Je ne te dirai pas tous les sarcasmes que je lui débitai en riant.

Eh! bien, la parole la plus acérée, l’ironie la plus aiguë, ne lui

arrachèrent ni un mouvement ni un geste de dépit. Elle m’écoutait en

gardant sur ses lèvres, dans ses yeux, son sourire d’habitude, ce

sourire qu’elle prenait comme un vêtement, et toujours le même pour

ses amis, pour ses simples connaissances, pour les étrangers.--Ne

suis-je pas bien bonne de me laisser mettre ainsi sur un amphithéâtre?

dit-elle en saisissant un moment pendant lequel je la regardais en

silence. Vous le voyez, continua-t-elle en riant, je n’ai pas de

sottes susceptibilités en amitié! Beaucoup de femmes puniraient

votre impertinence en vous faisant fermer leur porte.--Vous pouvez

me bannir de chez vous sans être tenue de donner la raison de vos

sévérités. En disant cela, je me sentais prêt à la tuer si elle m’avait

congédié.--Vous êtes fou, s’écria-t-elle en souriant.--Avez-vous

jamais songé, repris-je, aux effets d’un violent amour? Un homme au

désespoir a souvent assassiné sa maîtresse.--Il vaut mieux être morte

que malheureuse, répondit-elle froidement. Un homme aussi passionné

doit un jour abandonner sa femme et la laisser sur la paille après

lui avoir mangé sa fortune. Cette arithmétique m’abasourdit. Je vis

clairement un abîme entre cette femme et moi. Nous ne pouvions jamais

nous comprendre.--Adieu, lui dis-je froidement.--Adieu, répondit-elle

en inclinant la tête d’un air amical. A demain. Je la regardai

pendant un moment en lui dardant tout l’amour auquel je renonçais.

Elle était debout, et me jetait son sourire banal, le détestable

sourire d’une statue de marbre, sec et poli, paraissant exprimer

l’amour, mais froid. Concevras-tu bien, mon cher, toutes les douleurs

qui m’assaillirent en revenant chez moi par la pluie et la neige,

en marchant sur le verglas des quais pendant une lieue, ayant tout

perdu? Oh! savoir qu’elle ne pensait seulement pas à ma misère et me

croyait, comme elle, riche et doucement voituré! Combien de ruines

et de déceptions! Il ne s’agissait plus d’argent, mais de toutes les

fortunes de mon âme. J’allais au hasard, en discutant avec moi-même

les mots de cette étrange conversation, je m’égarais si bien dans mes

commentaires que je finissais par douter de la valeur nominale des

paroles et des idées! Et j’aimais toujours, j’aimais cette femme froide

dont le cœur voulait être conquis à tout moment, et qui, en effaçant

toujours les promesses de la veille, se produisait le lendemain comme

une maîtresse nouvelle. En tournant sous les guichets de l’Institut,

un mouvement fiévreux me saisit. Je me souvins alors que j’étais à

jeun. Je ne possédais pas un denier. Pour comble de malheur, la pluie

déformait mon chapeau. Comment pouvoir aborder désormais une femme

élégante et me présenter dans un salon sans un chapeau mettable! Grâce

à des soins extrêmes, et tout en maudissant la mode niaise et sotte

qui nous condamne à exhiber la coiffe de nos chapeaux en les gardant

constamment à la main, j’avais maintenu le mien jusque-là dans un état

douteux. Sans être curieusement neuf ou sèchement vieux, dénué de

barbe ou très-soyeux, il pouvait passer pour le chapeau problématique

d’un homme soigneux; mais son existence artificielle arrivait à son

dernier période: il était blessé, déjeté, fini, véritable haillon,

digne représentant de son maître. Faute de trente sous, je perdais mon

industrieuse élégance. Ah! combien de sacrifices ignorés n’avais-je

pas faits à Fœdora depuis trois mois! Souvent je consacrais l’argent

nécessaire au pain d’une semaine pour aller la voir un moment. Quitter

mes travaux et jeûner, ce n’était rien! Mais traverser les rues de

Paris sans se laisser éclabousser, courir pour éviter la pluie,

arriver chez elle aussi bien mis que les fats qui l’entouraient, ah!

