--Elle est comme toutes les femmes que nous ne pouvons pas avoir, dit

Rastignac en m’interrompant.--Je suis fou, m’écriai-je. Je sens la

folie rugir par moments dans mon cerveau. Mes idées sont comme des

fantômes, elles dansent devant moi sans que je puisse les saisir.

Je préfère la mort à cette vie. Aussi cherché-je avec conscience

le meilleur moyen de terminer cette lutte. Il ne s’agit plus de

la Fœdora vivante, de la Fœdora du faubourg Saint-Honoré, mais de

ma Fœdora, de celle qui est là, dis-je en me frappant le front.

Que penses-tu de l’opium?--Bah! des souffrances atroces, répondit

Rastignac.--L’asphyxie?--Canaille!--La Seine?--Les filets et la Morgue

sont bien sales.--Un coup de pistolet?--Et si tu te manques, tu restes

défiguré. Écoute, reprit-il, j’ai comme tous les jeunes gens médité

sur les suicides. Qui de nous, à trente ans, ne s’est pas tué deux ou

trois fois? Je n’ai rien trouvé de mieux que d’user l’existence par le

plaisir. Plonge-toi dans une dissolution profonde, ta passion ou toi,

vous y périrez. L’intempérance, mon cher, est la reine de toutes les

morts. Ne commande-t-elle pas à l’apoplexie foudroyante? L’apoplexie

est un coup de pistolet qui ne nous manque point. Les orgies nous

prodiguent tous les plaisirs physiques, n’est-ce pas l’opium en petite

monnaie? En nous forçant de boire à outrance, la débauche porte de

mortels défis au vin. Le tonneau de malvoisie du duc de Clarence

n’a-t-il pas meilleur goût que les bourbes de la Seine? Quand nous

tombons noblement sous la table, n’est-ce pas une petite asphyxie

périodique! Si la patrouille nous ramasse, en restant étendus sur les

lits froids des corps-de-garde, ne jouissons-nous pas des plaisirs

de la Morgue, moins les ventres enflés, turgides, bleus, verts, plus

l’intelligence de la crise? Ah! reprit-il, ce long suicide n’est

pas une mort d’épicier en faillite. Les négociants ont déshonoré la

rivière, ils se jettent à l’eau pour attendrir leurs créanciers. A

ta place, je tâcherais de mourir avec élégance. Si tu veux créer un

nouveau genre de mort en te débattant ainsi contre la vie, je suis ton

second. Je m’ennuie, je suis désappointé. Ma veuve me fait du plaisir

un vrai bagne. D’ailleurs, j’ai découvert qu’elle a six doigts au pied

gauche, je ne puis pas vivre avec une femme qui a six doigts! cela se

saurait, je deviendrais ridicule. Elle n’a que dix-huit mille francs

de rente, sa fortune diminue et ses doigts augmentent. Au diable!

En menant une vie enragée, peut-être trouverons-nous le bonheur par

hasard. Rastignac m’entraîna. Ce projet faisait briller de trop fortes

séductions, il rallumait trop d’espérances, enfin il avait une couleur

trop poétique pour ne pas plaire à un poète.--Et de l’argent? lui

dis-je.--N’as-tu pas quatre cent cinquante francs?--Oui, mais je dois à

mon tailleur, à mon hôtesse.

--Tu paies ton tailleur? tu ne seras jamais rien, pas même

ministre.--Mais que pouvons-nous avec vingt louis?--Aller au jeu.--Je

frissonnai.--Ah! reprit-il en s’apercevant de ma pruderie, tu veux te

lancer dans ce que je nomme le _Système dissipationnel_, et tu as peur

d’un tapis vert!--Écoute, lui répondis-je, j’ai promis à mon père de

ne jamais mettre le pied dans une maison de jeu. Non-seulement cette

promesse est sacrée, mais encore j’éprouve une horreur invincible en

passant devant un tripot; prends mes cent écus, et vas-y seul. Pendant

que tu risqueras notre fortune j’irai mettre mes affaires en ordre, et

reviendrai t’attendre chez toi.

