Je vous vueil dire comment par un petit de courroux il advint grans

maulx. Un preudomme estoit qui moult estoit noble homme et qui estoit de

mont d’Effraim, et se maria à une damoiselle de Bethleem. Sy advint que

pour pou de chose elle se courrouça et s’en vint chiez son père. Le

preudomme en fust moult dolent et la vint querre, et son père la blasma

et la rebailla à son seigneur, qui l’emmena et se anuita en la ville de

Gabal, où avoit foles juennes gens et espris de luxure. Sy vindrent à

l’hostel où estoit celle femme et son seigneur, et rompirent les huis;

si prindrent à force la femme du preudomme et l’enforcièrent moult

villainement et horriblement, ne oncques ne la lessièrent pour l’oste,

qui moult en fust dolent, comme celui qui vouloit baillier une de ses

filles pour la garantir. Mès oncques n’en vouldrent riens faire, et,

quant se vint au matin, celle qui se vit ainsi honnye et deshonnorée

eust telle honte et tel dueil qu’elle mourut ès piés de son seigneur,

dont le preudomme en deust mourir de dueil et de honte, et l’emporta

toute morte à son hostel; et se pensa, puis que morte estoit, que il la

mettroit en xii. pièces avec certaines lettres et l’envoieroit à ses

prouchains amis, affin qu’ilz en eussent vergoingne et que ilz en

voulsissent prendre vengeance. Dont il avint que ses amis et les amis

d’elle en eurent tel dueil et tel yre que ils se assemblèrent ensemble

et vindrent à Gabal et occirent bien xxxiij mille personnes, que hommes

que femmes. Sy fut prins pour ung tel fait telle vengence, et tel le

compara qui n’en avoit que faire. Si a cy bon exemple comment femme ne

doit point laissier ne guerpir son seigneur, pour yre ne pour courroux

qu’ilz ayent ensemble, et comment saige femme doit entendre et souffrir

bel et courtoisement le courroux de son seigneur et le laissier

rappaisier, et le prendre par bel, non pas le laissier comme fist ceste

damoiselle, qui laissa son seigneur, et convint qu’il la vensist querre

chiez son père, par laquelle alée elle morut piteusement et en vint tant

de maulx et de douleur, comme tant de pueple en estre mort. Car, se elle

ne se fust bougée d’avecques son seigneur, jà celluy mal ne fust advenu,

et pour ce est-il bon de adoulcir son cuer, et c’est le droit de saige

femme qui vieult vivre paisiblement et amoureusement en la paix de son

seigneur.

Cy parle d’une femme qui ne voloit venir au mandement de son seigneur.

Chappitre LXXIIe.

Je vouldroie que vous sceussiez le compte et l’exemple de la dame qui ne

daignoit venir mengier, pour mandement que son seigneur li feist, tant

estoit fole et depiteuse, et pour pou de chose. Et quant son seigneur

vit que pour mandement qu’il lui feist elle ne vouloit venir mengier, il

envoya querre son porchier, qui estoit vils et let, et fit apporter la

touaille de la cuisine, et fit dresser une table devant elle et mettre

celle orde touaille, et fit asseoir le porchier, et puis lui dist:

«Dame, puis que vous ne voulez venir à mon mandement ne mangier en ma

compagnie, je vous baille cest porchier et ceste touaille.» Et celle

fust encore plus courroucée que devant, et au fort elle vit bien que son

seigneur se bourdoit d’elle; si se reffrena et congnust sa folie, et

pour ce nulle femme ne doit escondire ne reffuser le mandement de son

seigneur se elle vieult s’amour et sa paix garder. Car, par bonne

raison, humblesce doit premierement venir de devers elle.

Cy parle de flatterie.

Chappitre LXXIIIe.

Je vous diray sur l’exemple de grerie. Une grant dame avoit un filz qui

avoit nom Cissana, qui estoit moult grant seigneur, et estoit alé en une

bataille où il morut. Sy estoit sa mère à grant esmay et douleur de

sçavoir de ses nouvelles. Sy avoit un flateur en sa compaignie qui ly

disoit: «Ma dame, ne vous esmayez, car monseigneur vostre filz a eu

victoire et a pris moult de prisonniers. Si lui convient demourer une

pièce pour ordonner de son fait.» Et ainsy de telles flateries paissoit

sa dame et lui disoit joye de neant. Car cellui greeur ne deist jamais à

sa dame chose qu’il sceust qu’il lui deust desplaire, aussi comme sont

flatteurs et flatteresses, qui jà ne diront à leur seigneur ne à leur

dame chose qui leur desplaise, et taysent la verité, et leur disent tout

leur bon, et leur font joie de neant, si comme fist le faulx flatteur

qui à Jouel, la bonne dame, faisoit accroire que son filz avoit eu

victoire et en amenoit ses prisonniers; et c’estoit bien le contraire,

car il estoit mort, dont depuis, quant la bonne damme le sceut, elle en

deust mourir de dueil. Sy est mauvaise chose d’avoir flateurs entour

luy; car ilz n’osent dire la verité ne donner loyal conseil, ainsi font

souvent forvoier leur seigneur et leur dame de droit chemin. Il semble

les enchanteurs, qui font semblant d’un charbon que ce soit une belle

chose; car ilz loent la chose par devant et plus la blasment par

derrière. Sy ne doit l’en point croire en leurs los; car ilz ne vous

font que decepvoir pour vous plaire et pour avoir du vostre; car vous

les devez mieulz cognoistre que ils ne vous congnoissent, si vous estes

saiges. Mais vous devez amer ceulx qui vous diront vostre bien et ne

vous celeront point verité pour nulle doubte; et ceulx seront voz amis.

Car les greeurs semblent le faulx mire, qui prent l’argent sans veoir le

mal; tieulx flateurs deçoivent les riches, si comme fist un flateur à

une venderesse de fromaiges, qui à merveilles estoit laide, et il luy

faisoit acroire que elle estoit belle et doulce. Et la femme estoit si

fole que elle cuidoit qu’il deist voir, et à chacune foiz lui donnoit un

fromaige, et puis, quant il l’avoit eu, il se moquoit d’elle par

derrière.

Je vouldroie que vous sceussiez un exemple que je vy en Angoulesme quant

le duc de Normandie vint devant Aguillon. Sy avoit chevaliers qui

trayoient par esbat encontre leurs chapperons. Si comme le duc vint en

cellui parc, par esbat si demanda à un des chevaliers un arc pour

traire, et quant il ot trait, il y en eut ij. ou iij. qui distrent:

«Monseigneur a bien trait.--Sainte-Marie, fist un, comme il a trait

royde.--Ha, fist l’autre, je ne voulsisse pas estre armé et il m’eust

feru.» Sy conmencièrent à le moult louer de son trait, mais, à dire

vérité, ce n’estoit que flatterie, car il tray le pire de touz, et pour

ce est grant merveille comment chascun flate et grée aux seigneurs et

aux dames du jour d’hui, et leur font acroire que ilz sont plus grans et

plus saiges que ils ne sont, et par leurs flateries les font

oultrecuidier.

Cy parle de descouvrir le conseil de son seigneur.

Chappitre LXXIIIIe.

Je vueil que vous oyez l’exemple de la femme Samson fortin, qui

descouvry son seigneur. Il advint que Samson fortin avoit fait une

fermaille à xxx. robes de saye avecques certains gens qu’ilz ne

pourroient pas deviner certaine devinaille. Sy advint que sa femme ne li

fina tant de parler qu’elle sceut que c’estoit et tant qu’il lui

descouvry le fait de la devinaille, et, quant elle le sceut, elle en

descouvrit son seigneur, et lui fist perdre la fermaille de xxx. robes

de saye; et quant son seigneur sceust qu’elle l’eust decouvert, sy la

commença à haïr et la mist hors de avecques lui, et ala aux payens qui

avoient gaingnée la fermaille, sy en prist xxx, lesquelz il despouilla

pour despit de sa femme. Et pour ce a cy bonne exemple comment femme ne

doit descouvrir pour nulle chose le secret ne le conseil de son

seigneur, affin qu’elle ne chiée en l’ire et en corroux de luy ne en sa

hayne, comme fist la femme Samson fortin, qui en perdy l’amour de son

seigneur. Car c’est trayson quant l’en se fie en sa femme et elle

descueuvre ce qu’elle doit celer.

Je vouldroie que vous sceussiez le compte de l’escuier qui essaya sa

femme, que il vit juenne. Sy ly va dire: «M’amie, je vous diray un grant

conseil, mais que vous ne m’en descouvriés pas pour riens. Je vous dy

que j’ay pont ij. oeufz, mais pour Dieu ne le dictes mie.» Et elle

respondit que par sa foy non feroit-elle. Sy li fust bien tart que le

jour ne venoit pour l’aler dire à sa commère, et, quant vint qu’elle

peut trouver sa voisine, elle lui dist: «Ha, ma très doulce amie, je

vous deisse un grant conseil, mais que vous ne le deistes pas», et elle

lui promist que non feroit-elle. «Se Dieu m’aist, il est advenu une

grant merveille à mon seigneur, car pour certain, ma doulce amie, il a

pont iij. oeufz.--Saincte Marie, fist l’autre, comment puet ce estre?

c’est grant chose.» Si s’en party celle à qui le conseil avoit esté dit,

et ne se peut tenir de l’aler dire à une autre, et lui dist que tel

escuier si avoit pont iiij. eufz. Et puis celle le dit à un autre, qui

dit que il en avoit pont v, et ainsi creust la chose d’une en autre, que

les ij. eufz vindrent à cent, et tant que tout le pays en fust plain de

renomée, et que l’escuier le sceust par plusieurs gens. Et lors il

appella sa femme et plusieurs de ses parens, et lui dist: «Dame, vous

m’avez moult bien creu la chose que je vous avoie dit en conseil, car je

vous avoye dit que je avoye pont ij. eufz; mais, Dieu mercy, le conte

est creu, car l’en dit que il y en a cent. Sy avez descouvert mon

conseil.» Et ainsi celle se tint pour honteuse et pour nice, et ne

sceust que respondre. Et par ceste exemple se doit garder toute bonne

femme de descouvrir le secret de son seigneur.

Cy parle de desdaing.

Chappitre LXXVe.

Belles filles, je vueil que vous oyez l’exemple de Michol, la femme

David, qui fut fille au roy Saül. Le roy David, qui saint homme estoit,

aimoit Dieu et l’esglise sur toute rien. Sy avint que, à une grant feste

qu’ilz faisoient devant l’arche, où estoit le saint pain de la manne qui

vint du ciel, dont les pères furent rassasiez, et les tables de la loy,

et la verge dont Moyse avoit fait partir la mer, et, pour honnourer

Dieu, le roy s’estoit mis en la compaignie pour chanter et pour harper

avecques les prestres, et se desmenoit et faisoit la plus grant joye

qu’il povoit à Dieu et à l’eglise. Sa femme le regarda, si en eust

desdaing et despit, et s’en bourda et lui dist que il sembloit un

menestrel et un jongleur, en se mocquant de luy. Et le bon roy respondit

que l’on ne se puet trop humilier envers Dieu, ne le trop servir, ne

honnourer son esglise; car de Dieu vient tout le bien et honnour que

homme et femme pevent avoir. Sy en despleust à Dieu dont elle en avoit

parlé; sy fust de lors brehaingne et malade, et aussy comme toute

separée de lui, parce que Dieu luy voulst monstrer sa folie; car toute

bonne femme doit esmouvoir son seigneur à servir et honnorer Dieu et

l’esglise, ne ne doit point son seigneur mespriser de ce que il cuide

bien faire, ne bourder, ne avoir despit sur luy, ne especialment le

reprendre devant les gens pour riens qui lui aviengne, soit tort, soit

droit, fors qu’en son privé, quant il n’y a que eulx deux. Car, selon ce

que dit le saige en la sapience, quant homme se voit lesdangier ne

reprendre, devant les gens, de sa femme ne de sa mesgnie, aucunefoiz le

cuer luy enfle, ou en fait pis, ou en respont oultragieusement en fait

ou en dit, et pour ce est bonne chose de reprendre doulcement et

priveement son seigneur.

Cy parle de soy pingnier devant les gens.

Chappitre LXXVIe.

Un autre exemple vous diray de Bersabée, la femme Uries, qui demouroit

devant le palais du roy David. Si se lavoit et pingnoit à une fenestre

dont le roy la povoit bien veoir; sy avoit moult beau chief et blont. Et

par cela le roy en fut tempté et la manda, et fist tant que il pecha

avecques elle, et, par le faulx delit, il commanda à Jacob, qui etoit

chevetoine de son ost, que il meist Uries en tel lieu de la bataille que

il fust occis. Sy porta Uries les lectres de sa mort, car ainsy fust

faict. Et ainsi pecha le roy David doublement, en luxure et en homicide,

dont Dieu s’en corroça moult à lui, et en vint moult de maulx à luy et à

son royaume, dont le compte seroit long à escouter. Et tout ce pechié

vint pour soy pingnier et soy orguillir de son beau chief, dont maint

mal en vint. Sy se doit toute femme cachier et céleement soy pingner et

s’atourner, ne ne se doit pas orguillir, ne monstrer, pour plaire au

monde, son bel chef, ne sa gorge, ne sa poitrine, ne riens qui se doit

tenir couvert.

Cy parle de folle requeste.

Chappitre LXXVIIe.

La mère au roy Salomon requist à son filz que il donnast la mère sa

femme, qui moult bonne dame estoit, à Donno, qui estoit païen et ennemy.