pour un poète amoureux et distrait, cette tâche avait d’innombrables

difficultés. Mon bonheur, mon amour, dépendait d’une moucheture de

fange sur mon seul gilet blanc! Renoncer à la voir si je me crottais,

si je me mouillais! Ne pas posséder cinq sous pour faire effacer par

un décrotteur la plus légère tache de boue sur ma botte! Ma passion

s’était augmentée de tous ces petits supplices inconnus, immenses

chez un homme irritable. Les malheureux ont des dévouements dont

il ne leur est point permis de parler aux femmes qui vivent dans

une sphère de luxe et d’élégance; elles voient le monde à travers

un prisme qui teint en or les hommes et les choses. Optimistes par

égoïsme, cruelles par bon ton, ces femmes s’exemptent de réfléchir

au nom de leurs jouissances, et s’absolvent de leur indifférence au

malheur par l’entraînement du plaisir. Pour elles un denier n’est

jamais un million, c’est le million qui leur semble être un denier. Si

l’amour doit plaider sa cause par de grands sacrifices, il doit aussi

les couvrir délicatement d’un voile, les ensevelir dans le silence;

mais, en prodiguant leur fortune et leur vie, en se dévouant, les

hommes riches profitent des préjugés mondains qui donnent toujours

un certain éclat à leurs amoureuses folies. Pour eux le silence

parle et le voile est une grâce, tandis que mon affreuse détresse me

condamnait à d’épouvantables souffrances sans qu’il me fût permis

de dire: J’aime! ou: Je meurs! Était-ce du dévouement après tout?

N’étais-je pas richement récompensé par le plaisir que j’éprouvais à

tout immoler pour elle? La comtesse avait donné d’extrêmes valeurs,

attaché d’excessives jouissances aux accidents les plus vulgaires de ma

vie. Naguère insouciant en fait de toilette, je respectais maintenant

mon habit comme un autre moi-même. Entre une blessure à recevoir et la

déchirure de mon frac, je n’aurais pas hésité! Tu dois alors épouser ma

situation et comprendre les rages de pensées, la frénésie croissante

qui m’agitaient en marchant, et que peut-être la marche animait encore!

J’éprouvais je ne sais quelle joie infernale à me trouver au faîte du

malheur. Je voulais voir un présage de fortune dans cette dernière

crise; mais le mal a des trésors sans fond. La porte de mon hôtel était

entr’ouverte. A travers les découpures en forme de cœur pratiquées

dans le volet, j’aperçus une lumière projetée dans la rue. Pauline

et sa mère causaient en m’attendant. J’entendis prononcer mon nom,

j’écoutai.--Raphaël, disait Pauline, est bien mieux que l’étudiant

du numéro sept! Ses cheveux blonds sont d’une si jolie couleur! Ne

trouves-tu pas quelque chose dans sa voix, je ne sais, mais quelque

chose qui vous remue le cœur? Et puis, quoiqu’il ait un peu l’air fier,

il est si bon, il a des manières si distinguées! Oh! il est vraiment

très-bien! Je suis sûre que toutes les femmes doivent être folles de

lui.--Tu en parles comme si tu l’aimais, reprit madame Gaudin.--Oh!

