Un autre exemple vous vueil dire d’une dame qui estoit juenne et avoit

le cuer au siècle. Si estoit un escuier qui estoit amouroux d’elle, et

elle ne le heoit pas aussy, et pour plus avoir d’aise et de lieu pour

parler et pour bourder ensemble, elle faisoit accroire à son seigneur

qu’elle s’estoit vouée pour aler en pelerinaige, et son seigneur, qui

preudhomme estoit, le souffroit, pour ce que il ne luy vouloit pas

desplaire. Sy advint une fois que elle et yceluy escuyer alèrent en un

pelerinaige d’une place de nostre Dame. Si furent moult aysiez enmy le

chemin de parler ensemble, car ilz y entendoient bien plus que à dire

leurs heures et y avoient bien plus grant plaisir et plus grant delit,

dont il advint que, quant ilz furent venus là et ilz furent au bon de la

messe, l’ennemy, qui tousjours est en aguet de enflamber et tempter

homme et femme, les tint si subgiez de celle temptacion et en celluy fol

plaisir, qu’ilz avoient plus leurs yeulx et leurs plaisances à resgarder

l’un l’autre et à faire petiz signes d’amours qu’ilz n’avoient au divin

service, ne que à dire devotement leurs heures. Si advint, par appert

miracle, que il prist si grant mal à la dame soudainement, que celle se

estraingnoist et ne sçavoit se elle estoit morte ou vive. Si en fust

emportée entre bras en la ville comme chose morte, et fut trois nuiz et

trois jours sans boire et sans mengier, et n’y congnoissoit l’en ou mort

ou vye. Sy fut envoyé querre son seigneur et ses amis, qui furent moult

doulans de ceste aventure, et la regardoient et si ne sçavoient se elle

en mourroit ou vivroit, dont il advint que la dame, qui en grant douleur

estoit, vit une advision moult merveilleuse; car il luy sembloyt qu’elle

veoit sa mère et son père, qui mors estoyent pieçà, et la mère luy

monstra ses mamelles: «Belle fille, veez cy ta nourreture; aime et

honneure ton seigneur comme tu feiz ceste mamelle, puisque l’esglise te

l’a donné.» Et après son père luy disoit: «Belle fille, pourquoy as-tu

plus grant plaisance ne plus grant amour à un autre que à ton seigneur?

regarde ce puis qui est de costé toy, et saichiez, se tu chiez ou feu de

male chaleur, que tu chierras dedans.» Et lors elle regardoit et veoit

un puis plein de feu delez luy si près que à pou qu’elle n’y cheoit. Si

en estoit toute effrayée, et après son père et sa mère lui monstroient

bien cent prestres trestous revestus de blanc, et le père et la mère lui

disoient: «Belle fille, nous vous mercions d’avoir revestu cestes gens

cy.» Et après cela il lui sembloit qu’elle veoit l’ymaige de Nostre Dame

qui tenoyt une cotte et une chemise et lui disoit: «Ceste cotte et ceste

chemise te gardent de cheoir en ce puis. Tu as ordi ma maison et

mocquée.» Et en ycelluy effroy elle s’esveilla et getta un grant

souspir. Si eurent son seigneur et ses amis grant joye, et virent bien

qu’elle n’estoit pas morte, et la dame se trouva vaine et lasse de la

vision et paoureuse du feu et de la flambe du puis où elle estoit deue

cheoir. Sy demanda un prestre, que on luy ala querre, un saint preudomme

religieux qui estoit grant clerc, vestoit la haire et estoit moult de

saincte vie. Si la confessa et elle luy dist toutes ses advisions et la

grant paour que elle avoyt eue de cheoir ou puis, et aussy elle luy dist

tous ses pechiez et ses jeunesses, et le saint homme lui desclara son

avision et lui dit:

«Dame, vous estes moult tenue à Dieu et à sa doulce mère, qui ne

vueillent mie la perdicion et la dampnacion de vostre ame, ains vous

desmonstrent vostre peril et vostre saulvement. Premièrement ilz vous

ont fait demonstrer vostre père et vostre mère, dont vostre mère vous

disoit: Belle fille, voy les mamelles où tu preiz ta nourreture; ayme et

honeure ton seigneur comme tu feiz cestes mamelles. Ma doulce amye,

c’est à entendre que, puisque sainte eglise vous a donné seigneur, que

vous le devez doubter et amer tout aussy comme vous amiez la mamelle de

vostre mère et y prenez nourissement. Et aussy comme l’enfant laisse

toutes choses pour la tette et la doulceur du lait, dont il prent

croissement et nourreture, aussi doit toute bonne femme selon Dieu et

selon sainte loy amer son seigneur sur tous autres, et laissier toutes

autres amours pour celle; si comme nostre seigneur par sa sainte propre

bouche dist que l’on laissast et deguerpist père et mère, suers et

frères et toutes autres choses pour l’amour de son seigneur, et que ce

n’estoient pas deux chars, fors une, que Dieu avoit conjointe en une et

que homme ne povoit separer, c’est-à-dire que homme ne povoit ny ne

devoit fourtraire l’amour l’un de l’autre, puisque Dieus et l’esglise

les avoit unys et conjoins ensemble. Et encores vous dist vostre mère

que vous y prenissiez nourreture comme en ses mamelles, c’est-à-dire et

entendre que se que vous amez vostre seigneur sus tous, que ce seroit

votre nourriture et vostre bien, et honneur vous accroistra de jour en

jour comme l’enfant croist par la nourriture de la mère et de sa

mamelle, c’est la doulceur du lait, qui signifie la grant doulceur, la

joye et l’amour qui doit estre en loyal mariaige, et la grace de Dieu y

habite. Après vostre père vous dist: Belle fille, pourquoy as-tu plus

grant plaisance et plus grant amour à aultre que à ton seigneur? regarde

ce puis qui est delèz toy, et saches, se tu chez au feu de male chaleur,

que tu y chierras. C’est-à-dire que, se vous amez plus aultre que vostre

seigneur, ne que autres habitent à vous, fors que luy, que vous charrez

ou puis, où vous serez arse et bruslée pour le delit de la male

plaisance et malle chaleur que vous avez eue ailleurs. Et pour ce vous

montra-il le puis de feu et la vengeance et la punicion qu’il convient

souffrir pour le délit de celle folle plaisance. Après ilz vous

monstrèrent les prestres blans et vous disoient que vous les aviés

revestus; pour ce vous en mercioient; c’estoit signiffiance que vous

aviez fait revestir les prestres et fait dire des messes pour eulx, dont

ilz vous remercioient, car soiez certaine que aussi comme vous faictes

pour eulx et pour les autres deffuncts, que ilz prient pour vous et sont

marriz quant ilz voyent que ceulx qui font bien pour eulx sont en voye

de perdicion. Si comme vous avez bien peu apparcevoir que ilz sont très

bien marriz de la temptacion que vous aviez eue et de la folle plaisance

par laquelle vous estiez en voye d’estre perdue, et pour ce vous en

venoyent secourir pour amour du bien fait et des messes et des aumosnes

que vous aviés fait et fait faire pour eulx. Après veistes l’image de

Nostre-Dame qui tenoyt une cotte et une chemise et disoit: Ceste cotte

et ceste chemise te gardent de cheoir en ce puis, car tu as ordi ma

maison et l’as moquée. C’est-à-dire que vous aviez esté en son esglise

et plus pour plaisance d’autruy que pour l’amour d’elle, et c’estoient

les folz regars et les folz plaisirs que vous preniez en celluy par qui

d’amours vous emprensistes la voye et le voyaige, et pour ce vous dist

la voix que vous aviez ordy et moquée sa maison, c’est son eglise; car

tous ceulx et celles qui y viennent par autre plaisance que par dévocion

du saint lieu et se couvrent du service pour trouver lieu d’esbat et

delit terrien, ceulx moquent l’esglise et la maison de Dieu. Ainsi

fut-il de vous, selon vostre fait et vostre advision. Après vous

l’ordeistes et empeschastes, comme la voix vous dist. Ce fut quant vous

aviez plus le cuer à luy et en la plaisance de folie que au divin

service, et de cellui meffait Dieu vous a voulu monstrer vostre

deffaulte et vous fist venir celluy grant mal et celle grant hachie que

vous avez senti. Et ceste grace, qui vous vint par chastiement et

demonstrance, fut par le service et bien fait que vous feystes à deux

povres femmes, dont vous donnastes à l’une une cote et à l’autre une

chemise, et vous dist la voix que la cotte et la chemise vous avoyent

gardée de cheoir ou puis, c’est-à-dire que le bien fait et l’aumosne que

vous aviez fait pour Dieu vous avoit gardé de perir et d’estre perdue,

se vous fussiez cheoite en la folie où vostre cuer avoit mis s’entente

et sa folle plaisance. Sy devez grant guerredon à Dieu et grant service

de vous avoir daigné demonstrer vostre erreur. Si vous devez en avant

garder d’encheoir un tel peril comme de perdre honneur et l’ame d’avoir

plaisance de amer nul tant comme vostre seigneur, à qui vous avez promis

foy et loyaulté, ne le changer pour pire ne pour meillour, et celle le

change, qui plus aime autre que son seigneur et ment et parjure sa foy

et sa loy. Si vous est, Dieu mercy, beau mirouer.» Et ainsi li demonstra

le preudomme son advision et la confessa et l’enseigna le mieulx qu’il

pot, et la dame guerist et mercia Dieu, et laissa toute sa folle

plaisance, dont il advint, bien environ demi an ou environ après, que

l’escuier, qui l’amoit par amours, vint d’un voyaige et d’une armée où

il avoit esté. Si la vint veoir, cointe et jolis, et si commença à

bourder et jangler et lui user d’un tel langaige, dont autresfoys luy

avoit usé; sy la trouva toute estrange; lors fut tout esbahy et

esmerveillé et luy demanda: «Ma dame, à quel jeu ay-je perdu le bon

temps, la joye et l’espérance que j’avoye en vous de vivre joyeusement?»

Et la dame lui respondit que tout cellui temps est passé; car jamais je

ne pense à amer ne avoir plaisance à nullui fors en mon seigneur. Et

lors elle lui compta l’adventure qui lui advint. Si cuida moult la

tourner; maiz il ne peut, et, quant il vit qu’il ne pot et qu’elle

estoit si ferme, si la laissa et dist à plusieurs la bonté et la fermeté

d’elle, et l’en prisa et la honnoura plus. Et pour ce a cy bon exemple

comment l’on ne doit pas aler aux sains voiaiges pour nulle folle

plaisance, fors pour le divin service et amour de Dieu, et aussy comment

il fait bon faire prier et faire dire messes pour son père et pour sa

mère et pour ses autres amis; car aussy ilz prient et empètrent graces

pour les vifs qui bien font pour eulx, comme ouy avez; et aussy fait

l’en bien de donner pour Dieu, car l’aumosne si acquiert grace de Dieu à

celluy qui la donne, si comme ouy avez. Sy vous diray un autre exemple

qui avint en une eglise qui est en ma terre, et a nom Nostre-Dame de

Beaulieu.