Sy respondit le roy que jà son annemy n’auroit la femme de son seigneur

de père, et si se tint sa mère pour nice et pour honteuse d’avoir esté

escondite, et pour ce doit toute femme penser se elle requiert chose

raysonnable avant qu’elle requière son seigneur; car celle requeste

estoit bien diverse. Je vouldroye que vous sceussiez la fole requeste

que la duchesse d’Athènes fist au duc son seigneur. Elle avoit un frère

bastart. Sy requist au duc que il donnast sa propre suer à femme; et le

duc, qui vit sa simplesce, s’en soubrist et lui dissimula le fait, et

dist qu’il en parleroit à ses amis. Et l’autre pourchassa touz les jours

le fait, et au fort il lui dist qu’il n’en seroit rien jà fait, dont

elle s’en corrouça et s’en mist au lit malade de yre et de corroz, et se

fist prier de venir au duc et de couchier avec lui, et au fort le duc se

corrouça, et s’enfla le duc tellement que par grant yre il jura que

jamais elle ne coucheroit en son lit, et l’envoya en un chastel bien

loing de lui. Dont ycy a bonne exemple que femme se doit bien garder de

requerre à son seigneur de chose qui n’est honneste, et après comment

elle ne doit pour nul corroux desobeir à son seigneur, par quoy il se

corrouce asprement contre elle, ne tenir son cuer comme fist celle

duchesce, que le duc chassa d’avecques luy par sa folie et par son fol

couraige.

Cy parle de trayson.

Chappitre LXXVIIIe.

L’exemple de une faulse femme fut que deux femmes estoient qui estoient

logées en un hostel, lesquelles avoient deux enffans males d’un temps.

Sy advint à l’une que son enffant estaingnit, et, quant elle le vit

mort, si ala, comme faulse femme, embler l’enffant vif qui estoit à sa

compaigne et y mist le mort au lieu. Et quant celle à qui estoit le vif

vit cellui mort au lieu, sy le regarda et congnust que ce n’estoit pas

le sien. Sy en fust bien grans contens, et en vint le cas et le fait

devers le roy Salemon. Et quant il eut oz leur debat il dist:

«Baillez-moy une espée et en bailleray à chacune la moitié.» Celle à qui

l’enffant n’estoit pas respondist qu’elle le vouloit bien; mais l’autre

dist que l’enffant ne fust pas occis, et qu’elle vouloit bien qu’elle

l’eust tout quitte. Adonc le roy juga que l’enffant feust baillé à celle

qui ne vouloit pas que l’enffant fust occis, et que le cuer et la chair

d’elle en avoit pitié, et que l’autre, qui vouloit qu’il fust departy,

n’y avoit riens. Et ainsi fust la trayson de la mauvaise femme

esprouvée. Et pour ce a grant peril de couchier petit enffant delès soy,

car bien souvent ilz estaingnent; sy y chiet grant peril.

Cy parle de rappine.

Chappitre LXXIXe.

Un autre exemple feust de la femme au roy Jeroboam. Ilz avoient un

enffant malade. Sy envoya le roy la royne à un saint homme prophète lui

prier que il empetrast guérison à leur enffant. Si se deguisa la royne

et vint au saint homme, qui point ne veoit. Mais, par la grace du

Saint-Esprit, le saint prophète lui escria à haulte voix: «Royne, femme

Jeroboam, vostre filz mourra anuit de bonne mort, maiz tous voz autres

enffans mourront de male mort, sans sépulture, tout par le pechié de

leur père, qui est tyrant sur son menu pueple, et de male conscience et

luxurieux.» Si s’en retourna la royne et trouva son filz mort. Si dist

le fait à son seigneur. Mais pour ce ne s’en voult-il amender, et pour

ce perirent tous ses enffans. Et pour ce est bon exemple de mener et

user de bonne vie, et de amer son menu peuple et ne leur faire nulz

griefz et nul tort; car le pechié du père et de la mère nuist aux

enffans, si comme vous avez ouy que le saint homme le dist à la royne de

son seigneur.

Cy parle de pacience.

Chappitre IIIIxxe.

Je vous diray un autre exemple, comment Anna, la femme Thobie, parla

folement à son seigneur, qui estoit preudhomme et saint homme, et

ensevelissoit les mors que un roy Sarrazin faisoit occire en despit de

Dieu et de sa loy, et avoit nom Sennacherip. Si advint que les

arrondelles chièrent sur les yeulx du preudhomme Thobie, et en fut

long-temps aveugle, dont sa femme lui dist par grant despit que le Dieu

pour qui il ensevelissoit les mors ne lui rendroit mie la veue. Le

prudhomme en eut en luy pacience, et lui respondit que tout seroit à son

plaisir, dont il advint que elle en fust bien pugnye de maladies, et,

quant il pleust à Dieu, il rendit au bon homme sa veue, et veoit tout

cler. Et, par cest exemple, toute bonne femme ne doit point laidengier

son seigneur, ne mespriser de chose ne de maladie que Dieu luy envoye.

Car le baston est aussi bien levé sur le saing comme sur le malade,

comme vous avez ouy de Thobie qui fut guéry, et sa femme qui parla mal

fut malade. Dont je veul que vous saichez l’exemple de la clavière

Sarra, femme au petit Thobie. Ceste Sarra fut moult preude femme et fust

fille Raguel; elle ot vij. seigneurs, que l’ennemy occist tous, pour ce

qu’ilz vouloient user d’un trop villain fait, que jà ne fait à nommer.

Celle bonne dame reprist une fois sa clavière d’un meffait que elle

avoit fait; mais celle, qui fust fière et orgueilleuse, lui reproucha

ses seigneurs, en elle avilant. Mais la bonne dame ne respondist riens,

ains ot pacience et ploura à Dieu, en disant qu’elle n’en povoit mais et

que Dieux fist du tout à son plaisir. Et, quant Dieux vit son humilité,

il luy donna cellui Thobie à seigneur, et eurent de beaux enffans et

moult de biens et d’onneur ensemble. Et celle qui tença à elle et lui

reproucha ainsi, si fina mauvaisement et eut depuis assez moult de

hontes, et la bonne dame beaucoup d’onneur. Et pour ce est bon exemple

comment nul ne doit reprouchier le mal ne le meshaing d’autruy. Car nul

ne se doit point esmerveillier des vengences ne des jugemens de Dieu;

car tel reprouche le mehaing d’autruy qui l’a après pire et plus

honteux, si comme il plaist au createur à faire ses vengences et ses

punitions.

Si vous diray encore un autre exemple sur le fait de pacience. Vous avez

bien ouy, selon ce que raconte la Bible, comment Dieux voult et souffry

que Job, qui fut saint homme, feust tempté et trebuschié de ses grans

honneurs en bas, si comme cellui qui estoit saint homme et riche et

puissant comme un roy, premièrement quant il perdit ses sept filz et

troix filles, et puis toutes ses bestes vivans et toutes ses richesses

et tous ses habergemens, qu’il vist tous ardoir, et tant que riens ne

lui demoura fors les corps de luy et de sa femme, et fut si pauvre qu’il

luy convint gesir en un fumier, où les vers lui avoient tout rungié la

teste et estoient par ses cheveulx. Et sa femme lui apportoit du relief

et luy soustenoit la vie. Dont il avint que une fois elle se courrouça,

si comme elle fust temptée, et lui dist: «Sire, mourrez-vous en ce

fumier, puis que autrement ne vous povez avoir.» Et toutefois, combien

qu’elle le deist par yre, elle ne le vouloit pas, comme bonne preude

femme qu’elle estoit. Mais le preudhomme ne luy respondist riens, fors

que tout feust au plaisir de Dieu, et qu’il fust mercié de tout. Ne

oncques, pour mal ne douleur qu’il lui avenist, il n’en dist autrement

fors que mercier Dieu de tout. Et quand Dieu l’eut bien essayé et bien

esprouvé, si le redressa et lui donna autant de bien et d’onneur comme

il eut oncques. Et aussi comme ce fait advint au viel testament est-il

avenu au nouvel, dont vous en trouverez l’exemple en la legende saint

Eustace, qui perdist terres et biens et femme et enffans, bien par

l’espace de xiij ans, et puis Dieux le releva et lui rendy sa femme et

ses enffans et plus la moitié de terres, richesses et honneurs

terriennes que ilz n’avoient oncques maiz euz. Pour ce avons-nous cy bon

exemple comment nul ne doit despire le mehaing ne le mal d’autruy, car

nul ne scet qui à l’ueil lui pent, ne nul ne se doit esmerveillier ne

esmaier des fortunes ne des tribulacions à soy ne à ses voysins, et doit

l’en du tout mercier Dieu, comme firent Job et saint Eustace, et avoir

bonne esperance en Dieu et soy humilier, et penser que Dieu est aussy

puissant de rendre le bien au double comme il le toult, et avoir en soy

pacience et humilité, et de tout mercier Dieu, et avoir en luy bonne

esperance.

Cy parle de laissier son seigneur.

Chappitre IIIIxxIe.

Un autre exemple vous diray des mauvaises femmes. Si fut de Herodias,

que Herodes tollist et fortraist à son frère, prophète, qui estoit

simples homs, et son frère Herodes estoit divers, malicieux et

convoiteux. Ce fut celluy qui fist occire les innocens pour cuider

occire le grant roy dont l’estoille faisoit demonstrance. Car Herodes

avoit paour que cellui roy lui tollist son royaulme, et pour ce fist-il

occire les innocens; il fut traistre et desloyal à son frère, car il luy

fortraist sa femme contre Dieu et contre la loy, dont saint Jehan

Baptiste le reprenoit. Et pour ce fust-il en hayne de Herodes, car celle

fausse femme Herodias haioit saint Jehan, et par celle hayne

empetra-elle sa mort vers Herodes, et fut moult diverse femme et fina

mauvaisement, et son seigneur aussi, comme cellui qui fust occis par

cirons; tout aussi comme il avoit fait occire les petis innocens, tout

aussi voulst notre seigneur que par les plus petites choses il feust

occis en langueur, comme par cirons, qui sont les plus petites choses et

bestes qui soyent.

Or vous ay compté des males femmes, comme il est contenu en la Bible,

qui firent moult de maulx et de diversitez, pour estre exemplaire aux

autres pour soy garder de faire mal. Si vous diray et traitteray des

bonnes, que la sainte Escripture loue moult. Et pour ce est bon de

ramentevoir leurs bonnes taches, pour y prendre bon exemple et bonnes

meurs; car les biens faiz et les bonnes taches des bonnes qui ont esté

sont mirouer et exemple à celles qui sont et qui à venir sont, dont la

première exemple est de Sara, que la sainte Escripture loe.

Cy laisse à parler des mauvaises femmes et parle des bonnes et de leur

bon gouvernement, comme la saincte escripture les loe.

Et premierement de Sarra, femme Abraham.

Chapitre IIIIxxIIe.

Sara fut femme Abraham, moult bonne dame et saige, et Dieu la garda de

moult de perilz; car, quant le roy Pharaon la prist, Dieu lui donna

moult de maulx, de douleurs et de maladies, et tant qu’il convint qu’il

la rendit nectement à son seigneur. Ainsi Dieux la sauva par sa

sainteté, si comme il a gardé plusieurs sains et saintes de feu et de

eaue et de glaives et de tourmens, si comme il est contenu en la vie et

en la legende des sains et saintes. Car ainsi sauve Dieux ses amis et

ses amies. Ceste Sara souffrit moult de hontes et de douleurs. Elle fust

bien cent ans brehaigne; mais pour sa sainte foy et pour la ferme

loyaulté et amour qu’elle portoit touzjours à son seigneur, et pour son

humilité, Dieu lui donna un filz, qui fut saint homme; ce fut Isaac,

dont les xij. lignées yssirent, et Dieu le lui donna pour la grant bonté

d’elle.

Cy parle de Rebeca.

Chapitre IIIIxxIIIe.

Un autre exemple vous diray de Rebeca, qui à merveilles fust belle et

bonne et plaine de bonnes mœurs. Ceste Rebeca est moult louée en la

Sainte escripture sur toutes, comme d’estre doulce femme et humble. Elle

fust femme Isaac et mère Jacob. L’escripture tesmoingne qu’elle ama et

honnoura son seigneur sur toutes, et se tenoit devant luy sy humble et

sy doulces responses donnoit, que pour mourir elle ne deist et ne feist

chose dont elle le cuidast corrocier, et pour son humilité elle sembloit

mieux servante de l’ostel que la dame. Elle fut moult longuement

brehaingne; mais Dieu, qui aime saint et net mariage et humilité, li

donna ij. enffans en une ventrée. Ce fut Esaü et Jacob, duquel Jacob

yssirent les xij. enffans qui furent princes des xij. lignées dont

l’espitre de la Toussains parle, si comme saint Jehan le racompte que il

vit quant il fut ravy au ciel. Ceste Rebeca aima le plus Jacob, qui

estoit le puisné, et lui fist par son sens avoir la beneyçon de son

père, si comme un leçon le racompte. Elle aimoit le plus cellui qui le

mieulx se savoit chevir et qui estoit de plus grant pourveance. Elle

sembloit à la leonnesse et à la louve, qui ayment plus celui de leurs

faons qui le mieulx se scet pourchacier; car Jacob estoit de grant

pourveance et Esaü avoit son cuer en chasses, en boys et en venoysons.

Et ainsi ne sont pas les enffans d’un père et d’une mère d’une manière;

car les uns aiment un mestier et une manière de oeuvre et les autres une

autre.