Voilà, mon cher, comment je me perdis. Il suffit à un jeune homme de

rencontrer une femme qui ne l’aime pas, ou une femme qui l’aime trop,

pour que toute sa vie soit dérangée. Le bonheur engloutit nos forces,

comme le malheur éteint nos vertus. Revenu à mon hôtel Saint-Quentin,

je contemplai long-temps la mansarde où j’avais mené la chaste vie d’un

savant, une vie qui peut-être aurait été honorable, longue, et que je

n’aurais pas dû quitter pour la vie passionnée qui m’entraînait dans

un gouffre. Pauline me surprit dans une attitude mélancolique.--Eh!

bien, qu’avez-vous? dit-elle. Je me levai froidement et comptai

l’argent que je devais à sa mère en y ajoutant le prix de mon loyer

pour six mois. Elle m’examina avec une sorte de terreur.--Je vous

quitte, ma chère Pauline.--Je l’ai deviné, s’écria-t-elle.--Écoutez,

mon enfant, je ne renonce pas à revenir ici. Gardez-moi ma cellule

pendant une demi-année. Si je ne suis pas de retour vers le quinze

novembre, vous hériterez de moi. Ce manuscrit cacheté, dis-je en lui

montrant un paquet de papiers, est la copie de mon grand ouvrage sur

_la Volonté_, vous le déposerez à la Bibliothèque du Roi. Quant à tout

ce que je laisse ici, vous en ferez ce que vous voudrez. Elle me jetait

des regards qui pesaient sur mon cœur. Pauline était là comme une

conscience vivante.--Je n’aurai plus de leçons, dit-elle en me montrant

le piano. Je ne répondis pas.--M’écrirez-vous?--Adieu, Pauline, Je

l’attirai doucement à moi, puis sur son front d’amour, vierge comme la

neige qui n’a pas touché terre, je mis un baiser de frère, un baiser

de vieillard. Elle se sauva. Je ne voulus pas voir madame Gaudin. Je

mis ma clef à sa place habituelle et partis. En quittant la rue de

Cluny, j’entendis derrière moi le pas léger d’une femme.--Je vous avais

brodé cette bourse, la refuserez-vous aussi? me dit Pauline. Je crus

apercevoir à la lueur du réverbère une larme dans les yeux de Pauline,

et je soupirai. Poussés tous deux par la même pensée peut-être, nous

nous séparâmes avec l’empressement de gens qui auraient voulu fuir la

peste. La vie de dissipation à laquelle je me vouais apparut devant

moi bizarrement exprimée par la chambre où j’attendais avec une noble

insouciance le retour de Rastignac. Au milieu de la cheminée, s’élevait

une pendule surmontée d’une Vénus accroupie sur sa tortue, et qui

tenait entre ses bras un cigare à demi consumé. Des meubles élégants,

présents de l’amour, étaient épars. De vieilles chaussettes traînaient

sur un voluptueux divan. Le confortable fauteuil à ressorts dans

lequel j’étais plongé portait des cicatrices comme un vieux soldat, il

offrait aux regards ses bras déchirés, et montrait incrustées sur son

dossier la pommade et l’huile antique apportées par toutes les têtes

d’amis. L’opulence et la misère s’accouplaient naïvement dans le lit,

sur les murs, partout. Vous eussiez dit les palais de Naples bordés de

Lazzaroni. C’était une chambre de joueur ou de mauvais sujet dont le

luxe est tout personnel, qui vit de sensations, et des incohérences

ne se soucie guère. Ce tableau ne manquait pas d’ailleurs de poésie.

La vie s’y dressait avec ses paillettes et ses haillons, soudaine,

incomplète comme elle est réellement, mais vive, mais fantasque comme

dans une halte où le maraudeur a pillé tout ce qui fait sa joie. Un

Byron auquel manquaient des pages avait allumé la falourde du jeune

homme qui risque au jeu cent francs et n’a pas une bûche, qui court en

tilbury sans posséder une chemise saine et valide. Le lendemain, une

comtesse, une actrice ou l’écarté lui donnent un trousseau de roi. Ici

la bougie était fichée dans le fourreau vert d’un briquet phosphorique;

là gisait un portrait de femme dépouillé de sa monture d’or ciselé.