De ceulx qui firent fornication en l’esglise.

Chappitre XXXVe.

Il avint en celle eglise à une vigilles de Nostre-Dame que un qui avoit

nom Perrot Luart et qui estoit sergent de Cande en la mer, s’i coucha

avec une femme sur un autel. Si advint un miracle qu’ilz

s’entreprindrent et s’entrebessonnèrent comme chiens, tellement qu’ilz

furent aussy pris de toute le jour à journée, si que ceulx de l’esglise

et ceulx du païx eurent assez loisir de lez venir veoir; car ils ne se

povoient departir, et convint que l’on venist à procession à prier Dieu

pour eulx, et au fort sur le soir ilz se departirent. Dont il convint

que l’esglise feust puis dédiée, et convint par penitence qu’il alast

par troix dimenches environ l’esglise et le cymetière, soy batant et

recordant son peché. Et pour ce a cy bon exemple comment l’en se doit

tenir nettement en sainte église; et encores vous diray un autre exemple

sur ceste matière, comment il avint ès parties de Poitou n’a pas trois

ans, dont je vous en diray l’exemple.

Du moine qui fist fornication en l’eglise.

Chappitre XXXVIe.

En Poitou avoit une abbaye qui a nom Chievre Faye, dont l’esglise a esté

empirée pour les guerres. Le prieur d’icelle abbaye avoit un nepveu qui

avoit à nom Pigière. Si avint à un jour de dymenche que l’on dit matines

et la messe. Si demandoit l’en partout cellui Pigière, et ne povoit

estre trouvé. Mais toutefois tant fut quis et cerchié qu’il fut trouvé

en l’esglise en un coingnet sur une femme, embessonné, et ne se povoient

departir l’un de sus l’autre, et telement que tous y vindrent, et le

povre moigne avoit grant honte et grant dueil, et si y estoit son oncle

et tous les aultres moignes, et toutes voyes au derrain, quant il pleust

à Dieu, ils se departirent, et celuy moyne Pigière de dueil et de honte

laissa l’abbaye et s’en ala ailleurs. Se fut moult grant exemple comment

l’on se doit garder de faire mal pechié de delit de char en l’eglise ne

d’y parler de chose qui touche celle orde matière, ne s’i entreregarder

par amour, fors que par amour de mariaige. Car comme Dieu dit en

l’Euvangille, si comme racompte l’un des euvangelistres, que le doulx

Jhesucrist entra en une esglise qui lors appelée étoit le temple. Sy y

vendoit l’en merceries et marchandise, et, quant Dieu vit ce, si les

mist hors, et dist que la maison Dieu devoit estre tenue nectement et

qu’elle devoit estre mayson de saintes oroisons et de prières, non pas

maison de marchandises ne maison à faire nul delit de pechié; et, à

conforter ceste raison, Nostre Seigneur en a bien démontré appert

miracle, comme vous avez ouy qu’il a fait nagaires en ces deux eglises,

comment il lui desplait que on ordist sa sainte maison ne son eglise.

Des maulvais exemplaires du monde.

Chappitre XXXVIIe.

Belles filles,

Qui le bien voit et le mal prent,

A bon droit puis s’en repent.

Je le dy pour ce que nous avons par le monde moult de mauvais

exemplaires, et y a moult de ceulx qui se prennent plus tost aux

mauvaises que aux bonnes, et ceulx qui le font foloyent, et se

desnaturent et se mettent hors du droit chemin, c’est des commandemens

de Dieu le père, qui tout bien et sauvement enseigne et le baille par

escript par loy, laquelle nous tenons petitement. Car nous veons que le

plus de monde se gouverne selon le delit de la char et selon la vainne

gloire du monde, comme les uns qui se ourgueillissent pour leur beauté,

pour leur richesse, pour leur gentillesce; aultres y a qui sont envieux

des biens et des honnours que ils voient à autruy plus que à eulx;

autres y a qui sont yreux et gardent leur mal cuer et felon en rencune,

autres qui sont sus la lecherie de luxure espris et enflambez plus

ordement que buefs ne bestes sauvaiges, autres qui sont lecheurs et

frians sur leurs gueulles de bons vins et delicieuses viandes; autres

sont avers et convoyteux d’avoir l’autruy bien, autres qui sont

hoqueleurs, larrons, usuriers, rapineux, parjures, traittres et

mesdisans, et cestes manières de gens monstrent bien que ilz sont

enffans de la doctrine à leur maistre que ilz ressemblent; par sa

doctrine et temptacion et par son conseil ilz font iceulx maulx; c’est

l’ennemy de tenèbres qui les attise et les esmeut à faire yceulx pechiez

et les y tient bien jusques à la desliance de vraye confession, par

laquelle ilz sont delivrez, et de ceste manière de gens est le plus du

monde entechiez et surpris.

Des bons exemplaires du monde.

Chappitre XXXVIIIe.

Aprez, y a d’aultres qui sont plus saiges et qui ont plus le cuer et

l’esperance en Dieu, et, pour l’amour de la crainte que ilz ont envers

luy, ilz se tiennent chastement et nettement, et se combattent contre

les tentations des brandons du feu de luxure, et aussi se tiennent plus

soubrement de viandes delicieuses, par quoy la char est temptée, car la

delicieuse viande et les bons vins et les deliz du corps sont alumail et

tison du feu de luxure. Et autres qui ont grace d’avoir souffisance

contre convoitise, et autres qui ont franc cuer et piteux aux povres, et

sont loyaulx et justes vers leurs prouchains et voisins, et sont

paisibles, et, pour ce, Dieux les fait vivre en pais et paisiblement;

car qui le mal et la riote quiert, le mal et la douleur treuve;

voulentiers le voit l’en advenir. Car aucunes gens par leur grant yre et

convoitise se bastent de leurs bastons mesmes et se pourchassent de jour

en jour peine et ennuy. Et pour ce, Dieux beneist en l’Euvangille les

debonnaires de cuer et les paisibles; et toutes cestes gens, qui ainsi

se tiennent nettement en la crainte et en l’amour de Dieu et de leurs

voisins, monstrent bien qu’ilz ressemblent à leur bon maistre,

c’est-à-dire à Dieu le père, de qui ilz tiennent ses sains commandemens,

si comme sainte Eglise leur enseigne, car ilz ont eu franc cuer à les

retenir, et aussi ressemblent au bon filz de Dieu, qui est bon

exemplaire de vie et de joie pardurable, et fontaine où l’on puet tout

bien et sauvement puiser. Et pour ce, belles filles, ayés jour et nuit

le cuer ou lui, et l’amez et le craigniez, et il vous sauvera de tous

perilz et de toutes temptacions mauvaises, et pour ce, mes belles

filles, je vous vueil monstrer et desclairer par ce livre les preudes

femmes et bonnes dames que Dieux loue en sa Bible, qui, par leurs

saintes euvres et bonnes meurs, furent et seront à tousjours mais

louées, pour quoy vous y prengniez bon exemple à vivre à tousjours mais

honnestement et nettement comme celles firent. Et aussy vous monstreray

et desclareray aucunes mauvaises qui furent diverses et crueuses,

lesquelles finèrent mal, afin de y prendre bon exemple de vous garder du

mal et de la perdicion où elles cheyrent.

De Eve, nostre première mère.

Chappitre XXXIXe.

Le premier exemple de mal et de pechié, par quoy la mort est entrée en

cestuy monde, si vint par Eve, nostre première mère, qui petitement

garda le commandement de Dieu et l’onneur où il l’avoit mise; car il

l’avoit faitte dame de toutes choses vivans qui estoyent soubz le ciel,

et que tous lui obeyssoient et feissent sa voulenté. Et se elle ne feust

cheute en pechié de desobeyssance, il n’y eust poisson en la mer, ne

beste sur terre, ne oisel en l’air que tous ne feussent à son

obeyssance, à en prendre et à en deviser là où il luy pleust, sans nul

desdit, et aussy elle eust enfans sans doulour et sans peril, ne jamais

ne eust l’en faimg ne soif, froit ne chaut, travail ne maladie, ne

tristesse de cuer, ne mort terrienne nulle. Nulle eaue ne la peust

noyer, ne feu ardoir, ne glaive, ne aultre chose blescier; nulle chose

ne luy peust nuire, ne fayre couroucier. Doncques pensons et regardons

comment un pechié, sans plus, la mist de si grant honneur et gloire si

bas et en tel servage; car elle perdit toute l’onneur et la richesse,

laissa la gloire et toute l’obeyssance pour le pechié de desobeissance.

Or resgardons doncques en quoy pecha la première femme, affin, mes

chières filles, de vous en garder, si Dieu plaist, par la bonne doctrine

que vous prendrés en bons exemples. Sy vous dy que le premier pechié de

nostre mère vint par mauvaise accointance, pour ce qu’elle tint

parlement au serpent, qui avoit, ce dit l’escripture, visaige de femme

moult bel et moult humble, lequel parloit humblement et cointement; si

l’escouta voulentiers et privéement, dont elle fist que folle; car se au

commencement elle ne l’eust voulu escouter et s’en estre venue à son

seigneur, elle l’eust desconfit à sa grant honte. Et ainsi le fol

escoutement lui fist dommaige. Et pour ce, belles filles, n’est pas

bonne chose d’escouter gens qui langaigent et qui ont l’art de bel

parler, ne que escouter doulces parolles et couvertes; car par fois

elles sont decevables et venimeuses, et en puet l’en acquerre blasme.

Après cellui serpent advisa son point et la trouva seule et loing de son

seigneur, et pour ce lui monstra à loysir son faulx langaige, et dont il

n’est pas bon de demourer seul à seul à nulluy, se il n’est de ses

prochains. Et je ne dis mie que l’on ne doye faire honneur et courtoisie

à chascun selon ce qu’il vault; mais l’on met trop plus son honneur en

balance de trop respondre que de pou; car l’une parolle attrait l’autre

et à chacunes foys convient qu’il en soit dit d’aucunes dont ilz se

pueent après jangler ou bourder, et pour ce est bon exemplaire à toute

droite dame.

La seconde folie de Eve nostre première mère est à ce qu’elle respondy

trop legièrement, sans y penser, quant l’ennemi Lucifer lui eust demandé

pour quoy elle et son mary ne mangoient du fruit de l’arbre de vie,

comme ilz faisoient des autres. Ce fut celle qui respondit sans le

conseil de son mary, et lui y tint parolle, dont elle fit que folle, et

luy en meschey; car la responce ne lui avenoit mie, ains appartenoit à

son seigneur à en respondre; car Dieu avoit baillé la garde d’elle et du

fruit à son seigneur, et divisé de quel fruit ilz mangeroient. Et pour

ce peust avoir respondu que il en parlast à son seigneur, non pas à

elle, et se feust couverte et deschargée. Et pour ce, belles filles,

devez prendre en ce bon exemple que, se aucuns vous requiert de folie ou

de chose qui touche contre vostre honneur, vous vous pouvez bien couvrir

et dire que vous en parlerez à vostre seigneur; ainsi vous les vaincrez

et ne ferés pas comme la seconde folie de Eve, qui fist la responce,

sans ce que elle s’en couvrist ne sans le conseil de son seigneur. Et

pour ce, belles filles, je vouldroye bien que vous retenissiez l’exemple

d’une bonne dame de Acquillée, que le prince d’Acquillée prioit de

folles amours. Et, quant il l’eust assez priée et assez parlé, elle lui

respondit que elle en demanderoit l’avis à son seigneur; et quant le

prince vit ce si la laissa ester et oncques plus ne lui en parla, et

disoit à plusieurs que c’estoit une des parfaittes dames de son païx, et

ainsi la bonne dame en receut grand pris et grant honnour. Et ainsy le

doit faire toute bonne dame, non pas respondre de soy meismes, comme

fist Eve.