Je vous diray l’exemple d’un bon preudomme et d’une preude femme qui

furent long-temps ensemble sans avoir enffans, et à leur prière nostre

Seigneur leur en donna un bel à merveilles. Or avoient-ilz promis que le

premier seroit mis et donné à l’eglise pour à Dieu servir. Après cellui

ilz en eurent un autre qui ne fust pas si bel, et lors ilz vont changier

leur propos et vont dire que ilz mettroient à l’eglise le plus let et

retendroient le plus bel pour estre leur héritier, et Dieu s’en

courrouça et les prinst tous deux, et ne leur fist nul tort, car l’un

après l’autre si furent donnés, ne onques puis n’eurent lingnée, dont

ilz furent à grant douleur. Mais Dieu leur fist assavoir par le prophète

la cause et l’achoison. Et pour ce a cy bonne exemple que nul ne doit

promettre à Dieu chose qu’il ne vueille tenir, car nul ne peut moquer

Dieu, comme ceulx cy qui le cuidoient moquer à bailler le plus let, et

le plus bel retenir. Sy n’en verrés jà nul bien venir à ceulx qui ainsi

le font, ne qui ostent leurs filz ne leurs filles de religion, comme

moygnes ou nonnains, puis que une fois ont esté baillez et donnez. Dont

j’ay veu maint exemple de mes yeulx, comme plusieurs qui ont esté traiz

des abbaies pour les terres qui leur escheoient, comme de leurs frères

ou seurs qui se moururent, dont la terre leur avenoit, et puis par

convoitise l’en les ostoit. Mais, pour certain, de x. je n’en vi onques

un devenir à bien, fors à meschiez ou honte, comme des hommes vivre et

finer mal, et des nonnains que l’on ostoit tout aussi, car au derrenier

elles tournoyent à mal et estoient blasmées, ou mouroient d’enffant ou

finoient mallement. Et pour ce ne doit l’en oster à Dieu ce que promis

et donné luy est une foiz.

Cy parle de Alia, la première femme Jacob.

Chapitre IIIIxxIIIIe.

Je vous diray un autre exemple de Alia, la femme de Jacob. La Bible la

loue moult comme elle amoit chierement son seigneur et la grant honneur

que elle lui pourtoit, et comment elle se humiliet, et quant elle avoit

eu enffant elle en rendoit à Dieu graces et mercis moult humblement et

devotement. Et pour ce Dieu lui donna les xij. princes qui furent les

douze patriarches dont les douze lingnées yssirent, qui tant furent

preudommes, et aymèrent Dieu et le craingnirent sur tous autres, et leur

père et mère prioient chascun jour Dieu pour eulx dès ce que ilz

estoient petis, et que Dieu les voulsist pourveoir de s’amour et de sa

grace; et il ouy bien leurs prières, car ilz furent saintes gens et

honnourez sur tous. Et pour ce est bon exemple que tout père et mère

doit chascun jour prier Dieu pour ses enfans, comme firent Jacob et

Alia. Et si vous dy que jamaiz, pour nulle faulte ne riote que ilz

feissent, ilz ne maudissoient nullement leurs enffans, ainçois les

blasmoient par autre manière ou les batoient; car il vauldroit mieulx

cent foiz batre ses enffans que les mauldire une seule foiz, tant y a

grant peril.

Dont je vous en diray une exemple d’une femme de ville. Elle estoit male

et se courrouçoit de legier, et aussy faisoit son mary, et par leur

grant yre ilz s’entrerechignoient et arguoient souvent et menu. Sy

avoient ung filz d’enfant qui leur avoit faite aucune faulte; sy le

commencièrent touz deux à mauldire, et l’enffant, qui en fut yré, leur

respondit follement, et le père et la mère, qui en furent yrés, le vont

donner à l’ennemy par leur courroux, et lors l’ennemy vient qui le saisy

et le prist par les bras et le haussa tout de terre, et par là où il

mist la main le feu se prinst, et perdit la main et le bras, par quoy il

fut pery toute sa vie. Et pour ce est grant peril de maudire ses enffans

ne de leur destiner mal, et pis encore de les donner à l’ennemy, par

courroux ne par yre que l’en ait avecques eulx. Et pour ce prenez cy

bonne exemple, et vous en souviengne, comme vous devez destiner tout

bien à vos enffans, et prier Dieu pour eulx, comme faisoit Jacob et sa

femme à leurs enffans, que Dieu monta et exaulça sur toutes les lingnées

et generacions, et non pas faire comme le fol homme et la fole femme,

qui par leur grant yre maudissoient leur enffant, et depuis le donnèrent

à l’ennemy, de quoy l’enffant fut pery toute sa vie.

Cy parle de Rachel, la seconde femme de Jacob.

Chappitre IIIIxxVe.

Un autre exemple vous diray de Rachel, la seconde femme de Jacob, qui

fut mère de Joseph, que ses frères vendirent en Egipte. D’icelle parole

moult la sainte escripture, et la loue comment elle amoit à merveilles

son seigneur, et la grant obeissance que elle lui faisoit. Sy eust

celluy Joseph, dont tant de bien yssy, et en morut en gésine, et

dit-l’en que ce fut pour ce qu’elle s’enorgueilly de la joye qu’elle en

eut, et n’en rendit pas graces à Dieu comme faisoit Alia. Et pour ce a

cy bonne exemple que toute bonne femme doit touzjours rendre graces et

mercis à Dieu dès ce qu’elle a eu enffant, si comme faisoit Alia et

comme faisoit sainte Elizabel, qui fut fille au roy de Hongrie et femme

à Londegume. Celle bonne dame, quant elle avoit eu enffant, elle faisoit

venir ses prestres et ses clers, et leur faisoit rendre graces et

mercier Dieu, et faisoit faire simples levailles, sans grans arrois,

mais à ses levailles elle faysoit donner à mangier aux povres qui

prioient pour son enffant, et aussi la bonne dame prenoit son enfant

entre ses mains et l’effroi à l’autel en rendant graces à Dieu, et lui

prioit humblement pour lui que il le voulsist moulteplier en sa grace et

en s’amour, et en celle du monde. Et pour ce Dieux essaulça ses enffans,

lesquelz vindrent à grant honneur. Et pour certain tout le bien et

honneur vient de Dieu, car celluy qu’il aime il l’essaulce vers luy et

vers le monde, et tout cest bien vient par humilité, comme par humilité

de ces bonnes dames advint bien à leurs enffans; car pour vray il n’est

riens que Dieu prise et ayme tant comme humilité, car pour certain il ne

fust pas descendu du ciel ou ventre de la benoiste vierge Marie se ne

feust ce que elle se humilia tant que elle respondist à l’ange Gabriel

que elle estoit chamberière de Dieu et qu’il feyst aussy comme il lui

plairoit. Elle ne se povoit plus humilier que de soy appeler

chamberière.

Cy parle de la royne de Chippre.

Chappitre IIIIxxVIe.

Dont je vouldroye que vous sceussiez l’exemple d’une royne de Chippre.

Elle ne povoit avoir enffant et estoit de dur aage, et toutesfois, par

la bonté de son seigneur et d’elle, à leur prière Dieu leur donna un

beau filz, dont la joye fut moult grant ou royaume. Et de la grant joie

que ilz en eurent ilz firent crier festes et joustes, et envoyèrent

querre touz les grans seigneurs et dames que ils purent avoir. La feste

fut moult grant et les paremens de draps d’or et de soie; tout

retentissoit de joye et de soulas et de sons de menestriers. Les joustes

furent grans et la feste bien renvoysée. Sy despleut à Dieu de faire

telz boubans et telle mise pour telle chose. Sy advint que, quant ilz

furent au disner, l’enfant morut, et disoit l’en que il avoit esté trop

couvert et abrié de grans chaleurs. Toutes voies, quant l’en sceut la

mort de l’enffant, la court, qui estoit en grant joye et en grant

liesse, fust tantost tournée en douleur et en tristece, et se

departirent chascuns mornes et pensiz. Et pour ce a cy bon exemple

comment l’on ne se doit mie trop esjouir d’enffant que Dieu donne, ne en

faire telle feste ne telx boubans; car aucunefois il en desplaist à

Dieu, qui aussitost le tolt comme il le donne.

Cy parle de charité.

Chappitre IIIIxxVIIe.

Je vous diray un exemple sur le fait de charité. Ce fust d’une fille au

roy Pharaon, qui nourist Moïse, si comme je vous diray. Les Juifs, qui

estoient pueple de Dieu, estoient en servaige comme prisonniers en

Egipte, dont le roy Pharaon, qui estoit roy, pour ce que il vit que le

peuple des Juifs craissoit trop, il luy en despleust et commanda que

l’en occist touz les enffans d’un an. Et quant la mère Moyse vit que il

convenoit que son filz feut mis à mort, sy le mist en un vaissel et

l’envoia sur l’eaue, et alast à l’aventure où il plairoit à Dieu, comme

celle qui grant pitié et grant douleur avoit de veoir occire son filz

devant elle. Sy avint, comme il pleust à Dieu, que le vessel va arriver

devant la chambre de la fille au roy Pharaon delez un prael, laquelle

estoit en l’esbat en ce vergier avecques ses damoiselles. Sy virent

celluy vessel arriver delès elles. Sy ala elle et ses damoiselles dedens

le vaissel, et trouvèrent l’enffant enveloppé, qui à merveilles estoit

bel. Sy le regarda la fille et en eut pitié, et le fist nourir en sa

garde-robe moult chièrement, et l’appeloit son filz par bourdes, duquel

enffant vint tant de bien; car Dieu l’eslust et estably maistre et

gouverneur de tout son pueple, et lui monstra moult de ses secrez, et

lui bailla la verge de quoy il departy la mer et la reclost, et de

laquelle il fist ystre eaue vive et doulce de la pierre. Et aussy lui

bailla les tables de la loy, et moult d’autres grans amistiez il lui

demonstra. Et de celle nourriture et cellui servaige la damoyselle en

feust bien guerredonnée, car Dieu ne oublie pas le service que l’on lui

faist pour charité comme nourrir les orphelins, car c’est un oeuvre de

miséricorde que Dieux ayme moult, si comme il est contenu en la vie

sainte Elisabeth, qui norrissoit les orphelins et les faisoit aprendre

aucun mestier. Dont une bonne dame qui n’avoit enffant que ung, lequel

s’en ala baingnier; sy chey en une fosse et y fust viij. jours entiers,

et sa mère estoit charitable à Dieu et à sainte Elisabeth; dont il avint

que, à l’uitième jour, la mère songea que son fils estoit en une fosse

d’eaue, et que sainte Elisabeth le gardoit et lui disoit: «Pour ce que

vous avez tousjours nourry et soustenu les orphelins, nostre seigneur ne

veult pas que vostre enffant muire ne ne perisse. Sy le faites

peschier.» Et lors la mère se leva et ala faire peschier son filz et le

trouva tout sain et vif, dont l’enffant dist que une moult belle dame

l’avoit tousjours gardé et lui avoit dit: «Dieu vieult que tu soyes

sauvé pour la charité et misericorde de ta mère, qui voulentiers nourist

et soutient les orphelins et les petis enffans.» Et pour ce a cy bon

exemple comment l’en doit norrir les orphelins et les petis enffans qui

en ont mestier, car c’est à merveilles grant aumosne et grant charité,

et qui moult plaist à Dieu. Et de ce nous monstre exemple la bische et

plusieurs autres bestes, qui, quant l’en a occis leur mère et leurs

faons, demeurent sans nourreture, elles les norrissent de leurs bonnes

natures jusques à tant que ils se puissent vivre tout par eulx.

Cy parle d’une bonne dame de Jerico appelée Raab.

Chappitre IIIIxxVIIIe.

Un autre exemple vous diray sur cest fait. Il advint que en la ville de

Jerico avoit une femme qui avoit nom Raab, laquelle estoit blasmée, mais

charitable estoit. Dont il avint que certains preudes hommes qui y

estoient venus pour enseigner le pueple sy trouvèrent les gens de la

ville moult maulx et crueulx, tant qu’ils s’en alèrent respondre et

cachier chiez celle femme, et les mussa dessoubz trousseaulx de lin et

de chanvre, et ne les peurent trouver pour cerchement que ils feissent,

et puis la nuit les avala par une corde et les sauva. Dont il avint

qu’elle en fust bien guerredonnée, car la ville fut depuis prise, et

hommes et femmes tous mors, fors Raab et sa mesgnie, que Dieu fist

sauver pour ce qu’elle avoit sauvé ses sergens. Et pour ce dit bien la

sainte Euvangille, là où Dieu dit que le bien et le service que l’on lui

fera, ou à ses serfs pour lui, que il le rendra à cent doubles. Dont

est-ce bon exemple de faire bien qui depuis est rendu et meri à cent

doubles. Dont je vueil que vous saichiez l’exemple de sainte Annastaise,

qui fust mise en chartre; mais Dieu la fist delivrer et lui fist

assavoir qu’elle estoit delivrée pour ce qu’elle soustenoit du sien

propre les povres prisonniers et les enchartrez, et là où elle sçavoit

que aucun y estoit mis sans cause et à tort, par envie ou par aucune

debte, elle y mist tant du sien et de sa peine qu’il feust delivré. Et

pour ce Dieu l’en guerredonna au double. Et mesmement le doux Jhesucrist

dit en l’Euvangille que au grant jour du jugement il aura mercy de ceulx

qui auront visité les enchartréz et les malades et les povres femmes en

gesines. Car à celluy jour espovantable il en demandera compte et en

convendra rendre raison, dont je pense bien que maintes en seront

reprinses de en faire bonnes responces. Et pour ce, belles filles,

pensez-en à present, si comme fist sainte Arragonde, qui fust royne de

France, qui les povres enchartrez visitoit, repaissoit et nourrissoit

les orphelins, et visitoit les malades. Et au fort, quant elle vit

qu’elle n’y pourroit entendre à sa voulenté, pour doubte de desobéir à

son seigneur, elle laissa son seigneur et tout l’onneur et la gloire du

royaulme et la joye mondaine, et s’en fouy en tapinaige de Paris jusques

à Poitiers, et là se rendist en l’abbaye et se fist nonnain, et laissa

le siecle pour mieulx servir à nostre Seigneur sans crainte de nulluy,

dont depuis Dieu fist tel miracle pour l’amour d’elle que ung arbre qui

donnoit umbre au millieu de leur cloistre, lequel estoit devenu sec tant

estoit vieulx, mais nostre Seigneur à sa prière le reverdist tellement

que il geta escorce et fueille nouvelle, contre le cours de nature. Mais

riens n’est impossible quant à Dieu, et maintes autres grans miracles

fist nostre seigneur pour elle. Et pour ce est bon exemple de faire

charité, comme ouy avez de ces ij. bonnes dames et de celle bonne dame

Raab, comment elles firent et comment Dieu en la parfin les guerredonna

de leurs bons services.

