Après l’escripture la loue en ce qu’elle fut en Galilée en nopces et

eust pitié pour ce que le vin y failly, et requist à son filz, aussi

comme en soy complaignant que le vin estoit failly, et le doulx

Jhesucrist eut pitié de la pitié de sa mère, si mua l’eaue en vin. Et

pour ce a cy bon exemple comment toute bonne dame et bonne femme doit

avoir pitié de ses parens et de ses povres voisins et leur aidier et

secourir de ce que elle pourra avoir; car c’est une grant charité et une

franche nature. Après la doulce vierge adira son filz, lequel estoit alé

disputer et preschier contre les saiges de la loy. Sy cuida la bonne

dame que il feust monté ou ciel et que il s’en feust alé. Sy le queroit

partout, et tant quist que elle le trouva; et lui dist: «Beau filz, voz

parens et moy avions grant paours de vous avoir adiré.» Et il respondit

que ses parens estoient ceulx qui faisoient la voulenté de Dieu son

père. Sy estoient les juifs et les saiges touz esbahis du grant sens que

ilz trouvoient en lui, qui avoit si petit aage. Après cette douleur

qu’elle cuida avoir perdu son filz, elle en eut une autre grant. Car,

quant ilz le offrirent au temple, saint Syméon, qui moult l’avoit desiré

à veoir et avoit touz jours prié Dieu que il ne mourust point jusques à

ce que il eust veu à ses yeulx le filz de Dieu, et lors, par la grace du

saint Esperit, il congnust Dieu et dist à haulte voix: «Vees cy la

lumière et le sauvement du monde», et dist à sa mère que une foiz il lui

seroit advis que un glaive lui perceroit l’ame et le cuer, c’estoit à

dire que elle verroit sa sainte passion souffrir en la croix. Et pour ce

a cy bon exemple à toute bonne dame et bonne femme que, quant la royne

du ciel et du monde avoit douleur en ce monde, que nulle ne se doit

esmayer ne esmerveiller si elle sueffre aucune mesaise, et se il lui

viennent douleurs et tribulacions, puisque si haulte dame en souffry en

ce chaistif monde. Et doncques en devons bien souffrir et avoir

pacience, nous qui sommes povres pecheurs et pecheresses et qui

desservons plus mal que bien, selon noz merites, et ne devons par rayson

estre espargniez d’avoir aucunes foiz douleur et tribulacion, quant il

ne espargna pas sa doulce mère.

De la charité Nostre Dame.

Chappitre CXIIe.

Après les bonnes dames doivent estre piteuses et charitables comme la

sainte dame qui donnoit pour Dieu et pour pitié le plus de ce qu’elle

avoit, et à l’exemple de elle fist aussi sainte Elizabeth, sainte Luce,

sainte Cecille et plusieurs aultres sainctes dames, qui estoient sy

charitables que elles donnoient le plus de leurs revenues aux povres et

aux mesaisiez, si comme il est contenu en leurs legendes, dont je

vouldroye que vous sceussiez un exemple d’une bonne dame de Romme qui

estoit à la messe; elle resgarda delez elle une povre femme qui

trembloit de froit par un fort yver; la bonne dame en eut pitié et se

leva de son siége, et appella privéement la povre femme et la mena en

son hostel qui estoit près et lui donna son peliçon. Sy advint tel

miracle que le prestre ne pouvoit sonner mot ne parler jusques à tant

que la bonne dame feust revenue, et dès ce que elle feust revenue, la

voix lui revint, et vit puis par advision la cause et comment Dieu se

louoit à ses anges du don que la bonne dame lui fist. Sy a cy bon

exemple à toute bonne dame d’estre charitable et aumosnière, et non pas

laissier avoir froit, fain ne mesaise à ses povres voysins ne voisines

de tout ce qu’elles pourront avoir mestier, selon leur povoir. Car c’est

grant franchise de bonne nature et une chose qui à merveilles plaist à

Dieu. Or vous ay-je parlé de la benoite vierge glorieuse, à qui nul ne

s’appareille, et vous en ay pou parlé; car trop seroit longue la matière

à parler de tous ses faiz. Sy vous lairay de celle, quant en present, et

vous diray des bonnes dames veuves de Romme, lesquelles, quant elles se

tenoient seintement et nettement en leur vefveté, l’en les couronnoit

par honneur en singne de chasteté. Sy seroit longue chose à vous

racompter la bonté et la charité de elles et de leurs bonnes meurs. Sy

vous ay parlé premièrement des bonnes dames qui furent avant

l’advenement de nostre seigneur Jhesucrist, si comme il a esté trouvé en

la Bible. Après je vous ay raconté d’aucunes bonnes dames depuis le

nouvel Testament, c’est assavoir depuis que Dieu vint en la glorieuse

vierge Marie, et aussi comment la sainte escripture loue les bonnes

dames de cellui temps. Il est raisons que nous louons aucunes de ce

temps où nous sommes; si je vous en diray de chascun estat un ou ij.

pour monstrer exemple aux autres; car l’en ne doit pas celer les biens

et l’onneur d’icelles, ne nulle bonne dame ne doit avoir desdaing, fors

soy esjouir du bien et du bon racompter des bonnes dames. Premièrement

je y mettray la royne Jehanne de France.

Cy parle de la royne Jehanne de France.

Chappitre CXIIIe.

La bonne royne Jehanne de France, qui n’a gaires qu’elle mourut, fust

saige et de sainte vie, et moult charitable, plaine de devocions et de

aumosnes, et son estat tint si net et si noble et de bonne ordenance que

grant chose seroit à le racompter. Après mectrons-nous la duchesse

d’Orléans, qui moult a eu à souffrir, et touz jours s’est tenue

sainctement et nettement, devant et après; mais c’est longue chose à

racompter de ses bonnes meurs et de sa bonne vie. Et ne devons mie

oublier la contesse mère au conte, comment elle s’est noblement

gouvernée en sa vefveté et nourri ses enffans et sa terre bien gouverné

et usé de bonne vie. Après si vous parleray de chascun estat. Sy vous

parleray d’une baronnesse qui demouroit en nostre pays, qui a resté bien

vefve l’espace de vingt-cinq ans, et estoit juenne et belle quant son

seigneur mourut, et fut moult requise; mais elle disoit en son secret

que, pour l’amour de son feu seigneur et de ses enffans qui estoient

jeunes, que jamais ne seroit mariée; et a maintenu sa vefveté nettement,

sans reproche, dont elle doit estre louée. Et la vous desclaireray:

c’est madame d’Artus.

De plusieurs dames vefves.

Chappitre CXIIIIe.

Après je vous diray d’une dame, femme à chevalier compaignon, qui est

vefve dès le tems de la bataille de Crécy, il y a xxvj. ans. Celle bonne

dame estoit moult belle et juenne, et moult a esté demandée de plusieurs

lieux. Mais oncques marier ne se voulst, ains a touz jours nourry ses

enffans moult honnorablement. Sy doit estre moult louée, et plus encore

du temps de son seigneur. Car son seigneur si estoit petit, tort et

borgne et moult maugracieux, et elle estoit belle et juenne et grant

gentil femme de par elle. Mais la gentille dame l’ama moult et honnoura

autant comme femme puet amer homme, et le craingnoit et servoit si

humblement que moult de gent s’en merveilloient. Sy doit estre mise ou

compte des bonnes, pour ce que en elle n’a riens que reproucher ne

devant ne d’après. Après vous compteray de une dame, femme d’un simple

bachelier. La dame estoit belle et juenne et de bon lignage, et son

seigneur estoit vieil et ancien et tourné en enffance, et faisoit soubz

soy comme un enffant et avoit maladie bien laide; mais non obstant la

bonne dame le servoit jour et nuit plus humblement que ne peust faire

une petite chamberière ou une petite femme servante; et meist à peines

la main où celle bonne dame la mettoit. L’en la venoit querre bien

souvent pour la faire chanter et dancier ès festes, qui estoient menu et

souvent en la ville où elle demouroit. Mais trop poy y aloit, ne riens

ne la tensist à l’eure que elle sçavoit que il feust temps de faire

aucun service à son seigneur. Et, se aucune lui deist: «Madame, vous

deussiez autrement esbatre et estre liée, et laissier dormir vostre

preudomme, qui n’a de riens mais mestier que de repos», sy savoit bien

que c’estoit à dire; elle leur respondoit saigement que, de tant qu’il

estoit plus à malaise, avoit-il plus grant mestier d’estre servy, et que

elle prenoit assés de joye et d’esbat à estre entour lui et lui faire

chose qui lui pleust. Que vous diray-je? Elle trouvoit assez qui lui

parloit de la joye et de l’esbatement du siècle; mais nul n’y povoit

venir ne pincier ne mordre, tant estoit loyale et ferme à son seigneur

et à garder l’onneur de elle. Et après que son seigneur fust mort, se

elle se gouverna bien en son mariage, si s’est-elle bien gouvernée en sa

vefveté, et nourry ses enffans sans soy vouloir consentir à mariaige, et

par ainsi en tous estaz elle doit estre louée et mise en compte des

bonnes, combien qu’elle ne soit pas grant maistresse; mais le bien et la

bonté d’elle doit estre bon exemple et mirouer aux autres, et ne doit

l’en point taire le bien de ceulx qui l’ont desservy. Et pour ce vous

ay-je racompté d’aucunes de nos dames d’aujourduy de chascun estat une;

quar, se je vouloye de toutes racompter, je auroye trop à faire et

seroit ma matière trop longue; car moult en y a de bonnes ou royaulme de

France et ailleurs. Cestes bonnes dames de quoy je vous parle sont sans

reproche, et droitement esprouvées de bonté en leur mariage et en leur

vefveté, et en ont moult eschevé les juennesses et les parolles du

monde, et ont tenu leur bon estat ferme sans ce que l’en se peut jengler

d’elles. Elles ne se sont pas remariées par plaisance à maindres d’estat

que n’estoient leurs seigneurs; car je pense que celles qui s’abaissent

par plaisance, de leur voulenté, sans le conseil de leurs amis, font

contre elles. Et avient aucunefoiz que, quant un petit de temps est

passé et que le temps se remue ainssi comme yver et esté, et quant la

plaisance se amendrist et fault, et elles se revoyent quant les grandes

ne leur portent plus si grant honneur comme elles souloient, lors leur

yst du cuer la vergoingne, et se revoyent. Et aucunes foiz elles chieent

en repentailles; mais il n’est pas temps, et, quant de ma semblance, il

me semble que ceux qui prengnent leur grant dame à femme et font de leur

dame leur subgiete, je pense que c’est grant pitié de mettre en servaige

si noble chose et si haultaine comme sa grant dame d’onneur, par

laquelle il peust venir tant de honneur et de vaillance; car, de ce

qu’il l’a espousée il est sire de celle qui souloit estre dame, et à

present est sire et sera appellé seigneur, et sera en grant crainte de

faillir et desobeir, mais ce sera tantost passé. Il me semble que il

vueille venir au repos, car les grans emprises de venir à honneur pour

plaire à sa dame sont passées. Si a moult à dire en cest fait en

plusieurs manières; car cellui qui lui a juré foy et loyauté de garder

son honneur et son estat à son povoir, et depuis l’a conseillié à soy

abaissier et à faire contre la voulenté de ses seigneurs et de ses amis

pour faire son plaisir, je ne sçay si c’est bon conseil et feal, et de

tirer à la mettre la derrenière, qui souloit aler la première. Si est

assez à dire et a assez donné à parler aux gens.

Cy parle d’un simple chevalier qui espousa une grant dame.

Chappitre CXVe.

Dont je sçay bien un exemple d’un simple chevalier qui espousa une grant

dame, mais, toutes les fois que Messire de Dorval le veoit, le premier

salut que il lui fist si estoit lui subler, et puis lui dit que il

ressemble au rossignol. Car, quant le rossignol a jouy de ses amours, il

suble. Sy vous dy bien que le chevalier n’est mie liés de la bourde,

quelque chière que il en feist. Si vous laisse atant de cestes dames.

Mais, mes chières filles, prenez y bon exemple et gardez bien que, si

Dieu vous a donnés seigneurs et que vous soyez vefves, que vous ne vous

remariez ne par plaisance ne par amouretes, fors par le gré et le bon

conseil de voz parens et amis, et ainsi garderez vostre honneur sauve et

entière sans reproche, et tout bien et honneur vous en vendra, et ne

sublera l’en pas de vous ne de vostre mary, et n’en dira l’en pas les

goullées ne les paroles comme l’en fait de maintes, dont je me tais et

de ceste matière.

Cy parle de bonne renommée.

Chappitre CXVIe.

Mes belles filles, si vous sçavés le grant honneur et le grant bien qui

yst de la bonne renommée, qui tant est noble vertus, vous mettrés cuer

et peine de y entendre, tout aussi comme fait le bon chevalier d’onneur

qui tire à venir à vaillance, qui tant en trait de paine et de grans

chaux et de frois, et met son corps en tant d’aventure de mourir ou de

vivre pour avoir honneur et bonne renommée, et en laisse son corps en

mains véages, en maintes battailles, et en maints assaulx, et en maintes

armées et en maints grans perilz. Et quant il a assez souffert paine et

endurée, il est trait avant et mis en grans honneurs et servis, et lui

donne l’en grans dons et prouffis assez. Mais nul ne se apparrage à la

grant honneur que l’en li porte, ne à la grant renomée. Et tout aussi

est-il de la bonne femme et de la bonne dame qui en tous lieuz est

renommée en honneur et en bien, c’est la preude femme qui met paine et

travail à tenir nettement son corps et son honneur, et refuse sa

juennesce les faulx delis et folles plaisances dont elle puet recouvrer

et recevoir blasme. Comme j’ay dit du bon chevalier qui telle peine

sueffre pour estre mis ou nombre des bons, ainsi le doit faire toute

bonne femme et bonne dame et y penser, et comme elle en acquiert l’amour

de Dieu et de son seigneur et du monde et aussy de ses amis, et le

sauvement de son ame, qui est le plus digne, dont le monde la loue et

Dieu encore plus, car il l’appelle la precieuse margarite, c’est une

fine perle, qui est blanche, ronde et clère, sans taiche y veoir. Si a

cy bonne exemple comment Dieux loua la bonne femme en l’euvangille, et

si doivent toutes gens; car l’en doist autant faire de bien et d’onneur

à la bonne dame ou damoiselle comme au bon chevalier ou escuier, et

plus, dont le monde est aujourd’hui bestourné, et honneur n’est point si

gardée en sa droite règle et en son droit estat comme elle souloit en

plusieurs cas, et spécialement l’onneur des bonnes femmes. Et vous diray

comment je l’ouy racompter à mon seigneur de père et à plusieurs bons

chevaliers et preud’hommes, comment en son temps on honnouroit les

bonnes femmes, et comment les blasmées estoient rusées et separées des

bonnes, et n’a pas encore xl. ans que ceste coustume couroit

communement, selon ce que ilz disoient. Car en cellui temps une femme

qui fust blasmée ne feust sy hardie de soy retraire ou renc des bonnes

qu’elle n’en feust reboutée. Dont je vous conteray de deux bons

chevalliers de cellui temps, dont l’un avoit nom Messire Raoul de Lugre

et l’autre Messire Gieffroy, et estoient frères et bons chevaliers

d’armes, qui lors couroient ès voiages, ès tournoiz et aux autres lieux

là où ilz povoient trouver honneur. Ilz estoient renommés et honnourés

comme Charny, Bouciquaut ou Saintré, et pour ce avoient leur parler sur

touz, et convenoit que ils feussent escoutés comme chevaliers

auctorisez.