La iije faulte de Eve.

Chappitre XLe.

La tierce folie de Eve fut qu’elle ne recorda pas à droit la deffense

que Dieu avoit faicte à elle et à son seigneur; ainçois y mist division.

Car Dieu leur avoit dit que se ilz mangeoient de cellui fruit qu’ilz en

mourroient, et pour ce, quant elle fist la responce au serpens, elle ne

dist mie plainnement la vérité, ainçois dist: «Se nous en mangions, nous

en morrions par adventure.» Ainsi mist condicion en la response, si

comme maintes folles femmes font quant l’on leur parle de folie. Mais

Nostre Seigneur ne leur avoit pas mis de par aventure. Car la simple

response de par aventure, que l’ennemi trouva en elle, lui donna pié de

parler plus largement et de plus la tempter, tout aussy comme celles qui

escoutent et respondent legièrement à ceulx qui les requièrent de fol

amour. Car, par les simples responses et par l’escouter, ilz donnent

voye et lieu de parler plus avant, ainsi comme il avint à Eve, nostre

première mère, qui escouta l’ennemi jangler et respondit sans le conseil

de son seigneur. Et pour ce l’ennemi la tempta et lui dist: «Vous en

pourrez bien mangier, et si n’en mourrez mie, ains serez aussi beaulx

comme Dieu et si sçaurez bien et mal. Et sçavez-vous pourquoy il a

deffendu que vous ne mangiez point de ce fruit? Pour ce que, se vous en

mengiez, vous seriez aussy beaux et aussi clers et aussi puissans comme

lui.» Ainsi la folle cuida qu’il dist vray, et le creut par convoitise

et par beau parler, tout aussi comme font les folles femmes qui croient

de legier les belles parolles des jangleurs qui les conseilloient à

foloier contre leur honneur et leur estat par flatteries et folles

promesses, et leur jurent assez de choses qu’ilz ne leur tiennent mie.

Aucunes fois les folles les croyent tant qu’elles viennent et se

consentent au fol delit, dont elles se trouvent depuis deceues et

moquées. Car, quant ilz ont fait leur fol delit, ilz les laissent comme

diffamées honteusement.

De la quarte folie de Eve.

Chappitre XLIe.

La quarte folie de Eve si fut du fol regart, quant elle regarda l’arbre

et le fruit de vie que Dieux leur avoyt deffendu. Si luy sembla trop bel

et delitable, dont le desira par le regart et en fut temptée; ainsy par

le fol regart cheit en folle plaisance. Et pour ce a grant peril à

regarder legierement. Car le saige dit que le pire ennemi est l’ueil,

dont maintes ont esté deceues par faulx regars. Car il est maintes gens

qui de leur grant art font un faulx semblant et un faulx regart, comme

maintes gens qui regardent afficheement et font le debonnaire et le

gracieux, et font le pensis en leurs faux regars, dont maintes fois

maintes en sont deceues, car elles cuident qu’ilz le facent par

destresse d’amours, et ilz ne le font que par faux semblans pour les

decevoir. Et pour ce a cy bon exemple pour soy gaittier de faux

regardeurs. Car maintes foiz l’on y est deceu. Car, quant l’ennemi les

treuve en telx fols regars et delix, il les point et enflambe de fole

temptacion, par quoy il les tient liez du fol delit, et du fol delit les

fait cheoir en l’ort fait, dont elles perdent corps et ame; doncques

tout vient par fol regart. Dont je vouldroye que vous sceussiez

l’exemple du roy David, que, par un fol regart de regarder la femme

Urie, il cheyt en fornication d’avoultire, puis en omicide, comme de

faire tuer son chevalier Urie, dont Dieu en prinst plus grant vengence

sur luy et sur son pueple, dont l’achoyson avint par fol plaisir et

regart, si comme il advint à Eve, nostre première mère, qui par son fol

plaisir et regart chey ou fol fait, dont tout le monde et l’umain

lignaige l’acheta chierement et à grant douleur. Car par celluy regart

et celluy fait la mort vint au monde. Et pour ce est cy bon exemple de

non regarder folement ne afficheement.

De la quinte folie de Eve.

Chappitre XLIIe.

La quinte folie fut de touchier, quant elle habita au fruit, dont il

vaulsist mieux que elle n’eust eu nulles mains. Car moult est perilleux

le touchier après le regard, quand les deux vices se consentent de

mauvaise volenté. Et pour ce dist le saige en la sapience que l’en se

doit garder de touchier à delit dont le cuer soit blescié ne l’âme; car

fol atouchement eschauffe le cuer et enflambe le corps. Et, quant raison

est aveuglée qui doit le cueur et la fenestre gouverner, l’en chiet en

pechié et en fol deliz; et encore dit le saige, qui se veult seurement

gouverner et nettement garder, doit deux fois ou trois avant ses mains

regarder que à nul fol fait atouchier, c’est à dire, avant que le faire

et entreprendre, deux foyz ou trois y penser. Car le touchier et le

bayser esmeuvent le sanc et la char telement que ils font entroblier la

crainte de Dieu et honneur de cest monde. Ainsi moult de mal se esmeut

et avient par fols baisiers et atouchemens, tout ainsi comme il avint à

Eve qui atoucha au fruit de vye.

De la vje folie de Eve.

Chappitre XLIIIe.

La vje faulte si fut pour ce que elle menga du fruit deffendu; ce fut le

plus fort du dolereux fait. Car, par celluy fait nous et tout le monde

fusmes livrez au peril de la mort d’enfer, et estrangez de la joye

pardurable. Si avons cy grant exemple comment par le trespassement d’une

petite pomme soyent devenus tant de douleurs et de maulx. Hé, Dieux,

comment ne pense l’en assavoir comme Dieux pugnira ceulx qui font telx

forfaix de viandes et qui se delittent en bons morseauls de quoy ilz

nourrissent leurs ventres et leurs charongnes, qui par celui delit la

font esmouvoir en fol delit de luxure et d’autres pechiez. Pourquoy ne

regardent-ilz aux povres familleux qui meurent de froit et de faing et

de soif, dont Dieux leur demandera compte au grant jour espoventable? Et

saichiez que pechié n’est pas du tout à trop mengier, mais au delit de

la saveur de la viande; dont le saige dit que la mort gist dessoubz les

delices, aussi comme le poisson qui prent l’aim par la viande qui y est

atachée, et c’est la mort. Et aussi comme les poisons et le venin est

mis ou bon morcel, dont l’omme muert, et aussi la saveur du delit, que

l’on prent ès delicieuses viandes, occient l’ame et la perissent par le

delit du corps, et aussi comme le delist de la pomme occist Eve nostre

première mère, laquelle vint au pechié, comme font maintes gens; car ilz

viennent à escouter la folie, et puis aux regars et puis au touchier, et

du touchier au baisier, et du baisier au fait du faulx delit, comme fit

Eve, qui assavoura la pomme après le regart et le touchier.

De la vije folie de Eve.

Chappitre XLIIIIe.

La vije folie de Eve fut pour ce qu’elle ne creut pas ce que Dieu lui

avoit dit que elle mourroit se elle mengoyt du fruit. Mais Dieux ne lui

avoit pas dit qu’elle mourust si tost de la mort du corps, mais

simplement luy dist que elle mourroit. Si fist-elle premiere; ce feust

ce que elle eut desobéy à Dieu, et cheoitte en son yre et en son

indignacion. Après elle mourust de la mort du corps, ce fut quant elle

eust esté une grant pièce au labour du monde et souffertes maintes

doulours, peines et mesaises, si comme Dieu lui avoit dit et prommis, et

au derrenier, après la mort, elle descendy en la prison qui estoit

commune, dont nul ne eschappoit, c’estoit le porche d’enfer; or elle fut

en prison, elle et son mary et leur lignée, jusques à tant que Dieu vint

en la croix; ce fut l’espace de v.m ans et plus, et adonc Dieux les

delivra et ceulx qui l’avoient servy et obey en la vieille loy, et les

mauvais laissa; il print le grain et lessa-il la paille ardoir. Helas!

que ne pensons, nous et ceulx qui sont endormis et nourris en péchié

jusques au jour d’uy, de nous amender, et non mie d’estriver tousjours à

la folle esperance de cuidier tousjours vivre ne de attendre à soy

admender sur son derrenier jour, et ilz ne voient pas la mort qui se

aprouche d’eulx de jour en jour et vient soudainement, comme le larron

qui entre par l’uis derrière et emble les biens, coppe les gorges, et ne

scet l’en quant il vient, et après celluy larron luy embelist de jour en

jour à embler et persevere tant que il est prins et le destruit l’en! Et

ainsi est-il des pecheurs qui pechent de jour en jour, tant que la mort

les prent, et ne savent lors, comme le larron, à qui tant embellist de

mal faire qu’il ne se peut tenir d’aler et de venir et soy delicter en

ses larrecins tant qu’il est prins et mis à mort, et aussi est-il du

pecheur qui tant vait et vient à sa fole plaisance et à son fol delict

que l’on s’en apparçoit, et est sceu tant quelle est diffamée et

deshonnourée du monde et haye de Dieu et des anges.

De la viije folie de Eve.

Chappitre XLVe.

La viije folie fut qu’elle quist compaignie à faire son péchié, et ce

fut que elle donna la pomme à son mary et luy pria que il en mengast

avec elle, et il ne lui vouloit mie desobéir comme fol, et pour ce

furent tous deux prisonniers du pechié et de nostre grant mal; dont a cy

bon exemple que, se femme conseille mal à son seigneur, il doit penser

se elle lui dit bien ou mal et à quelle fin la chose puet venir. Car

l’en ne doit mie estre si enclin à sa femme ne si obeissant que l’en ne

pense se elle dit bien ou mal; car ilz sont maintes femmes auxquelles ne

leur chault, mais que leur voulenté soit faicte et accomplie. Dont je

congneux un baron qui tant crut sa femme que par son fol conseil il

prist mort, dont ce fut dommage. Il lui vaulsit mieux qu’il l’eut moins

crainte ne congneue, et aussi, comme Adam, qui folement creut sa femme,

à sa grant doulour et à la nostre. Et aussy, toute bonne femme doit bien

penser quel conseil elle veult donner à son seigneur, et qu’elle ne luy

conseille mie à faire chose dont il ait honte ne dommaige pour acomplir

sa fole voulenté. Car, se elle est saige, elle doit penser et mesurer à

quelle fin ou bien ou mal la chose puet venir; car elle y partira et ou

bien et ou mal. Et, pour ce y doit bien penser avant qu’elle riens lui

conseille, ne ottroye, ne pour amour ne pour hayne d’autruy. Et, aussi

comme Eve ne vouloit bien faire, elle ne devoit mie conseillier à faire

mal; car il y eust assez eu d’elle. Et pour ce est cy bon exemple, se

l’on ne veult faire bien, que l’on ne doit pas conseillier à autruy à

faire mal. Et aussy, se l’on ne vuelt jeuner et bien faire, l’en ne doit

pas autre desconseillier ne destourber à aultruy; ains dist le saige que

l’on a sa part ou pechié, c’est à dire ceulx qui lui ostent sa devocion

et qui le conseillent à desjeuner et à faire pechié. Et, pour ce, qui

n’a voulenté de bien faire, si le laisse l’on bien faire aux autres, et

ne leur conseillier riens contre leur ame, car ilz participeroient au

pechié.