je l’aime comme un frère, répondit-elle en riant. Je serais joliment

ingrate si je n’avais pas de l’amitié pour lui! Ne m’a-t-il pas appris

la musique, le dessin, la grammaire, enfin tout ce que je sais? Tu ne

fais pas grande attention à mes progrès, ma bonne mère; mais je deviens

si instruite que dans quelque temps je serai assez forte pour donner

des leçons, et alors nous pourrons avoir une domestique. Je me retirai

doucement; et, après avoir fait quelque bruit, j’entrai dans la salle

pour y prendre ma lampe, que Pauline voulut allumer. La pauvre enfant

venait de jeter un baume délicieux sur mes plaies. Ce naïf éloge de

ma personne me rendit un peu de courage. J’avais besoin de croire

en moi-même et de recueillir un jugement impartial sur la véritable

valeur de mes avantages. Mes espérances, ainsi ranimées, se reflétèrent

peut-être sur les choses que je voyais. Peut-être aussi n’avais-je

point encore bien sérieusement examiné la scène assez souvent offerte

à mes regards par ces deux femmes au milieu de cette salle; mais alors

j’admirai dans sa réalité le plus délicieux tableau de cette nature

modeste si naïvement reproduite par les peintres flamands. La mère,

assise au coin d’un foyer à demi éteint, tricotait des bas, et laissait

errer sur ses lèvres un bon sourire. Pauline colorait des écrans: ses

couleurs, ses pinceaux, étalés sur une petite table, parlaient aux

yeux par de piquants effets; mais, ayant quitté sa place et se tenant

debout pour allumer ma lampe, sa blanche figure en recevait toute la

lumière. Il fallait être subjugué par une bien terrible passion pour

ne pas admirer ses mains transparentes et roses, l’idéal de sa tête et

sa virginale attitude! La nuit et le silence prêtaient leur charme à

cette laborieuse veillée, à ce paisible intérieur. Ces travaux continus

et gaiement supportés attestaient une résignation religieuse pleine de

sentiments élevés. Une indéfinissable harmonie existait là entre les

choses et les personnes. Chez Fœdora le luxe était sec, il réveillait

en moi de mauvaises pensées; tandis que cette humble misère et ce

bon naturel me rafraîchissaient l’âme. Peut-être étais-je humilié en

présence du luxe; près de ces deux femmes, au milieu de cette salle

brune où la vie simplifiée semblait se réfugier dans les émotions du

cœur, peut-être me réconciliai-je avec moi-même en trouvant à exercer

la protection que l’homme est si jaloux de faire sentir. Quand je fus

près de Pauline, elle me jeta un regard presque maternel, et s’écria,

les mains tremblantes, en posant vivement la lampe:--Dieu! comme vous

êtes pâle! Ah! il est tout mouillé! Ma mère va vous essuyer. Monsieur

Raphaël, reprit-elle après une légère pause, vous êtes friand de lait:

nous avons eu ce soir de la crème, tenez, voulez-vous y goûter? Elle

sauta comme un petit chat sur un bol de porcelaine plein de lait, et me

le présenta si vivement, me le mit sous le nez d’une si gentille façon,

que j’hésitai.--Vous me refuseriez? dit-elle d’une voix altérée.

Nos deux fiertés se comprenaient: Pauline paraissait souffrir de sa

pauvreté, et me reprocher ma hauteur. Je fus attendri. Cette crème

était peut-être son déjeuner du lendemain, j’acceptai cependant. La

pauvre fille essaya de cacher sa joie, mais elle pétillait dans ses

yeux.--J’en avais besoin, lui dis-je en m’asseyant. (Une expression

soucieuse passa sur son front.) Vous souvenez-vous, Pauline, de ce

passage où Bossuet nous peint Dieu récompensant un verre d’eau plus

richement qu’une victoire?--Oui, dit-elle. Et son sein battait comme

celui d’une jeune fauvette entre les mains d’un enfant.--Eh! bien,

comme nous nous quitterons bientôt, ajoutai-je d’une voix mal assurée,

laissez-moi vous témoigner ma reconnaissance pour tous les soins que

vous et votre mère vous avez eus de moi.--Oh! ne comptons pas, dit-elle

en riant. Son rire cachait une émotion qui me fit mal.--Mon piano,

repris-je sans paraître avoir entendu ses paroles, est un des meilleurs

instruments d’Érard: acceptez-le. Prenez-le sans scrupule, je ne

saurais vraiment l’emporter dans le voyage que je compte entreprendre.