Comment un jeune homme naturellement avide d’émotions renoncerait-il

aux attraits d’une vie aussi riche d’oppositions et qui lui donne

les plaisirs de la guerre en temps de paix? J’étais presque assoupi

quand, d’un coup de pied, Rastignac enfonça la porte de sa chambre, et

s’écria:--Victoire! nous pourrons mourir à notre aise. Il me montra

son chapeau plein d’or, le mit sur la table, et nous dansâmes autour

comme deux Cannibales ayant une proie à manger, hurlant, trépignant,

sautant, nous donnant des coups de poing à tuer un rhinocéros, et

chantant à l’aspect de tous les plaisirs du monde contenus pour

nous dans ce chapeau.--Vingt-sept mille francs, répétait Rastignac

en ajoutant quelques billets de banque au tas d’or. A d’autres cet

argent suffirait pour vivre, mais nous suffira-t-il pour mourir? Oh!

oui, nous expirerons dans un bain d’or. Hourra! Et nous cabriolâmes

derechef. Nous partageâmes en héritiers, pièce à pièce, commençant

par les doubles napoléons, allant des grosses pièces aux petites, et

distillant notre joie en disant long-temps: A toi. A moi.--Nous ne

dormirons pas, s’écria Rastignac. Joseph, du punch! Il jeta de l’or à

son fidèle domestique:--Voilà ta part, dit-il, enterre-toi si tu peux.

Le lendemain, j’achetai des meubles chez Lesage, je louai l’appartement

où tu m’as connu, rue Taitbout, et chargeai le meilleur tapissier de

le décorer. J’eus des chevaux. Je me lançai dans un tourbillon de

plaisirs creux et réels tout à la fois. Je jouais, gagnais et perdais

tour à tour d’énormes sommes, mais au bal, chez nos amis; jamais dans

les maisons de jeu pour lesquelles je conservai ma sainte et primitive

horreur. Insensiblement je me fis des amis. Je dus leur attachement à

des querelles ou à cette facilité confiante avec laquelle nous nous

livrons nos secrets en nous avilissant de compagnie; mais peut-être

aussi, ne nous accrochons-nous bien que par nos vices? Je hasardai

quelques compositions littéraires qui me valurent des compliments.

Les grands hommes de la littérature marchande, ne voyant point en moi

de rival à craindre, me vantèrent, moins sans doute pour mon mérite

personnel que pour chagriner celui de leurs camarades. Je devins un

viveur, pour me servir de l’expression pittoresque consacrée par votre

langage d’orgie. Je mettais de l’amour-propre à me tuer promptement,

à écraser les plus gais compagnons par ma verve et par ma puissance.

J’étais toujours frais, élégant. Je passais pour spirituel. Rien ne

trahissait en moi cette épouvantable existence qui fait d’un homme un

entonnoir, un appareil à chyle, un cheval de luxe. Bientôt la débauche

m’apparut dans toute la majesté de son horreur, et je la compris!

Certes les hommes sages et rangés qui étiquettent des bouteilles pour

leurs héritiers ne peuvent guère concevoir ni la théorie de cette

large vie, ni son état normal. En inculquerez-vous la poésie aux gens

de province pour qui l’opium et le thé, si prodigues de délices, ne

sont encore que deux médicaments? A Paris même, dans cette capitale

de la pensée, ne se rencontre-t-il pas des sybarites incomplets?

Inhabiles à supporter l’excès du plaisir, ne s’en vont-ils pas fatigués

après une orgie, comme le sont ces bons bourgeois qui, après avoir

entendu quelque nouvel opéra de Rossini, condamnent la musique? Ne

renoncent-ils pas à cette vie, comme un homme sobre ne veut plus manger

de pâtés de Ruffec, parce que le premier lui a donné une indigestion?

La débauche est certainement un art comme la poésie, et veut des âmes

fortes. Pour en saisir les mystères, pour en savourer les beautés, un

homme doit en quelque sorte s’adonner à de consciencieuses études.

Comme toutes les sciences, elle est d’abord repoussante, épineuse.