La ixe folie de Eve.

Chappitre XLVIe.

La ixe folie et la greigneur fut la derrenière; car, quant Dieu la mist

à raison pourquoy elle avoyt trespassé son commandement et fait pechier

son seigneur, lors elle excusa et dist que le serpent lui avoit fait

faire et conseillié. Dont elle cuida allegier son pechié pour chargier

autruy. Dont il sembla que Dieu s’en courrouça plus que devant, pour ce

que Dieux lui respondist que dont de là en avant en seroit la bataille

entre elle et l’ennemy, pour ce quelle crut contre luy et qu’elle

vouloit estre pareille à Dieu, et pour ce qu’elle passa son

commandement, et pour ce qu’elle creut plus l’ennemy que lui qui l’avoit

faicte, et pour ce qu’elle deceut son seigneur par son fol conseil et

que elle s’esforça de excuser son meffaict et son pechié, et pour cestes

causes Dieu ordonna la bataille entre homme et femme et l’ennemy. Car

moult il desplut à Dieu l’excusacion, comme il fait aujourd’uy de telz

qui viennent à confession devant leur prestre, qui est en lieu de Dieu,

si se excusent en leur confession devant leur prestre, et pollicent leur

meffait, c’est-à-dire qu’ilz ne dient pas leurs pechiés sy vilment comme

ilz ont meffait, et en ont honte de le dire; maiz ilz n’avoient pas

honte de le faire. Et pour ce ilz ressamblent à nostre première mère Eve

qui se excusoit. Maiz saint Pol dit que qui veult estre bien nettoyé et

lavé, il doit dire aussy laidement contre luy et plus comment il le

fait, ou autrement il n’est point nettoyé. Car, si comme dist saint

Père, tout aussi comme demeure voulentiers le larron là où l’en le celle

et là où l’en muce son larrecin, et ne va pas voulentiers là où l’en

l’escrie et hue, tout aussy est-il de l’ennemy qui emble les ames par

ses temptacions, et se muce et reboute ès corps et ès lieux où il n’est

pas escrié, ne hué, ne descovert par confession; car celui qui se

confesse souvent et menu l’escrie et le hue, et est la chose qui soit

qu’il plus het et craint. Sy vous laisse à parler de nostre première

mère Eve et comment l’ennemy la fist pechier et errer. Si vous parleray

comment nulle saige femme ne doit estre trop hastive de prendre les

nouveautéz ne les premières cointises, comment un sains homs en prescha

nagaires, et après ycelle matière vous parleray de l’exemple d’un

chevalier qui ot trois femmes, sur celle matière, et puis je retourneray

au compte et à la matière des mauvaises femmes, comme il est contenu ou

livre de la Bible, et comment il leur prist mal, et pour estre

exemplaire de vous en garder. Après la matière des mauvaises femmes, je

vous compteray des bonnes, et comment l’Escripture les loue.

D’un evesque qui prescha sur les cointises.

Chappitre XLVIIe.

Je vous diray comment un saint homme evesque prescha nagaires, qui à

merveilles estoit grant clerc, et estoit en un sermon où avoit grant

foyson de dames et de damoyselles, dont il y en avoit d’attournées à la

nouvelle guise qui couroit, et estoient bien branchues et avoient grans

cornes. Dont le saint homme commença à les reprendre et à leur baillier

moult de exemples, comment le deluge ou temps de Noë fut pour l’orgueil

et desguiseures des hommes, et espécialement des femmes, qui se

contrefaisoient de atours et de robbes. Dont l’ennemy vit leur orgueil

et leurs desguiseures, et les fist cheoir en l’ordure du vil pechié de

luxure, et, pour ceulx pechiés, il en desplust tant à Dieu qu’il fist

plouvoir xl. jours et xl. nuis sans cesser, tant que les yaues

surmontèrent la terre de x. coudées sur la plus haute montaigne, et lors

tout le monde fut nayé et perillié. Et ne demeura que Noë et sa femme et

troiz filz et troiz filles, et tout advint par celui pechié. Et après,

quant l’evesque leur eust monstré cet exemple et plusieurs autres, il

dist que les femmes qui estoient ainsy cornues et branchues ressamblent

les limas cornus et les licornes, et que elles faisoient les cornes aux

hommes cours vestus, qui monstroient leurs culz et leurs brayes et ce

qui leur boce devant, c’est leur vergoigne, et que ainsi se mocquoient

et bourdoient l’un de l’autre, c’est le court vestu de la cornue. Et

encore dist-il plus fort, que elles ressamblent les cerfs branchus qui

baissent la teste au menu boys, et aussy, quant elles viennent à

l’esglise, regardés les moy, si l’en leur donne de l’eaue benoyste,

elles baisseront les testes et leurs branches. Je doute, dist l’evesque,

que l’ennemy soit assis entre leurs branches et leurs cornes; et pour ce

les fait-il baisser les têtes et les cornes, car il n’a cure de l’eaue

benoyste. Si vous dy qu’il leur dist moult de merveilles et ne leur cela

rien de leurs espingles ou de leurs atours, tant qu’il les fist mornes

et pensives, et eurent sy grant honte qu’elles bessoient les testes en

terre, et se tenoient pour moquées et pour nices. Et y en a de celles

qui ont depuis laissées celles branches et celles cornes et se tiennent

plus simplement aujourd’huy; quar il disoit que telles cointises et

telles contrefaictures et telles mignotises ressambloyent à l’iraingne

qui fait les raiz pour prendre les mousches; tout aussy fait l’ennemy

par sa temptacion la desguiseure aux hommes et aux femmes, pour

ennamourer les uns des autres et pour prendre les musars aux deliz des

folz regars, et, par les mignotises des foles plaisances qu’ilz croyent

et ceulx folz regars et folles plaisances, l’ennemy les tempte et point,

et les prent et lie, comme fait l’yraingne qui prent les mousches en ses

rais et en ses tentes. Car telles contrefaictures et desguiseures sont

les raiz et les tentes de l’ennemy comme l’yraingne les mousches, si

comme racompte un saint hermite en la vie des pères, à qui il fui

demontré par l’ange, si comme vous pourriez trouver escript plus à

plain. Après ce leur dist que le plus du blasme du pechié estoit en

celles qui premièrement prennent telles desguiseures, et que les plus

folles estoient les plus hardies, et que toute bonne dame et saige doit

bien soy craindre de les entreprendre jusqu’à ce que toutes communément

les ayent entreprinses et que l’on ne puisse plus fouir selon le monde.

Car, selon Dieu, les premières seront plus blasmées, et mises ès haulx

siéges les derrenières. L’evesque, qui prudomme estoit, dist un bon

exemple, sur le fait de celles qui se hastoient de prendre les premières

nouvelletez et cointises, et dist ainsy:

De celles qui cheirent en la boue.

Chappitre XLVIIIe.

Il advint que plusieurs dames et damoyselles furent conviées à une

nopces. Si furent à la beneyçon et s’en vindrent tout à pié par esbat là

où on devoit faire le disner. Sy avoit un bien petit maroiz entre deux,

et bien mauvaiz chemin. Sy distrent les plus juennes femmes: Nous yrons

bien par ces marois; car le chemin y est plus droit. Les autres, qui

estoient les plus meures et les plus saiges, distrent qu’elles yroient

le grant chemin, car il estoit le plus sec et le plus seur. Les juennes,

qui estoient plainnes de leurs voulentez, n’en vouldrent rien faire, et

cuidèrent aler au devant et prindrent le chemin des marois, où il avoit

vieilles cloyes pourris, et, quant elles furent sur les cloyes, les

cloyes fondirent et elles cheyrent en la boue et en la fange jusques aux

genoulx, et furent toutes souilliées, et convint qu’elles retournassent

arrières à l’autre chemin, après les autres, et elles se ratissèrent à

coustaulx leurs chausses et leurs robes, et furent crotées et souillées,

et ne demandez mie comment, et on les demanda bien partout, et tant que

l’on eut mengié le premier mès avant qu’elles venissent. Et quant elles

vindrent sy comptèrent comment elles estoient chaitez en la boue. Hé!

dist une bonne dame et saige qui estoit venue le grant chemin, vous nous

cuidiez estre au devant pour estre les premierez à l’ostel, et ne nous

vouliez suivre. Il est bien employé; car je vous dy pour vray que telle

se cuide avancié qui se desavance, et telle cuide venir la première qui

se trouve la dernière. Sy lui bailla ces deux parolles doublement et

couvertes; car, selon ce que dist le saint preudomme, ainsi est-il de ce

siècle; car celles qui premières prennent les nouveaultéz et les

jolivetéz qui viennent par le monde, elles cuident moult bien faire

desavancer les aultres pour avoir les plus de regars; mais, pour un qui

le tient à bien, il y en a x. quy le tiennent à mauvays et s’en moquent

et bourdent; car telz les en louent par devant qui en trayent la langue

par derrière et se mocquent d’elles et en tiennent leurs parlemens; mais

nulle ne croit en sa folie.

Cy parle de tenir moyen estat.

Chappitre XLIXe.