Comment l’en doit croire les anciens.

Chappitre CXVIIe.

Dont il advenoit que, se ilz veissent à un jeunes homs de lignaige faire

chose qui à son honneur ne feust, ilz luy montrassent sa faulte devant

touz, et pour ce juennes hommes les craingnoient moult. Dont il avint

que j’oy raconter à mon seigneur et père que une foiz il vint à une

grant feste où avoit grant foyson de seigneurs et de dames et de

damoyselles. Sy arriva comme l’en vouloit aseoir à table, et avoit vestu

une cote hardie à la guise d’Alemaigne. Sy vint saluer les dames et les

seigneurs, et quant il eust fait ses reverances, cellui Messire Gieffroy

le va appeller devant tous et lui demanda où estoit sa vielle ou son

instrument, et que il faist de son mestier. «Sire, je ne m’en sauroie

mesler.»--«Sire», dit-il, «je ne le pourroye croire; car vous estes

contrefait et vestu comme un menestrel. Car, en bonne foy, je congnoys

bien vos ancesseurs et les preudhommes de la Tour dont vous estes; mais

onques mais je ne vy qui ainsi se contrefist ne vestit telles robes.»

Lors il luy repondist: «Sire, puisque ne vous semble bon, il sera

amendé.» Sy appella un menestrel et lui donna sa coste et la lui fist

vestir, et prist autre robe. Sy revint en la salle, et lors le bon

chevalier lui dist: «Vrayement, cestuy-cy ne se forvoye pas, car il

croit conseil de plus vieulx que lui. Car touz juennes hommes et jeunes

femmes qui croient conseil et ne contrarient mie le dit des anciens ne

peuvent faillir de venir à honneur.» Et aussi dit le preudons, qui pour

bien et honneur l’avoit dit. Et pour ce a cy bon exemple comment l’en

doit croire et avoir honte et vergoingne de l’enseignement des saiges et

des plus anciens de lui. Car ce que ilz dient et enseignent, ilz ne le

font que pour bien et honneur; mais noz juennes hommes et noz juennes

femmes de aujourd’hui n’y prennent mie garde, ainçois tiennent à grant

despit de ce que l’en les reprent de leurs folies, et cuident aujourd’uy

estre plus saiges que les anciens et de ceulx qui ont plus veu que eulx.

Si est grant pitié et grant folie de telle descongnoissance avoir en

eulx; car tout gentil cuer de bonne nature doit avoir grant joye quant

l’en le reprent de sa faulte. Et se il est saige et franc il lui

merciera, et là voit-on esprouvée la bonne et la franche nature des

juennes hommes et des juennes femmes; car nul villain cuer n’en rendra

jà graces ne mercis, ne jà gré ne saura. Or vous ay parlé comment ilz

parlèrent et chastièrent les jeunes hommes. Or vous diray-je comment ilz

donnoient bon exemple ès bonnes dames et ès bonnes damoiselles en icelui

temps.

Des anciennes coustumes.

Chappitre CXVIIIe.

Le temps de lors estoit en paiz, et tenoient grans festes et grans

reveaulx. Et toutes manières de chevaliers, de dames et de damoiselles

s’asambloient là où ilz aloient et où ilz avoient les festes, qui

estoyent menu et souvent, et là venoient par grant honneur les bons

chevaliers de cellui temps. Mais, se il advenist par aucune aventure que

dame ne damoiselle qui eust mauvais renon ne qui fust blasmée de son

honneur se meist avant une bonne dame ou une bonne damoiselle de bonne

renommée, combien que elle fust plus gentil femme ou eust plus noble et

plus riche mary, tantost ces bons chevaliers de leurs droits n’eussent

point de honte de venir à elles, devant tous, et prendre les bonnes et

les mettre au dessus des blasmées, et leur deyssent devant tous: «Dame,

ne vous desplaise si ceste dame ou damoiselle vait avant vous; car,

combien que elle ne soit si noble ou si riche comme vous, elle n’est

point blasmée, ains est mise ou conte des bonnes et des nettes. Et ainsi

ne dit l’en pas de vous, dont me desplaist, mais l’en fera honneur à qui

l’a desservy, et pour ce ne voz en merveillez pas.» Et ainsi parloient

les bons chevaliers, et mettoient les bonnes et de bonne renommée les

premières, dont elles mercioient Dieu en leur cuer de elles estre tenues

nettement, par quoy elles s’estoient honorées et mises avant, et les

autres se prenoient au nez et baissoient les visages, et recevoient de

grans hontes et de grans vergoingnes. Et pour ce estoit bon exemple à

toute gentil femme; car pour la honte que elles ouoient dire aux autres,

elles doubtoient et craingnoient à faire le mal. Mais, Dieu mercy,

aujourduy l’on porte aussi bien honneur aux blasmées comme aux bonnes,

dont maintes y prennent mal exemple et disent: «Avoy, je voy que l’en

porte aussi grant honneur à telle, qui est blasmée et diffamée, comme

aux bonnes; il n’i a force de mal faire; tout se passe.» Mais toutes

voies ce est mal dit et mal pensé, combien qu’il y ait grant vice; car,

en bonne foy, combien que en leur présence l’en leur face honneur et

courtoisie, quant l’en est party de elles l’en s’en bourde, et disent

les compaignons et les gengleurs: «Vées cy une telle; elle est trop bien

courtoise de son corps; tel et tel se esbat avecques elle», et la

racontent et la nombrent avecques les mauvaises. Et ainsi tel lui fait

honneur et belle chière par devant, qui lui trait la langue par

derrière. Mais les folles ne s’en apperçoivent mie, ains se esbaudissent

en leur folie, et leur semble que nul ne scet leur honte ne leur faulte.

Sy est le temps changé comme il souloit, et je pense que c’est mal fait,

et que il vaulsist mieulx devant touz monstrer leurs faultes et leurs

folies, comme ilz faisoient en cellui temps dont je vous ay compté. Et

vous diray encores plus, comme j’ay ouy compter à plusieurs chevaliers

qui virent cellui messire Gieffroy de Lugre et autres, que, se il

chevauchast par le pays, il demandast: «A qui est cellui herbergement

là?», et l’en lui deist: «C’est à telle», se la dame feust blasmée de

son honneur, il se torsist avant d’un quart de lieue que il ne vensist

devant la porte, et luy feist un pet, et puis pransist un poy de croye

qu’il portoit en son saichet et escrisist en la porte ou en l’uis: «Un

pet, un pet», et y faisoit un signet et s’en vensist. Et aussi au

contraire, se il passast devant l’ostel à dame ou damoiselle de bonne

renommée, se il n’eust moult grant haste il la vensist veoir et huchast:

«Ma bonne amye, ou bonne dame, ou damoyselle, je prie à Dieu que en cest

bien et ceste honneur il vous vueille maintenir en nombre des bonnes;

car bien devez estre louée et honnourée.» Et par celle voye les bonnes

se craingnoient et se tenoient plus fermes et plus closes de ne faire

chose dont elles peussent perdre leur honneur et leur estat. Sy

vouldroye que cellui temps fust revenu; car je pense que il n’en feust

mie tant de blasmées comme il est à present.

Dont, se femmes pensoient ou temps de devant l’advenement nostre

seigneur Jhesucrist, qui dura plus de v.m ans, comme les mauvaises

femmes et especialement toute femme mariée qui feust prouvée par ij.

tesmoings avoir eu compaingnie à autre que à son seigneur, elle feust

arse ou lappidée, ne pour or ne pour argent elle n’en feust rachetée,

tant noble feust, selon la loy de Dieu et de Moyses, et encore ne

sçay-je guières de royaulmes aujourd’uy, fors le royaulme de France et

d’Angleterre et en ceste basse Alemaigne, de qui l’en n’en face justice

dès ce que l’en en puet savoir, et qui ne meurent dès ce que l’en en

scet la vérité, c’est-à-dire en Rommenie, en Espaigne, en Arragon et en

plusieurs autres royaulmes. En aucuns lieux l’en leur couppe les gorges,

en autres lieux l’en les murtrist à touaillons, en autres lieux l’en les

emmure. Et pour ce est bonne exemple à toute bonne femme que, combien

que en cest royaume l’en n’en face plus justice comme l’en fait en

plusieurs autres lieux, elles n’en laissent pas à en perdre leur honneur

et estat, et l’amour de leur seigneur et de ses amis, et l’onneur du

monde, comme donner langaige aux gengleurs, qui, au matin et au soir, en

tiennent leurs esbatemens et leurs goulées de moqueries, et en oultre

l’amour et la grace de Dieu, qui est le plus fort; car elle est separée

du livre des bonnes et des saintes femmes, si comme il est contenu plus

à plain en la vie des Pères. Mais le compte en seroit trop long à

racompter, dont je vous diray un moult bel et bon exemple, qui est le

plus noble et le plus hault de tous, comme ce dont Dieux parla de sa

propre bouche, si comme le racompte la sainte escripture, comment Dieu

loua en son saint sermon la bonne preude femme.

Comment Nostre Seigneur loue les bonnes femmes.

Chappitre CXIXe.

Dieux loue la bonne femme, la nette et la pure, comme c’est noble chose

et sainte que de bonne femme; car, quant Dieu de sa propre sainte bouche

la loue, dont par bonne raison le monde et toutes gens la doivent bien

amer et louer et chier tenir. Il est contenu en l’euvangile des vierges

que le doulx Jhesucrist preschoit et enseignoit le peuple. Sy parla sur

la matière des bonnes et des nettes femmes, là où il dist: _Una preciosa

margarita comparavit eam_. Je vous dy, dist nostre seigneur, que femme

qui est bonne et nette doit estre comparée à la précieuse marguerite. Et

ce fust à merveilles dist; car une marguerite est une grosse perle

réonde d’oriant, clère, blanche et nette. Et, quant elle est clère et

nette, sans nulle tache y veoir, celle precieuse pierre est appelée

precieuse margarite. Et ainsi montra Dieux la valeur et la bonté de la

bonne et nette femme. Car celle qui est nette et sans taiche,

c’est-à-dire celle qui n’est pas mariée et se tient vierge ou chaste, et

aussi celle qui est mariée et se tient nettement ou saint sacrement de

mariaige, sans souffrir estre avillée que de son époux que Dieu lui a

destiné et donné, et aussy celle qui nettement tient son vefvage,

cestes-cy sont celles, si comme dit la glose, de qui Dieu parla en sa

sainte Euvangile. Ce sont celles qui en ces iij. estas se tiennent

nettement et chastement. Elles sont comparagiées, si comme dist nostre

seigneur Jhesucrist, à la precieuse marguerite, qui est clère et nette,

sans nulle taiche. Car, si comme dit la sainte escripture: Nulle chose

n’est si noble que de bonne femme, et playst à Dieu et aux angels en

partie plus que l’omme, et doit avoir plus de merite, selon rayson, pour

ce que elles sont de plus foible et legier couraige que n’est l’homme,

c’est-à-dire que la femme feust traitte de l’omme, et, de tant comme

elle feust plus foible et elle puet bien resister aux tamptacions de

l’ennemy et de la chair, et, en l’aventure, de tant doit-elle avoir plus

grant merite que l’omme. Et pour ce la comparaige Dieu à la noble

precieuse marguerite, qui est clère. Et aussi dit la glose en un autre

lieu que, aussy comme c’est laide chose à baillier un blanc et delié

cueuvrechief à un grant seigneur ouquel en lui baillant l’en espendroit

grosses gouttes d’encre noire, et aussy celles gouttes noires les

espandre sur une esculée de lait qui est blanc, tout ainsi celle qui

doit estre pucelle, et baille son pucellaige à autre que à son espoux,

et aussy la mariée qui, par sa grant mauvaistié, sa leiche et sa fausse

lecherie de chair, rompt et casse son mariaige et son saint sacrement,

et ment sa foy et sa loy vers Dieu et l’esglise, et vers son seigneur,

et aussi celle qui se doit tenir nettement en sa vefveté, cestes

manières de femmes resemblent les taiches laides qui sur le blanc lait

et sur le cueuvrechief de grosses goutes noires appèrent; elles ne sont

de riens aux précieuses marguerites; car en la precieuse marguerite n’a

nulles taiches ne goutes noires. Hélas! tant la femme se doit bien haïr

et maudire sa mauvaise vie, quant elle n’est plus ou nombre des bonnes

dont Dieu parla ainsi à ses appostres et au pueple. Dont, se elles

pensoient bien à iij. choses, l’une, comme celles qui sont à marier

perdent leur mariaige, leur honneur et acquièrent la honte et hayne de

leurs amis et du monde, comme chascun les monstre au doy; les mariées,

comme elles perdent toute honneur et l’amour de Dieu et de son seigneur

et de tous ses amis et de tous autres, et puis Dieu lui nuist à avoir

bien et chevance; car des diffameures et laidures que l’en en dit seroit

trop long à raconter. Car telz leur feront belle chière par devant qui

puis leur traira la langue par derrière, et en tendront leurs comptes et

leurs moqueries, et en feront chacun jour leur parlement; mais après

jamais elles n’aymeront de bon cuer leurs seigneurs, comme j’ay dit en

l’autre livre; l’annemi leur fera plus trouver de ardeur et ardant delit

en leurs ribauderies et en pechié mortel dampnable que en l’euvre de

saint mariage; car, en l’euvre de mariage, qui est euvre commandée de

Dieu, n’a point de pechié mortel, et pour ce n’a l’annemy que y veoir ne

que y regarder; mais en ribauderies et en pechié mortel là a l’ennemy

povoir, et y est en sa personne et eschauffe et atise le pecheur et la

pecheresse au faulx delit; aussi comme le fèvre qui met le charbon et

souffle en la fournaize, ainsi le fait l’ennemy en celluy mestier, et

les y tient liés et enflambez de celluy ardent delit en pechié mortel,

car il le fait pour sa gaaingne, et s’il les puet faire mourir en pechié

mortel, il emporte l’ame en la douleur d’enffer, et en a aussi grant

joye et se tient aussi bien apayé comme le chasseur qui a toute jour

chassé, et puis au soir il prent sa beste et l’emporte; aussi fait

l’ennemy de telles femmes et de telles gens; et c’est bien rayson, si

comme dit la sainte escripture, que ceulx qui euvrent de telles chaleurs

de luxure et y ont prins leur puant delit de la char soyent mis et

portez en la chaleur et en la flambe du feu d’enffer. Et c’est bien

rayson, dit un saint hermite en la vie des Pères, que l’une chaleur soit

mise avecques l’autre, et que tout se poursuive en cest monde et en

l’autre; car, si comme Dieu dit, il n’est nul bien qu’il ne soit mery ne

nul mal qui ne soit pugni.

De la fille d’un chevalier qui perdy à estre mariée par sa folie.