De abstinence.

Chappitre IIIIxxIXe.

Je vous diray autre exemple du père et de la mère de Sampson fortin, qui

estoient saintes gens en leur mariage, mais nuls enffans ne povoient

avoir. Sy en furent-ils envers Dieu en mainte clameur et oroison. Un

jour la bonne dame fut à l’esglise, qui pour lors estoit appellé le

temple; si comme elle prioit nostre seigneur en plorant, Dieux ot pitié

d’elle et lui envoia un ange qui lui dist qu’elle auroit un filz qui

seroit le plus fort homme qui onques fust, et lequel debastroit et

essauceroit par sa force la loy de Dieu. La bonne dame vint à son

seigneur et le li dist. Son seigneur se getta en oroison et pria Dieu

qu’il lui pleust à lui demonstrer son ange, et lors Dieu leur envoia son

ange qui leur dist celles paroles, et qu’ilz jeunassent et qu’ilz

feissent abstinences, et aussi que ilz se gardassent de trop boire et de

trop gourmander. «Car», dist l’ange, «le trop gourmander et le trop

mengier, fors ès heures deues, et aussi le trop boire guerroye le corps

et l’âme.» Et quant il leur eut ce dist si se party, et ilz firent le

commandement de l’ange et jeunèrent et firent abstinences. Et puis

eurent l’enffant, qui maintint moult bien la loy de Dieu encontre les

paiens, et en fist moult de occisions et moult de grant merveilles, si

comme Dieux le soustenoit; car il desconfist par son corps iij. mille

personnes. Et pour ce est bon de jeuner et faire abstinence, qui vieult

riens requerre à Dieu; car confession et jeunes empètrent vers Dieu sa

requeste, comme l’ange leur dist, et après leur dist que ils le

gardassent de trop mengier fors à ses heures, par espécial de trop

boire, dont, quant le saint ange, qui tout scet, leur deffendit ces ij.

vices, c’est bon exemple que tout homme et femme si s’en doit garder sur

tous autres vices, car par cellui vice l’en entre en trestous les autres

vij. vices mortelx, comme vous le trouverez plus à plain ou livre de voz

frères, là où il parle comment un hermite qui eslut cellui pechié de

gloutonie, et le fist et s’enyvra, et par cellui il cheist en touz les

vij. pechez mortelx, et avoit cuidié eslire le plus petit des vij, dont

je vous diray que Salemon en dist ou livre des enseignemens;

premierement il dist que vin trouble et rougist les yeulx et affaiblist

la veue et fait le chief dodiner et croller, et empesche l’ouye et

estouppe les narilles, et fait le visaige pruneller et rougir, et fait

les mains trambler et corrompt le bon sanc, et affaiblit les ners et les

vainnes, et mine le corps et lui haste la mort, et lui trouble le senz

et la memoire. Dont Salemon dist que de xx. femmes une qui seroit

yvrongne ne pourroit mie estre preude femme au long aler, ne amée de

Dieu ne de ses amis, et qu’il li vauldroit mieulx estre larronnesse ou

avoir d’autres mauvaises taiches que celle, car par celle elle entrera

en toutes les autres mauvaises. Pourquoy, mes chières fillez,

gardés-vous de cellui mauvais vice de trop boire, ne gourmender, ne

mengier fors aux droites heures, comme à disner et à soupper. Car une

foiz mengier est vie d’ange, et ij. foiz est droite vie d’omme et de

feme, et plusieurs fois mengier est vie de beste, et tout chiet par

coustume et par usaige, car de telle vie, soit de boire ou de mengier,

comme vous vouldrés acoustumer en vostre jeunesse, vous le vouldrez

maintenir en vostre viellesse, et pour ce ne chiet que en vostre

voulenté à y mettre remède à heure. Sy devez cy prendre bonne exemple au

saint ange qui en avisa le père et la mère de Sampson fortin; l’ange ne

dist pas comme il fist à Zacaries; car il li dist que sa femme auroit un

filz qui auroit nom Jehan, qui ne buvroit point de vin ne de cervoise;

car l’un enffant fust estably de Dieu pour garder la foy par espée

contre les païens, ce fust Sampson, et S. Jehan fut estably pour

prescher et estre mirouoir de chasteté, de jeunes et de abstinences, et

de user la haire et estre mirouoir de toute sainte vie. Si vous laisse

de ceste matière et vous diray d’un autre exemple.

De aprendre saigesce et clergie.

Chappitre IIIIxxXe.

Je vous diray une autre exemple d’une dame qui avoit une fille qui eust

à nom Delbora, laquelle elle mist à l’escole de saigesse et du saint

esprit et de sapience. Celle Delbora apprist si bien qu’elle sceust la

sainte escripture, et usa de sy sainte vie qu’elle sceust des secrez de

Dieu et parla moult des choses à venir, et par son grant senz touz lui

venoient demander conseil des choses du royaume et de leurs affaires.

Son seigneur estoit maulx homs et crueulx; mais par son sens et par son

bel acqueil elle le savoit bien avoir; car elle l’ostoit de sa frenaisie

et le faisoit paisible et juste à son pueple. Et pour ce a cy bon

exemple que l’en doit mettre ses filles pour apprendre la clergie et la

sainte escripture; car pour en sçavoir elles en verront mieulx leur

saulvement et recognoistront mieux le mal du bien, si comme fist la

bonne dame Delbora et comme fist sainte Katherine, qui par son sens et

par son clergie, avecques la grace du Saint-Esprit, elle seurmonta et

vainqui les plus saiges hommes de toute Gresce, et par sa sainte clergie

et ferme foy elle congnust Dieu, et Dieu lui donna victoire de martire

et en fist porter le corps par ses anges xiiij. journées loing, c’est

assavoir ou mont de Sinay, et son saint corps rendit huille. Et le

commencement et fondement de Dieu congnoistre fust par sa clergie, où

elle congnust la verité et le sauvement de la foy. Encore un autre

exemple vous diray-je d’un enffant de l’aage de ix. ans qui avoit esté

iiij. ans à l’escole, et, de la grace de Dieu, il desputoit de la foy

contre les paiens si fort que il les vaincquit touz, et au fort ils

l’espièrent tant qu’ilz le prisdrent, et quant ilz le tindrent en leur

subjecion ilz le menacièrent à occire ou il renieroit Dieu. Mais, pour

tourment que ilz luy peussent faire, il n’en voult riens faire. Sy lui

demandèrent où estoit Dieu, et il leur dit: «Au ciel et adjoint en mon

cuer.» Lors de depit ils le occirent et lui fendirent le cousté pour

voir son cuer, se il disoit voir que Dieu y feust. Et, quant il fut

fendu et ouvert, ilz virent de son cuer yssir un coulon blanc, dont il y

eut aucuns d’eulx pour celui exemple se convertirent en Dieu. Et pour

cest exemple et les autres est bonne chose de mettre ses enffans juennes

à l’escolle et les faire apprendre ès livres de sapience, c’est-à-dire

ès livres des saiges et des bons enseignemens, où l’on voit les biens et

le sauvement du corps et de l’ame, et en la vie des pères et des sains,

non pas les faire apprendre ès livres de lecheries et des fables du

monde; car meilleure chose est et plus noble à ouïr et parler du bien et

des bons enseignemens, qui pueent valoir et prouffiter, que lire et

estudier des fables et des mensonges dont nul bien ne prouffit ne puet

estre; et pour ce que aucuns gens dient que ilz ne vouldroient pas que

leurs femmes ne leurs filles sceussent bien de clergie ne d’escripture,

je dy ainsi que, quant d’escripre, n’y a force que femme en saiche

riens; mais, quant à lire, toute femme en vault mieulx de le sçavoir, et

cognoist mieulx la foy et les perils de l’ame et son saulvement, et n’en

est pas de cent une qui n’en vaille mieulz; car c’est chose esprouvée.

De la dame nommée Ruth.

Chappitre IIIIxxXIe.

Un autre exemple vous diray d’une bonne dame appelée Ruth, dont descendi

le roy David. Celle bonne dame est moult louée en la sainte escripture,

car à merveilles ama Dieu et obey à son seigneur, et, pour l’amour de

lui, elle honoroit et amoit ses amis et leur portoit plus de honneur et

de priveté que ès siens devers elle; dont il advint que, quant son

seigneur fust mort, que le filz de son seigneur d’une autre femme ne li

vouloit riens laissier, ne terre, ne meuble, pour ce qu’elle estoit de

loingtain pays et loing de ses amis, pour ce la cuida esbahir; mais les

amis de son feu seigneur, qui l’amoient pour la grant doulceur et la

priveté et le grant semblant d’amour et service qu’elle avoit toujours

porté, les mist devers elle, et furent contre leur parent, tellement que

ilz firent avoir à la dame son bon droit et toute sa partie selon la

coustume. Et ainsi la bonne dame sauva le sien pour l’amistié et la

bonne compaignie qu’elle avoit fait aux parens de son seigneur quand il

vivoit. Et pour ce a cy bon exemple comment toute bonne femme doit

servir et honnourer les parens de son seigneur; car plus grant semblant

d’amour ne li pourroit-elle faire, et en ce lui en puet tout bien et

honneur venir, si comme il fist à la bonne dame Ruth, qui, pour amer et

honnourer les parens de son seigneur, elle recouvra sa juste partie des

heritaiges et des biens son seigneur, comme ouy avez.

Que toute femme doit soustenir son seigneur.

Chappitre IIIIxxXIIe.

Je vous diray un exemple d’une bonne dame qui bien doit estre louée.

Celle bonne dame avoit nom Abigail; elle avoit un seigneur qui estoit à

merveille maulx homs et divers et rioteux à tous ses voisins, et

mesdisans. Sy avoit trop forfait au roy David, dont le roy le fist

desfier, et le vouloit destruire et mettre à mort. Mais la bonne dame,

qui sage estoit, vint devers le roy et se humilia tant par ses doulces

paroles qu’elle fist la paix de son seigneur. Sy le garda celle foiz et

plusieurs autres de maints perilz où il se mettoit par sa mauvaise

langue et par ses foles sotises. Mais tousjours la bonne dame amendoit

ses sotties et ses folies, dont elle doit bien estre louée, et aussi de

ce qu’elle souffroit moult humblement de lui la paine et la doulleur

qu’il lui faisoit traire. Et pour ce a cy bon exemple comment toute

bonne femme doit souffrir de son seigneur et le doit supporter, et par

tout le sauver et garder comme son seigneur, combien qu’il soit fol ou

divers, puisque Dieux le lui a donné. Car tant comme elle y aura plus à

souffrir et elle le portera plus humblement et couverra la folie de lui,

de tant aura-elle plus l’amour de Dieu et l’onneur du monde.

Je vouldroye que vous sceussiez l’exemple d’une bonne dame, femme d’un

senateur de Romme, si comme il est contenu ès croniques des Romains.

Cellui senateur estoit moult jaloux sans cause, et estoit moult divers

homs et moult maulx et crueulx à sa femme. Sy advint que il eust à faire

ung gaige de bataille encontre un autre. Or estoit-il trop couart et

failli; le jour de la bataille son champion qui devoit jouster pour lui

estoit malade, et ne trouva lors aucun qui pour lui se voulust

combattre, dont il eust esté dehonté; mais sa femme, qui regarda le

grant deshonneur que son seigneur y auroit, ala en sa chambre et se fist

armer; sy monta à cheval et se mist en champ, et avoit son visaige

deffait que nul ne la cogneust, et toutes foiz, pour ce que Dieu vit sa

bonté et que elle faisoit selon Dieu son devoir, et rendoit à son

seigneur bien pour mal, Dieu lui donna telle grace que elle gaigna la

querelle de son seigneur honnourablement. Et quant vint que tout le

traictié fust accomply, l’empereur voult veoir et sçavoir qui estoit le

champion du senateur. Si fust desarmée et fust trouvé que c’estoit sa

femme, dont l’empereur et toute la ville lui portèrent dès cellui jour

en avant plus grant honneur qu’ilz n’avoient fait, et fust à merveilles

honorée, tant pour ceste cause comme pour ce que elle se portoit bel et

doulcement des maulx que son seigneur ly faisoit bien souvent traire. Et

pour ce a cy bonne exemple comment toute bonne femme doit humblement

souffrir de son seigneur ce que elle ne puet amender; car celle qui plus

en seuffre sans en faire chière en recouvre x. foiz plus de honneur que

celle qui n’a cause de en souffrir, et qui a son seigneur bien entachié,

sy comme dit Salemon, qui bien parle des femmes en louant les unes et

blasmant les autres.