D’immenses obstacles environnent les grands plaisirs de l’homme, non

ses jouissances de détail, mais les systèmes qui érigent en habitude

ses sensations les plus rares, les résument, les lui fertilisent en lui

créant une vie dramatique dans sa vie, en nécessitant une exorbitante,

une prompte dissipation de ses forces. La Guerre, le Pouvoir, les

Arts, sont des corruptions mises aussi loin de la portée humaine,

aussi profondes que l’est la débauche, et toutes sont de difficile

accès. Mais quand une fois l’homme est monté à l’assaut de ces grands

mystères, ne marche-t-il pas dans un monde nouveau. Les généraux,

les ministres, les artistes sont tous plus ou moins portés vers la

dissolution par le besoin d’opposer de violentes distractions à leur

existence si fort en dehors de la vie commune. Après tout, la guerre

est la débauche du sang, comme la politique est celle des intérêts:

tous les excès sont frères. Ces monstruosités sociales possèdent la

puissance des abîmes, elles nous attirent comme Sainte-Hélène appelait

Napoléon; elles donnent des vertiges, elles fascinent, et nous voulons

en voir le fond sans savoir pourquoi. La pensée de l’infini existe

peut-être dans ces précipices, peut-être renferment-ils quelque grande

flatterie pour l’homme; n’intéresse-t-il pas alors tout à lui-même?

Pour contraster avec le paradis de ses heures studieuses, avec les

délices de la conception, l’artiste fatigué demande, soit comme Dieu

le repos du dimanche, soit comme le Diable les voluptés de l’enfer,

afin d’opposer le travail des sens au travail de ses facultés. Le

délassement de lord Byron ne pouvait pas être le boston babillard qui

charme un rentier: poète, il voulait la Grèce à jouer contre Mahmoud.

En guerre, l’homme ne devient-il pas un ange exterminateur, une espèce

de bourreau, mais gigantesque. Ne faut-il pas des enchantements bien

extraordinaires pour nous faire accepter ces atroces douleurs, ennemies

de notre frêle enveloppe, qui entourent les passions comme d’une

enceinte épineuse? S’il se roule convulsivement et souffre une sorte

d’agonie après avoir abusé du tabac, le fumeur n’a-t-il pas assisté

je ne sais en quelles régions à de délicieuses fêtes? Sans se donner

le temps d’essuyer ses pieds qui trempent dans le sang jusqu’à la

cheville, l’Europe n’a-t-elle pas sans cesse recommencé la guerre?

L’homme en masse a-t-il donc aussi son ivresse, comme la nature a ses

accès d’amour! Pour l’homme privé, pour le Mirabeau qui végète sous un

règne paisible et rêve des tempêtes, la débauche comprend tout; elle

est une perpétuelle étreinte de toute la vie, ou mieux, un duel avec

une puissance inconnue, avec un monstre: d’abord le monstre épouvante,

il faut l’attaquer par les cornes, c’est des fatigues inouïes; la

nature vous a donné je ne sais quel estomac étroit ou paresseux? vous

le domptez, vous l’élargissez, vous apprenez à porter le vin, vous

apprivoisez l’ivresse, vous passez les nuits sans sommeil, vous vous

faites enfin un tempérament de colonel de cuirassiers, en vous créant

vous-même une seconde fois, comme pour fronder Dieu! Quand l’homme

s’est ainsi métamorphosé, quand, vieux soldat, le néophyte a façonné

son âme à l’artillerie, ses jambes à la marche, sans encore appartenir

au monstre, mais sans savoir entre eux quel est le maître, ils se

roulent l’un sur l’autre, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, dans