Chappitre VIxxe.

Or vous diray un autre exemple de la fille d’un chevalier, qui perdy à

estre mariée à un chevalier pour sa cointise. Et vous diray comment un

chevalier avoit plusieurs filles, dont l’ainsnée estoit mariée. Sy

advint que un chevalier fist demander la seconde fille, et furent à un

de la terre et du mariage, et tant que le chevalier vint pour la veoir

et pour la fiancier, se elle lui plaisoit, car oncques mais ne l’avoit

veue. Et celle damoiselle, qui sceust bien que il devoit venir, se

acesma et se cointy le mieulz que elle pot, et, pour sembler à avoir

plus beau corps et plus gresle, elle ne vesty que une cotte hardie,

deffourée, bien estroitte et bien jointe. Si fist grant froit et fort

vent de bise et avoit fort gelé, et celle, qui feust bien simplement

vestue, eust si parfaitement grant froit tellement que elle feust toute

noire de froit. Sy arriva le chevalier qui la venoit veoir, et regarda

que sa couleur fust morte et pale et ternie, et aussy regarda l’autre

seur, plus juenne que celle, laquelle avoit bonne couleur fresche et

vermeille, car elle estoit bien vestue et chaudement, comme celle qui ne

pensoit pas si brief estre mariée. Le chevalier regarda assez l’une et

l’autre, tant que après disner il appella ij. ses parens, qui venuz

estoient avecques lui, et leur dist: «Beaulx seigneurs, nous sommes

venuz veoir les filles au seigneur de ceans, et sçay bien que je auray

laquelle que je vouldray; mais j’ay avisé la tierce fille.»--«Avoy,

sire», distrent les amis de lui, «ce n’est pas bien dit; car plus grant

honneur vous sera de sa suer ainsnée.»--«Beaulx amis», dist le

chevalier, «je n’y voy point d’avantaige que trop pou; vous sçavez

qu’elles ont une suer ainsnée de elles qui est mariée et dont sont-elles

toutes puisnées, et je voy la tierce fille plus belle et fresche et de

meilleur couleur que la seconde, dont l’en me parloit; si est telle ma

plaisance.» Sy luy respondirent que c’estoit rayson que son plaisir si

feust acompli et ce que il penseroit. Et ainsi advint; car il fist

demander la tierce fille, qui lui fut octroyée, et en furent moult de

gens esmerveillez, et par especial celle qui si bien s’i attendoit et

qui ainsi s’estoit cointie comme ouy avez. Si advint que, après un pou

de temps, celle suer seconde, qui perdu avoit le chevalier pour le grant

froit qui l’avoit faite ternir et pallir, que, quant vint que elle fust

mieulx vestue et que le temps fust eschauffé, que la couleur lui

revinst, elle fust plus belle et plus fresche d’assés que sa suer, que

le chevalier avoit prise, et tant que le chevalier s’en esmerveilla tout

et li dist: «Belle suer, quant je vins pour vous veoir et vostre suer,

vous ne estiés point si belle de vij. pars comme vous estes; car vous

estes maintenant blanche et vermeille, et lors vous estiez noire et

palle, et estoit lors vostre suer plus belle que vous; mais maintenant

vous la passez, je me donne grant merveille.» Lors respondit la mariée,

femme du chevalier: «Mon seigneur, je vous conteray comment il en fust,

et ne fust autrement. Ma suer, que vous veés cy, pensoit, et si

faisions-nous tous, que vous venissiez pour la fiancer. Sy se cointy

pour avoir plus bel corps et plus gresle, et ne vestit que une cote

deffourée, et le froit fust grant, que lui permua la couleur, et je, qui

ne pensoye à tant d’onneur et de bien avoir comme de vous avoir à

seigneur, ne me cointiay point, ainsçois estoie bien fourrée et

chaudement vestue; si avoye meilleur couleur, dont je mercy Dieu de quoy

je chey en vostre plaisance, et benoist soit Dieu dont ma suer se vesty

si simplement; car je sçay bien, se ne feust celle aventure, que vous ne

m’eussiés pas prise pour la laissier.» Et ainsi se gogoya la mariée de

la suer, et toutes voyes elle disoit voir, car ainsi perdit celle

damoiselle le chevalier par sa cointise, comme oy avés. Car par telle

cointise elle devint palle et descoulourée. Sy est cy bon exemple

comment l’en ne se doit mie si lingement ne si joliettement vestir, pour

soy greslir et faire le beau corps ou temps d’yver, que l’on en perde sa

manière et sa couleur, si comme il advint à Messire Foulques de Laval,

si comme il me dit que advenu lui estoit sur le fait de ceste exemple,

dont je le vous compteray.

De messire Fouques de Laval, qui ala veoir sa mie.

Chappitre VIxxIe.

Messire Fouques de Laval estoit moult beaux chevalier et moult net entre

tous autres chevaliers, et si savoit moult sa manière et son maintieng.

Si lui advint, comme il me compta, que une foiz il estoit alé veoir sa

dame par amours. Sy estoit en ung temps d’iver que il avoit fort gelé et

faisoit moult grant froit. Si se estoit au matin cointy et vestu d’une

coste d’escarlate bien brodée, et avoit un chapperon tout sanglé sans

penne, et n’avoit que la chemise, sa coste et un chapperon tout sanglé

et bien brodé de bonnes perles, et n’avoit mantel ne ganz ne moufles. Le

vent et le froit fut grant, et il estoit bien joint et bien estroit en

celle cote, et enduroit le grant froit et estoit tout noir et tout palle

et tout entoussé. Et là vint un autre chevalier, qui aussi estoit

amoureux de celle dame; mais il ne fust pas ainsi gayement arrayé, ains

estoit chaudement vestu et avoit mantel et chapperon doublé, et estoit

rouge comme un coq, et avoit bonne couleur et vive. Quant le chevalier

fust arrivé et il eust fait le bien veignant, la dame lui fist bonne

chière et liée et meilleur que à messire Fouques, ce lui sembloit, et

lui tenoit plus grant compaignie, et dit la dame à Messire Fouques:

«Trayez-vous près du feu. Je doubte que vous estes mal saing; vous avez

trop fade couleur.» Et il respondy que il n’avoit nul mal. Et touteffoiz

l’autre chevalier eust meilleure chière d’assez. Sy se passa la chose

ainsi, et ne demoura pas plus d’un mois que messire Fouques espia que le

chevalier devoit venir sur les parties où estoit celle dame, et, à la

journée qu’il sceust que il arriva pour veoir la dame, il vint d’autre

part et se retrouvèrent leans. Mès messire Fouques se arroya bien

autrement qu’il n’estoit à l’autre foiz; car il se vesty bien et

chaudement, si que il ne perdy pas sa couleur comme à l’autre foiz, pour

esprouver comment la chose yroit ne à quoy il tenoit; mais pour certain

il eust la meilleure chière et la plus privée à celle foiz. Dont il me

dist que amours se doivent tenir chaudement, et que il l’avoit esprouvé.

Et pour ce est grant folie de soy cointir pour faire le bel corps et

pour estre gresle tant que l’en en perde sa couleur ne sa manière, ne

que l’en en soit enroué ne entoussé; car l’en en est moins prisé, selon

ce que ouy avez, dont sur ceste matière je vous en conteray une grant

merveille, comment plusieurs en moururent de pur froit. Ce furent les

Galois et les Galoises.

Cy parle des Galois et des Galoises.

Chappitre VIxxIIe.

Belles filles, je vous compteray des Galois et des Galoises, si comme

l’ennemy par son art en fist plusieurs mourir de froit, comme par la

flambe de Venus, la deesse d’amours et de luxure. Il advint, ès parties

de Poitou et ès autres pays, que Venus, la dame des amoureux, qui a

grant art et grant povoir en juennesce, c’est en juennes gens, dont elle

fait aucuns amer d’amours raysonnable et honnourable, et autres de fole

amour desmesurée, dont aucunes en perdent honneur et les autres ame et

corps. Dont il advint que elle fist entreamer plusieurs chevaliers et

escuiers, dames et damoiselles, et leur fist faire une ordonnance moult

sauvaige et desguisée contre la nature du temps, dont l’une de leurs

ordonnances estoit que, le temps d’esté, ilz seroient bien vestuz et

chaudement à bons manteaulx et chapperons doublés, et auroient du feu en

leurs cheminées. Jà ne feist si grant chaut, ilz se gouvernoient par le

temps d’esté comme l’en deust faire le temps du fort yver en toutes

choses, et en yver se gouvernoient comme l’en doit en esté, et vous

diray comment. En yver, par le plus fort temps, le Galois et la Galoise

ne vestoient riens du monde que une petite cote, simple, sans penne ne

sans estre lingée, et n’avoient point de mantel ne housse, ne chapperon

doublé, fors sanglé, qui avoit une cornete longue et gresle, sans avoir

chappeau, ne gans, ne moufles, pour gelée ne vent que il en feist. Et,

en oultre, en ycelluy fort yver leurs chambres et leurs places estoient

bien nettes; et qui trouvast aucunes feuilles vertes, elles feussent

jonchées par l’ostel, et la cheminée estoit houssée, comme en esté, de

fraillon ou de aucune chose verte; en leurs litz n’avoit que une sarge

ligière sans plus, ne plus n’en povoient avoir par celle ordenance. Et,

en oultre, estoit ordené entre eulx que dès ce que un des Galois venist

là où feust la Galoise, se elle eust mary, il convenist par celle

ordenance que il alast faire penser des chevaux au Galoys qui venus

feust, et puis s’en partit de son hostel sans revenir tant que le Galoys

feust avecques sa femme; et cellui mari estoit aussi Galois et alast

veoir s’amie, une autre Galoise, et l’autre feust avecques sa femme, et

feust tenu à grant honte et deshonneur se le mary demourast en son

hostel, ne commandast ne ordenast riens depuis que le Galois feust venu,

et n’y avoit plus de povoir par celle ordenance. Cy dura ceste vie de

cestes amouretes grant pièce, jusques à tant que le plus de eulx en

furent mors et peris de froit; car plusieurs transsissoient de pur froit

et en moururent tous roydes delez leurs amies et aussi leurs amies delèz

eulx, et en parlant de leurs amouretes et en eulx moquant et bourdant de

ceulx qui estoient bien vestus; d’autres, que il convenoit de leur

desserer les dens de cousteaux et les tostoier et froter au feu comme un

poussin engelé et mouillié; car ilz cuidoient contrefaire les autres et

muer le temps et saison qui ordonnée est, pour nourrir corps d’omme et

de femme autrement que Dieu n’avoit ordonné. Si doubte moult que ces

Galois et Galoises qui moururent en cest estat et en cestes amouretes

furent martirs d’amours, et que, aussi comme ilz morurent de froit, que

ilz ont grant chaut par delà et ardent; car se ils eussent soufferte la

vije partie de la peine et de la douleur pour l’amour du filz de Dieu,

qui tant souffry pour eulx, ilz en eussent merité et grant guerredon et

gloire en l’autre siècle. Mais l’ennemy, qui touzjours tant à faire

desobeir homme et femme, leur faisoit avoir plus grant plaisance et

delit en foles amours, desesperées et sauvaiges, que à nul service de

Dieu, et les aveugloit par telle manière que il les faisoit mourir et

languir de pur froit. Et pour ceste raison, qui est evident, est bien

chose esprouvée comment l’annemy tempte et eschauffe homme et femme, et

soustient à perir corps et ame, et comment il donne et fait avoir foles

plaisances et plusieurs mauvaises manières, c’est-à-dire les uns par

convoitise, comme de tirer à soy l’autrui et le detenir; autres par

orgueil, soy trop prisier et les autres deprisier; les autres par envie

de bien que autrui a plus que lui; les autres par gloutonnie où le corps

se delite, qui fait esmouvoir le pechié, comme de yvresse, qui tolt

raison et le fait venir au delit de la chair; les autres par luxure,

comme l’ennemy les fait entreamer de fole amour et foles plaisances où

il les fait deliter, comme il fist iceulx faulx Galois et Galoises, où

il mist tant de fole plaisance que il en fist plusieurs mourir de

diverse mort, comme de froit, amis et amies. Pour ce ne dis-je mie que

il ne soit de bonnes amours sans deshonneur et dont moult d’onneur

vient. Celles sont loyalles, qui ne requièrent chose dont deshonneur ne

abaissement viengne; car cellui n’ayme pas loyaulment qui pense à

deshonnourer sa dame et s’amie, ne abaissier son honneur ne son estat;

car ce n’est mie amour, ains est faulx semblant et tricherie; ne l’en ne

puet faire trop grant justice de telle manière de gens. Mais tant vous

en dy-je bien que il en court d’uns et d’autres, c’est assavoir de

loyaulx et faulx et de decevables, de telz qui se faignent et jurent et

parjurent leurs fois et sermens, et ne leur chault, mais que ils aient

partout leurs deliz, et usent de faulx semblant et font les pensis, les

debonnaires et les gracieux. Si en y a de trompez et de trompées assez

par le monde. Et pour ce est le siècle moult fort à congnoistre et moult

merveilleux; et de telz et de telles le cuident bien congnoistre qui en

sont deceus, et si congnoissent moins que ilz ne cuident.

Que nulle femme ne doit point croire trop legierement ce qu’on lui dit.

Chappitre VIxxIIIe.

Et pour ce est noble chose à toute femme de bien et d’onneur y prendre

garde et soy garder, et non mie croire trop de legier ce que l’en leur

dist, et se prendre de garde de ceulx qui usent de telles faulcetez et

qui font de petiz signes et des faulx semblans, comme de faulx regars

lons et pensis, et de petis souspirs, et de merveilleuses contenances

affectées, et ont plus de paroles à main que autres gens. Sy est bon de

soy garder de telles manières de gens qui veulent user de avoir tel

siècle; car la bonne femme qui bien se scet garder de telx gens doit

estre moult louée et honnourée. Car c’est grant honneur et grant

victoire avoit fait de eschiver le mal langaige du monde, et qui se puet

tenir nettement et hors de leurs folles parleures, sans ce que celles

folles langues puissent dire ne racompter que ilz l’aient trouvée en

nulle foiblesse ne molesté de cuer, ne qui se puissent bourder ne

gangler de elles, et cestes bonnes femmes qui ainsi se tiennent fermes,

et qui ainsi se rusent de leurs faulces malices, doivent estre bien

louées entre les bonnes, tout ainsi comme l’en loue les bons chevaliers

et les bons escuiers qui passent par vaillance et par honneur; par la

paine que ilz y ont trait tous autres pour le grant labour que ilz y ont

souffert pour venir à honneur, sont ilz plus prisiez et honnourez que

gens du monde. Tout aussy et par meilleur raison doit estre la bonne

dame qui bien a rescoux son honneur contre telles manières de gens qui

ainsi usent. Et si vous dy bien que mon entente n’est point par cest

livre à blasmer bonne amour et ceulx qui usent de loyaulté; car moult de

grans biens et honneurs en sont advenus. Mais la bonne dame de Villon,

qui tant fut belle et preude femme, dont par sa bonté et sa beaulté

moult de bons chevaliers furent amoureux de elle, et elle, qui moult fut

saige et de grant gouvernement, leur disoit que toute saige femme qui

bien vouloit nettement garder son honneur doit avant essaier son amy,

c’est celui qui la prye ou qui lui fait semblant d’amour. Et quant elle

l’aura esprouvé vij. ans, adonc elle sera certaine se il l’ayme de cuer

ou de bouche. Et lors le pourra accoler pour singne d’amour, sans plus.