De adoulcir l’ire de son seigneur.

Chappitre IIIIxxXIIIe.

Un autre exemple vous diray d’une des femmes au roy David, comment elle

apaisoit l’ire de son seigneur. Vous avez bien ouy comment Amon le filz

David despucella sa suer, et comment Absalon leur frère vengea celle

honte et le fist mettre à mort, dont Absalon s’en fouy hors du pays, car

le roy le vouloit faire occire. Mais celle bonne dame lui fist sa paix,

car elle monstra tant de bonnes raysons à son seigneur que il lui

pardonna. Sy n’estoit-elle pas sa mère, fors femme de son seigneur. Mais

elle tenoit en amour son seigneur et ses enffans comme bonne dame. Et

ainsi le doit faire toute bonne dame; car plus grant semblant d’amour ne

puet-elle monstrer à son seigneur que amer ses enffans d’autre femme, et

y conquiert honneur au double, et plus les doit soustenir que les siens;

car au derrenier il n’en vient fors que tout bien et honneur, si comme

il advint à celle bonne dame que, quant le roy fut mort, l’en lui

vouloit tollir son droit, mais Absalon ne le voulst souffrir et dist

devant touz que, combien que elle ne feust sa mère, que elle lui avoit

porté honneur et priveté et amour, et par maintesfois desblasmé vers mon

seigneur mon père; car elle ne perdra jà riens de son droit. Et pour ce

a cy bon exemple comment toute bonne femme doit amer et honnourer tout

ce qui est de son seigneur, comme ses enffans d’autre femme et aussy ses

prouchains et ses parens. Car voulentiers nul bien n’est fait que

communement ne soit mery, si comme il advint à ceste bonne dame, comme

ouy avez.

De querre conseil.

Chappitre IIIIxxXIIIIe.

Je vous diray un autre exemple de la royne de Sabba, qui moult estoit

bonne dame et saige, laquelle vint de vers Orient en Jherusalem pour

demander conseil d’un grant fait au roy Salomon, lequel la conseilla

feablement, et bien lui prist de son conseil, et elle ne perdy pas son

travail ne ses pas. Et pour ce a cy bon exemple que toute bonne dame

doit eslire un bon preudomme et saige de son lignaige ou d’autre et le

tenir en amour et soy conseiller à lui de ses besoingnes; car le bon

conseil fait la bonne œuvre, et fait tenir bonne amour à ses voisins et

garder le sien sans parler et sans rioter, et, se aucun plait ou contens

se met, le bon preudomme et le saige conseil si le oste et amodère la

chose, et fait avoir le sien sans grans coustz et sans grans mises, et

tousjours en vient grant bien, comme il vint à la bonne royne de Sabba,

qui de sy loing vint querre conseil au saige roy Salemon. Et encores

vouldroye-je que vous sceussiez l’exemple d’un empereur de Romme.

L’empereur estoit malade au lit de la mort. Chascun des seigneurs et des

senateurs et autres pour lui plaire disoient que il seroit tantost

guery, mais que il eust sué. Mais amy que il eust ne lui parloit du

prouffit de l’ame. Sy avoit avecques lui un chambellan qui l’avoit

nourry, lequel le servoit d’enffance. Cellui veoit bien que il ne

pouvoit eschapper, et que tous ne le conseilloient fors que pour lui

plaire seulement. Sy lui va dire le chambellan: «Sire, comment

sentez-voz vostre cuer?» Et l’empereur luy dist que bien petitement.

Lors lui commença à dire moult humblement: «Sire, Dieux vous a donné en

cest monde toutes honneurs et les biens terriens et la joye mondaine, si

l’en recongnoissez et merciez, et departez à ses povres des biens que

Dieu vous a donnez, tellement que il n’ait que reprouchier sur vous.»

L’empereur escouta et dist deux motz: Plus vault amy qui point que

flatteur qui oint. Et fust pour ce que ses amis ne lui avoient parlé que

de l’esperance de la santé du corps pour lui plaire; mais cestuy-cy lui

parloit du sauvement de l’ame; car qui ayme le corps il doit amer l’ame,

et ne doit l’en riens celler à son amy de chose qui lui porte prouffit

et honneur, ne, pour amour ne pour hayne, ne le laisse à conseillier

loyaulment, comme preudomme et bon amy, et ne le flatte pas ne faire le

_placebo_ comme firent tous les amis de l’empereur, qui veoient bien

qu’il ne povoit eschapper de mort et ne lui osoient pas dire le prouffit

de son ame comme fist son povre chambellain, qui le mist à la voie du

sauvement. Et l’empereur le creust, car il donna et departi du sien

largement pour Dieu.

D’une preude femme qui amoit les sergens de Dieu.

Chappitre IIIIxxXVe.

Un autre exemple vous diray de une moult preude femme qui avoit un

simples homs à mary. La bonne dame estoit moult charitable et aymoit

moult les sergens de Dieu. Sy avoit, vers les parties de Jherusalem, un

saint preudomme prophète qui avoit nom Elizeus. Celle bonne dame avoit

grant devocion au saint homme, et le pria de venir herbergier chiez son

seigneur et chiez elle, et lui firent une chambre solitaire où le saint

homs, qui vestoit la haire, faisoit ses afflictions. Si ne povoit la

bonne dame avoir enffant de son seigneur ne lignée. Si vont prier le

saint homme que il priast Dieu qu’il leur donnast enffans et lingnée, et

le saint prophète en pria Dieu tant que ilz eurent un filz à merveilles

bel, qui vesquit bien xv. ans et puis morut, dont le père et la mère en

deurent mourir de dueil. Sy fist mettre la mère l’enffant en la chambre

du saint prophète, et ala par le pays tant qu’elle trouva le saint

preudomme, et quant elle l’eust trouvé elle l’amena en sa chambre et lui

monstra l’enffant qui estoit mort et lui dist: «Ha, saint homme, veez-cy

l’enffant que Dieu me donna par ta prière, qui estoit toute ma joye et

ma soustenance. Je te prie que tu vueilles Dieu prier que il le me rende

ou qu’il me preingne, car je ne vueil point demourer après lui.» Et

Elizeus le saint prophète eut pitié de la bonne dame; sy adoura Dieu, et

Dieu le revesquit à sa prière, et vesqui l’enffant longuement et fust

saint homme. Pourquoy, mes chières filles, ycy a bonne exemple comment

il fait bon se accointier des sains hommes et les amer, et qui usent de

bonne vie et de sainte, comme ceste bonne dame, qui ne povoit avoir

enffans et en eust à la prière du saint homme, et depuis que l’enffant

fut mort, Dieux le ressuscita à sa prière, et pour certain Dieux est

aujourd’uy aussy puissant et aussy debonnaire comme il estoit lors à

ceulx qui le serviront. Si ne fault que mettre bonne painne et humble

cuer à le desservir, et tenir la compaignie des saintes gens qui usent

de saincte vie, et les croire; car tout bien en puet venir, comme il

fist à la bonne dame.

De Sarra, femme du petit Thobie.

Chappitre IIIIxxXVIe.

Je vous diray un autre exemple de une bonne dame, qui avoit nom Sara.

Vous avez bien ouy comment elle eust vij. seigneurs, que l’enemi occist

pour ce qu’ilz ne vouloient pas user de loyal mariaige, et comme sa

clavière lui reprocha que mary ne lui povoit arrester. Et la bonne dame,

qui vit que celle fole vouloit tencier à elle, si lui dist comme saige

moult humblement: «Belle amie, à toy ne à moy ne appartient mie à parler

des jugements de Dieu», et plus ne lui dist. Elle ne sembla pas à la

fille d’un des senateurs de Romme, qui avoit le cuer si felon que elle

tançoit en plainne rue avecques sa voisine, et tant crurent et montèrent

les paroles que l’autre lui dist que elle n’estoit pas nette du corps,

dont par celle parole, qui ala tant avant, elle en perdy son mariaige,

feust vérité ou mençonge. Et pour ce est grant folie à toute femme de

tencier ne respondre à tenceurs ne à gens qui sont felons et cruelz et

qui ont male teste, dont je vous diray un fait que je vy d’une bien

gentilz femme qui tençoit à un homme qui avoit male teste. Sy lui dis:

«Ma damoyselle, je vous loue et conseille que vous ne respondiez point à

ce fol; car il est assez fol de dire plus de mal que de bien». Mais elle

ne me voult croire, si tença plus fort en lui disant qu’il ne valoit

riens. Et il respondit que il valoit autant pour homme comme elle

faisoit pour femme. Et tant montèrent leurs parolles que il dist que

pour certain il sçavoit bien un homme qui la baisoit de jour et de nuit

quant il vouloit. Et adonc je l’appellay à costé et lui dis que c’estoit

folie de prendre à fol paroles ne tençons. Si furent les paroles laides

et devant moult de gens, et fust diffamée par son attayne et par son fol

tencier, et fist sçavoir à plusieurs gens ce que ilz ne sçavoient pas.

Elle ne sembla pas la sage Sarra, qui ne fist pas grans responces à sa

folle clavière; car aucunes foiz l’en se met bien de son bon droit en

son tort, et si est moult meschante chose et honteuse à gentilz femmes

et autres de tencier nullement. Dont je vous diray l’exemple de la

proprieté de certaines bestes. Regardez-moy ces chiens et ces mastins;

de leur nature ilz rechignent et abbayent, mais un gentil levryer ne le

fera pas. Ainsi doit-il estre des gentilz hommes et des gentilz femmes.

Et aussi je vous diray l’exemple de l’empereur de Constentinoble. Il

estoit homme moult fier et felon, mais jamais ne tençast à nul, dont il

advint que il trouva ses ij. filz tançant; mais il les eust batus, qui

ne se feust mis entre deux. Et puis dist que nul gentil cuer ne devoit

tencier ne dire villenie. Car au tencier l’en congnoist les gentilz de

avecques les villains, car cellui est villain qui de sa bouche dist

villenie, et pour ce est grant gentillesce et grant noblesce de cuer à

ceulx qui pueent avoir pascience et humilité en eulx, et ne respondre

point à toutes les foles paroles des folz ne des foles. Car pour certain

il advient souvent que une fole parole engendre telle fole responce qui

puis porte honte et deshonneur; et pour ce, belles filles, est bon de y

prendre bon exemple. Car le fol et la fole de felon et haultain

couraige, quant l’en leur tient pié, ilz dient de leurs malices et de

leurs yres aucunesfoiz villenies et choses qui oncques ne furent

pensées, pour vengier leur grant yre. Et ainsi se doit garder toute

bonne femme de riens respondre à son seigneur devant les gens pour

plusieurs causes; car à soy taire elle ne peut avoir que toute honneur

et tout bien de touz ceulx qui le verront, et à lui respondre son

desplaisir ne li peust venir fors honte et desplaisir et deshonneur.

De la royne Hester.

Chapitre IIIIxxXVIIe.

Je vous diray un autre exemple de la royne Hester, femme au grant roy de

Surye. Celle fut à merveilles bonne dame et saige, et amoit et

craingnoit son seigneur. Sur toutes dames la sainte escripture la loue

moult de sainte vie et de ses bonnes mœurs. Car le roy son seigneur

estoit mal et divers, et lui disoit aucunes foiz moult d’oultraigeuses

paroles et vilainnies; mais pour riens que il lui deist elle ne lui

respondoit aucune parole dont il se deust corroucer devant les gens;

mais après, quand elle le trouvoit seul et veoit son lieu, elle se

desblamoit et lui monstroit bel et courtoisement sa faulte, et pour ce

le roy l’amoit à merveilles et disoit en son secret qu’il ne se povoit

courroucier à sa femme, tant le prenoit par bel et par doulces paroles.

Certes, c’est une des bonnes taches que femme puist avoir, que ne

respondre point en l’ire ne en courroux de son seigneur. Car cuer gentil

est cremeteux et a touz jours paours de faire ou dire chose qui

desplaise à cellui qu’il doit honnorer et craindre, dont l’en conte ès

livres des roys de la femme d’un grant seigneur qui estoit mal et divers

et sa femme estoit moult douce, et moult souffroit et estoit humble. Sy

estoit un jour moult pensive, et ses damoiselles lui disoient: «Madame,

pourquoy ne vous esbatez-vous, comme juenne dame que vous estes?» Et

elle respondit que il convenoit que elle se doubtast et se demenast

comme elle sçavoit que estoit la voulenté de son seigneur, pour avoir la

joye de luy et la paix de son hostel. Et puis disoit que la paour de

trois prisons la destreignoit de estre trop joyeuse et trop gaye, dont

l’une estoit amours, l’autre paours, et la tierce honte. Ces iij. vertus

la maistrioient; car l’amour qu’elle avoit à son seigneur la gardoit de

lui faire son desplaisir; paour la destraingnoit de perdre son honneur

et de faire pechié, fors le moins qu’elle povoit; honte d’avoir villain

reproche. Et ainsi la bonne dame dit à ses damoiselles. Pour quoy, mes

chières filles, je vous prie que vous ayez ces exemples en voz cuers, et

ne respondez nulle grosse parole ne envieuse à vostre seigneur, fors

doulce et humble, comme faisoit celle bonne dame, la royne Hester, comme

ouy avez, et comme ceste bonne dame qui dist à ses damoiselles que son

cuer estoit en l’amour et en la prison de son seigneur, et pour ce ne

povoit-elle faire fors que à tout son plaisir et vivre en sa paix.