une sphère où tout est merveilleux, où s’endorment les douleurs de

l’âme, où revivent seulement des fantômes d’idées. Déjà cette lutte

atroce est devenue nécessaire. Réalisant ces fabuleux personnages qui,

selon les légendes, ont vendu leur âme au diable pour en obtenir la

puissance de mal faire, le dissipateur a troqué sa mort contre toutes

les jouissances de la vie, mais abondantes, mais fécondes! Au lieu de

couler long-temps entre deux rives monotones, au fond d’un Comptoir

ou d’une Étude, l’existence bouillonne et fuit comme un torrent. Enfin

la débauche est sans doute au corps ce que sont à l’âme les plaisirs

mystiques. L’ivresse vous plonge en des rêves dont les fantasmagories

sont aussi curieuses que peuvent l’être celles de l’extase. Vous

avez des heures ravissantes comme les caprices d’une jeune fille,

des causeries délicieuses avec des amis, des mots qui peignent toute

une vie, des joies franches et sans arrière-pensée, des voyages

sans fatigue, des poèmes déroulés en quelques phrases. La brutale

satisfaction de la bête au fond de laquelle la science a été chercher

une âme, est suivie de torpeurs enchanteresses après lesquelles

soupirent les hommes ennuyés de leur intelligence. Ne sentent-ils pas

tous la nécessité d’un repos complet, et la débauche n’est-elle pas une

sorte d’impôt que le génie paie au mal? Vois tous les grands hommes:

s’ils ne sont pas voluptueux, la nature les crée chétifs. Moqueuse ou

jalouse, une puissance leur vicie l’âme ou le corps pour neutraliser

les efforts de leurs talents. Pendant ces heures avinées, les hommes

et les choses comparaissent devant vous, vêtus de vos livrées. Roi de

la création, vous la transformez à vos souhaits. A travers ce délire

perpétuel, le jeu vous verse, à votre gré, son plomb fondu dans les

veines. Un jour, vous appartenez au monstre, vous avez alors, comme

je l’eus, un réveil enragé: l’impuissance est assise à votre chevet.

Vieux guerrier, une phthisie vous dévore; diplomate, un anévrisme

suspend dans votre cœur la mort à un fil; moi, peut-être une pulmonie

va me dire: «Partons!» comme elle a dit jadis à Raphaël d’Urbin, tué

par un excès d’amour. Voilà comment j’ai vécu! J’arrivais ou trop

tôt ou trop tard dans la vie du monde; sans doute ma force y eût été

dangereuse si je ne l’avais amortie ainsi; l’univers n’a-t-il pas été

guéri d’Alexandre par la coupe d’Hercule, à la fin d’une orgie! Enfin à

certaines destinées trompées, il faut le ciel ou l’enfer, la débauche

ou l’hospice du mont Saint-Bernard. Tout à l’heure je n’avais pas le

courage de moraliser ces deux créatures, dit-il en montrant Euphrasie

et Aquilina. N’étaient-elles pas mon histoire personnifiée, une image

de ma vie! Je ne pouvais guère les accuser, elles m’apparaissaient

comme des juges. Au milieu de ce poème vivant, au sein de cette

étourdissante maladie, j’eus cependant deux crises bien fertiles

en acres douleurs. D’abord quelques jours après m’être jeté comme

Sardanapale dans mon bûcher, je rencontrai Fœdora sous le péristyle des

Bouffons. Nous attendions nos voitures.--Ah! je vous retrouve encore

en vie. Ce mot était la traduction de son sourire, des malicieuses

et sourdes paroles qu’elle dit à son sigisbé en lui racontant sans

doute mon histoire, et jugeant mon amour comme un amour vulgaire.

Elle applaudissait à sa fausse perspicacité. Oh! mourir pour elle,

l’adorer encore, la voir dans mes excès, dans mes ivresses, dans le lit

des courtisanes, et me sentir victime de sa plaisanterie! Ne pouvoir

déchirer ma poitrine et y fouiller mon amour pour le jeter à ses pieds.

Enfin, j’épuisai facilement mon trésor; mais trois années de régime

m’avaient constitué la plus robuste de toutes les santés, et le jour où

je me trouvais sans argent, je me portais à merveille. Pour continuer

de mourir, je signai des lettres de change à courte échéance, et le

jour du payement arriva. Cruelles émotions! et comme elles font vivre

de jeunes cœurs! Je n’étais pas fait pour vieillir encore; mon âme

était toujours jeune, vivace et verte. Ma première dette ranima toutes

mes vertus qui vinrent à pas lents et m’apparurent désolées. Je sus

transiger avec elles comme avec ces vieilles tantes qui commencent par

nous gronder et finissent en nous donnant des larmes et de l’argent.