Mais de ceste bonne dame je me tais, car elle avoit le cuer trop dur. Il

est bien mestier que celles de aujourd’uy aient le cuer plus piteulx,

et, se Dieux plaist, sy auront elles, car trop long temps a en vij. ans.

Le plus d’elles n’attendront pas que elles n’en ayent plus brief mercy,

se Dieu plaist. Mes belles filles, je vous laisseray un peu de cest fait

et de cestes Galoises, et vous compteray un debat qui est entre vostre

mère et moy, sur le fait qu’elle debat que nulle femme ne doit amer par

amours, fors en certains cas, et je soustiens le contraire, et pour ce

est le debat d’entre elle et de moy, sur lequel je vueil racompter.

Cy parle du debat qui avint entre le chevalier qui fist ce livre et sa

femme, sur le fait d’amer par amours. Le chevalier parle, la femme

respont après.

Chappitre VIxxIIIIe.

Mes chières filles, quant à amer par amours, je vous en diray le desbat

de vostre mère et de moy. Je vouloye soustenir que une dame ou

damoiselle peut bien amer en certains cas de honneur, comme en esperance

de mariage; car en amour n’a que bien et honneur, qui mal n’y pense. Car

en celles où l’on pense ou mal ou engin, n’est pas amour, ains est mal

pensé et mauvaistié. Si vueilliez ouïr le grant contens et le debat de

elle et de moy. Je dy ainsi à vostre mère: «Dame, pour quoy ne aymeront

les dames et les damoisselles par amours? Car il me semble que en bonne

amour n’a que bien, et, aussy comme l’amant en vault mieux et s’en tient

plus gay et plus joli et mieulx acesmé, et en hante plus souvent les

armes et les honneurs, et en prent en lui meilleure manière et meilleur

maintieng en tous estaz pour plaire à sa dame et à sa mie, tout ainsi

fait celle qui de lui est amée pour lui plaire, puis que elle l’ayme. Et

aussy vous dy-je que c’est grant aumosne quant une dame ou damoiselle

fait un bon chevalier ou un bon escuier. Cestes-cy sont mes raisons.»

_Cy parle la dame et respont au chevalier_: Sy me respont vostre mère et

dit: «Sire, je ne me merveille pas se entre vous hommes soustenez ceste

raison que toutes femmes doivent amer par amours. Mais, puis que cest

fait et cest debat vient en clarté devant noz propres filles, je vueil

debattre contre vous le mien advis, et feablement, selon mon

entendement; car à nos enffans nous ne devons riens celer. Vous dictes,

et si font tous les autres hommes, que toutes dames et damoiselles

valent mieulx se elles ament par amours et qu’elles s’en tendront plus

gaies et plus renvoysiées et en sauront trop mieulx leurs manières et

leur maintieng, et feront aumosne de faire un bon chevalier ou un bon

escuier valoir. Cestes paroles sont esbatements de seigneurs et de

compaignons et un langaige moult commun. Car ceulx qui disent que le

bien et honneur qu’ilz font, que ce soit par elles, qui les font valoir

et venir à honneur et souvent eulx armer et aler ès voiages, et moult

d’autres choses que ilz dient qu’ilz font pour leurs amies, il ne leur

couste guères à le dire pour leur plaire et pour cuidier avoir leur gré;

car assez de telles paroles et d’autres bien merveilleux aucuns usent

bien souvent. Mais, combien qu’ilz disent que ilz le facent pour elles,

en bonne foy ilz le font pour eulx meismes, et pour tirer à avoir la

grace et l’onneur du monde. Si vous di, mes chières filles, que vous ne

croiez pas vostre père en ce cas, et vous pry, si chière comme vous

m’avez, pour vostre honneur garder nettement sans blasme et sans

parlement du monde, que vous ne soyez point amoureuses, pour plusieurs

raisons que je vous diray. Premierement, je ne dy mie que toute gentil

femme ne doye mieulx amer les uns plus que les autres, c’est assavoir

les gens de bien et d’onneur et ceulx qui leur conseilleront leur

honneur et leur bien; car l’en puet bien faire meilleure chière aux uns

que aux autres en moult de cas. Mais, quant à estre si amoureuses que

telle amour la maistroye, atout le plaisir et le vouloir de son cuer,

aucunes fois il advient souvent que telle ardeur d’amour et cellui fol

plaisir les maistroye et les maine à avoir aucun villain blasme, aucunes

fois à droit, et aucunes fois à tort, par l’aguet que l’en a voulentiers

sur tel fait, dont l’on puet parfois recevoir grans blasmes et

deshonneur, et tel cry qu’il ne chiet pas de legier, par les faulx

aguetteurs et par les mesdisans, qui jà ne seront saoulx ne assouviz de

agaitier, parler et rapporter plus tost le mal que le bien. Dont, par

leurs faulx langaiges, ilz diffament et tollent la bonne renommée de

mainte dame et damoiselle, et pour ce, toute femme à marier se puet bien

depporter de celluy fait.

Dont l’une rayson est que juenne femme amoureuse ne puet jamais servir

Dieu de fin cuer ne de si vray comme devant; car j’ay ouy dire à

plusieurs, qui avoient esté amoureuses en leur juenesce, que, quant

elles estoient à l’eglise, que la pensée et la merencolie leur faisoit

plus souvent penser à ces estrois pensiers et deliz de leurs amours que

ou service de Dieu, et est l’art d’amours de telle nature que, quant

l’en est plus au divin office, c’est tant comme le prestre tient nostre

seigneur sur l’autel, lors leur venoit plus de menus pensiers; c’est

l’art d’une deesse, qui a nom Venus, qui eut le nom d’une planette, si

comme je l’ay ouy dire à un preudhomme prescheur, qui disoit que

l’ennemy se mist en une femme dampnée qui à mervelle fust jolie femme et

amoureuse, et se mist l’ennemy dedans elle et faisoit faulx miracles,

dont les payens la tindrent à deesse et la honnouroient comme Dieu.

Celle Venus fut celle qui donna le conseil aux Troyens qu’ilz

envoyassent Paris, le filz du roy Priam, en Grèce querre femme, laquelle

elle lui feroit avoir, et seroit la plus belle dame du royaume de Grèce,

et elle dit voir, car Paris avoit la belle Helaine, la femme au roy

Menelaux, dont par celluy fait morurent plus de xl. roys et plus de cent

mille personnes, dont la cause fust par l’attisement de celle deesse

Venus. Si fust une mauvaise deesse, et est bien apparissant que c’estoit

mauvaise temptacion de l’ennemy. C’est la deesse d’amours qui ainsi

attise les amoureulx et fait penser et merencolier jour et nuit en

yceulx delis et en yceulx estrois pensiers, et par especial plus à la

messe et au service de Dieu que en autre part, c’est pour troubler la

foy et le service et la devocion que l’en a vers Dieu. Et sachiez,

belles filles, pour certain, que jà femme bien amoureuse n’aura jà

parfaitement le cuer en Dieu, ne à dire ses heures devottement, ne le

cuer si ouvert à ouïr le saint service de Dieu. Dont je vous diray un

exemple, que j’ay toujours ouy raconter, que il fut deux roynes par deçà

la mer qui leurs faulx delis de luxure faisoient aux tenèbres le jeudy

absolu et le saint vendredy aouré, quant l’en estaingnoit les

chandelles, et en leurs oratoires, dont il en desplust tant à Dieu que

leur vil pechié feust sceu et desclairé, tellement qu’elles en morurent

en chappes de plong. Et les deux chevaliers leurs ribaux en morurent de

si cruelle mort, comme ceulx qui en furent escorchiez tous vifs. Or

povez bien veoir comment leurs fausses amours estoient bien desvoyées et

dampnables, et comment la tentation de Venus, la déesse d’amours et la

dame de luxure, les temptoit si folement, comme le saint vendredi

benoist, que toute creature doit plourer et gemir et estre en devocion.

Et par cest exemple est bien veu que toute femme amoureuse est plus

temptée à l’eglise et au service de Dieu ouïr que ailleurs. Et l’en y

doit dire ses heures plus que en autre lieu. Sy est ceste cy une des

premières raisons par quoy juenne femme se puet deporter d’estre

amoureuse.

L’autre rayson est que plusieurs, qui sont tous duiz de requerre et

prier toutes les gentilz femmes que ilz treuvent, et jurent et parjurent

leur foy et serement que ilz les aimeront loyaulment sans decevance, et

qu’ilz ameroyent mieulx estre mors que ilz pensassent villennie ne

deshonneur, et qu’ilz en vauldront mieulx pour l’amour d’elles, et que,

se ilz ont bien ne honneur, qu’il leur viendra par elles, et leur

demonstreront et diront tant de raysons et de abusions que c’est une

grant merveille à les ouïr parler. Et en oultre gemissent, et

souspirent, et font les pensis et les merencolieux, et en oultre font

ung faulx regart et font le debonnaire, tant que qui les verroit il

cuideroit que ilz fussent esprins d’amours vrayes et loyaulx; mais

telles manières de gens, qui ainsi usent de faire telx faulx semblans,

ne sont que deceveurs de dames et de damoiselles. Si vous dy qu’ilz ont

paroles sy à mains et sy forgées, comme ceulx qui souvent en usent, que

il n’est dame ne damoiselle, qui bien les vouldroit escouter, qu’ils ne

deceussent bien par leurs faulses raysons que elles ne les deussent bien

amer. Et il en est bien pou, si elles ne sont moult saiges, qui bien

tost n’en feussent deceues, tant ont paroles à main et tant font le

gracieux et usent de faulx semblant. Ceulx cy sont au contraire du loyal

amant. Car l’on dit, et je pense qu’il soit vray, que le loyal amant qui

est espris de loyal amour, que, dès ce que il vient devant sa dame, il

est si espris et paoureux et doubteux de dire ou faire chose qui lui

deplaise, que il n’est mie si hardi de dire ne descouvrir un seul mot,

et, se il ayme bien, je pense qu’il sera iij. ans ou iiij. avant que il

lui ose dire ne descouvrir. Ainsi ne font pas les faulx, qui prient

toutes celles que ilz treuvent, comme dessus vous ay dit, car ilz ne

sont en crainte ne en paours de dire tout ce qui à la bouche leur vient,

ne honte ne vergoingne n’en ont. Car, se ilz n’en ont bonne responce

d’une, ilz penseront à l’avoir meilleure d’une autre, et tout ce que ilz

pevent traire d’elles, ilz rapportent tout et en font leurs parlements

des unes et des autres, et s’en donnent de bons jours et de grans gogues

et de bons esbatemens. Et par celles voyes s’en vont genglant et

bourdant des dames et des damoyselles, et acroissent plusieurs paroles

de quoy elles ne parlèrent onques. Car ceulx à qui ilz les disent y

remettent du leur et y adjoustent plus de mal que de bien, et ainsi de

parole en parole et par telle frivole sont maintes bonnes dames et

damoyselles diffamées.

Et pour ce, mes belles filles, gardez-vous bien de les escouter, et, se

vous veez ne appercevez qu’ilz vous veullent user de telles paroles ne

de telx faulx regars, si les laissiez illecques tous piquez, et appelez

aucun ou aucune en disant: «Venez oïr et escouter cest chevalier ou

escuier, comme il esbat sa jeunesse et se gengle.» Et ainsi par telles

paroles ou par autre manière lui romperés ses paroles. Et sachiez que,

quant vous lui aurez fait une foiz ou deux, que plus ne vous en

parleront; car en bonne foy ou derrenier ilz vous en priseront et

doubteront plus, et diront: Ceste cy est seure et ferme. Et par ceste

voye ilz ne vous pourront mettre en leurs paroles ne en leurs

gangleries, ne ne pourrez avoir nul diffamement ne blasme du monde.»

_Le chevalier respont._ Lors je lui respondy: «Dame, vous estes bien

male et merveilleuse, qui ne voulez souffrir que voz filles ayment par

amours. Me dittes-vous que se aucun bon chevalier ou autre, qui soit

homme de bien et d’onneur et puissant assez selon elles, qui les

vueillent amer en entencion de mariage, pourquoy ne les aymeront-elles?»

_La dame respont_: «Sire, à ce je vous respons: Il me semble que toute

femme à marier, soit pucelle ou vefve, se puet bien batre de son baton

mesmes. Car tous les hommes ne sont mie d’une manière ne d’une autre, et

ce qui plaist aux uns ne plaist pas aux autres. Car il en est d’aucuns à

qui il plaist moult le bon semblant et bonne chière que l’on leur faist,

et n’y pensent que bien, et aucunes fois en sont plus ardans de les

demander à leurs amis pour les avoir à femmes. Et autres y a plusieurs

qui d’autres manières sont et tout au contraire; car ilz les en prisent

moins et doubtent en leurs cuers que, quant ilz les auroient, que elles

feussent de trop ligière voulentez et couraiges et trop amoureuses, et

pour ce les laissent à demander, et aussy par trop estre ouvertes en

leur faire beaux semblant, plusieurs en perdent leurs mariaiges. Car

pour certain, pour soy tenir simplement et meurement et non faire guères

plus grant semblant ès uns mieulx que aux autres, elles en sont mieulx

prisées et sont celles qui plus tost sont mariées. Dont une fois vous me

deistes une exemple qui vous estoit advenue, que je n’ay pas oublié.

Vous souvient-il que vous me deistes une fois que l’on vous parloit de

marier avecques la fille d’un seigneur que je ne nomme pas? Si la

voulsistes veoir, et si savoit bien que l’en parloit d’elle et de vous.

Et lors elle vous fist si grant chière comme se elle vouz eust veu tous

les jours de sa vie, et tant que vous la touchastes sur le fait

d’amourettes, et que elle ne fist mie trop le sauvaige de bien vous

escouter. Et les responses ne furent par trop sauvaiges, mais assez

courtoises et bien legierettes, et, pour le grant semblant qu’elle vous

fist, vous vous retraystes de la demander, et se elle se fust tenue un

peu plus couverte et plus simplement vous l’eussiés prise, dont j’ay ouy

depuis dire qu’elle fut blasmée; si ne sçay se ce fut à tort ou à droit.

Si n’estes pas le premier à qui j’ay ouy dire et parler qu’ilz en ont

maintes laissiées à prendre sur leur legier couraige et attrait et pour

leurs grans semblans. Si est moult noble chose, et bonne et honneste à

toute femme à marier, que soy tenir simplement et meurement, et

especialement devant ceulx dont elles pensent que l’en parle de les

marier; je ne dy mie que l’en ne doive faire honneur et bonne chière

commune, selon ce qu’ilz sont.»

_Le chevalier parle_: «Comment, dame, les voulez-vous tenir si courtes

qu’elles n’aient aucune plaisance plus aux uns que aux autres?»