De Suzanne, la femme Joachim.

Chappitre IIIIxxXVIIIe.

Un aultre exemple vous diray de Susanne, la femme Joachim, qui estoit

grant seigneur en la chetivoison de Babilonie. Celle Susanne estoit à

merveille belle dame et de saincte vie. Si avoit ij. prestres de leur

loy qui disoient leurs heures en un verger, et la bonne dame peignoit

son chief, qui estoit blanche et blonde. Sy arrivèrent ces ij. prestres

sur elle et la virent belle et seule. Lors si furent temptez, et li vont

dire que se elle ne vouloit faire leur voulenté, qu’ilz tesmoigneroient

qu’ilz l’auroient trouvée en fait de luxure avec un homme, et pource que

elle auroit enffraint son mariage, elle seroit lapidée ou arse, selon la

loy qui lors couroit. Celle bonne dame fust moult esbahie, qui par faulx

tesmoings veoit sa mort; car deux tesmoings estoient lors creus. Sy

pensa et regarda en son cuer que elle aymoit mieulx mourir de la mort

mondaine que de la mort pardurable, et mist son fait en la voulenté de

Dieu, auquel elle se fioit du tout, et lors respondit à brief qu’elle

n’en feroit rien, et qu’elle amoit mieulx à mourir qu’à faulcer sa loy

ne son saint sacrement de mariage. Adonc les ij. faulx prestres alèrent

ès juges et tesmoignèrent contre elle qu’ilz l’avoient trouvée en

avoultrie, c’est à dire à autre que à son seigneur. L’on l’emmena

tantost et fust jugiée à mort, mais elle s’escria à Dieu, qui tout

savoit, et la loyaulté d’elle et de son mariaige. Et Dieu, qui n’oublie

point voulentiers son serf, lui envoia secours et fist venir Daniel le

prophète, qui n’avoit d’age que entour cinq ans, lequel s’escria et dist

les juges d’Israël, c’est à dire du pueple de Dieu: «Ne occiez pas le

sanc juste et innocent de cest fait, et enquerrez chacun par soy, et

leur demandés soubz quel arbre ilz la trouvèrent.» Lors le pueple fust

esbay de veoir si petit enffant ainsi parler. Si virent bien que

c’estoit appert miracle de Dieu. Sy firent l’enqueste à chascun par soy,

dont l’un dist que il les avoit trouvez soubz un figuier, et l’autre

dist desoubz un prunier, et ainsi furent en faiz contraires; si furent

jugiez à mort, et quant ilz virent qu’il n’y avoit point de remède, ilz

recogneurent la verité du fait et distrent qu’ilz avoient bien deservy

la mort, et non pas elle. Et pour ce a cy bon exemple comment Dieux

garde ceulx qui ont en luy fiance, et qui mettent leur fait en sa main,

comme fist la bonne dame, qui mieulx vouloit se mettre en adventure de

mourir que parjurer sa loy, c’est assavoir enffraindre son saint

sacrement et son loyal mariaige, et si doubtoit plus la perdicion de

l’ame et la mort pardurable que la povre vie de cest monde, dont par sa

bonté Dieux lui sauva le corps et l’ame, comme ouy avez. Et pour ce

toute bonne femme doit tousjours espérer en Dieu, et, pour l’amour de

lui et l’amour de son mariage, soy garder de perilz et ne de pechier si

grandement ne si vilment comme enffraindre son serement et sa bonne loy.

De Elizabeth, mère saint Jehan Baptiste.

Chappitre IIIIxxXIXe.

Je vous diray un autre exemple du nouvel Testament. C’est de sainte

Elisabeth, mère saint Jehan Baptiste. Ceste servoit premierement Dieu et

puis son seigneur. Elle le doubtoit sur toutes femmes, et, se il vensist

de hors et il lui feust riens mesavenu en l’ostel, elle le celast et le

feit celer jusques à ce qu’elle veist bien son point, et puis lui deyst

si bel et si atrempeement à son seigneur que jamais ne s’en deust

corroucier. Elle convoitoit touz jours la paiz et la joie de son

seigneur, et ainsi le doit toute bonne femme faire. Ceste sainte dame

amoit et craingnoit Dieu et portoit bonne foy à son seigneur. Et pour ce

Dieu lui donna saint Jehan Baptiste. Et ce fust bon guerredon; car femme

qui ayme et craint Dieu et se garde de pechiez et se tient nettement.

Dieu le lui guerredonne à vie, et après la mort à cent doubles, comme il

fist à ceste sainte dame à qui il donna biens celestieulx et biens

terriens à puissance, comme il fait à ses amis qui se tiennent nettement

en leur mariaige et qui ont bonne esperance en lui, si comme sainte

Susanne, comme vous avez oy.

Cy commence à parler des exemples du Nouvel Testament depuis que Dieu

vint ou ventre de la Vierge Marie.

Et premiers de la Magdelaine.

Chappitre Ce.

L’autre exemple est de la Magdelaine, qui espurja et nectoya ses pechiez

par ses lermes, quant elle lava les piés à Jhesucrist de ses lermes et

puis les essuya de ses cheveulx. Celle bonne dame plouroit ses pechiez

et requeroit pardon de ses pechiez. Ce estoit amour de Dieu et crainte

de son meffait. Et ainsi par celluy exemple le devons nous faire. Car

nous devons plourer nos meffaitz et noz pechiez, et avoir pitié et

vergoingne de les avoir faiz, et venir à confession humblement, et les

regehir, et les dire et les racompter aussi villainement et ordement

comme l’en les a faiz, sans rien polir ne celer. Car la crainte de Dieu

et le hardement que l’en emprant de dire son meffait et son péchié,

celle vergoingne et celle honte que l’en a de le dire est une grant

partie du pardon et allegance du mesfait, et Dieu, qui voit l’umilité et

la reppentance, se esmuet en pitié et eslargist sa misericorde et

pardonne, comme il fist à saincte Marie Magdelaine, à qui il pardonna

ses pechiez pour la grant contriccion et repentance qu’elle en eust. Une

aultre rayson est pour quoy la benoiste Magdelaine doit estre louée; ce

fust pour ce que elle amoit Dieu et craingnoit merveilleusement

ardamment. Car pour les grans miracles qu’elle veoit qu’il faisoit, et

que il avoit resuscité son propre frère le ladre, qui bien lui avoit

dist merveilles de par delà, et les paines, et elle veoit que il

esconvenoit qu’elle mourist et qu’elle fust par delà punye de ses

pechiés. Quant elle pensoit en telle chose, elle estoit toute esperdue

et paoureuse. Et pour ce fust elle plus de xx. ans en un desert, en boys

et en buissons, et, quant elle eust tant jeuné qu’elle ne le povoit plus

souffrir selon nature, lors nostre seigneur la regarda en pitié et li

envoioit chascun jour par un ange le pain du ciel, dont elle fust

rassasiée jusques en la fin. Et pour ce a cy bon exemple conment il fait

bon plourer les pechiés et soy confesser souvent et faire jeunes et

abstinences, et amer Dieu et craindre, comme fist celle bonne

Magdalaine, qui ama tant Dieu et ploura ses pechiez sur ses piez et des

peulx les essuya, et souffry tant de mal et de malaise ès desers et ès

buissons, que Dieux si la conforta par son ange, qui chascun jour li

apportoit du pain du ciel. Et aussi fera-il à toutes bonnes femmes, et à

touz ceulx qui de vray cuer ploureront leurs pechiez, et qui aymeront

Dieu et feront bonnes jeunes et bonnes abstinences, comme il fist à

ceste bonne femme.

De ij. bonnes dames à mescreans.

Chappitre CIe.

Un autre exemple je vous diray de ij. bonnes dames qui estoient femmes

de mescreans, dont l’une estoit femme au seneschal du roy Herodes.

Celles bonnes dames suivoyent nostre seigneur et lui administroient son

vivre. Si est bon exemple que toute bonne femme, bien qu’elle ait divers

ou mauvais seigneur, ne doit pas pour tant laissier à servir Dieu et lui

obeir, ainçois doit estre trop plus humble et devote pour empetrer grace

de Dieu pour elle et pour son mary. Car le bien que elle fait amendrist

le mal de lui et adoulcist l’ire de Dieu et leur garde leur bien et leur

chevance. Car le bien que elle fait soubzporte son mal, si comme il est

contenu ou livre de la vie des pères, là où il parle d’un mal homme et

tirant, qui par iij. foiz fust sauvé de villaine mort pour la bonté de

sa femme, dont il advint que, quant elle fut morte, il n’avoit plus qui

priast Dieu pour lui et par ses grans pechiez, le roy du pays le fist

mourir de male mort. Et pour ce est bonne chose et necessaire à mauvais

homme d’avoir bonne femme et de sainte vie, et, de tant comme la femme

sent son seigneur plus divers ou pecheur ou de male conscience, de tant

a-elle plus grant mestier de faire plus grans abstinences et plus de

biens pour Dieu. Car, se l’un ne portoit l’autre, c’est-à-dire le bien

le mal, tout besilleroit ou yroit à perdicion. Et encores vous dis-je

que l’obeyssance de Dieu et la crainte fut premier establie que

mariaige; car l’en doit premier obeir au createur, qui les a faiz à sa

sainte ymaige et qui leur puet donner grace d’estre sauvés ou perdus. Et

ainsi la loy commande que l’en ne doit pas tant obeir au corps ne estre

en l’obeyssance de son seigneur que l’en ne obeisse premier au prouffit

de l’ame, qui est un bien pardurable. Et dit la glose que toute bonne

femme doit premièrement tirer au bien de l’ame de son seigneur et puis

au service du corps. Car le bien de l’ame n’a pareil, et, se l’ame a

bien, elle et ses enffans jouyront paisiblement et beneurement des biens

du mort, et, se l’ame a tribulacion, aussi au contraire. Et ceste chose

est vraye et esprouvée, comme il est contenu en plusieurs lieus en la

sainte escripture, et pour ce fait bien adviser son seigneur de faire

bien et le destourber de faire mal à son povoir. Car ainsi le doit faire

toute bonne femme.

Cy parle de sainte Marthe, suer à la Magdelaine.

Chappitre CIIe.

L’autre exemple est de Marthe la suer à la Magdelaine. Celle bonne dame

estoit touz jours coustumière de herbergier les prophètes et les sergens

de Dieu qui preschoient et enseignoient la loy, et estoit moult grant

aumosnière ès povres, et, pour la sainte vie d’elle, vint le doulx

Jhesucrist soy herbergier chiez elle. Celle fust qui se plaigny à

Jhesucrist que sa suer Marie ne lui venoit point aydier à faire et

appareiller à mengier; mais nostre seigneur lui respondit moult

humblement et dist que Marie avoit esleu le meilleur service. Ce estoit

pour ce que elle plouroit ses pechiez et cryoit mercy en son cuer

humblement. Et le doulz roy lui dist verité, car il n’est service que

Dieu ayme tant comme crier mercy et soy repentir de son pechié et se

retourner de son meffait. Ceste sainte Marthe fist bon service à

osteller Jhesucrist et ses appostres et les repestre de viandes, de si

grant devocion et de franc cuer comme elle le faisoit; car Dieu fit

moult de miracles pour elle en sa vie et vint en son trespassement la

conforter et querre la saincte ame d’elle. Ce fust bon guerredon. Si

doit toute bonne femme y prendre bonne exemple, et comment il fait bon

herbergier les sergens de Dieu, les prescheurs et ceulx qui enseignent

la foy et le bien du mal, et aussi herbergier les pelerins et les povres

de Dieu, si comme Dieu le tesmoingne en la sainte euvangille, qui dist

qu’il demandera au grant jour espoventable, c’est au jour du jugement,

comment l’en aura visité les malades et reçeu et herbergié ses povres au

nom de lui, et conviendra rendre compte des habondances des biens

terriens que il aura donnez et comment l’en les aura employés et

departis du plus au moins, c’est-à-dire aux povres souffreteux. Et pour

ce est moult nobles vertus de herbergier les pelerins, les povres et les

sergens de Dieu; car tout bien si en puet venir, car Dieu paye le grand

escot et rent à cent doubles, dont il dist en l’euvangille: Qui reçoit

les prophètes et les prescheurs et les povres, il reçoit Dieu lui-mesme;

car ce sont les messagiers qui portent et ennuncent verité.

Cy parle des bonnes dames qui plouroient après Nostre Seigneur quant il

portoit la croix.

Chappitre CIIIe.