Celle se tient à la mieulx venue qui premierement se cointoye; mais

celles qui premierement prennent telles nouveautés, ce dit le preudomme,

ressemblent aux juennes femmes qui se souillèrent en la boue, dont l’en

se bourde d’elles et de leur chemin nouvel. Et celles qui se tiennent

plus meurement et simplement, ce sont les saiges qui alèrent le grant

chemin seur; car l’on ne se puet bourder de celles qui se tiennent

meurement. Je ne dy mie, puisque l’estat et la nouvelleté est courant

par tout et que toutes s’y prennent, il convient qu’elles suyvent le

siècle et facent comme les autres. Mais les saiges y doivent reculer le

plus qu’elles peuvent, et au fort en prendre sur elles avant moins que

plus, et elles ne se hasteront pas tant de venir au devant comme celles

qui cheyrent en la boue pour cuidier venir les premières, et elles

furent les derrenières, et furent souilliées et honnyes. Pour ce, mes

chières filles, est-il bon de ne se haster point et de tenir le moyen

estat, c’est à en faire plus sur le moins que sur le plus. Maiz il est

aujourd’huy un si meschant siècle; car se aucune jolie ou aucune nice

prent aucune nouveaulté et aucun nouvel estat, tantost chacune dira à

son seigneur: «Sire, l’en me dist que telle a telle chose qui trop bel

est et trop bien lui siet. Je vous prye que j’en aye; car je suis aussi

gentil femme et vous aussi gentil homme, et aussy puissant comme elle et

son seigneur, et avons aussy de quoy bien paier comme eulx.» Et trouvera

raysons par quoy il convendra qu’elle en ait, ou la noise et le meschief

sera en l’ostel, ne jamais n’y aura paix jusques à ce que elle en ait sa

part aussi comme l’autre, soit droit, soit tort; elle ne regardera pas

que le plus de ses voisines en ayent avant, ne ne enquerra se les bonnes

dames qui sont renommées et tenues pour saiges en ont encore prins

telles nouveaultez; il convient que elles aillent les premières comme

firent celles qui cheyrent en la fange. Si est grant merveilles de

telles cointises et de telles nouveaultez, dont les grans clercs dient

que les hommes et femmes se desguisent en telle manière que ilz ont

doubte que le monde perisse, comme il fist ou temps de Noé, que les

femmes se desguisèrent et aussy firent les hommes; maiz il despleut plus

à Dieu des femmes que des hommes, pour ce qu’elles se doivent tenir plus

simplement. Dont je vous en diray une merveille que une bonne dame me

compta en cest an, qui est l’an mil trois cens lxxij. Elle me deist que

elle et tout plein de damoiselles estoient venues à une feste de

Sainte-Marguerite, où tous les ans avoit grant assemblée, et là vint une

damoisele moult cointe et moult jolye, et estoit plus diversement

arroyée que nulles des autres, et, pour son estrange atour, toutes la

vinrent regarder comme une beste sauvaige; car son attour ne sambloit à

nul des autres, et pour ce eut-elle sa part des regars. Si luy demanda

la bonne dame: «M’amie, comment appellez-vous cest attour?» Et elle lui

respondi que l’on l’appelloit l’attour du gibet.--«Du gibet!» dist la

dame. «En nom Dieu, le nom n’est pas bel, ne l’atour plaisant.» Si ala

la voix amont et aval que celle damoiselle avoit nommé son atour l’atour

du gibet, et chacun s’en jengla, et la venoient veoir comme petis

enfans. Si demanday à la bonne dame la manière de cellui atour; sy le me

devisa; maiz en bonne foy je le retins petitement, maiz que, tant qu’il

me semble, qu’elle me dist qu’il estoit hault levé sus longues espingles

d’argent plus d’un doy sur la teste comme un gibet pour estre

estrangement. Si n’estoit pas tenue celle damoiselle à trop sage, et

estoit moult bourdée; et ainsi chascune nyce amainne sa nouveaulté et sa

desguiseure. Sy vous laisseray à parler de cestes desguisures et atours;

je vous ay dit comment l’evesque les chastioyt et soutenoit et prouvoyt

par la sainte escripture que, quant les hommes et par especial les

femmes se cointissoient et desguisoient, que c’estoit contre mal temps

de mortalité ou de grans guerres, comme anciennement est advenu, et

comme encore on le puet veoir chascun jour et le appercevoir, et que

c’est un pechié d’orgueil, par quel les angels cheyrent du ciel, par qui

le déluge vint quant le monde fut noyé, par lequel la luxure y est

conceue par la racine de celluy orgueil.

Du chevalier qui eut iij femmes.

Chappitre Le.

Belles filles, je vouldroye que vous sceussiez et eussiez bien retenu

l’exemple d’un chevalier qui ot troys femmes. Il fut un chevalier moult

preudomme et de bonne vie qui avoit un oncle hermite, saint homme et de

religieuse vie. Ce chevalier eut sa première femme qu’il ama à

merveilles. Si va advenir que la mort, qui tout prent, la print, dont le

chevalier fut si dolent que a peu qu’il n’en mourut de dueil et de

couroux. Si ne savoit son confort prendre fors que aler soy complaindre

à l’ermite son oncle, que il savoit saint homme. Si vint à lui plourant

et doulousant et regrettant sa femme, et le saint hermite le confortoit

le plus bel qu’il povoyt, et au fort le chevalier le pria à jointes

mains que il voulsist Dieu prier que il sceust se elle estoit perdue ou

sauvée. Le saint homme eut pitié de son neveu et ala en la chappelle et

adoura Dieu, et requist que il lui pleust lui demonstrer où elle estoit,

et quant il eut esté grant pièce en oroison, il s’endormi et lui fut

advis qu’il veoit la povre ame devant monseigneur saint Michiel et

l’ennemy de l’autre part, et estoit en une balance et son bien fait avec

elle et d’autre partie l’ennemy avec les maulx qu’elle avoit faits, et,

entre les autres choses, la chose qui plus pesoit et qui plus la

grevoit, c’estoient ses robes qui moult estoient fines et fourrées de

vair et de gris et letticées de hermines. Si se escrioit l’ennemi et

disoit: «Ha, saint Michiel, sire, ceste femme avoit dix paires de robes,

que longues, que courtes, que costes hardies, et vous savez bien qu’elle

en eust assez de la moitié moins, c’est d’une robe longue et de deux

courtes et de deux cottes hardies, pour bien se y passer selon une

simple dame, et encore elle s’en deust bien passer à moins selon Dieu;

elle en a trop de plus de moitié, et de la valeur d’une de ses robes l.

povres gens en eussent l. bonnes cottes de burel, qui ont souffert tel

froit et tel mesaise en cest yver environ elle, ne oncques pitié n’en

eust, et du forfait de ses robes ces povres en fuissent revestuz et

garentiz de froit». Sy apportoit l’ennemi les robes qui par forfait

estoient, et les mist en la balance, et les anneaulx et petits joyaux

qu’elle avoit receuz des compagnons par amourettes, et grant foyson de

nuies et de mauvaises parolles que elle avoit dictes en diffamant autruy

par envie et toulir leur bonne renommée; car moult avoit esté envieuse

et mesdisant; ne elle n’avoit riens fait que tout ne feust illecques

rapporté, et toutes ses robes et celles chosetes furent pesez en la

balance, tant que ses maulx passèrent son bien fait et l’emporta

l’ennemy, et lui vesty ses robes toutes ardantes et plainnes de feu et

de flambe, et la povre ame plouroit et se doulousoit moult piteusement.

Et puis l’ermite s’esveilla et racompta ce fait au chevalier son neveu,

et commanda que toutes ses robes feussent données pour Dieu et toutes

departies aux povres.

De la seconde femme du chevalier.

Chapitre LIe.

Après le chevalier se remaria, et furent bien v. ans ensemble, et puis

elle morust; et le chevallier, se il fut dolent de la première, il fut

bien autant ou plus de la seconde, et vint à son oncle plourant et

menant grant dueil, et luy pria, comment il avoit autrefois fait, qu’il

sceult où estoit sa femme, et pour la pitié de luy le preudomme se mist

en oroyson. Si vist et lui fut revellé et demonstré qu’elle seroit

sauvée; maiz elle seroit c. ans ou feu de purgatoire pour certaines

faultes qu’elle avoyt faittes en son mariaige, ce fu que un escuier

s’estoit couchié avecques elle, et pour autres petitz pechiez, et

toutesfois si s’en estoit-elle confessée plusieurs fois; car, s’elle ne

s’en feust bien confessée, elle eust esté dampnée. Si dist le saint

homme au chevalier que sa femme estoit sauvée, dont il eut grant joye.

Si regardez que pour un pechié celle fut tant en feu; mais bien puet

estre, si comme dit le saint homs, que ilz avoient commis ce delit

environ x. ou xij. foiz; car pour chascun fait et delit l’en est vij.

ans ou feu de purgatoire, non obstant la confession, car le feu de vij.

ans n’est que pour espurgier et purifier l’ame de chascun faulx delit.

Si ne l’avoit-elle pas fait à homme marié, ne à prestre, ne à moine, ne

engendré enffant; mais pour cellui pechié mortel, pour chacune foiz que

l’en le fait, l’en est vij. ans ou feu et en flambe en purgatoire, non

obstant la confession. Sy prenez icy, belles filles, exemple comment

celluy faulx delit est chier acheté, et comment il convient une foiz le

comparoir, et aussy de celles qui ont tant de robes et qui mestent tant

du leur pour elles parer pour avoir les regars du monde et la plaisance

des gens. C’est un grant alumail, dont l’en chiet voulentiers au pechié

d’orgueil, et de cellui d’orgueil en cellui de luxure, qui sont les deux

pires pechiés qui soient, et que Dieux plus het. Et or regardez comment

il en prist à la première femme du chevalier, qui en fut dampnée et

perdue, et toutesfois en a-il maintes par le monde, qui ont bien le cuer

à faire acheter une robe de lx. ou de iiiixx francs; mais elles

tendroient à grant chose se elles avoient donné pour Dieu un seul franc

ou une cote d’un franc à un povre homme; or regardez comment celles qui

ont plusieurs corsès et robes, dont elles se passeroient bien de moins,

comment elles en respondront estroictement une fois. Et pour ce, toute

bonne femme, selon ce qu’elle est et selon sa puissance, s’en doit

passer au mains qu’elle puet, et donner pour Dieu le seurplus pour estre

vestue en l’autre siècle, si comme firent les saintes dames et les

saintes vierges, comme racontent leurs legendes, comme de sainte

Elisabeth, de sainte Katherine et de sainte Agathe et de plusieurs, qui

donnèrent leurs robes et leurs biens aus povres pour l’amour de Dieu. Et

à cestes exemple le doivent faire toutes bonnes femmes. Or vous ay parlé

des deux premières femmes du chevalier; si vous parleray de la tierce

femme.

De la tierce femme du chevalier.

Chapitre LIIe.