_La dame respont_: «Sire, tout premierement, je ne vueil point qu’elles

ayent nulle plaisance à nulx mendres d’elles, c’est assavoir que toute

femme à marier n’ayme nul qui soit mendre que elle; car, si elle l’avoit

prins, ses amis l’en tiendroient pour abaissiée, et celles qui telles

gens ayment, telle amour est contre leur honneur et estat et de grant

deshonneur; c’est un grain de fol et legier couraige et de grant

mauvaistié de cuer. Car l’on ne doit rien tant convoittier comme honneur

en cest monde, et avoir et acquerre l’amistié et amour du monde et de

ses amis, qui par celle fole et legiere voulenté est perdue; dès lors

qu’elle se met hors du conseil et du gouvernement de eulx, elle est

deshonnourée moult vilment, comme, se je vouloie, j’en diroye bien

l’exemple de plusieurs qui en sont diffamés et hayes de leurs prouchains

amis. Et pour ce je leur deffans, comme mère doit faire à ses filles,

qu’elles n’aient nulles plaisances ne nulle telle amour en nuls mendres

d’elles, ne en nuls si grans qu’elles ne puissent avoir à seigneur; car

les grans ne les aymeront pas pour les prendre à femmes, ains ne leur

feront nul semblant d’amour, forz pour le cheval et pour le harnoiz,

c’est assavoir pour le pechié et delit du corps et pour les mettre à la

folie du monde.

Après, celles qui aymeront trois manières de gens, comme gens mariez,

gens d’esglise, prestres, moynes, et comme vallez et gens de néant,

cestes manières de femmes qui les ayment pour néant et folement, je ne

les met à nul compte, fors qu’elles sont semblables et plus putes

d’assez que femmes communes du bourdel. Car maintes femmes de bourdel ne

font leur pechié fors que par povreté, ou pour ce qu’elles furent

deceues par mauvais conseil de houlières et de mauvaises femmes. Mais

toutes gentilz femmes et autres, qui ont de quoy vivre honnestement, ou

du leur, ou par service ou autrement, il fault, se elles ayment telle

manière de gens, que ce soit pour la grant ayse où elles sont par la

lescherie de leur chair et mauvaistié de leur cuer, qu’elles ne

daingnent maistrier. Moult de gens les trouvent plus putes, à tout

regarder, que les communes; car elles sçavent bien que l’amour des

mariez n’est pas pour les avoir à seigneur, ne aussi les gens d’eglise,

et aussi les gens de néant; ceste amour n’est pas pour recouvrer

honneur, mais pour toute vilté et honte recevoir, si comme il me

semble.»

_Le chevalier parle_: «Au moins, dame, puisque vous ne vous voulez

accorder que voz filles ayment par amours tant comme elles seront à

marier, plaise vous souffrir que, quant elles seront mariées, que, se

elles prennent aucune plaisance d’amour pour elles tenir plus gayes et

plus envoysiées, et pour mieulx sçavoir leur manière et leur maintieng

entre les gens d’honneur, car, aussi comme autreffois vous ay dit, ce

leur seroit grant bien de faire un homme de néant valoir et estre bon.»

_La dame respond_: «Sire, à ce je vous repons: Je me attens bien que

elles facent bonnes chières et liées à toutes manières de gens d’onneur,

et plus aux uns que aux autres, c’est assavoir comme ils seront plus

grans et plus gentilz et meilleurs de leurs personnes, et, selon ce

qu’ilz seront, qu’elles leur portent honneur et courtoisie et chière

liée devant tous, et que elles chantent et danssent, et se esbattent

honnourablement, et leur faire bonne chière et bon visaige. Mais, quant

à amer par amours, puisque elles sont mariées, se ce n’est d’amour

commune, comme l’en doit faire à gens d’honneur, si comme les amer et

honnourer ceulx qui plus le valent, et qui ont plus mis peine et travail

à venir à honneur par armes ou par bonté de corps, ceulx doit-on plus

amer, servir et honnourer, sans y avoir plaisance, fors par la bonté

d’eulx. Mais soustenir que une femme mariée doie amer par amour, d’amour

qui la maistroie, ne prendre la foy ne le serement de nul que ils soient

leur amant ne leur subgiet, ne aussi que elles baillent bien leur foy ne

serement que elles les aymeront sur tous, je pense que dame ne

damoyselle mariée ne autre femme d’estat ne mettra jà son honneur ne son

estat en tel party ne en telle balance, par plusieurs raisons,

lesquelles je vous declareray, si comme il me semble. Dont l’une raison

est comme dessus vous ay jà dit, c’est assavoir que femme amoureuse ne

sera jamais si devotte à prier Dieu ne à dire ses heures si devotement,

ne ouïr le saint service comme devant. Car en amours a trop de

merencolies, si comme l’en dit, et en y a maintes amoureuses qui, se

elles osassent et elles ouyssent sonner la messe ou à veoir Dieu et que

leur amant leur dist: «Venez çà», ou qu’elles peussent faire chose qui

lui pleust, elles laisseroyent à veoir Dieu et à ouïr son service pour

obeir à leur amant. Et si n’est-ce pas jeu-party, mais ainsi est la

tentacion à Venus la deesse de luxure. L’autre rayson est que le

mercier, qui poise la soye, puet bien mettre tant de fillettes que la

soye emporte le poix, c’est à dire que la femme se puet bien tant

admourouser qu’elle en aimera moins son seigneur, et que l’amour et la

chière qu’il devra avoir de son droict, que autre la lui touldra. Car,

pour certain, une femme ne puet avoir deux cuers à amer l’un et l’autre;

car ce qui va en l’un decline de l’autre: tout ainsi comme un levrier

qui ne puet courre à deux bestes ensemble, tout ainsi ne puet-elle amer

feablement son seigneur et son amy qu’il n’y ait faulte et decevance.

Mais Dieux et raison naturelle la contraint et deffent de l’autre; car,

si comme disent les clers et les prescheurs, Dieu dès le commencemant du

monde assembla homme et femme par mariaige, et dès lors commanda

compaignie de mariage, et, après ce, quant il fut venu ou monde, il en

parla en plain sermon, devant tous, en disant que mariaige est une chose

si jointe de Dieu que ilz ne sont mie deux chars, mais une seule chair

et une seule amour et fragilité, et qu’ilz se doivent si entr’amer

qu’ilz en doivent laissier père et mère et toute autre creature. Et

puisque Dieu les a assemblez, homme mortel ne les doit separer,

c’est-à-dire ne oster point l’amour l’un de l’autre. Ainsi le dit Dieu

de sa sainte bouche, et pour ce à la porte de l’eglise l’en les fait

jurer d’eulx amer et d’eulx entregarder, sains et malades, et ne guerpir

pas l’un l’autre, pour pires ne pour meilleurs. Et dont je dy, puis que

le createur le dist, que ce n’est que une mesme chose et que l’on doit

toute amour guerpir pour celle; et le grant serement que l’en en a fait

en sainte eglise, que l’amour ne le service de l’un et de l’autre ne se

doit changier pour pire ne pour meilleur, c’est-à-dire ne changier ne

mettre autre en son lieu. Et dont comment pourroit femme mariée donner

s’amour ne faire serement à d’autre, sans le gré de son seigneur? Je

pense, selon Dieu et selon le saint sacrement de sainte eglise, que ce

ne se puet faire deuement que il n’y ait foy brisée ou d’un cousté ou

d’autre. Et maint autre orrible cas et let, qui tout vouldroit mesurer,

a en celles qui baillent la foy et le serement, c’est l’amour, qu’elles

doivent de leur propre droit à leur seigneur, la baillier à autruy. Car,

en bonne foy, je doubte que celles qui sont amoureuses et baillent leurs

foys en ayment moins leurs seigneurs; car il convient que l’amour pende

de l’un costé ou de l’autre, selon raison, aussi comme le poix de la

balance.

_L’autre raison de la dame._ Après y a autre raison. Qui bien vieult

garder l’amour de son seigneur nettement, sans dangier et sans peril,

c’est assavoir contre envieux et males bouches qui font lez faulx

rapports, c’est-à-dire que, se elle fait aucun semblant d’amours et

aucun s’en apparçoive, soient de ses servans ou servantes ou autres de

eulx, quant ilz sont departis d’elle ilz en parleront aucuns mos, et

ceulx à qui ilz en parleront en reparleront à d’autres, et ainsi de

parole en parole, avec ce que chacun y mettra du sien et acroistra un

pou davantaige, et tant yront les paroles que ilz diront que le fait y

sera, et ainsi sera une bonne dame ou damoiselle, ou autre femme,

diffamée et deshonnourée. Et se il advient par aucune adventure que son

seigneur en oye aucune parole, lors il la prendra en hayne, ne jamais de

bon cuer ne l’aymera, et la rudayera et laidangera et lui sera plus

rude, et elle lui. Et ainsi veez l’amour de leur mariage perdue, ne

jamais parfaitte amour ne bien ne joye n’auront ensemble. Et pour ce est

grant peril à toute femme mariée de mettre son honneur et son estat et

la joye et le bien de son mariaige en telle balance et en telle

advanture. Et pour ce je ne loue point à nulle femme mariée amer par

amours ne estre amoureuse d’amours qui les maistroye, dont elles soient

subjettes à d’autres qu’à leurs seigneurs; car trop de bons mariaiges en

ont esté deffais et peris, et contre un bien qui en est venu il en est

venus cent maulx. Dont je vous en diray aucuns exemples de ceulx qui

sont morz et peritz par amours. La dame de Coucy et son amy en morurent,

et sy firent le chevallier et la chatellainne de Vergy, et puis la

duchesse; tous ceulx cy et plusieurs autres en morurent pour amours, le

plus sans confession. Si ne sçay comment il leur en va en l’autre

siècle; si me doubte bien que les joyes et les delis que ilz en eurent

en cest monde ne leur soyent chières vendues en l’autre. Et pour ce les

delis des amoureux, pour une joye qu’ilz en ont, ilz en reçoivent cent

douleurs, et pour une honneur cent hontes. Et ce advient souvent de par

le monde, et ay tousjours ouy dire que femme amoureuse n’aymera jà puis

son seigneur de bon cuer, ne, tant comme elle le sera, n’aura parfaicte

joye de mariaige, c’est-à-dire avecques son seigneur, fors que

merancolie et menus pensiers.»

_Le chevalier parle_: «Ha, dame, vous me faictes esmerveillier de ce que

ainsi deslouez à amer par amours. Me cuidiez-vous faire acroire que vous

soiez si crueuse que vous n’ayez aucunes foiz amé et oy la complainte

d’aucun que vous ne me deistes mie?»

_La dame respont_: «Sire, en bonne foy je pense que vous ne m’en

croiriez mie de en dire la vérité. Mais quant d’estre priée, se j’eusse

voulu, par maintes foys j’ay bien apperceu que aucuns m’en vouloient

touchier. Mais je leurs rompoye leurs parolles, ou appelloye aucun, par

qui je despeçoye leur fait et le fait de leur emprise. Dont il advint

une fois que tout plain de chevaliers et de dames jouoient au Roy qui ne

ment pour dire vérité du nom s’amie; si me dist un, et me jura trop fort

que c’estoit moy, et qu’il m’amoit plus que dame du monde. Et je lui

demanday s’il y avoit guères qu’il lui estoit pris, et il dist qu’il y

avoit bien deux ans, et oncques mais ne me l’avoit osé dire. Et je lui

respondy que ce n’estoit riens de estre si tost espris, et que ce

n’estoit que un pou de temptacion, et qu’il alast à l’église et preist

de l’eaue benoiste et deist son _Ave Maria_ et sa Pater nostre, et il

luy seroit tantost passé, car ces amours estoient trop nouvelles. Et il

me demanda comment, et je lui deis que nul amoureux ne le doit dire à sa

mie jusques à la fin de vij. ans et demy, et pour ce n’estoit que un pou

de temptacion. Lors il me cuida arguer et trouver ses raysons, quant je

lui dis bien hault: Veez que dist cest chevallier! Il dit que il n’a que

deux ans que il ayme une dame. Et lors il me pria que je m’en teusse, et

en bonne foy onques puis ne m’en parla.»

_Le chevalier parle_: Lors je lui dis: «Madame de La Tour, vous estes

moult male et estrange et orguilleuse en amours, selon voz paroles. Si

fais doubte se vous avez toujours esté si sauvaige. Vous ressemblez

madame de La Jaille, qui m’a aussy dit qu’elle ne voult oncques riens

ouir ne entendre la note de nul, fors une fois que un chevallier le lui

disoit, et elle aguigna un sien oncle, qui vint derrière escouter le

chevallier, dont ce fut grant trayson et grant pitié de faire espier le

chevallier, qui moult estoit bien advisié et cuidoit bien dire sa

raison, et ne pensoit mie que l’en l’escoutast. Vraiement, entre vous et

elle, a poy que je ne die que vous estes grans bourderesses et peu

piteuses de ceulx qui mercy quièrent. Et aussi je la tiens à aussy malle

ou plus comme vous, car elle soustient voz oppinions, que dame ne

damoiselle qui est mariée se puet bien deporter d’amer autre que son

seigneur, par les raisons que vous avez dites dessus. Si je ne m’y

pourroye consentir, ne jà ne m’y consentiray. Mais quant à voz filles,

vous leur povez dire et eschargier ce qu’il vous plaist, et après du

fait sera fait droit.»

_La dame respond_: «Sire, je prie à Dieu que à bien et à honneur

puissent leurs cuers tourner, si comme je le désire; car mon entencion

n’est point de en ordonner ne deviser sur nulle dame ne damoiselle, fors

sur mes propres filles, sur qui j’ay mon parler et mon chastiement. Car

toutes autres dames et damoiselles se sauront bien gouverner, se Dieu

plaist, à leur guise et à leur honneur, sans ce que je me doye

entremettre d’elles, moy qui suis moult pou savant.»

_Le chevalier parle_: «Au moins, ma dame, me vueil-je un pou débattre à

vous que, s’elles pevent faire valoir et venir à honneur aucun que

jamais n’y tendroit ne n’auroit le hardement ne le cuer de

l’entreprendre, se ne feust le plaisir qu’il pourroit prendre en sa mie

et la bonne esperance de tendre à estre bon, et d’estre nommé entre les

bons, pour tirer à avoir honneur et pour mieulx cheoir en sa grace et

plaisance; et ainsi pour un poy de bonne chière puet faire un homme de

neant bon, dont de lui n’estoit compte ne parole, ne de sa renommée, et

à present pour l’amour d’elle a tant fait qu’il sera nommé entre les

bons, et doncques regardez et amesurez se ce n’est mie convenable.»

_La dame respond_: «Sire, il m’est advis qu’ilz sont plusieurs manières

d’amours, se comme l’en dit, et en y a des unes meilleures que les

autres. Mais, se un chevallier ou escuier ayme une dame ou damoyselle

par honneur, tant seulement pour l’onneur d’elle garder, et pour le

bien, la courtoisie et la bonne chière qu’elle fera à lui et aux autres,

sans autre chose lui requerre, ceste amour est bonne, qui est sans

requeste.»

_Le chevalier parle_: «Avoy, dame, et, se il la requiert d’acoler et de

baisier, ce n’est mie grant chose; car autant en porte le vent.»