Plus sévère, mon imagination me montrait mon nom voyageant, de ville en

ville, dans les places de l’Europe. _Notre nom, c’est nous-mêmes_, a

dit Eusèbe Salverte. Après des courses vagabondes, j’allais, comme le

double d’un Allemand, revenir à mon logis d’où je n’étais pas sorti,

pour me réveiller moi-même en sursaut. Ces hommes de la banque, ces

remords commerciaux, vêtus de gris, portant la livrée de leur maître,

une plaque d’argent, jadis je les voyais avec indifférence quand ils

allaient par les rues de Paris; mais aujourd’hui, je les haïssais par

avance. Un matin, l’un d’eux ne viendrait-il pas me demander raison des

onze lettres de change que j’avais griffonnées? Ma signature valait

trois mille francs, je ne les valais pas moi-même! Les huissiers aux

faces insouciantes à tous les désespoirs, même à la mort, se levaient

devant moi, comme les bourreaux qui disent à un condamné:--Voici trois

heures et demie qui sonnent. Leurs clercs avaient le droit de s’emparer

de moi, de griffonner mon nom, de le salir, de s’en moquer. JE DEVAIS!

Devoir, est-ce donc s’appartenir? D’autres hommes ne pouvaient-ils pas

me demander compte de ma vie? pourquoi j’avais mangé des puddings à

la _chipolata_, pourquoi je buvais à la glace? pourquoi je dormais,

marchais, pensais, m’amusais sans les payer? Au milieu d’une poésie,

au sein d’une idée, ou à déjeuner, entouré d’amis, de joie, de douces

railleries, je pouvais voir entrer un monsieur en habit marron, tenant

à la main un chapeau râpé. Ce monsieur sera ma dette, ce sera ma lettre

de change, un spectre qui flétrira ma joie, me forcera de quitter la

table pour lui parler; il m’enlèvera ma gaieté, ma maîtresse, tout

jusqu’à mon lit. Le remords est plus tolérable, il ne nous met ni

dans la rue ni à Sainte-Pélagie, il ne nous plonge pas dans cette

exécrable sentine du vice, il ne nous jette qu’à l’échafaud où le

bourreau anoblit: au moment de notre supplice, tout le monde croit

à notre innocence; tandis que la société ne laisse pas une vertu au

débauché sans argent. Puis ces dettes à deux pattes, habillées de drap

vert, portant des lunettes bleues ou des parapluies multicolores; ces

dettes incarnées avec lesquelles nous nous trouvons face à face au

coin d’une rue, au moment où nous sourions, ces gens allaient avoir

l’horrible privilége de dire:--«Monsieur de Valentin me doit et ne me

paie pas. Je le tiens. Ah! qu’il n’ait pas l’air de me faire mauvaise

mine!» Il faut saluer nos créanciers, les saluer avec grâce. «Quand

me paierez-vous?» disent-ils. Et nous sommes dans l’obligation de

mentir, d’implorer un autre homme pour de l’argent, de nous courber

devant un sot assis sur sa caisse, de recevoir son froid regard, son

regard de sangsue plus odieux qu’un soufflet, de subir sa morale de

Barême et sa crasse ignorance. Une dette est une œuvre d’imagination

qu’ils ne comprennent pas. Des élans de l’âme entraînent, subjuguent

souvent un emprunteur, tandis que rien de grand ne subjugue, rien de

généreux ne guide ceux qui vivent dans l’argent et ne connaissent que

l’argent. J’avais horreur de l’argent. Enfin la lettre de change peut

se métamorphoser en vieillard chargé de famille, flanqué de vertus.

Je devrais peut-être à un vivant tableau de Greuze, à un paralytique

environné d’enfants, à la veuve d’un soldat, qui tous me tendront des

mains suppliantes. Terribles créanciers avec lesquels il faut pleurer,

et quand nous les avons payés, nous leur devons encore des secours. La

veille de l’échéance, je m’étais couché dans ce calme faux des gens qui

dorment avant leur exécution, avant un duel, ils se laissent toujours

bercer par une menteuse espérance. Mais en me réveillant, quand je fus

de sang-froid, quand je sentis mon âme emprisonnée dans le portefeuille

d’un banquier, couchée sur des états, écrite à l’encre rouge, mes

dettes jaillirent partout comme des sauterelles; elles étaient dans ma

pendule, sur mes fauteuils, ou incrustées dans les meubles desquels

je me servais avec le plus de plaisir. Devenus la proie des harpies

du Châtelet, ces doux esclaves matériels allaient donc être enlevés

par des recors, et brutalement jetés sur la place. Ah! ma dépouille

était encore moi-même. La sonnette de mon appartement retentissait dans

mon cœur, elle me frappait où l’on doit frapper les rois, à la tête.