Après le chevalier eut la tierce femme et furent grant pièce ensemble;

et toutesfoiz elle morut à la parfin, dont advint que le chevalier deut

morir de dueil et de regret, et, quant elle fut morte, le chevalier vint

à son oncle, et lui pria qu’il voulsit prier pour sa femme. Toutesfoiz

le preudomme en pria tant qu’il luy vint en advision que un ange le

signoit et monstroit le tourment que l’en la faisoit souffrir, ne pour

quoy; car il veoit appertenant que un ennemy la tenoit d’une de ses

griffes par les cheveux et par la tresse, comme un lion tient sa proie,

si qu’elle ne povoit la teste remuer ne çà ne là, et puis lui mettoit

alesnes et aiguilles ardans par les sourcilz, et par les temples, et par

le front jusques à la cervelle, et la povre ame s’escryoit, à chascune

foiz qu’il lui boutoit l’alesne ardent. Sy demanda pourquoy on luy

faisoit cette grant douleur, et l’ange lui respondoyt que c’estoit pour

ce qu’elle avoit affaitié ses sourciz et ses temples, et son front creu,

et arrachié son peil pour soy cuidier embellir et pour plaire au monde,

et qu’il convenoyt que en chascune place et pertuis dont chascun poil

avoit esté osté, que chascun jour continuellement y poignist l’alesne

ardant. Et après, quant il luy ot fait souffrir ce martire, qui moult

longuement dure, un autre annemy moult hideux vint à grans dens hideuses

et aigues, la prendre au visaige et luy broyer et maschier, et après

cela vint avecques grans brandons de feu ardant luy enflamber et bouter

en visaige si effrayement et douleureusement que l’ermite en avoit telle

paour et hideur qu’il trambloit tout, mais l’ange l’asseura et luy dist

qu’elle l’avoyt bien desservy; si demanda pourquoy et il respondy: Pour

ce qu’elle s’estoit fardée et peinte le visaige pour plaire au monde, et

que c’estoit un des pires pechiez qui feust et qui plus desplaisoit à

Dieu, car c’estoit pechié d’orgueil, par lequel l’en attrait le pechié

de luxure et tous aultres pechiéz mortelx dont le monde perit par le

déluge et depuis plusieurs citez en sont arses et fondues en abisme, car

sur toute rien il desplait au créateur, qui tout fourma, dont l’en se

veult donner plus grant beaulté que nature ne luy apporte, et si ne

souffist pas à homme ne à femme estre fait et compassé à sa saincte

ymaige où les sains angels tant se delitent; car si Dieu eust voulu, de

sa sainte pourveance, elles n’eussent pas esté femmes, ainsçois les eust

faictes bestes mues ou serpens. Et donc pourquoy regardent-elles à la

grant beauté que Dieu leur a faictes, et pourquoy mestent-elles à leur

visaige ou à leurs chiefs aultre chose que Dieux leur a donné. Et pour

ce n’est-il mie de merveilles se elles endurent ceste penitence, car

ceste, dist l’angel, l’a bien deservy, et alez veoir le corps, et vous

verrés le visaige moult effrayé et hideux. Sire, dit l’ermite, sera-elle

guères en cellui tourment? Et l’ange dist: mil ans, et plus ne lui en

voult descouvrir. Maiz quant l’ennemy lui mettoit le brandon de feu ou

visaige, la povre ame se escrioit, et doulousoit et maudissoit l’eure

qu’elle avoit oncques esté engendrée, et estoit foible et douloureuse.

Et de la paour que le saint hermite en eust il se esveilla tout effrayé,

et vint au chevallier et lui compta son advision, et dont le chevalier

fut moult esbahy, et ala veoir le corps que l’on vouloit ensepvelir.

Mais le visaige en estoit si noir, si let et si orrible à veoir que

c’estoit grant affliction. Adonc creut-il bien que c’estoit voir ce que

son oncle l’ermite luy avoit dit. Si en ot grant horreur et abhominacion

et pitié ensemble, et tant que il laissa le siècle, et vestoit le

vendredy et le meccredy la haire, et donna le tiers de toute sa revenue

pour Dieu, et usa de saincte vie de là en avant, et ne luy chailloit des

boubans du monde, tant fust effrayé de ce qu’il avoit veu de sa femme

derrenière et de ce que le preudomme lui avoit dit qu’il avoit veu.

D’une princesse.

Chappitre LIIIe.

Et, pour affermer cest exemple, comment elle peut bien estre vraye, je

vous en compteray d’un autre, lequel n’a gaires advint. Je vy une

baronnesse bien grant dame, laquelle l’en disoit qu’elle se fardoit, et

vy celluy qui luy bailloit chascun an telle chose, et avoit d’elle bonne

pension par chascun an, si comme il disoit en son privé. La dame fut un

temps moult honnourée et moult puissante. Sy morust son seigneur et vint

en abaissant de son honneur et estat, et fut un temps que elle avoit

plus de lx. paires de robes, sy comme l’on disoit. Mais depuis, à la

parfin, elle s’en passa bien à moins et en ot bien petitement, dont j’ay

oy raconter à plusieurs que, quant elle fut morte, son visaige devint

tel que l’on ne sçavoit que c’estoit ne quelle contrefaiture; car ce ne

sambloit point visaige de femme, ne nul ne le prist pour visaige de

femme, tant estoit hideux et orrible à veoir. Sy pense bien que le

fardement de la painture, qu’elle vouloit faire et mettre en elle,

estoit l’achoyson de cellui fait. Pourquoy, mes belles filles, je vous

pry, prenez cy bon exemple et le retenez en vos cuers, et ne adjoustez à

vos faces, que Dieux a faictes à sa sainte ymaige, fors ce que luy et

nature y ont mis; ne rapetissiez voz sourcilz ne fronts, et aussy à vos

cheveux ne mettez que lessive: car vous trouverez, de divin miracle, en

l’esglise de Nostre Dame de Rochemadour plusieurs tresces de dames et de

damoiselles qui s’estoient lavées en vin et en autres choses que en

pures lessives, et pour ce elles ne peurent entrer en l’esglise jusques

à tant que elles eurent fait copper leurs tresses, qui encore y sont. Ce

fait est chose vraye et esprouvée. Et sy vous dy que ce fut très grant

amour à monstrer à celles à qui elle les monstra: car la glorieuse

vierge Marie ne vouloyt pas qu’elles perdeissent leurs pas, leur travail

ne leurs pellerinages, ne que elles feussent perdues pardurablement; sy

leur voult monstrer leurs folies et les ramener de perdicion. Sy est cy

moult bel exemple et mirouer, et moult évident à ouïr, et à concevoir,

et à veoir à toutes manières de femmes pour le temps à venir, et pensez

comment de l’aage du temps de Noë, que tout le monde noya et perist par

les orgueilleuses deffaictures, et les desguisures, et par les fardemens

des folles femmes, dont les lecheries et viles luxures yssirent, par

quoy ilz furent tous et toutes perilz et noyez, fors viij. personnes

sans plus.

De la femme Loth.

Chappitre LIIIIe.

Un exemple vous diray de la femme Loth, que Dieux avoit gettée de

Gomorre, elle et son seigneur, et troix de ses filles, et Dieu luy avoyt

deffendu qu’elle ne regardast point derrière elle; mais elle n’en fist

riens, ainçoys y regarda, et pour ce devint comme une pierre, tout aussy

comme Saint Martin de Verto, quant il fist fondre la cité de Erbanges,

qui estoit en l’eveschié de Nantes, laquelle fondy par le pechié de

luxure et d’orgueil, aussy comme fist la cité dont Loth fut sauvé, c’est

de Gomorre, Sodome, et autres v. cités que Dieu fist ardoir par feu de

souffre jusques en abysme, et devindrent lac et eau, et furent tous

perilz, et la cause fut tout pour le vil pechié de luxure, que jà ne

fait à nommer, qui put tant ordement que la pueur en va au ciel et

bestourne tout le ciel et toute l’ordre de nature. Sy en furent vij.

cités arses de fouldres puans pour ce que ilz usoient de l’orde ardeur

du feu de luxure. Car qui le povoit faire si le faisoit et s’en

efforçoyt de le faire, sans y garder loy ne raison de nature, et tout

aussy comme leurs cuers estoient ars et espris de celluy vil pechié et

feu de luxure, nostre Seigneur les ardy eulx et tous leurs biens par

fouldres de feu et de souffre, qui tant est horrible et puant. Et ainsi,

l’une chaleur attrait l’autre, et ce fut la vengence et la pugnicion de

Dieu le père. Si est bel exemple comment l’en se doit garder du feu de

luxure fors du fait de mariage, qui est commandement de Dieu et de

sainte Eglise. Après ce que la femme Loth regarda derrières elle pour

veoir le tourment des pecheurs qui perissoient par celluy feu de

fouldre, et si fist contre le commandement de Dieu et la deffense qui

luy avoit esté faite, et fust signifiance à ceulx que Dieux delivre de

peril et oste par fois de pechié mortel, c’est à ceulx à qui il donna

grace de eulx confesser et de repentir, et quant ilz sont nettoiez et

confessez, et que l’en leur a deffendu qu’ilz ne regardent point

derrière eulx, c’est à dire que ilz ne retournent plus en pechié et que

ilz se gardent nettement dorenavant, et puis ilz retournent arrière à

leur pechié, ou en fait ou en dit, et se remettent arrières au peril et

en l’ordure où ilz estoient, tant que ilz devendront pierre, et neant,

et plus que neant, si comme elle fist. Je vouldroye que vous sceussiez

l’exemple de la dame qui laissa son seigneur, qui estoit moult bel

chevallier, et s’en ala avecques un moigne, et les frères d’elle la

poursuyvoient, et la quistrent tant qu’ilz la trouvèrent la nuit

couchiée avecques le moigne. Si coppèrent les choses du moigne et les

jettèrent au visaige de leur suer, et puis les mistrent tous deux en un

grant sac, et grant foyson de pierres dedens, et les jettèrent en un

estanc, et ainsi furent tous deux perilz; car de mauvaise vie mauvaise

fin: car c’est un pechié qui convient que une fois soit sceu ou pugny.

Des filles Loth.

Chappitre LVe.

Encore vous diray-je un exemple des filles Loth, comment l’ennemi les

tempta vilainnement. Elles virent leur père tout nu sans braies; si

furent toutes deux temptées de sa compagnie, et s’entredescouvrirent

leur fait, et vont entreprendre à enyvrer leur père; si le festoyèrent

et le firent tant boire que il fut yvre, et lors elles se couchièrent et

si se mistrent delez lui et l’esmurent à fornication, et tant qu’il les

despucella toutes deux, car il cuidoit que ce feussent autres qu’elles,

et ainsi feut deceu par vin. Si est moult perilleux pechié de gloutonnie

que de vin, et en avient moult de maulx; et toutesfoiz elles

engrossèrent toutes deux et eurent deux fils, dont l’un eut nom Moab et

l’autre Amon, dont les païens et la mauvaise loy descendit d’eulx. Et

moult en vint de maulx par celluy pechié. Et dist l’en que elles se

cointièrent et s’enourguillèrent, et pour ce l’ennemi les tempta plus

ligierement à faire celluy vil pechié, et dist l’en que l’une en atiza

l’autre et ainsi l’autre le fist par mauvaiz conseil. Et pour ce je

vouldroye que vous sceussiez l’exemple de la fole damoiselle, qui, pour

un chapperon que un chevalier luy donna, elle fist tant et bargigna que

sa dame fist sa volenté et que elle la fist deshonnourer; dont il avint

tel meschief que, au fort, un varlet que le seigneur avoit nourry s’en

apperceust et le dist à son seigneur, et le seigneur s’en mist en espie,

tant que il trouva le fait. Si occist le chevallier que il trouva

avecques sa femme, et sa femme il mist en chartre perpetuelle, où elle

mourut doulereusement. Sy advint que le seigneur passat devant la

chartre où elle estoit; si l’escouta et elle se doulousoit en soy et

maudissoit qui lui avoit ce fait faire ne conseillié. Et alors il envoya

sçavoir qui estoit celle qui le conseil luy avoit donné, et elle

descouvry sa damoiselle. Et lors le chevalier la fist venir devant luy

et luy commanda qu’elle deist verité, et au fort elle luy dist la verité

et qu’elle en avoyt eu un chapperon, et le seigneur luy envoya querre le

chapperon, et, quant il le vist, sy lui dist: «Ma damoiselle, mal le

veistes ce chapperon et pour pou de chose vous estes deffaicte et avez

esté cause de ma tristesse, et je juge que le col et le chapperon soit

couppé tout ensemble.» Si luy fist vestir et coupper le col et le

chapperon tout ensemble, et ainsy fut fait ce jugement. Sy regardez

comment il fait bon prendre bonne compaignie et femmes de service nettes

qui n’ayent eu nul blasme; car ceste damoyselle n’avoit pas esté trop

saige, comme l’en dit. Et pour ce est bonne chose de prendre bonnes

femmes et nettes; car mauvaises femmes conseillent trop de mal à juenne

dame, comme fist la folle suer des filles Loth et comme fist celle folle

damoyselle, qui en eut son guerredon et sa desserte.