_La dame respond_: «Sire, de ce je vous respons quant à mes filles, de

autre je ne parle point; il me semble bien et m’y consens qu’elles leurs

pueent bien faire bonne chière et liée, et encore qu’elles les accolent

devant tous, et que par faulte de bonne chière devant tous plainement

que ilz ne perdent pas à valoir, se voulenté en ont. Mais quant à mes

filles, qui cy sont, je leur deffens le baisier, le poetriner et tels

manières d’esbatemens. Car la sage dame Rebecca, qui fut très gentille

et preude femme, dist que le baisier est germain du villain fait. Et la

royne de Sabba dist que le signe d’amours est le regart, et après le

regart amoureux on vient à l’accoler, et puis au baisier, et puis au

fait, lequel fait toult l’onneur et l’amour de Dieu et du monde, et

ainsi viennent voulentiers de degré en degré. Et vueilliez sçavoir qu’il

me semble que, dès ce qu’elles se laissent baisier, elles se mettent en

la subjection de l’ennemy, qui est trop subtil. Car telle se cuide au

commencement tenir ferme qu’il desçoipt par telz plaisirs et par telz

baisiers. Car, ainsi comme l’un boire attrait l’autre, et comme le feu

se prent de paille en paille et puis se mest au lit et du lit en la

maison, et puis elle art toute, tout ainsi est-il de maintes amouretes;

car premièrement ilz demanderont le acoler et puis le baisier, et tout

plain d’autres folz delis, et de celle ardeur d’amour aucunes foiz

chéent en plus fol fait, dont mains maulx en sont avenus et maintes fois

encores adviennent, dont maintes en sont deshonnourées et diffamées. Et

encores je dy que, se le fait n’y est et aucun les treuve seul à seul

eulx entrebaisant en bonne foy, si ne puet-elle faillir à estre

diffamée; car cellui ou celle qui l’aura veu le dira et adjoustera plus

de mal que de bien, et par ceste raison et plusieurs aultres, qui trop

seroient longues à toutes les dire, toutes femmes qui telz signes font

et qui ainsi se laissent baisier à homme à qui elles ne le doivent

faire, elles mettent leur honneur et leur estat en grant balance d’estre

diffamées. Si vueil que mes filles se gardent que elles ne baisent

nullui, se il n’est de leur linaige ou que leur seigneur ou leurs

propres parens le leur commandent; car en chose faicte par commandement

n’a nul mal. Et si vous dy, belles filles, que vous ne soyez jà grans

jouaresses de tables. Car c’est un fait qui trop attrait de folz

attrais, et en y a aucuns qui se laissent perdre, tout à leur escient et

de leur gré, certaines fermailles et de petis joyaulx, comme annelés

d’or et autres choses. Car c’est une chose qui donne voye et attrait

d’avoir aucune fois blasme. J’ay ouy raconter d’une dame de Banière,

moult belle, et disoit l’en qu’elle avoit xx. subgiez qui tous

l’aymoient, et à tous donnoit attrais de semblant d’amour, et si

gaingnoit souvent à eulx à cellui jeu corssés, draps, pennes de ver,

perles et grans joyaulx, et en avoit moult de grans prouffis; mais pour

certain elle ne les pot onques si bien garder que en la fin elle n’en

feust moult blasmée et diffamée, et mieulx lui vaulsist pour son honneur

avoir acheté ce qu’elle en avoit eu le denier xij. Si est moult grant

peril à toute dame et damoiselle et à toute autre femme de user de celle

vie; car les plus appertes et les plus saiges s’en tiennent sur le

derrenier pour moquées et diffamées. Et pour ce, belles filles, prenez y

bon exemple, et ne jouez pas trop envieusement, et n’aiez mie le cuer

trop ardant de gaingner petites fermailles, et n’i aiez mie trop le

cuer. Car qui a le cuer trop ardant de prendre dons ne telz fermailles

gaingnez par tels jeux, maintes en sont deceues, et sont semblables ès

dons, car l’un vault l’autre, et qui est accoustumière et ardante de

trop souvent prendre dons ne telles fermailles gaingnez par tels jeux,

aucunes fois celles qui trop en prennent se mettent en subgicion, et

maintes fois advient qu’elles s’en trouvent deceues. Si est bon de

toutes avisier avant le coup.»

De la dame qui esprouve l’ermite.

Chappitre VIxxVe.

Belles filles, je vous diray une des derrenières exemples d’une bonne

dame qui moult fait à louer; il est contenu en la vie des Pères comment

la femme au prevost d’Acquillée esprouva un hermite par sa bonté. Il fut

un saint hermite qui bien avoit esté xxv. ans en hermitaige, où il

mengoit pain gros, herbes et racines, et buvoit eaue et jeunoit et

estoit de moult sainte vie. Et une fois il commença à dire: «Beau sire

Dieux, ay-je en cest siècle riens fait dont je doye avoir nulle merite,

ne fait chose qui te plaise?» Sy lui vint une advision qu’il lui

sembloit que on lui disoit: «Tu es bien de la mérite au prevost

d’Acquillée et sa femme.» Lors, quant il ot ouy son advision, il se

pensa que il yroit en Acquillée et verroit et requerroit des meurs et de

leur vie, et de quelle merite ilz estoient. Et pour sçavoir se ilz

avoient nul bien deservy envers Dieu, si se mist à chemin, et, comme

Dieu le voult, par la grace du saint Esperit, le prevost d’Acquillée et

sa femme sceurent bien la venue de l’ermite pourquoy il venoit. Si

advint, comme l’ermite arrivoit vers la ville d’Acquillée, le prevost

yssoit de la ville à moult grant foyson de gens, et aloit faire justice

d’un escuier qui avoit occis un autre escuier. Et estoit le prevost sur

un grant courssier, vestu de draps de soye, fourré de vair et d’ermines,

moult noblement et richement acesmé. Et, tantost comme le prevost vit

l’ermite, il le congnut bien, par la volonté de Dieu; si l’appelle à

costé et lui dist: «Beau preudomme, allez à mon hostel et bailliez cest

annel à ma femme, et lui dittes qu’elle vous face comme à moy.» Si lui

demanda l’ermite qui il estoit, et il lui dit qu’il estoit le prevost

d’Aquillée. Lors l’ermite, qui ainsi le vit noblement et richement

appareillié, fut moult esbahi et esmerveillié pource qu’il le vit en si

grant cointise, et qu’il faisoit deffaire un homme et le faisoit pendre.

Si ne savoit que penser et estoit tout troublé, et lui sembloit qu’il

n’avoit riens desservy devers Dieu. Et toutes fois il alla à l’ostel du

prevost, et trouva la dame à qui il bailla l’annel, et lui dist que son

seigneur lui mandoit qu’elle lui feist comme à lui. La bonne dame le

receust à grant joye, si fist mettre les tables et le fist seoir delès

elle et servir de bonnes viandes et de chaudes et de bons vins, et

l’ermite, qui ne avoit pas apris ne acoustumé à avoir telles viandes,

toutesfois mengea et bust et en fust bien aise. Et sur le derrenier il

lui sembla que la dame faisoit despecier les mèz des viandes devant elle

et mettre ou relief, et mengoit pain gros et boulie et buvoit eaue, et

si faisoit ainsi. Et, quant vint au soir, la dame le mena en sa chambre,

qui fut bien parée de couvertures fourrées de vair et de gris et bien

encourtiné, et lui dist: «Beau preudomme, vous coucherez ou lict de mon

seigneur et en sa chambre.» Si le cuida refuser, mais elle lui dist que

si feroit et qu’elle feroit le commandement de son seigneur et qu’il y

coucheroit. Lors fist venir bons vins et espices, et y trouva bonne

saveur et beust bien à tant qu’il fut bien yvre et fut joyeulx et

emparlé; car le vin l’eust tantost deceu, pource qu’il n’avoit mie apris

à point en boire. Après ce il s’en ala couchier, et, quant il fut

couchié, la dame se despouilla et se vint couchier avecques lui, et le

commença à acoler et le taster, et l’ermite, qui bien avoit mengé de

bonnes viandes et de chaudes, et n’avoit mie oublié à boire, sa chair se

esleva et s’esmeut, et tant que il vouloit faire la chose à la dame. Et,

quant la dame vit qu’il le vouloit faire, la dame lui dist: «Doulx amis,

quant mon seigneur le veult faire, il se va avant laver et baingnier en

celle cuve d’eaue que vous veez, pour estre plus net.» Lors l’ermite,

qui n’entendoit fors à sa fole voulenté, saillist dedans la cuve et se

baingna et lava en l’eaue, qui fut froide comme glace, et fust tantost

transi de froid, et lors la dame l’appella et il vint tremblant et

sublant, et lui estoit bien la chaleur passée et la mauvaise voulenté.

Et lors elle l’abria et puis eschauffa, et tant que la chair arrière lui

esleva et voult faire son fol delit. Et quant elle vist qu’il feust bien

entalenté, elle le pria que encores il allast pour amour de elle soy

baingnier une autre fois pour estre plus net, et cellui, qui encores

n’avoit point dormy, ains estoit tout chaut du vin et avoit perdue sa

memoire, saillist du lit et alla arrière soy baingnier. Et lors l’eaue

froide le transist tout de froit, et lors la dame l’appella, et il vint

tramblant et daguetant les dents, et lui estoit bien la chaleur passée.

Et lors la bonne dame si l’abria et couvry très bien et s’en parti et

laissa reposer très bien l’ermite. Et quant il fut un pou eschauffé il

s’endormy moult pesantement, et ne se resveilla jusques au matin qu’il

feust haulte heure, et lui douloit la teste du vin qu’il avoit beu, car

il n’en avoit point apris à boire. Lors il vint un vielx chappellain à

son lever, qu’il lui demanda comment il lui estoit. Et, quant il

s’apperceut que il avoit geu en si noble lit et qu’il lui estoit ainsi

advenu, il fut moult honteux et moult esmerveillié dont il estoit ainsi

cheu, et vist bien qu’ilz estoient de plus grant mérite que lui. Lors il

demanda au chappellain de ceans de l’estre et de la vie du prevost et de

la dame. Et le chappelain lui dist que ilz vestoient la haire le plus de

jours et l’estamine, et, quant les bonnes viandes estoient devant eulx,

ilz les mettoient en relief et en aumosnes et mengeoient le gros pain et

les viandes de pou de saveur, et buvoient de l’eaue, et jeunoient le

plus de jours. Lors il demanda pourquoy estoit illec celle cuve d’eaue

froide delez leur lit, et il respondist qu’elle estoit là mise pour ce

que, quant la char d’aucun d’eulx s’esmouvoit au delit de la chair, afin

qu’ils ne cheyssent en pechié de luxure, fors à un jour de la sepmaine,

cellui d’eulx à qui elle esmouvoit se aloit mettre en celle cuve d’eaue

froide pour reffraindre leur fol delit. Et, quant l’ermite eut ainsi

enquis, il se pensa que le prevost, combien qu’il feust moult richement

arrayé dehors, vestoit la haire ou l’estamine, et en oultre qu’il tenoit

justice et la faisoit faire devant lui, et aussi comment lui et sa femme

veoient à leur table les bons morceaux et les bonnes viandes

delicieuses, et ne les vouloient mengier, ains les donnoient pour Dieu

et mengoient pain gros et buvoient eaue, et considera que vraiement ilz

avoient vij. fois plus de merite que lui, qui ne veoit à son hermitaige

nulle chose dont il lui prist envie, et que c’estoit plus grant

abstinence et en devoient avoir plus grant merite que lui, et puis se

pensa comment il ne tint mie en lui qu’il ne feist la folie à la bonne

dame, et comment elle l’essaia et esprouva. Si ot moult grant deul et

grant vergoingne, et mauldisoit en son cuer l’eure que oncques il estoit

parti de son hermitaige, et que, en vérité, il n’estoit pas digne de les

deschausser, et s’en ala mussant et plourant, et moult honteux, et

disoit à haulte voix: «Beau sire Dieulx, il n’est plus noble tresor ne

plus precieuse chose terrienne que la bonne dame qui me essaya et a veu

ma folie et esprouvé ma faillance; et vrayement, Sire, elle est bien

digne d’estre nommée et appellée la precieuse marguerite, comme vous le

deistes, Sire, en la sainte euvangille, que la bonne femme devoit estre

comparée à la precieuse marguerite. Mais, Sire, ceste bonne dame est une

de celles pour qui vous le deistes de votre sainte bouche.» Ainsi

parloit à soy-mesmes le saint hermite et se repentoit moult humblement

en cryant mercy à Dieu et en louant la bonne dame qui de si bonne vie

estoit. Et pour ce a cy bon exemple comment noble chose est de bonne

dame qui bien s’espreuve et qui se puet contenir contre les temptacions

de l’ennemy et contre la foyblesse de la chetive chair qui tous jours

frit et desire la folle voulenté en son fol delit, et puis, quant le fol

delit est eschappé et fait, l’en en ploure et s’en repent l’en; mais

c’est tart, car l’ennemy, qui cest fait a pourchassié, dès ce qu’il a

peu faire acomplir la folie et le mauvais délit, il les tient pour ses

serfs et pour ses subgiez, et les assemble et les lie tant que à painne

ilz s’en pevent deslier, tant y met grant plaisance par son art, et, de

tant comme le pechié est plus grant, de tant est la folle temptacion

greigneur.

Cy parle d’une dame qui estoit riche et avaricieuse.

Chappitre VIxxVIe.

Un autre exemple vous diray d’une grant dame qui fust femme à un grant

baron; celle fust moult long temps vefve, et n’avoit que une fille,

mariée à un grant seigneur. Sy advint qu’elle fust malade au lit de la

mort; sy fist faire son lit devant l’uis d’une tour où estoit sa

chevance et son or, et fist mettre la clef de cette tour scellée en un

drapel soubz ses reins, et, quant vint que la mort s’aprocha, elle avoit

tousjours les yeulx devers la porte de celle tour, et quant aucuns y

aprouchoient, elle levoit la main et monstroit signe que l’en n’y

aproschat, et s’escrioit et tourmentoit toute que nul n’y habitast vers

l’uis, et là avoit le plus de son entente, tant comme elle peust faire

nul signe, et au fort elle trepassa. Si arriva la fille, qui grant dame

estoit, et demanda aux gens se sa mère avoit point de chevance pour lui

faire son arroy; ils respondirent qu’ilz ne savoient, fors qu’ilz se

pensoient bien que, se point en avoit, qu’elle feust en celle tour

devant son lit. Et comptèrent comment elle ne vouloit souffrir que l’en

n’y atouchast, et lui distrent comment la clef en estoit scellée soubz

ses rains. Lors la fille ouvrit la tour et trouva de xxx. à xl. mille,

tant en or que en argent, que en vaisselle; mais lors fut trouvé en

linceulx de fil et de laine et en poupées de lin et en merveilleuses

chose, que tous en estoient esbahis d’en veoir la manière. Adonc sa

fille se seigna et dist que en bonne foy elle ne cuidoit mie qu’elle

eust le xxxe de ce qu’elle avoit trouvé, et en estoit moult esbahie, et

encores disoient qu’elle et son seigneur l’estoient venue veoir, n’avoit

gaires, et lui avoient requis de leur prester deux cens livres, jusques

à certain temps, et qu’elle leur avoit juré fort sairement qu’elle

n’avoit point d’argent, fors sa vaisselle d’argent de chascun jour, et

pour ce estoit elle moult esmerveillée de trouver ce qu’elle trouvoit.