L’autre exemple est des bonnes dames qui plouroient après nostre

seigneur quant il portoit la croiz sur ses epaules pour y transir la

mort de sa voulenté pour nos pecheurs raimbre. Celles bonnes dames

estoient de bonne vie et avoient les cuers doulx et piteux, et Dieu se

tourna devers elle et les conforta en disant: «Mes filles, ne plourez

pas sur moy, mais pleurez sur les douleurs qui à venir sont», et leur

monstra le mal qui puis avint au pays, si comme vous le trouverez en

livre que j’ay fait à voz frères. Celles bonnes dames, qui eurent pitié

de la douleur que les en faisoit souffrir à nostre seigneur, ne

servirent par leurs lermes ne leurs pleurs. Car depuis Dieu les en

guerredonna moult haultement. Et pour ce a cy bon exemple comment toute

bonne femme doit avoir pitié du mal que l’en fait aux povres gens qui

sont servans et ouailles de Dieu et representans sa personne, si comme

il dit en l’euvangile: Qui a pitié du povre il a pitié de lui, et le

bien que l’en lui fait il est fait à lui. Et encore dist plus, que les

piteables auront mercy, c’est assavoir que il aura mercy d’eulx, dont le

saige dit que femme de sa nature doit estre plus doulce et plus piteuse

que l’omme. Car l’omme doit estre plus dur et de plus hault couraige. Et

pour ce celles qui n’ont le cuer doux et piteux sont hommaux,

c’est-à-dire qu’il y a trop de l’omme. Encore le saige dist en la

sapience que femme de bonne nature ne doit point estre chiche de ce de

quoy elle a grant marchié, c’est assavoir de lerme de humble cuer qui a

pitié de ses povres parens à qui elle voit avoir besoing et de ses

povres voisins, si comme avoit une bonne dame qui fust comtesse d’Anjou,

laquelle fonda l’abbaye de Bourgueil et y est enterrée, et dit l’en que

elle est encores en sanc et en char. Celle bonne dame, là où elle savoit

de ses povres parens qui ne povoient honestement avoir leur estat, elle

leur donnoit, et marioit ses povres parentes et leur faisoit moult de

bien. Après, là où elle savoit povres gentilz femmes pucelles qui

estoient de bonne renommée, elle les avançoit et les marioit; elle

faisoit enquerre les povres mesnaigers par les paroisses, et leur

donnoit; elle avoit pitié des povres femmes en gésines et les aloit

veoir et repestre; elle avoit ses fisiciens et cirurgiens à guérir pour

Dieu toute manière de gens, et par espécial les povres qui ne avoient de

quoi payer. Elle avoit pitié du mehaing du povre, dont l’en dit que,

quant l’en li bailloit son livre ou ses gans, que aucune foiz ilz se

tenoient en l’air tout par eux et moult d’autres signes que Dieu

demonstroit pour elle. Et pour ce toute bonne femme y doit prendre bon

exemple et ainsi avoir pitié l’un de l’autre, et penser que Dieu donne

les biens pour l’en recongnoistre et avoir pitié des povres. Sy vous

laisse de ces bonnes dames et de cette matière; car je y reviendray

arrière et vous parleray d’un autre exemple.

Du pechié de yre.

Chappitre CIIIIe.

Mes chières filles, gardez-vous bien que le péchié de yre ne vous

preigne; car Dieux dit en la sainte euvangille que l’en doit pardonner à

ceulx qui ont mesprins et meffait, si humblement que, se on est feru de

son prouchain, c’est de son frère crestien, sur une joe, il doit tendre

l’autre joe pour soy laissier referir, avant que soy laissier revengier;

car prendre vengence n’est nulle merite, mais est le contraire de la vie

de l’ame. Encores dist nostre seigneur que, se l’en a nulle rancune à

nullui et l’en viengne offrir à son autel, que l’en se retourne et

s’accorde à son prouchain et lui pardonner, car après le pardon puet

venir seurement faire son offrande, et Dieu le recevra; car il ne vieult

avoir offrande ne ouir oroyson de homme ne de femme qui soit en péchié

de ire ne en courroux, comment Dieu, qui fist la paternostre, qui dist

en adourant Dieu le père en entencion du pueple que Dieu pardonnast

comme il pardonnoit, c’est quand on dit: «_Et dimitte nobis debita

nostra_, etc.», dont il advient, si comme dient les grans clers, que

ceulx qui haient autruy et sont en rancune et ilz dient la paternostre,

ilz la dient plus contre eulx que pour eulx. Et sur ce fait, je vous

diray un exemple d’une grant bourgoise, comme j’ay oy raconter à un

preschement. Celle bourgoise estoit moult riche, prisée et charitable,

et avoit moult de grans signes d’estre bonne crestienne. Et tant advint

que elle fut au lit de la mort; sy vint son curé, qui à merveilles

estoit saint homme et preudomme, et si la confessa, et, quant vint sur

le péchié de yre, il lui dist qu’elle pardonnast de bon cuer à tous

ceulz qui meffait lui avoyent, et, quant à cellui article, elle respondy

que une femme sa voisine lui avoit tant meffait que elle ne lui pourroit

pardonner de bon cuer. Lors le sainct homme la commença à traire de

belles paroles et de beaux exemples, comment Jhesucrist avoit pardonné

sa mort moult humblement, et aussi lui compta comment le filz d’un

chevalier, à qui l’en avoit occis son père, que un saint hermite

confessoit, et, quant vint à cellui de yre, il dist comment il ne

pourroit pardonner à cellui qui avoit occis son père, et le preudomme

lui monstra comment Dieu avoit pardonné et moult d’autres exemples moult

bons et nottables, et tant lui dist et monstra que cellui enffant

pardonna la mort de son père de bon cuer, tellement que, quant l’enffant

revint s’agenoullier devant le crucefiz, le crucefiz s’inclina vers lui,

et dist une voiz: «Pour ce que tu as pardonné humblement et pour l’amour

de moy, je te pardonne tous tes meffaiz et auras grace de parvenir à moy

en la celestielle joye.» Et ainsi monstra cellui curé ceste exemple et

pluseurs autres à la bourgoise; mais oncques, pour exemple ne pour

admonestement que il lui deist, elle ne lui voult pardonner de bon cuer,

ains morut en cellui estat, dont il advint que, en celle nuittée, il

sembloit par advision à cellui chapellain, qui confessé l’avoit, que il

véoit l’ennemi qui emportoit l’ame, et véoit un gros crapaut sur le cuer

d’elle. Et, quant vint au matin, l’en lui dist qu’elle estoit morte, et

vindrent ses enffans et ses parens pour lui parler de son enterrement,

et qu’elle feust mise en l’eglise. Mais le chappelain respondit qu’elle

n’y seroit point mise ne enterrée en terre benoiste, pour ce qu’elle

n’avoit oncques voulu pardonner à sa voisine, et qu’elle estoit morte en

pechié mortel, dont les amis d’elle estrivèrent moult à lui et le

menacièrent, et lors il leur dit: «Beaulx seigneurs, faites-la ouvrir et

vous trouverez un gros crapaut dedens son cuer, et, se il n’est ainsi

comme je dy, je vueil que elle soit mise en terre benoiste.» Lors ils

parlèrent ensemble et ne s’en firent que bourder et dirent que ce ne

povoit estre, et que hardiement elle fust ouverte pour eulx mieulx

mocquier de lui et pour le approuver mençongier. Lors ils la firent

ouvrir et trouvèrent un gros crapaut sur son cuer moult hideux. Lors le

saint chappellain prinst l’estole et la croiz et conjura cellui crapaut,

et lui demanda pourquoy il estoit là et qui il estoit. Et cellui crapaut

respondist que «il estoit un ennemy qui par l’espace de xxv ans l’avoit

temptée, et par especial un pechié où il avoit trop plus trouvé son

avantaige, c’estoit un pechié de yre et de courroux; car dès cellui

temps avoit si grant jalousie et si grant courroux avecques une sienne

voisine que jamais à nul jour ne lui pardonnast; car je y mis telle yre

que jamais ne la regardast de bon oeil, et l’autre jour, quant tu la

confessoies, je estoie sur son cuer à iiij piez et le tenoie si enclavé

et eschauffé du pechié de yre qu’elle ne povoit avoir nulle voulenté de

pardonner, et toutevoies fut-il heure que je eus paour que tu ne la me

tollisses, et que tu la convertisses par tes preschements, et toutesfoiz

je en euz la victoire tellement qu’elle est nostre et en nostre

seignourie à touz jours mais.» Et, quant tous ouirent dire ces parolles,

sy furent moult esmerveillez et n’osèrent plus parler de la mettre en

terre benoiste, et n’y fust point mise. Sy a cy moult belle exemple

comment l’en doit pardonner l’un à l’autre; car qui ne pardonne de bon

cuer, Dieu à paines le pardonra, et en pourroit bien prendre comme il

print à la bourgoise dont ouy avez.

Comment toutes femmes doivent venir à leurs amis en l’estat où elles

sont.

Chappitre CVe.

Dont je vous diray un exemple. Il fust un chevalier moult bon homme et

preudomme qui aloit aux voyages oultre mer et ailleurs. Sy avoit ij.

niepces qu’il avoit nouries et mariés, lesquelles il amoit moult à

merveilles. Sy leur achepta en son venant de son voyaige à chascune une

bonne robe courte et de bonnes pennes à les cointier. Sy arriva bien

tost chiez l’une de elles et hucha et demanda sa niepce, et lui fist

dire qu’il la venoit veoir. Celle se bouta en sa chambre et se fist

enfermer pour nettoier sa robe et pour soy cointoyer, et luy manda

qu’elle vendroit tantost à lui. Le chevalier attendist une pièce, et

tant que il li ennoya et dist: «Ma niepce ne vendra pas.» Et ilz lui

respondirent que elle vendroit tantost et qu’il ne lui ennuiast, et

ainsi lui manda; dont le chevalier eust desdain de quoy elle tardoit

tant, pour ce que il y avoit si longtemps que elle ne l’avoit veu. Sy

monta sur son cheval et s’en ala sans la veoir, et vint veoir son autre

niepce, et, dès ce que il hucha et que celle sceust que ce estoit son

oncle, qui loing temps avoit esté hors, celle par son esbat se estoit

prise à faire pain de fourment et avoit les mains toutes pasteuses; mais

en l’estat où elle estoit saillist au dehors, les bras tenduz, et lui

dist: «Mon très chier seigneur et oncle, en l’estat où je ouy nouvelles

de vous je vous sui venue vous veoir. Si me le pardonnez; car la grant

joye que j’ay de vostre venue le m’a fait faire.» Le chevalier resgarda

la manière et en eut grant joye, et l’ama et prisa moult plus que

l’autre, et lui donna les ij. robes que il avoit achetées pour elle et

pour sa suer. Et ainsi ceste qui vint lieement en l’estat où elle estoit

au devant de son oncle, elle gaingna les ij. paires de robes, et l’autre

qui tarda pour soy cointier les perdy. Et pour ce celle qui vint au

devant de son oncle en l’estat où elle estoit, quant elle l’eust mené en

sa chambre, elle s’ala cointoier, et puis lui dist: «Mon seigneur mon

oncle, je me suis alée cointoier pour vous servir plus honnestement.» Et

ainsi elle gaingna la grace et l’amour de son seigneur oncle et l’autre

la perdist. Si a cy bon exemple comment l’en doit venir lieement en

l’estat où l’en est en la venue de ses amis et de ses parens pour leur

monstrer plus grant amour. Et aussi je vouldroye que vous sceussiez

comment une baronnesse moult bonne dame ne se vouloit vestir par chascun

jour ne d’atour, ne de bonnes robes. Ses gens lui disoient: «Madame,

comment ne vous tenez-vous plus cointe et mieulx parée?» Et elle leur

respondit: «Se je me tenoie chascun jour cointe et parée, de combien

pourroye-je amender ès festes, et aussi quant les grans seigneurs me

vendroient veoir? car quant je me vouldroye bien cointier, je vous

semble plus belle qu’à chascun jour.» Sy ne prise riens celle qui ne se

scet amender quant il en est lieu et temps; car chose commune n’est

point prisée.

Cy parle de pitié.

Chappitre CVIe.

Je vouldroie que vous sceussiez l’exemple d’un chevalier qui se combaty

pour une pucelle. Il fust en la court d’un grant seigneur un faulx

chevalier qui pria de folle amour une pucelle; mais elle n’en voulst

riens faire pour lui, pour don ne pour promesse, ains voulst garder sa

chair nettement. Et quant cellui vit ce, si lui dist que il luy nuyroit.

Si enpoisonna une pomme et la luy bailla pour donner au filz de leans,

qu’elle portoit entre ses bras, dont elle la lui donna et en mourut le

filz. Si dist le faulx chevalier que la pucelle avoit eu salaire des

hoirs de l’enffant pour le faire mourir. Sy fust la pucelle mise en la

chemise pour estre getiée au feu; si plouroit et se guermentoit à Dieu

comment elle n’y avoit coulpe et que ce estoit le faulx chevallier qui

la pomme lui avoit baillée. Mais il le deffendit, et elle ne trouvoit

qui pour le combatre se voulsist offrir, tant estoit fort et redoubté en

armes. Dont il advint que Dieu, qui pas ne oublie voulentiers la clameur

du juste, si eust pitié de elle, et, comme il lui pleust, il advint que

un chevalier, qui avoit nom Patrides, qui moult estoit franc chevalier

et piteux, arriva ainsi comme l’on vouloit alumer le feu pour l’ardoir.