C’était un martyre, sans le ciel pour récompense. Oui, pour un homme

généreux, une dette est l’enfer, mais l’enfer avec des huissiers et des

agents d’affaires. Une dette impayée est la bassesse, un commencement

de friponnerie, et pis que tout cela, un mensonge! elle ébauche des

crimes, elle assemble les madriers de l’échafaud. Mes lettres de change

furent protestées. Trois jours après je les payai; voici comment. Un

spéculateur vint me proposer de lui vendre l’île que je possédais dans

la Loire et où était le tombeau de ma mère. J’acceptai. En signant le

contrat chez le notaire de mon acquéreur, je sentis au fond de l’étude

obscure une fraîcheur semblable à celle d’une cave. Je frissonnai en

reconnaissant le même froid humide qui m’avait saisi sur le bord de

la fosse où gisait mon père. J’accueillis ce hasard comme un funeste

présage. Il me semblait entendre la voix de ma mère et voir son ombre;

je ne sais quelle puissance faisait retentir vaguement mon propre nom

dans mon oreille, au milieu d’un bruit de cloches! Le prix de mon île

me laissa, toutes dettes payées, deux mille francs. Certes, j’eusse

pu revenir à la paisible existence du savant, retourner à ma mansarde

après avoir expérimenté la vie, y revenir la tête pleine d’observations

immenses et jouissant déjà d’une espèce de réputation. Mais Fœdora

n’avait pas lâché sa proie. Nous nous étions souvent trouvés en

présence. Je lui faisais corner mon nom aux oreilles par ses amants

étonnés de mon esprit, de mes chevaux, de mes succès, de mes équipages.

Elle restait froide et insensible à tout, même à cette horrible phrase:

Il se tue pour vous! dite par Rastignac. Je chargeais le monde entier

de ma vengeance, mais je n’étais pas heureux! En creusant ainsi la vie

jusqu’à la fange, j’avais toujours senti davantage les délices d’un

amour partagé, j’en poursuivais le fantôme à travers les hasards de mes

dissipations, au sein des orgies. Pour mon malheur, j’étais trompé dans

mes belles croyances, j’étais puni de mes bienfaits par l’ingratitude,

récompensé de mes fautes par mille plaisirs. Sinistre philosophie,

mais vraie pour le débauché! Enfin Fœdora m’avait communiqué la lèpre

de sa vanité. En sondant mon âme, je la trouvai gangrenée, pourrie.

Le démon m’avait imprimé son ergot au front. Il m’était désormais

impossible de me passer des tressaillements continuels d’une vie à

tout moment risquée, et des exécrables raffinements de la richesse.

Riche à millions, j’aurais toujours joué, mangé, couru. Je ne voulais

plus rester seul avec moi-même. J’avais besoin de courtisanes, de faux

amis, de vin, de bonne chère pour m’étourdir. Les liens qui attachent

un homme à la famille étaient brisés en moi pour toujours. Galérien

du plaisir, je devais accomplir ma destinée de suicide. Pendant les

derniers jours de ma fortune, je fis chaque soir des excès incroyables;

mais, chaque matin, la mort me rejetait dans la vie. Semblable à un

rentier viager, j’aurais pu passer tranquillement dans un incendie.

Enfin je me trouvai seul avec une pièce de vingt francs, je me souvins

alors du bonheur de Rastignac...

--Hé! hé! s’écria-t-il en pensant tout à coup à son talisman qu’il tira

de sa poche.

Soit que, fatigué des luttes de cette longue journée, il n’eût plus la

force de gouverner son intelligence dans les flots de vin et de punch;

soit qu’exaspéré par l’image de sa vie, il se fût insensiblement enivré

par le torrent de ses paroles, Raphaël s’anima, s’exalta comme un homme

complétement privé de raison.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 13 / 48 段