De la fille Jacob.

Chappitre LVIe.

Je vous diray un autre exemple de la fille Jacob, qui, par sa joliveté

de cuer, laissa l’ostel de son père et de ses frères pour veoir l’atour

des femmes et l’arroy d’un autre pays. Dont il avint que Sichem, le filz

de Amon, qui estoit grans sires, la regarda et vist qu’elle estoit

belle, et si la pria de folle amour, tant qu’il la despucella. Et, quant

les xij. frères d’elle le sceurent, si vindrent là et le occistrent, luy

et le plus de son lignaige et de ses gens du pays, pour la honte que ilz

eurent de leur suer, qui ainsi avoit esté despucellée. Or resgardez

comment par fole femme vient le grant mal et le dommaige, car par sa

juennesce et par son legier couraige advint celle grant occision, tout

aussy comme il fut de la fille au roy de Grèce, qui, par sa fole amour

et par folz semblans, elle accointa le filz d’un conte, qui l’engroissa,

dont le roy son père en fist guerre au conte, et en morut plus de mil

personnes, et eust la guerre encores plus duré quant le frère du roy,

qui saiges estoit, vint au roy son frère et lui dist: «Sire, je me

merveille moult que pour l’esbat et le delit de vostre fille a esté

perdu maint bon chevalier et maint bon preudomme par sa joliveté. Il

vous vaulsist trop mieulx que elle n’eust oncques esté née.» Et lors

dist le roy qu’il disoit voir. Adonc il fist prendre sa fille par qui le

mal avoit esté, si la fist despecier d’espées par menues pièces, et

depuis dist devant tous qu’il estoit bien raison qu’elle feust ainsi

despeciée, par qui tant de bonnes gens avoient esté mors et occis.

De Thamar, qui fust femme Honain.

Chappitre LVIIe.

Je vueil que vous oyez l’exemple de Thamar, qui fut femme Honain, qui

estoit filz Juda, filz de Jacob et frère de Joseph. Cestui Honain fut

trop pervers et felon et de mauvaise vie, laquelle je ne vueil pas toute

dire, dont Dieux voulst qu’il en morut soudainement et piteusement. Et

quant Thamar se vit sans seigneur, dont elle n’avoit oncques eu lignée

ne enfant, se pensa que le père de son seigneur engendroit bien et qu’il

n’estoit pas brehaing, et pour ce convoita à avoir sa compaignie

folement et contre la loy. Et tant fist qu’elle vint couchier par une

nuit avec luy, et le deceut tant qu’il engendra deux enffans, dont l’un

ot nom Phares et l’autre Amon, dont moult de mal en vint et mainte

tribulacion; car les enfans qui sont mal engendrez et qui ne sont de

loyal mariage, ce sont ceulx par qui sont les guerres et par qui les

ancesseurs sont perduz. Parquoy je vouldroye que vous sceussiez

l’exemple du roy de Napples. Il est contenu ès croniques de Napples

qu’il y ot une fole royne qui ne garda pas son corps nettement ne

loyalment à son seigneur, et tant qu’elle conçut un filz d’ung autre que

du roy son seigneur. Si advint que icelluy fut roy après la mort du roy,

et quant il fust en eage il fut fel et aigres, et n’amoit point ses

barons ne ses chevaliers, ainçoys leur fut dur et fel, et prenoit

amendes et tailles, et efforçoit femmes et usoit de mauvaise vie,

tellement que il encommença guerres à ses voisins et à ses barons, et

tant que le royaulme fut en essil et en povreté par moult long temps. Si

avoit un baron moult preudhomme et moult bon chevalier, qui ala à un

hermitaige où avoit un saint hermite moult religieux et qui moult

sçavoit de choses. Si lui demanda le chevalier pourquoy ne comment ilz

avoient tant de guerre au païs, et se elle dureroit gaire. Et le saint

hermite respondy: «Sire, il convient que le temps ait son cours, c’est

assavoir, tant comme cest roy durera et un sien filz, la tribulacion ne

cessera, et vous diray pourquoy. Il est ainsi que cest roy n’est pas

droit hoir, ains est advoultre et emprunté, et pour ce ne puet-il jouir

de son royaume ne de l’amour de son pueple, et convient que lui et son

royaume ayent doulour et tribulacion tant comme faulx hoir y soit; mais

son filz n’aura jà hoir, et là fauldra la faulce lignée et reviendra le

royaulme aux drois hoirs, et lors fauldra la pestillence et vendra paix

et toute habondance de biens ou royaulme.» Et, ainsi comme le preudomme

le dist, ainsi avint; et encore dist-il plus, car il parla de la faulce

royne sa mère, laquelle seroit pugnie en ce siècle et en l’autre, c’est

assavoir que la femme du roy son filz l’encuseroit vers son seigneur que

elle se coucheroit avecques un de ses prebstres, et que son filz le roy

les trouveroit ensemble et les feroit tous deux ardoir en une fournaise.

Et ainsi comme le saint homme le dist il advint, et pour ce est bel

exemple à toutes femmes de soy tenir nettement en son mariage: car pour

faire un faulx hoir il advient tant de mal et de tribulacion au païx où

il a seignourie; car par les faulx hoirs se perdent les seigneuries, et

les mères en sont dampnées perpetuellement en enfer, tant comme les

enfans en tiendront point de la terre de leur parrastre, c’est-à-dire du

mary de leur mère.

Cy parle de la femme du roy Pharaon et de Joseph le filz Jacob.

Chappitre LVIIIe.

Belles filles, je vous diray un exemple d’un grant mal qui vint par

regart et par folle plaisance, si comme il advint à Joseph le filz

Jacob, celui qui fut vendu par ses frères au roy Pharaon. Cellui Joseph

estoit à merveilles beau filz, saige et humble, et pour son bon service

le roy l’amoit moult et lui habandonna touz les biens de son royaulme.

La royne le regarda, qui le vit bel et juenne; sy l’ama merveilleusement

de folle amour, et lui monstra moult de folz signes d’amours par regars

et par autres folz semblans, et quant elle vit que il n’y vouloit

entendre ni se consentir à sa mauvaise volenté, elle en fut toute

forsenée, et tant qu’elle l’appella en sa chambre et le pria de fole

amour. Maiz lui, qui estoit preudomme, luy respondi que jà il ne seroit

traistre envers son seigneur. Et quant elle vit cela, elle se courrouça

et le prist aux poins par le mantel et s’escria à la force tant que tous

vindrent, et elle dist qu’il la vouloit efforcier, et lors le roy le

fist prandre et mettre en la chartre, et y fust longtemps. Et après ce,

Dieu, qui ne l’oublia pas pour sa bonté, le fist delivrer, et fust plus

grand maistre que par avant ou royaume, et plus amé et plus honnouré. Et

pour ce est cy bon exemple que Dieux reliève tousjours les justes et

ceulx où il treuve loyaulté, et la faulce royne fut punye; car il ne

demeura gaires qu’elle morut mauvaisement et souddainement de male mort.

Et ainsi Dieu guerredonne à chascun son merite. Et pour ce est cy bon

exemple de bien faire; car oncques de bien faire ne vint que bien et

honneur; ainsi, comme dit l’Euvangille, il n’est bien qui ne soit mery

et mal qui ne soit puny. Car de faire faulx hoirs ne viendra que maulx

et tribulacions ès lieux où ilz seigneuriront et dont ilz auront la

poesté, et les doulereuses mères seront livrées à la grant mort d’enfer,

ne jamais n’en istront tant comme les advoultres qu’eles ont fais

tendront terres ne biens du mary leurs mères. Et c’est chose vraye, si

comme plusieurs qui sont resuscitez le tesmoignent, et la sainte

Escripture d’autre part.

Cy parle des filles Moab.

Chappitre LIXe.

Un autre exemple vous vueil dire des malvaises femmes de jadiz, comme

des filles Moab. Vous avez ouy comment Moab fut faulsement engendré

contre la loy, et voulentiers de mauvais arbre ist mauvais fruit. Car

ses filles furent folles et plaines de pechié de luxure. Dont il advint

que Balaam, qui estoit payen, pour grever l’ost des filz Israël, fist

cointir et parer celles folles filles de très riches draps, et puis les

envoya en l’ost des Ebrieux, c’estoit le pueple de Dieu, afin de les

faire pechier et de mettre Dieu contre eulx en yre; si vindrent moult

cointes et moult jolives en l’ost. Sy en y ot moult qui furent temptez

et en firent leur fol delict, dont les princes de l’ost n’en firent

point semblant, et Dieu s’en courrouça et manda par Moyse que les

princes qui celle iniquité avoient faiste et soustenue feussent penduz

et mis à mort, dont Moyse fit crier le ban que Dieu avoit commandé, et

ainsi fut fait, et plusieurs furent occis et destruiz pour celluy fait

et vil pechié de luxure. Si est cy grant exemple aux chevetaines des

ostz qui sueffrent à faire force et qui sueffrent les grans

ribaulderies, et pueent veoir comment il en desplaist à Dieu le père, et

la pugnicion qui en fut faitte par son commandement, et puet l’en bien

veoir comment tel pechié desplait à Dieu, et comment tant de maulx en

adviennent, comme ouy avez et comme vous orrez, si comme le compte la

Bible et la sainte Escripture.

Cy parle de la fille Madiam.

Chappitre LXe.

Si vous diray un autre exemple comme autre foys en advint en l’ost des

filz Ysrael, c’estoient les Juifs, qui estoient peuple de Dieu et

tenoyent sa loy. Sy avint que la fille Madiam, qui païen estoit, et des

nobles d’icelle loy, celle fille, qui fut temptée, ot le cuer si joly et

si gay que elle se cointit et vint en l’ost des Ebrieux, ce sont les

fils d’Israël. Elle fut cointe et jolie et moult richement parée, et ne

venoit que pour le cheval et le harnoiz, c’est à dire pour soy faire

acomplir son delit, et tant advint que un chevallier de l’ost la vit,

lequel en fut legierement tempté, et tant que il la fit venir en son

logiz et fit son delit avecque elle. Et si comme il pleust à Dieu il

envoya Finées, qui estoit un des meilleurs chevalliers de l’ost et l’un

des plus grans chevetaines, et estoit nepveu Aaron. Cellui oyt dire que

telle iniquité se faisoit en leur ost, comme avecque une payenne qui

n’estoit pas de leur loy. Si vint courant l’espée nue et les trouva ou

fait; si les va tous deux percier l’un sur l’autre, et morurent

villainement et ordement. Si avoit nom le chevallier qui faisoit la

follie Zambry, du lignage Symeon, qui estoit des xij. princes de la loy.

