toujours de la fortune, me

répondit-elle. Eh! bien, avec de l’or nous pouvons toujours créer

autour de nous les sentiments qui sont nécessaires à notre bien-être.

Je sortis foudroyé par la logique de ce luxe, de cette femme, de ce

monde, dont j’étais si sottement idolâtre. Je n’aimais pas Pauline

pauvre, Fœdora riche n’avait-elle pas le droit de repousser Raphaël?

Notre conscience est un juge infaillible, quand nous ne l’avons pas

encore assassinée. «Fœdora, me criait une voix sophistique, n’aime ni

ne repousse personne; elle est libre, mais elle s’est autrefois donnée

pour de l’or. Amant ou époux, le comte russe l’a possédée. Elle aura

bien une tentation dans sa vie! Attends-la.» Ni vertueuse ni fautive,

cette femme vivait loin de l’humanité, dans une sphère à elle, enfer ou

paradis. Ce mystère femelle vêtu de cachemire et de broderies mettait

en jeu dans mon cœur tous les sentiments humains, orgueil, ambition,

amour, curiosité. Un caprice de la mode, ou cette envie de paraître

original qui nous poursuit tous, avait amené la manie de vanter un

petit spectacle du boulevard. La comtesse témoigna le désir de voir

la figure enfarinée d’un acteur qui faisait les délices de quelques

gens d’esprit, et j’obtins l’honneur de la conduire à la première

représentation de je ne sais quelle mauvaise farce. La loge coûtait à

peine cent sous, je ne possédais pas un traître liard. Ayant encore

un demi-volume de mémoires à écrire, je n’osais pas aller mendier un

secours à Finot, et Rastignac, ma providence, était absent. Cette gêne

constante maléficiait toute ma vie. Une fois, au sortir des Bouffons,

par une horrible pluie, Fœdora m’avait fait avancer une voiture

sans que je ne pusse me soustraire à son obligeance de parade: elle

n’admit aucune de mes excuses, ni mon goût pour la pluie, ni mon envie

d’aller au jeu. Elle ne devinait mon indigence ni dans l’embarras de

mon maintien, ni dans mes paroles tristement plaisantes. Mes yeux

rougissaient, mais comprenait-elle un regard? La vie des jeunes gens

est soumise à de singuliers caprices! Pendant le voyage, chaque tour

de roue réveilla des pensées qui me brûlèrent le cœur; j’essayai de

détacher une planche au fond de la voiture en espérant glisser sur le

pavé; mais rencontrant des obstacles invincibles, je me pris à rire

convulsivement et demeurai dans un calme morne, hébété comme un homme

au carcan. A mon arrivée au logis, aux premiers mots que je balbutiai,

Pauline m’interrompit en disant:--Si vous n’avez pas de monnaie... Ah!

la musique de Rossini n’était rien auprès de ces paroles. Mais revenons

aux Funambules. Pour pouvoir y conduire la comtesse, je pensai à mettre

en gage le cercle d’or dont le portrait de ma mère était entouré.

Quoique le Mont-de-Piété se fût toujours dessiné dans ma pensée comme

une des portes du bagne, il valait encore mieux y porter mon lit

moi-même que de solliciter une aumône. Le regard d’un homme à qui vous

demandez de l’argent fait tant de mal! Certains emprunts nous coûtent

notre honneur, comme certains refus prononcés par une bouche amie nous

enlèvent une dernière illusion. Pauline travaillait, sa mère était

couchée. Jetant un regard furtif sur le lit dont les rideaux étaient

légèrement relevés, je crus madame Gaudin profondément endormie, en

apercevant au milieu de l’ombre son profil calme et jaune imprimé sur

l’oreiller.--Vous avez du chagrin, me dit Pauline, qui posa son pinceau

sur son coloriage.--Ma pauvre enfant, vous pouvez me rendre un grand

service, lui répondis-je. Elle me regarda d’un air si heureux que je

tressaillis.--M’aimerait-elle? pensai-je.--Pauline? repris-je. Et je

m’assis près d’elle pour la bien étudier. Elle me devina, tant mon

accent était interrogateur; elle baissa les yeux, et je l’examinai,

croyant pouvoir lire dans son cœur comme dans le mien, tant sa

physionomie était naïve et pure.

--Vous m’aimez? lui dis-je.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 11 / 48 段