Éclairées peut-être par l’accent de mélancolie avec lequel je prononçai

ces mots, les deux femmes semblèrent m’avoir compris et me regardèrent

avec une curiosité mêlée d’effroi. L’affection que je cherchais au

milieu des froides régions du grand monde, était donc là, vraie, sans

faste, mais onctueuse et peut-être durable.--Il ne faut pas prendre

tant de souci, me dit la mère. Restez ici. Mon mari est en route à

cette heure, reprit-elle. Ce soir, j’ai lu l’Évangile de saint Jean

pendant que Pauline tenait suspendue entre ses doigts notre clef

attachée dans une Bible, la clef a tourné. Ce présage annonce que

Gaudin se porte bien et prospère. Pauline a recommencé pour vous et

pour le jeune homme du numéro sept; mais la clef n’a tourné que pour

vous. Nous serons tous riches, Gaudin reviendra millionnaire. Je l’ai

vu en rêve sur un vaisseau plein de serpents; heureusement l’eau était

trouble, ce qui signifie or et pierreries d’outre-mer. Ces paroles

amicales et vides, semblables aux vagues chansons avec lesquelles

une mère endort les douleurs de son enfant, me rendirent une sorte

de calme. L’accent et le regard de la bonne femme exhalaient cette

douce cordialité qui n’efface pas le chagrin, mais qui l’apaise,

qui le berce et l’émousse. Plus perspicace que sa mère, Pauline

m’examinait avec inquiétude, ses yeux intelligents semblaient deviner

ma vie et mon avenir. Je remerciai par une inclination de tête la

mère et la fille; puis je me sauvai, craignant de m’attendrir. Quand

je me trouvai seul sous mon toit, je me couchai dans mon malheur. Ma

fatale imagination me dessina mille projets sans base et me dicta des

résolutions impossibles. Quand un homme se traîne dans les décombres

de sa fortune, il y rencontre encore quelques ressources; mais j’étais

dans le néant. Ah! mon cher, nous accusons trop facilement la misère.

Soyons indulgents pour les effets du plus actif de tous les dissolvants

sociaux: où règne la misère, il n’existe plus ni pudeur, ni crimes,

ni vertus, ni esprit. J’étais alors sans idées, sans force, comme une

jeune fille tombée à genoux devant un tigre. Un homme sans passion et

sans argent reste maître de sa personne; mais un malheureux qui aime

ne s’appartient plus et ne peut pas se tuer. L’amour nous donne une

sorte de religion pour nous-mêmes, nous respectons en nous une autre

vie; il devient alors le plus horrible des malheurs, le malheur avec

une espérance, une espérance qui vous fait accepter des tortures.

Je m’endormis avec l’idée d’aller le lendemain confier à Rastignac

la singulière détermination de Fœdora.--Ah! ah! me dit Rastignac

en me voyant entrer chez lui dès neuf heures du matin, je sais ce

qui t’amène, tu dois être congédié par Fœdora. Quelques bonnes âmes

jalouses de ton empire sur la comtesse ont annoncé votre mariage. Dieu

sait les folies que tes rivaux t’ont prêtées et les calomnies dont

tu as été l’objet!--Tout s’explique, m’écriai-je. Je me souvins de

toutes mes impertinences et trouvai la comtesse sublime. A mon gré,

j’étais un infâme qui n’avait pas encore assez souffert, et je ne vis

plus dans son indulgence que la patiente charité de l’amour.--N’allons

pas si vite, me dit le prudent Gascon. Fœdora possède la pénétration

naturelle aux femmes profondément égoïstes: elle t’aura jugé peut-être

au moment où tu ne voyais encore en elle que sa fortune et son luxe;

en dépit de ton adresse, elle aura lu dans ton âme. Elle est assez

dissimulée pour qu’aucune dissimulation ne trouve grâce devant elle.