Le chevalier, qui regarda la pucelle qui plouroit et se doulousoit à

Dieu, en eust pitié et lui demanda la verité du fait; et celle li dist

comment il en estoit alé de point en point, et aussi le plus

tesmoingnèrent pour elle. Lors le bon chevalier fust esmeu en pitié et

getta son gaige pour la deffendre contre cellui faulx chevalier. Sy fust

la bataille forte et moult dure, et en la fin le faulx chevalier fut

desconfit et la demoiselle sauvée, tant qu’il congneust la trayson, et

fut faicte justice de lui. Si advint que le bon chevalier eust v. plaies

mortelles, et, quant il fust desarmé, il envoya sa chemise, qui estoit

percée en v. lieux, à la pucelle, laquelle garda la chemise toute sa vie

et prioit chascun jour pour le chevalier qui telle douleur avoit

soufferte pour elle. Et ainsi pour pitié et franchise se combatist le

gentil chevalier, qui en eut v. plaies mortels, tout aussi comme fist le

doulx Jhesucrist qui se combatit pour la pitié que il avoit de nous et

de l’umain lignage qu’il lui faisoit pitié de le veoir ès tenèbres

d’enffer, et pour ce en souffrist la bataille moult cruelle et moult

penible ou fust de l’arbre de la sainte croix, et fust percée sa chemise

en v. lieux, ce furent ses v. douleuses plaies qu’il receust de son

debonnaire plaisir et franc cueur pour la pitié que nous lui faisons. Et

aussi doit tout homme et femme avoir pitié des douleurs et des misères

de ses parens, de ses voysins et des povres, tout aussi comme eust le

bon chevalier de la pucelle, et en pleurer tendrement, comme firent les

bonnes dames qui plorerent après le doulx Jhesucrist quant il portoit la

croix pour y estre crucefié et mis à mort pour nos pechiez.

Des iij. Maries.

Chappitre CVIIe.

L’autre exemple est des iij. Maries qui vindrent le bien matin de

Pasques pour cuidier oindre nostre Seigneur. Elles avoient fait faire

moult precieux oingnemens et de grans coustz, et avoient grant devocion

de servir Dieu à vie et à mort, ardans toutes en l’amour de Dieu. Et là

elles trouvèrent l’ange qui leur annonça et dist qu’il estoit resuscité,

dont elles eurent moult grant joye, et de la grant joye que elles en

orent elles coururent le dire aux appostres. Cestes bonnes dames

veillèrent moult pour faire fère les precieux oingnements, et furent

levées dès l’aube du jour pour cuidier venir faire leur service. Et pour

ce a cy bon exemple comment toutes bonnes femmes, soyent mariées ou de

religion, doivent estre curieuses et diligens, et esveillées ou service

de Dieu, celles qui faire le pueent; car elles en seront reguerdonnées à

cent doubles, comme furent les troix bonnes dames, que Dieux a moult

essaucées. L’en list ès croniques de Romme que, quant l’empereur Neron

et autres tyrans de la sainte foy faisoient martirer les sains et les

saintes, comme il est contenu en leurs legendes, que les bonnes dames de

la ville embloient les sains corps, et les ensevelissoient et les

enterroient, et leur faisoient le plus de bien et d’amour qu’ilz

povoient. Après celles aloient oïr les matines et les messes et le

service de Dieu, dont l’en trouve que à cellui temps eust moult de

charitables et saintes femmes à Romme et ailleurs, dont je pense que

aujourdui la charité et le saint service des femmes est bien cler semé

en cest monde, et en y a moult qui ont plus le cuer au siècle pour obeir

et plaire au monde que à Dieu; car elles sont bien esveillées pour elles

cointier, pour avoir le plus des regars des musars, dont, se elles

meissent aussy grant paine de venir oïr le service de Dieu et dire

devotement, sans penser ailleurs, leurs heures, comme elles mettent

grant paine à elles pignier et en leurs cointises, et à escouter les

jangles des folz, elles feissent le meilleur; car l’un service est rendu

à cent doubles, comme Dieu le dit de sa sainte bouche, et l’autre

service, qui est à sa desplaisance, c’est le delit du corps, est pugni à

cent doubles tout au contraire.

Cy parle du saige.

Chappitre CVIIIe.

Pour ce dit le saige en un prouverbe que, quant les dames furent levées,

pingnées, adournées et mirées, les croix et les processions s’en furent

alées et les messes chantées; c’est tout aussy comme Dieu parla en

l’euvangille des cinq saintes vierges qui furent curieuses et esveillées

et garnies de huille et de lumière en leurs lampes, et, quant l’espoux

fust venu, elles entrèrent avecques lui en la grant joye du chastel et

trouvèrent les portes ouvertes. Mais les autres cinq vierges, qui se

estoient endormies et ne s’estoient point garnies de huille et de

luminaire en leurs lampes, quant elles vindrent, si trouvèrent les

portes fermées, et quant elles demandèrent de l’uille, l’en leur dist:

_Nescio vos_, c’est-à-dire que elles n’en auroient point, car elles

estoient venues trop tart. Dont je doubte que à cest exemple il en y a

par le monde de moult endormies et pareceuses du service de Dieu fayre

et oïr, et desgarnies de ce qui appartient à leur sauvement, c’est de

faire bonnes et saintes œuvres et de la grace de Dieu avoir. Et me

doubte que se elles se tardent à elles amender devant leur fin, de

laquelle fin elles ne scevent l’eure ne le jour, que elles trouveront la

porte close. Et l’en leur dira comme l’en fist aux cinq foles qui se

estoient endormies: _Nescio vos_. Lors ne sera mie temps de soy

repentir, ains seront moult esbahies quant elles se verront departies de

Dieu et des bonnes, et mener ou chemin d’enffer en l’orde compaignie et

en la cruelle paine et doleur continuelle, qui jamais n’ara fin ne joye,

ne repos, helas! tant seront chier vendues les cointises, les foles

plaisances et les faulx delis dont l’en aura usé pour plaire à la folle

chair et au monde. Ainsi et par celle voye yront les mauvaises femmes,

et les bonnes au contraire; car elles yront avec l’espoux, c’est

avecques Dieu leur createur, et trouveront la porte ouverte pour entrer

en la grant joye, pour ce que elles auront estez esveillées et curieuses

à leurs lampes et à leurs luminaires pour attendre l’eure de l’espoux,

c’est-à-dire que elles auront fait les saintes œuvres et auront veillé

pour attendre l’eure de la mort, et ne se seront pas endormies en pechié

ne en ordure, ainçois se seront tenues nettes et souvent confessées et

gardées de pechié à leur povoir, et auront amé Dieu et craint; car qui

l’aime et craint, il se garde nettement et het pechié à faire; car

pechié est le desplaisir de Dieu. Cestes cy seront les bonnes de quoy

Dieu parla en l’euvangille, comme ouy avez.

Cy parle de Nostre Dame.

Chappitre CIXe.

Après vous parleray de une qui n’a point de pareille, c’est de la

benoiste glorieuse vierge Marye, mère du sauveur du monde. Ceste cy est

sy haulte exemplaire que nul ne la puest descripre, tant y a de bien et

de bonté, et la haultesse de son chier filz l’exaulce et esliève son

bien de jour en jour. Car par la renommée du filz croist la renommée de

la mère. Ceste doulce vierge honnoura plus et craingnist son filz que

nulle autre mère, pour ce que elle sçavoit bien dont il estoit venu;

elle fust chambre et temple de Dieu où furent faictes les espousailles

de la deité et de l’umanité, qui apporta la vie et le saint sauvement du

monde. Dieux voulst que elle espousast le saint homme Joseph, qui estoit

vieulx et preudomme; car Dieu voulst naistre soubz umbre de mariage pour

obeir à la loy qui lors couroit, pour eschever les paroles du monde, et

pour luy bailler compaignie à la gouverner, et pour la mener en Egypte,

dont il avint que, quant Joseph apperceust que elle feust grosse, il la

cuida laissier, et lui dist que il savoit bien que ce n’estoit pas de

lui. Mais en celle nuit Nostre Seigneur lui envoya son saint ange

visiblement, qui lui dist que il ne se esmaiast pas et que la groisse

estoit du Saint-Esperit, pour le sauvement du monde, et lors il en eust

grant joye et se pena trop plus de la honnourer que devant; car il

savoit bien par le dist des prophètes que le filz de Dieu devoit venir

en une vierge qui auroit nom Marie. Sy en mercya Dieu moult humblement

de la grant honneur qu’il lui avoit faite de lui avoir daingné donner sa

doulce mère à la gouverner et de la veoir à ses yeulx. Et aussy la bonne

vierge lui portoit honneur et obeissance, dont l’escripture l’en loe

moult. Après elle est loée de ce que l’ange la trouva seule ou temple, à

genoulx en prières et en oroysons, et ainsi doit estre toute bonne dame

en devocion et ou service de Dieu. Après la loe l’escripture de ce

qu’elle se craignoit, et en ot un pou de paour quant l’ange la saluoit,

et demanda comment ce pourroit estre qu’elle conceust enffant, elle qui

oncques n’avoit congneu homme charnellement, et li ange l’asseura et luy

dist que elle n’eust pas paour et ne se esmerveillast pas; car il seroit

du Saint-Esperit, et que nulle chose n’estoit impossible à Dieu,

c’estoit à dire que Dieu povoit faire tout à son plaisir; et mesmement

sa cousine Elizabeth estoit enceinte bien avoit vj. mois, qui estoit

brahaigne et passé aage. Et lors, quant l’ange lui eut ce dist, elle se

asseura et lui dist: «Veez-cy la chambrière de Dieu; soit fait selon ta

parolle.» Car elle voulst premierement sçavoir comment ce seroit. Mais

ainsi ne fist mie Eve, car elle estoit de trop legier couraige, comme

font aujourdui maintes simples femmes qui croyent de legier les folz,

dont depuis elles viennent à la folie. Elles ne enquièrent mie ne ne

regardent à la fin où elles en vendront, comme fist la glorieuse vierge

Marie, qui enquist à l’ange la fin du fait que il luy anonçoit, et en

fust paoureuse, et ainsi doivent faire les bonnes femmes et les bonnes

dames, quant l’en leur parle de juennesse ou de chose qui puisse venir

au deshonneur de elles.

De l’umilité Nostre Dame.

Chappitre CXe.

Après la loue l’escripture de son humilité; car, quant l’ange lui dist

que elle seroit mère du filz de Dieu, duquel le règne n’auroit fin, elle

ne s’en orgueillist pas, ainçois dist que elle estoit la chamberière de

Dieu et que il en feust à son plaisir. Sy pleust moult à Dieu, tant que

il se humilia encore plus comme descendre du ciel et daingnier prendre

en son ventre virginal humanité et devenir enffant. Pour ce a cy bon

exemple comment toute femme se doit humilier vers Dieu et vers son

seigneur et vers le monde. Car Dieu dist: Qui plus se humiliera et se

tendra moindre, sera plus hault essaucié et une foiz honnouré. Et pour

certain Dieu et les anges ayment plus humilité que vertus qui soit. Car

humilité se combast contre orgueil, qui est le pechié que Dieu plus het,

dont les mauvais anges cheirent du ciel. Et pour ce doit toute noble

femme soy humilier et estre courtoise au grant et au petit, et prendre

exemple à la vierge Marie, qui s’appella chamberière de Dieu. Après

l’escripture la loe de sa courtoisie et de sa bonne nature, quant elle

ala visiter sa cousine sainte Elizabeth et la vouloit servir; et

l’enfant de la sainte, ce fust saint Jehan Baptiste, s’esjoist ou ventre

de sa mère tant que, par la grace du saint esprit, sainte Elisabeth se

escria que beneist feust son ventre et que elle estoit benoiste sur

toutes femmes, et que ce n’estoit pas rayson que la mère du filz de Dieu

vensist veoir si povre femme comme elle. Ainsi se humilièrent l’une

cousine envers l’autre. Et pour ce a cy bonne exemple conment les unes

parentes, cousines et voisines, doivent visiter l’une l’autre en leurs

gesines et leurs maladies, et se humilier les unes envers les autres,

comme firent ces ij. saintes dames, comme oy avez, et non pas dire comme

font aucunes, qui, de leur grant cuer felon et orgueilleux, disent:

Avoy, je suis la plus noble, la plus gentil femme ou la plus grant

maistresce; elle me vendra la première veoir. Ou auront envie d’aler les

premières et avoir le plus de la vaine gloire du monde; tant que

plusieurs en ont tous les cuers enfflés d’envye et d’orgueil par telle

guise que, quant elles ne sont mises les premières aux festes et aux

assemblées, elles en perdent le mengier et le boire, tant elles sont

envieuses et despiteuses, ha, Dieux! tant elles pensent peu en la

courtoysie et humilité de ces ij. saintes dames et en ce que Dieu en

dist en l’Euvangille, comme ouy avez, que les plus humbles seront les

plus hault exaulciez. Helas, comme celles foles envies de aler les

premières et de elles prisier le plus leur seront une foys reprouchiées

et chières vendues, et sy en rendront compte. Dont la bonne royne Hester

en parle, disant que, de tant comme une femme est de plus grant lieu ou

greigneur maistresce, elle doit estre plus humble et plus courtoise, et

de tant emporte elle plus de aventaige, et d’honneur et de louenge de

touz; car les petiz se tiennent honorez quant les grans leur font bonne

chière, et que ilz parlent bel à eulx, et en rapportent plus grans

louenges et s’en louent à tous, et pour ce n’est-il si humble ne sy

gracieuse vertus à toute bonne haulte dame ne jeune femme comme de estre

humble et courtoise au grant et au petit et soy humilier et visiter les

povres et leur parens et lignaiges, comme la royne du ciel ala visiter

sa cousine et comme se humilièrent l’un envers l’autre.

De la pitié et benignité de Nostre Dame.

Chappitre CXIe.

Le livre du chevalier de La Tour Landry pour l'enseignement de ses filles · 第 12 / 14 题