Si lui distrent ses gens qui avoient esté avecques elle: «Ma dame, ne

vous esmerveilliez mie, car nous en sommes plus esmerveilliez encore que

vous; car, se elle voulsist envoyer un messaige hors, ou aucune chose

faire, elle empruntoit iij. solz ou iiij, et deist par sa foy qu’elle

n’avoit point d’argent, et si estoit moult riche et ne vouloit riens

despendre. Et, quant ses gens mangeoient, elle leur reprouchoit:

Comment, serez-vous tout huy à table? vous ne faictes que gaster et

despendre tout le nostre.» Et si vous dy bien que l’en la tenoit moult

escharse et chiche; et toutes foiz elle laissa tout. Si n’a pas long

temps que je fus là où elle est enterrée; si demandoit aux frères de

l’abbaye où elle gisoit et à quoy il tenoit qu’elle n’avoit une tombe ou

aucune congnoissance d’elle en leur eglise. Et ilz me respondirent que

oncques, puis que l’enterraige fut fait, amy qu’elle eust n’en fist dire

ne messe ne matines, ne faire nul bien pour elle neant plus que pour une

povre femme de villaige, forz que tant seulement à son enterraige, où

elle ot beau service; mais ce fut tout, car je le vy et y fus. Si a cy

bon exemple comment l’ennemi est subtil pour decevoir, et comment en

l’un des vij. pechiez mortelz, où il puet mieulx tempter homme et femme,

en cellui il met son entente et lie les pecheurs tellement que à painne

s’en puevent-ils deslier, et se ce n’est par vraye confession, et les

fait estre serfz au pechié, comme il fist celle grande dame; car il fist

tant qu’elle fut serve et servante à son or et à son argent, tellement

qu’elle ne s’en osa bien faire ne autruy, ne pour l’amour du monde, ne

pour l’onneur. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemple que, se il

advenoit que Dieu vous donnast aucune chose et chevance terrienne,

departez lui en largement et en faictes bien, pour honneur de vous, à

vos povres parens et voisins. Et n’attendez pas à le departir comme fist

celle dame, pour qui oncques puis ne fut chanté ne ballé, ne fait nul

bien pour elle, comme ouy avez dessus.

D’une dame honnourable.

Chappitre VIxxVIIe.

Un autre exemple vous vueil dire au contraire de cestui devant; c’est

d’une bonne dame qui fut longtemps veufve. Si fut moult de sainte vie,

et moult honnourable, comme celle qui chascun an tenoit feste à Noel de

ses voisins, et les envoioit querre près et loin, tant que la salle en

estoit bien plainne. Et ne fait mie à demander se elle les servoit et

honnouroit bien, chascun selon soy, et à merveilles portoit grant

honneur et priveté aux preudes femmes et aux gens qui avoient deservi

honneur, et là estoient les menestralx et plusieurs instrumens, à qui

elle faisoit moult grant chières et leur donnoit du sien largement, tant

qu’ilz l’amoient à grant merveilles, tellement que, quand elle fut

morte, ilz en firent une chanson de regret d’elle, où il y a au

reffrain:

Helas! à la Galonnière

N’avons nous plus bel aler,

Comme endroit ma dame chière,

Qui tant nous souloit amer.

Et ainsi la regretoient. Et après ce elle avoit telle coustume que, se

elle sceut aucune povre gentilfemme qui feust mariée près d’elle, elle

l’ordonnast et arroiast de joyaulx et de mantel et lui faisoit tant de

biens qu’elle povoit, et, se elle n’y allast, elle y envoiast de ses

damoyselles l’arroyer et lui faire honneur, et aloit aux enterremens des

povres gentilz hommes et gentilz femmes et leur donnoit la cire ou ce

qui leur faisoit mestier, et puis se revenoit mangier en son hostel, et

ne souffrist pas que gens qu’elle eust leur fist nul coust. Son

ordonnance de chascun jour estoit qu’elle se levoit assés matin et avoit

tousjours deux frères et deux ou iij. chappelains qui lui disoient

matines à notte et messe à notte, sans les autres messes, et, quant elle

estoit levée, elle venoit tout droit à sa chappelle, et entroit en son

oratoire, et là disoit ses heures, tant comme l’en disoit matines et une

messe. Et après elle se aloit arraier et attourner, et après cela elle

s’aloit esbattre ès vergiers ou à l’environ son hostel, en disant ses

heures, puis venoit faire aucunes petites messes dire et la grant messe,

et puis aloit disner, et, après disner, s’elle sceut aucun malade ou

femme en gésine, elle les aloit veoir et visiter et leur feist porter de

sa meilleure viande et du vin, et là où elle ne povoit aler, elle

tramettoit un varlet tout propre sur un petit cheval, qui aloit veoir

les malades là où ilz estoient, et leur portoit vin et viandes. Et après

vespres elle aloit soupper, se elle ne junast, selon le temps et la

saison, et faisoit au soir venir son maistre d’ostel, et vouloit savoir

que l’en mengeroit lendemain, et ordonnoit de ses choses qui failloient,

et vivoit par bonne ordenance, et vouloit que l’en se pourveist de loing

des choses qui estoient necessaires pour son hostel. Elle faisoit moult

de abstinences, et entre les autres choses elle vestoit la haire le

mercredi, le vendredi et le samedi. Comment je le sais, je vous le

diray. La bonne dame morut en un lieu qu’elle tenoit en douaire, qui

estoit de monseigneur mon père, et, quant elle fust morte, nous y

venismes demourer, mes suers et moi, qui estions encore petis. Et fut

depecié le lit où elle morut; si fut trouvée dedans une haire. Si avoit

leans une damoiselle moult bonne femme, qui avoit demeuré avecques la

dame; si prist la haire et la mist en sauf, et nous dist que estoit la

haire à sa feue dame, et qu’elle la vestoit troix jours de la sepmaine,

et nous compta la bonne vie et les meurs d’elle, et comment elle se

levoit chacune nuit iij. fois du moins et s’agenouilloit en la venelle

de son lit et rendoit graces à Dieu, et prioit pour les mors et faisoit

moult d’abstinences, et estoit piteable ès povres et moult charitable et

de moult sainte vie. La bonne dame, qui bien fait à nommer, eut nom

madame Olive de Belle Ville, et je lui oy dire que son frère tenoit bien

xviij. mil livres de rente; mais pour ce elle estoit la plus courtoise

dame et la plus humble que je vy oncques, selon mon avis, et qui moins

se prisoit et moins estoit envieuse, ne jamais ne voulsist que l’en

mesdeist de nulz ne ne voulsist oïr parler maulx de nulz, et que l’en

parlast devant elle, et quant aucuns en parloient, elle les desblasmoit

et disoit que, si Dieu plaist, ilz se amenderont, et que nulz ne savoit

qui lui estoit à venir, et que nulz ne devoit juger d’autruy, et que les

vengences et les jugemens de Dieu estoient moult merveilleux, et ainsi

reprenoit ceulx qui le mahain et les maux parloient d’autruy, et les

faisoit taire, sans les esbaïr de ce que elle les reprenoit ainsi. Et

ainsi doit faire tout bon homme et toute bonne femme à l’exemple de

ceste. Et saichiez que c’est une noble vertu que non estre envieux ne

joieux du mal d’autrui recorder, selon Dieu et selon son honneur. Et,

pour certain, la bonne dame disoit que ceulx qui se ventoient et

reprouchoient les maulx et les vices d’autruy et qui voulentiers se

bourdoient de leurs voisins et d’autruy, que Dieux les punissoit de telz

vices ou eulx ou les prouchains de ceulx, dont ilz avoient puis honte.

Et ce ay-je souvent veu avenir, comme disoit la bonne dame; car nul n’a

que faire de jugier ni reprouchier ne enquerre le mal de son voisin ne

d’autruy. Et toutesfois il me souvient bien de beaucoup de bons dis de

la bonne dame; si n’avois-je que environ ix. ans quant elle morut. Si

vous di bien que, se elle eust bonne vie, elle ot bonne fin, si belle

que ce seroit belle chose à le raconter. Mais long seroit, et dist l’en

communement que de bonne vie bonne fin, et pour ce est bel exemple de

faire comme elle fist.

Cy parle des trois enseignemens que Cathon dist à Cathonnet, son filz.

Chappitre VIxxVIIIe.

Un autre exemple vous vueil dire comment Cathon, qui fut si saige qu’il

gouverna toute la cité de Romme, et fist moult d’auctoritez, qui encore

sont grans memoires de lui, cellui Cathon ot un filz, et, quant il fut

ou lit de la mort, il appella son filz, qui avoit nom Cathonnet, et lui

dit: «Beau filz, j’ay vesqu moult longuement, et est tamps que je laisse

cest monde, lequel est fort à congnoistre et moult merveilleux, et

toujours empirera, comme je pense. Mais toutesfois, beaux chier filz, je

aroye moult chier que vostre gouvernement fust bon, à l’amour de Dieu et

à l’onneur de vous et de tous vos voisins et vos amys. Si vous ay

baillié par escript moult d’enseignemens qui moult vous pourront

prouffiter, si vous voulez mettre cuer à les retenir. Et toutesfois me

suis-je pensé encore de vous en dire trois autres avant ma mort. Si vous

prie de les bien retenir et les garder.

»_Du premier enseignement._ Le premier des trois enseignemens est que

vous ne prengniez office de vostre seigneur souverain, en cas que vous

aurez assez chevance et bonne souffisance. Car qui a son estat bon et

souffisant, il a toute souffisance, autant selon comme roy et empereur

peut avoir, et ne doit plus demander à Dieu. Et pour ce ne vous devez

pas mettre à subjection de perdre par une mauvaise parole ou par un mal

raport tout ce que vous avez; car, beaux fils, il est des seigneurs par

le monde de plusieurs manières, comme de hastis et qui croient de

legier. Et, pour ce, qui a souffisance doit bien doubter de soy mettre

en nul peril de avanturer son estat et honneur pour servir gens de

legière voulenté.

»_Le second enseignement._ Le second enseignement est que vous ne

respitez homme qui a mort desservie, et par espacial qui est coustumier

de faire mal; car ou mal qu’il feroit après vous seriez participant et

en tous les maulx qu’il feroit, et à bon droit.

»_Encore de Cathonnet._ Le tiers enseignement est que vous essaiez

vostre femme, pour savoir se elle saura bien celler et garder vostre

secret qui touchera l’onneur de vostre personne; car il en est de moult

saiges et de bonnes qui scevent bien celer et qui donnent de bons

advisemens, et si en est de telles qui ne se pourroient tenir de dire

tout ce que l’en leur dit, aussi bien contre elles comme pour elles.» Et

ainsi le saige Cathon bailla ces trois enseignemens à son filz au lit de

la mort. Si advint que le preudomme morut, et son filz demeura, qui

estoit tenu pour saige, et tant que l’empereur de Romme lui bailla son

filz à le garder et à l’apprendre et endoctriner. Et après cela, il lui

fist parler d’estre avec lui et de gouverner les grans faiz de Romme et

lui fist promettre de grans prouffis, et tant que, pour la convoitise

des grans prouffiz, il se consentist à prendre l’office et s’en charga,

et lui fist convoictise oublier l’enseignement de son père. Et quant il

fut en cellui office et il chevauchoit par la maistre rue de Rome à

grant compaignie de gens qui le suivoient, si encontra un larron que

l’on menoit pendre, qui estoit moult bel juenne homme. Si avoit un de sa

compaignie qui lui va dire: «Sire, pour la nouvelleté de vostre office,

vous povez bien respiter cest homme que l’on va deffaire.» Si dist qu’il

disoit voir; et, sans demander ne enquerre du fait, il le respita et le

fist delier et l’en envoier, pour essaucier la nouveaulté de son office.

Si fut bien hastiz et ne lui souvint pas à l’eure du commandement que

son père luy avoit fait.

_De ce mesmes._ Et quant vint la nuit, qu’il eut dormy le premier somme,

si avoit veu moult d’avisions sur cette matière, et tant qu’il lui va

souvenir qu’il avoit enfraint deux des commandemens de son père, et

qu’il ne failloit plus que le tiers. Si fut moult pensis, et toutesfois

il dit à soy mesmes qu’il essaieroit ce tiers, c’est-à-dire que il

essayeroit de sa femme si elle le sauroit bien celler d’un grant conseil

si il le disoit à elle. Si attendi que sa femme s’esveilla, et lors il

lui dist: «M’amie, je vous deisse un très grant conseil qu’il touche ma

personne, si je cuidasse que vous le tenissiez secret, et que vous ne le

deissiez à riens qu’il soit.»--«Ha, mon seigneur», dist-elle, «par ma

bonne foy, je ameroye mieulx à estre morte que vous descouvrir de

conseil que vous me deissiez.»--«Ha, m’amie», dist-il, «dont le vous

diray-je; car je ne vous sauroie riens celler. Il est ainsi que devant

hier, si comme j’aloie en nostre hostel, le filz de l’empereur, que nous

avions en garde, me fist courroucié et me dist mon desplaisir. Si avoie

bien beu et estoie courroucié d’autre chose; si me marry tant avecques

lui que je l’occis. Et encore fis-je plus fort, car je arrachay le cuer

de son ventre, et le fis confire en bonne dragée et l’envoyay à

l’empereur son père et à sa mère, lequel ilz ont mengié, et ainsi me

suis-je vengié de lui. Mais je sçay bien que c’est moult mal faict et

m’en repens; mais c’est à tart. Je vous prie de bien celler ce conseil,

car je ne le diroie à nul du monde que à vous.» Et celle commença à

souspirer et à jurer que, puis que l’advanture estoit ainsi advenue, que

jamais ne le diroit. Si se passa ainsi la nuit, et, quant vint qu’il fut

jour, celle envoya querre une damoiselle qui demouroit en la ville, qui

à merveilles estoit s’amie et sa privée, et à qui elle disoit tous ses

grans conseilz. Et quant elle fut venue, elle commença à souspirer et à

gemir, et l’autre lui demanda: «Ma dame, que avez-vous? Vous avez aucune

grant tristesse en vostre cuer.»--«Vrayement, m’amie, je l’ay moult

grant; mais je ne l’ose dire à nul, car je vouldroie mieulx estre morte

que il feust sceu.»--«Ha, ma dame», dit-elle, «par sa foy, celle seroit

bien hors du sens qui descouvreroit un tel conseil, se vous le disiez.

Et, quant est de moy, se vous le m’aviez dist, je me laisseroie avant

les dens traire que le dire.»--«Voire», dist la femme Cathonnet, «le

vous pourroie-je dire et moy fier en vous?»--«Ouil, par ma bonne foy»,

dist-elle; et l’autre en prist la foy et le serement, et au fort elle

descouvry tout, comment son seigneur avoit occis le filz de l’empereur,

et envoyé le cuer en espices au père et à la mère, qui l’avoient mengié.