Je crois, ajouta-t-il, t’avoir mis dans une mauvaise voie. Malgré la

finesse de son esprit et de ses manières, cette créature me semble

impérieuse comme toutes les femmes qui ne prennent de plaisir que par

la tête. Pour elle le bonheur gît tout entier dans le bien-être de

la vie, dans les jouissances sociales; chez elle, le sentiment est

un rôle: elle te rendrait malheureux, et ferait de toi son premier

valet. Rastignac parlait à un sourd. Je l’interrompis, en lui exposant

avec une apparente gaieté ma situation financière.--Hier au soir,

me répondit-il, une veine contraire m’a emporté tout l’argent dont

je pouvais disposer. Sans cette vulgaire infortune, j’eusse partagé

volontiers ma bourse avec toi. Mais, allons déjeuner au cabaret,

les huîtres nous donneront peut-être un bon conseil. Il s’habilla,

fit atteler son tilbury; puis semblables à deux millionnaires, nous

arrivâmes au café de Paris avec l’impertinence de ces audacieux

spéculateurs qui vivent sur des capitaux imaginaires. Ce diable de

Gascon me confondait par l’aisance de ses manières et par son aplomb

imperturbable. Au moment où nous prenions le café, après avoir fini un

repas fort délicat et très-bien entendu, Rastignac, qui distribuait des

coups de tête à une foule de jeunes gens également recommandables par

les grâces de leur personne et par l’élégance de leur mise, me dit en

voyant entrer un de ces _dandys_:--Voici ton affaire. Et il fit signe

à un gentilhomme bien cravaté, qui semblait chercher une table à sa

convenance, de venir lui parler.--Ce gaillard-là, me dit Rastignac à

l’oreille, est décoré pour avoir publié des ouvrages qu’il ne comprend

pas: il est chimiste, historien, romancier, publiciste; il possède

des quarts, des tiers, des moitiés, dans je ne sais combien de pièces

de théâtre, et il est ignorant comme la mule de don Miguel. Ce n’est

pas un homme, c’est un nom, une étiquette familière au public. Aussi

se garderait-il bien d’entrer dans ces cabinets sur lesquels il y a

cette inscription: _Ici l’on peut écrire soi-même_. Il est fin à jouer

tout un congrès. En deux mots, c’est un métis en morale: ni tout à

fait probe, ni complétement fripon. Mais chut! il s’est déjà battu,

le monde n’en demande pas davantage et dit de lui: C’est un homme

honorable.--Eh! bien, mon excellent ami, mon honorable ami, comment

se porte Votre Intelligence? lui dit Rastignac au moment où l’inconnu

s’assit à la table voisine.

--Mais ni bien, ni mal. Je suis accablé de travail. J’ai entre

les mains tous les matériaux nécessaires pour faire des mémoires

historiques très-curieux, et je ne sais à qui les attribuer. Cela me

tourmente, il faut se hâter, les mémoires vont passer de mode.

--Sont-ce des mémoires contemporains, anciens, sur la cour, sur quoi?

--Sur l’affaire du Collier.

--N’est-ce pas un miracle? me dit Rastignac en riant. Puis se

retournant vers le spéculateur:--Monsieur de Valentin, reprit-il en

me désignant, est un de mes amis que je vous présente comme l’une

de nos futures célébrités littéraires. Il avait jadis une tante

fort bien en cour, marquise, et depuis deux ans il travaille à une

histoire royaliste de la révolution. Puis, se penchant à l’oreille

de ce singulier négociant, il lui dit:--C’est un homme de talent;

mais un niais qui peut vous faire vos mémoires, au nom de sa tante,

pour cent écus par volume.--Le marché me va, répondit l’autre en

haussant sa cravate. Garçon, mes huîtres, donc!--Oui, mais vous me

donnerez vingt-cinq louis de commission et lui paierez un volume

d’avance, reprit Rastignac.--Non, non. Je n’avancerai que cinquante

écus pour être plus sûr d’avoir promptement mon manuscrit. Rastignac

me répéta cette conversation mercantile à voix basse. Puis sans me

consulter:--Nous sommes d’accord, lui répondit-il. Quand pouvons-nous

aller vous voir pour terminer cette affaire?--Eh! bien, venez dîner

ici, demain soir, à sept heures. Nous nous levâmes, Rastignac jeta

de la monnaie au garçon, mit la carte à payer dans sa poche, et

nous sortîmes. J’étais stupéfait de la légèreté, de l’insouciance

avec laquelle il avait vendu ma respectable tante, la marquise de

Montbauron.--J’aime mieux m’embarquer pour le Brésil, et y enseigner

aux Indiens l’algèbre, dont je ne sais pas un mot, que de salir le nom

de ma famille!

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 10 / 48 段