Et l’autre se seigna et fist la merveilleuse, et dist qu’elle le

celeroit moult bien. Mais il luy fut moult tard de le dire, et tant que,

quant elle fut departie de liens, elle ala tout droit à la court de

l’empereur, et vint à l’emperière, et s’agenouilla pour faire le

bienvenant, et lui dist: «Ma dame, je vueil parler à vous secretement

d’un grant conseil.»--Et lors l’emperière fist ruser ses femmes de sa

chambre. Lors celle lui va dire: «Ma dame, le grant amour que j’ay à

vous et le grant bien que vous m’avez fait et que j’espère que vous me

faciez encore me fait à vous venir dire un grant conseil, lequel si ne

diroie à nulluy fors à vostre personne, car je ne pourroye souffrir

vostre deshonneur pour riens.

»_De ce mesmes._ Ma dame, il est ainsi que vous et monseigneur

l’empereur amez plus Cathonnet que nul, et bien y appert, car vous

l’avez fait tout gouverneur de la cité de Romme, et encores, pour lui

monstrer plus grant amour, vous lui aviez baillié à gouverner vostre

filz. Si vous en a fait telle compaignie qu’il l’a occis et en a

arrachié le cuer de son ventre et le vous a fait mengier en

espices.»--«Qu’est-ce que vous dictes?» dist l’emperière. «Ma dame, par

ma foy, je vous dy voir pour certain; car je le sçay si bien comme de la

bouche de sa femme propre, qui le m’a dit en grant conseil, et en est la

bonne dame moult à malaise de cuer, comme celle que j’en ay oy plourer.»

Et, quant l’emperière l’entendy ainsi, à certes sy s’escria à haulte

voix: «Las! lasse!» et commença à faire si grant dueil que c’estoit

merveilles à veoir, et tant que les nouvelles en vindrent à l’empereur

comment l’emperière faisoit si grant dueil. Lors il fut moult esbahis et

vint là, et lui demanda pourquoy elle faisoit tel dueil; et celle à

paine lui povoit respondre, et au fort elle lui compta tout ce que la

damoiselle lui avoit dit de leur enffant. Et quant l’empereur oït les

nouvelles qu’ilz avoient mengié le cuer de leur enffant, si fut moult

doulant et courroucié, ne fait mie demander comment, et erraument

commanda que Cathonnet fut pendu haultement devant tous et qu’il n’y

eust point de faulte. Lors ses gens le alèrent querir et lui distrent le

commandement de leur seigneur, et que c’estoit pour son filz qu’il avoit

occis. Si va dire Cathonnet: «Seigneurs, il n’est pas mestier que tout

ce que l’en dit soit vray. Vous me mettrez en prison et direz qu’il est

trop tart et que demain, quant le ban sera fait devant le pueple, sera

mieulx faite la justice.» Si l’amoyent moult toutes manières de gens, et

le firent ainsi comme il le requist, et fut dist à l’empereur que ce

seroit plus grant solempnité et le mieulx d’en faire justice landemain,

et qu’il estoit trop tart, et l’empereur l’ottroia, qui grant dueil

demenoit de son filz. Et toutesfois, comme l’en menoit Cathonnet en la

chartre, il appela un de ses escuiers et lui dist: «Va-t’en à tel

baron», et lui nomma, «et lui dis comment l’empereur cuide que j’aye

occis son filz, et que je lui mande que demain, dedans heure de prime,

il amaine cy l’enffant, ou autrement je serois en grant peril de mort

villaine.» Cellui escuier s’en parti et chevaucha à nuitée, et, entour

mienuit, il arriva en l’ostel du baron à qui Cathonnet avoit baillé

l’enffant en garde, comme à son grant amy et voisin, lequel baron estoit

preud’omme et saige, et à merveilles s’entr’amoient. Et, quant l’escuier

arriva, il hucha à haulte voix, et tant fist qu’il vint au lit du baron

à qui Cathonnet avoit baillé le filz de l’empereur, et lui compta le

fait, comment l’en avoit donné à entendre à l’empereur que Cathonnet

avoit occis son fils, et tellement qu’il en estoit mis en prison, et le

devoit-on landemain pandre. Quant cellui baron l’entendit, si fut moult

esmerveilliez de ceste adventure, et lors il se leva courant, et fist

arroier ses gens, et vint au lit du filz de l’empereur, et lui compta

celle merveille. Et, quant l’enffant l’entendit, il ne fait pas à

demander se il en ot grant dueil, comme cellui qui se hasta de lever et

fist esveiller tous les autres, car à merveilles amoit son bon maistre

Cathonnet. Si vous laisse à parler de l’enffant de l’empereur et du

baron, et reviens à Cathonnet, qui estoit prisonnier.

_Comment Cathonnet fu prisonnier._ Cathonnet estoit à merveilles amé à

Romme de toutes manières de gens, comme cellui qui estoit saige, doulx,

humble et courtoys. Si dist au matin à un sien grant amy que à

l’avanture il feist secretement cachier les pendars de la ville jusques

à heure de tierce, et l’autre le fist ainsi et eut son gré jusque à

ceste heure. Si fut environ prime amené au gibet Cathonnet avec toute la

commune gent de Romme. Et là ot moult plouré de toutes gens qui là

estoient, et encores l’eust-il plus esté; mais ils cuiderent qu’il eust

commis le fait dont il estoit accusé. Mais de cela ilz se donnoient

grans merveilles et disoient: «Comment a esté si saige homme tempté de

l’ennemy comme d’avoir fait si grant cruaulté d’avoir occis le filz de

l’empereur et leur en avoir fait mangier le cuer? Comment puet-ce

estre?» Si y en avoit grans paroles entr’eulx, dont les uns le creoient

et les autres ne le povoient croire. Et toutesfois il fust mené au

gibet, et demandoit l’en où estoit le pendart, et le fist l’en huchier

partout et nul ne respondoit, dont il advint grant merveille; car cellui

lequel Cathonnet avoit respité de mort et sauvé la vie quant l’en le

menoit pendre saillist avant et dist: «Seigneur, le fait qu’il a fait

est villain, et, pour honneur de l’empereur, je m’offre à faire

l’office, s’il n’y a autre qui le face.» Et chascun si le regarda, et

distrent: «N’est-ce pas cellui que Cathonnet respita de mort?»--«Par

foy», dirent-ils, «c’est cellui sans autre.» Si se commencièrent tous à

seigner et distrent: «Vraiement, cellui est bien fol à droit qui respite

larron de mort.» Et Cathonnet le regarde et lui dist: «Tu es bien

appert; il te souvient pou du temps passé; mais ainsi est des merveilles

du monde.» En entretant ils regardèrent une grant pouldre de chevaulx et

ouirent grans cris qui crioient à haulte voix: «Ne occiez pas le

preudhomme.» Et ils regardèrent chevaulx venir courans, et virent le

filz de l’empereur qui venoit sur un coursier, si tost comme il pouvoit,

en disant: «Ne touchiez à mon maistre Cathonnet, car je suis tout vif.»

Lors furent tous esmerveilliez de ceste chose, et l’enffant descendy du

cheval et va deslier son maistre, et le baisier en plourant moult

doulcement et en disant: «Ha, mon doulx amy et maistre, qui vous a ce

pourchacié, ne si grant mençonge trouvée, et comment a monseigneur mon

père si legièrement creu?» Et en disant cela, il le rebaisa et acola, et

le peuple, qui estoit esmerveillé, voiant la pitié et la bonne nature de

l’enffant plourant tendrement, de la grant joye et de pitié qu’ils

avoient ilz mercioient Dieu grandement de celle delivrance, et estoient

tous esbahis de celle merveille. Et toutesfois l’enffant fit monter

Cathonnet sur un cheval et l’emmena au long des rues de Romme par les

resnes du cheval jusques au palais de l’empereur. Et quant l’empereur et

sa femme oyrent la nouvelle de leur enfant, ilz saillirent encontre, lui

faisant grant joye. Et quant ilz virent leur enffant qui amenoit

Cathonnet par la resne du cheval et tout le pueple, si furent moult

esmerveilliez de cette adventure, et si se tenoient moult honteux devers

Cathonnet, et vindrent à lui et le accolèrent et baisèrent, et lui

firent la plus grant feste, la plus grant joye et le plus grant honneur

qu’ilz peurent, et se excusèrent devers lui de cellui fait, et leur fils

leur dit: «Ha, mon seigneur, comment vouliez-vous faire si hastive

justice sans avoir avant bien enquis du donneur à entendre? Car hauts

homs comme vous en seroit plus tost blasmé que un autre; car, se vous

l’eussiez fait destruire sans cause, regardez quel domaige et quelle

pitié, et certes je n’eusse jamais eu joye au cuer; car, se je sçay nul

bien, c’est par lui.» Et l’empereur lui respondist: «Beaux fils,

c’estoit mal fait à nous, et y avons eu grant honte et grant vice. Mais

l’amour que nous avions à toy, en esperance que tu vailles et que tu

faces aucun grant bien, nous tolist toute rayson et nous troubla le

sens.» Adonc Cathonnet parla devant tous en disant ainsi: «Sire, ne vous

esmerveilliez pas de ceste chose, car je vous diray comment il est

avenu. Il est vray que j’ay eu le plus saige homme à père, comme l’en

disoit, qui feust en son temps en cest païs. Si me monstra moult de bons

enseignemens, se j’eusse esté saige à les retenir. Et toutesfois, quant

il fut au lit de la mort, il me hucha, comme cellui qui grant desir

avoit que je eusse aucun bien. Sy me pria de retenir iij. enseignemens

entre les autres. Et pour ce, je les vueil recorder pour estre

exemplaire ou temps à venir, comme cellui à qui ilz sont avenus et qui a

fait le contraire.

Le premier enseignement que il me dist, fut que, se Dieux me donnoit

bonne chevance, que j’en devoie Dieu mercier et avoir en moy

souffisance, et que je ne devoye convoittier ne demander plus à Dieu et

au monde, et, pour ce que j’avoie souffisance, que je ne me misse en

nulle manière en subjection d’avoir office de mon souverain seigneur,

par espoir de convoitise de m’y mettre pour avoir des biens plus, car

aucun envieulx ou aucun faulx rappors me feroient perdre moy et le mien.

Car grant chose est de grant seigneur qui est de legière et hastive

voulenté; car aucunes fois aucuns ne enquièrent pas les veritez des

choses données à entendre, et pour ce font moult d’estrange et de

hastifz commandement, et pour ce en avez tous veu cest exemple qui m’a

deu estre si grief et si villain. Car si j’eusse creu le conseil de mon

père, je n’eusse mie esté ou party où j’ai esté. Car, Dieux mercis,

j’avoye des biens terriens assez et trop plus que je n’avoye deservy

envers Dieu, et me povoie bien deporter de prendre office. Le secont

enseignement fut que je ne rachetasse point homme qui eust mort

desservie, et par especial larron ne homicide qui autre fois en a ouvré,

et que, si je le faisoie, je seroye participant en tous les maulx que il

feroit dès là en avant, et que jamais ne me aimeroit. Et cellui

commandement je l’ay enfraint comme de cellui qui aujourd’huy s’est

offert de moy pendre, lequel j’avoie respité de mort; si m’a offert

petit guerdon, et toutefois vous en avez veu l’exemple. Le tiers

enseignement estoit que je essaiasse ma femme avant que lui dire ne

descouvrir nul grant conseil, car il y avoit trop de peril. Car il en

est assez qui scevent trop bien celler et en qui l’en trouve de bons

conseils et de bons confors, et en est d’autres qui ne sauroient riens

celler. Je pensay l’autre nuit en mon lit que j’avoie enfraint deux des

enseignemens de mon père, et que je essayeroye le tiers. Si esveillay ma

femme et lui dis pour la essayer que j’avoie occis le fils de l’empereur

et donné en espices le cuer à l’empereur et à l’emperière, et que, sur

l’amour qu’elle avoit à moy et sur quanques elle povoit envers moy

meffaire, qu’elle le celast si bien que jamais n’en feust riens sceu. Si

ay bien esprouvé comment elle m’a bien celé, comment chascun puet bien

veoir. Mais je ne m’en donne pas trop grant merveille, car ce n’est pas

nouvelle chose que femme saiche bien tousjours celler les choses que

l’en lui dit. Car il en est de plusieurs manières, comme nature leur

apporte, et en est d’unes, et d’autres de bien saiges et de soubtil

engin, et que jamais ne descouvreroient le conseil de leurs seigneurs et

des autres aussy.

_Encore parle Cathonnet._ «Si avez ouy comment il m’en est prins, et que

je n’ay autrement creu le conseil de mon père, qui tant fust saige

homme, si ce m’en est deu moult mal prendre.» Et toutes foys il dist à

l’empereur: «Sire, je me descharge de vostre office.» Si en fut

deschargié à grant peine, et toutes fois fust-il retenu à estre maistre

du conseil de Romme, et especialement des grans fais. Et lui fist

l’empereur grans prouffis et lui donna de grans dons et l’ayma moult

instans, et regna bien et moult saintement en l’amour de Dieu et du

pueple.

Et pour ce, mes belles filles, a cy bon exemple comment vous devez

celler les conseils de voz seigneurs et ne les dire à nully de monde,

car par maintes fois il en advient moult de mal, telles fois que l’en ne

s’en donne garde. Car à bien celler, et par especial ce que l’en

deffault, ne puet venir se bien non. Et aussy comme la sayette part de

l’arc cordé, et, quand elle est partie, il convient qu’elle preingne son

bruit, ne jamais ne reviendra à la corde jusques à tant qu’elle ait féru

quelle chose que ce soit, tout aussi est-il de la parole qui ist de la

bouche, car puis qu’elle en est yssue elle n’y puet rentrer qu’elle ne

soyt ouye et entendue, soit bien, soit mal. Et pour ce est-ce belle

chose, si comme le sage Salemon dit, que l’on doit penser deux fois ou

trois la chose avant que la dire, et penser à quelle fin elle pourroit

tourner, et ainsi le doivent faire toutes saiges femmes. Car trop de

maulx en ont esté fais et engendrez, de descouvrir conseil et choses qui

ont esté dictes en conseil. Sy vous pry, belles filles, qu’il vous

vueille souvenir de cest exemple, car tout bien et tout honneur vous en

puet venir, et si est une vertu qui eschiève moult de haynes et de

maulx. Car je sçais et cognois plusieurs qui ont moult perdu et ont

souffert moult de mal et de très grans haynes pour trop legierement

parler d’autruy et pour recorder les maulx qu’ils oyent dire d’autruy,

dont ilz n’ont que faire. Car nul ne scet que luy est à venir, Et cellui

et celles sont saiges de sens naturel qui ne sont mie nouveliers, c’est

à dire qui se gardent de recorder la faulte ne le mespris d’autrui. Car

Dieux aime celui qui desblasme ceux que l’on blasme, soit à tort, soit à

droit, car à taire le mal d’autrui ne puet venir que tout bien, si comme

il est contenu ou livre des saiges, et aussi en une evangille.

Cy fine le Livre du Chevalier de La Tour.

_Deo gratias._

Le livre du chevalier de La Tour Landry pour l'enseignement de ses filles · 第 13 / 14 题