Mais pour ce ne fust-il pas espargnié; car les princes et les

chevetaines de l’ost, qui veoient comment Dieu ouvroit pour eulx qui

combattoient à dix tant de gens que ilz n’estoient, et que toute la

victoire et le sauvement que ilz avoient leur venoit de la grace de Dieu

et de appert miracle, et pour ce, avoient paour de cheoir en l’yre de

Dieu, et en ceste cause tenoient-ilz bonne justice, car il n’estoit pas

rayson que leurs gens se couchassent avecques gens d’autre loy, comme

les Crestiens avecque les Juifz et Sarrasins. Et aussy ilz se tenoient

nettement et loyaument en la crainte et en l’amour de Dieu, et Dieu leur

donnoit victoires et les garantissoit des grans perilz, ne jà n’eussent

à faire à si grant nombre de pueple ne de gens d’armes que ilz ne

venissent au dessus. Et pour certain, ce que Dieu veult garder nulle

chose ne lui peut nuyre, et povez bien veoir comment Dieux het le pechié

de luxure et comment il veult qu’il en soit puny, laquelle chose

convient que soit ou en ce siècle ou en l’autre.

De Thamar, la fille du roy David.

Chappitre LXIe.

Encores, mes chières filles, vous diray un autre exemple comment l’on ne

doit pas estre ne demourer seul à seul avecques nul, tant soient ses

parens ne ses prochains ne autres, si comme il advint de Thamar, fille

au roy David, que son frère Amon despucella. Celluy Amon fut tempté

contre Dieu et contre la loy, et, pour acomplir sa mauvaise voulenté, il

se faingny estre malade et se faisoit servir à sa suer, et la regardoit

de faulx regart et puis la baisoit et acoloit, et tant fist petit à

petit que il l’eschauffa et la despucella. Et quant Absalon, son frère

de père et mère, le sceut, il en fut tout forsenné et yré, et, de fine

ire et courroux il occist son frère Amon, qui celle deloyaulté avoit

faicte à sa suer, et en vint moult de mal, et pour ce a cy bon exemple

comment toute femme qui veult nettement garder son honneur et son estat

ne doit point demeurer seul à seul avecques nul homme vivant, fors

avecques son seigneur ou avecques son père ou avecques son fils, et non

avecques aultres, car trop de maulx et de tentations en sont avenues,

dont, se je vouloye, je en raconteroie moult de telles de qui l’en dist

qu’il leur est mal pris et de leurs prouchains parens. Sy est grant

peril de se fier en nul; car l’ennemi est trop soubtilz, et la char qui

est juenne et gaye est aisiée à tempter, et pour ce se doit l’en garder

en toutes gardes et prendre le plus seur chemin, dont je vouldroye que

vous sceussiez comment il en prist à une mauvaise femme qui estoit femme

d’un cordier qui faisoit cables et cordes à gros vaisseaulx de mer en

une bonne ville.

D’un bon homme qui estoit cordier.

Chappitre LXIIe.

Uns bons homs estoit qui estoit cordier. Si avoit une femme qui n’estoit

pas trop saige ne qui ne gardoit pas sa loyaulté vers luy, ains par une

faulse houlière qui pour un bien pou d’argent la fist folaier, et

s’accorda à un prieur qui estoit riches, grans maistres et luxurieux;

car la convoitise d’un petit don et de petiz joyaux la fist venir au

fait, et pour ce dist le saige que femme qui prent se vent. Sy advint

une foiz que celluy prieur estoit venus couchier par nuit avecques elle,

et, ainsi comme il s’en yssoit de la chambre, le feu se print à alumer,

et tant que le mary le vit yssir hors; si s’effroya et dit qu’il avoit

veu yssir gent. La femme en fist l’effraiée et dist que c’estoit

l’ennemy ou le luitin. Dont le bon homme si en fut en grant tristesce et

en grant merencollie. La femme, qui fut malicieuse, alla à sa houlière

et à sa commère et leur dist son fait. La houlière, qui estoit faulse,

regarda qu’il aloit et venoit, portant ses cordons à faire la corde. Sy

vint et commança à filer à une quenouille de layne noire. Et puis, à

l’autre retour que le bonhomme faisoit, elle en prenoit une autre de

laine blanche. Sy luy va dire li bons homme, qui estoit plain et loyal:

«Ma commère, il me semble que vous filliez maintenant laine noire.--Ha,

dist-elle, mon compère, vrayement non faisoye.» Après il revint

l’autrefoiz, et elle avoit prins l’autre quenouille et il regarda et va

dire: «Comment, belle commère, vous aviez maintenant blanche

quenouille.--Ha, biaux compère, dist-elle, que avez-vous? en bonne foy,

il n’en est riens. Je voys que vous estes tout mourne et bestourné; car

vrayement il a esté anuyt jour et nuit, et, en vérité, l’en cuide veoir

ce que l’en ne voit pas, et je vous voy moult pensif. Vous avez aucune

chose.» Et le bonhomme, qui pensa qu’elle dist voir, lui va dire: «Par

Dieu, belle commère, j’ay anuit cuidié veoir je ne sçay quoy issir de

nostre chambre.--Ha mon doulx amy, dist la vielle, en bonne foy ce n’est

que la nuit et le jour qui se bestournent.» Si le va tourner de tous

poins et appaisier par sa faulceté.

Après une aultre foiz lui avint que il cuida prendre une poche aux piez

de son lit pour aler au marchié à iij. leues d’illec, et il prist les

brayes du prieur, et les troussa à son eisselle. Et quant il fut au

marchié et il cuida prendre sa poche, il prist les brayes, dont il fut

trop dolent et couroucié. Le prieur, qui estoit cachié en la ruelle du

lit, quant il cuida trouver ses brayes, il n’en trouva nulles, fors la

poche qui estoit de costé. Et lors il sceut bien que le mary les avoit

prinses et emportées. Si fut la femme à grant meschief, et ala à sa

commère de rechief et luy compta son fait, et pour Dieu que elle y meist

remède. Si lui dist: «Vous prendrés unes brayes et je en prendray unes

autres, et je lui diray que nous avons toutes brayes, et ainsi le

firent. Et quant le preudomme fut revenu moult dolent et moult

courouciez, sy vint la faulse commère le veoir, et lui demanda quelle

chière il faisoit: Car, mon compère, dist-elle, je me doubte que vous

n’ayez trouvé aucun mauvais encontre ou que vous n’aiez perdu du

vostre.--Vrayement, dist le bonhomme, je n’ay riens perdu; mais je ay

bien autre pensée. Et au fort elle fist tant qu’il luy dist comment il

avoit trouvé unes brayes, et, quant elle l’ouy, elle commença à rire et

à lui dire: Ha, mon chier compère, or voy-je bien que vous estes deceu

et en voye d’estre tempté; car, par ma foy, il n’y a femme plus preude

femme en ceste ville que est la vostre, ne qui se garde plus nettement

envers vous que elle fait. Vrayment, elle et moy et aultres de ceste

ville avons prises brayes pour nous garder de ces faulx ribaulx qui

parfoiz prennent ces bonnes dames à cop, et, afin que vous sachiez que

c’est vérité, regardez se je les ay. Et lors elle haulsa sa robe et luy

monstra comment elle avoit brayes, et il regarda et vit qu’elle avoit

brayes et qu’elle disoit voir; si la crut, et ainsi la faulce commère la

sauva par ij. foiz.

Mais au fort il convient que le mal s’espreuve; car le bonhomme se prist

garde qu’elle aloit moult souvent chiez cellui prieur et s’en donna mal

courroux; si luy va deffendre qu’elle ne fust sy hardie sur l’ueil de la

teste que plus elle n’y alast. Sy ne s’en peut tenir, comme l’ennemy et

la temptacion la poingnoit. Si advint que le bon homme fist semblant

d’aler hors; si se mussa et cacha en un lieu secret, et tantost la fole

femme ala chiez le prieur, et son seigneur ala après et la ramena et luy

dist que malement avoit tenu son commandement. Sy ala en la ville et

fist marchié à un cirurgien de renouer ij. jambes cassées, et quant il

eut fait son marchié il revint à son hostel. Si prist un pestail et

rompist les deux jambes à sa femme et luy dist: «Au moins tendras-tu une

pièce mon commandement, et ne yras plus où il me desplaist oultre ma

deffence.» Et quant il eust ce fait, il la prist et la mist en un lit;

sy envoya querre le mire, et fust là une grant pièce. Et au derrenier

l’ennemy la moqua; car il lui fist tant trouver de fole plaisance en son

fol pechié qu’elle ne s’en voulst chastier, ains, quant elle fust aussi

comme guerie, le prieur vint à elle, et le bon homme s’en doubta et fist

semblant de dormir et de ronffler, et toutesfoiz il escouta tant que il

ouyt faire à sa femme le villain fait, et il tasta, et trouva que le

fait estoit vray. Et lors il fust si forsené que il perdit toute memoire

et tira tout bellement un long coustel à pointe et jetta hastivement de

la paille ou feu, et, ce fait, quant il le vit, si fiert à coup, et va

coudre et percier tous deux ensemble jusques à la couste, et les occist

en cellui vil pechié. Et, quant il eust ce fait, il appella ses gens et

ses voisins et leur monstra le fait et envoya querre la justice. Sy en

fut tenu pour excusé, et se merveillèrent moult les voisins pour ce

qu’elle s’estoit tournée à amer cellui prieur, qui estoit gros, gras,

noir et lait et mal gracieux, et son mary estoit juenne et bon homme,

saige et preudomme et riche; maiz aucunes femmes ressemblent à la louve,

qui eslit son amy le plus failly et le plus lait; ainsi le fait la folle

femme par le pechié et la temptacion de l’ennemy, qui tousjours attire

le pecheur et la pecheresse à pechié mortel, et de tant comme le pechié

est plus grant, a-il plus grant puissance sur les pecheurs. Et pour ce

qu’il estoit homme de religion et la femme mariée, estoit le pechié

greigneur; car pour certain, selon l’escripture et selon ce que l’en en

puet veoir partout visiblement, se une femme le fait à son parent ou à

son compère, de tant comme le parent lui sera plus près de chair et de

sanc, de tant sera-elle plus fort temptée et en sera plus ardante, et

aussy à gens d’esglise que à gens laiz et à gens mariez plus que à

autres qui ne le sont mie. Et ainsi, de tant comme le pechié est plus

villain et plus horrible, de tant est la temptacion plus ardente, et y a

plus de fole et de mauvaise plaisance, pource que l’ennemy y a plus de

povoir en un grant pechié mortel que ou petit. Et pource est bien dit

que tant va la cruche à l’eaue que le cul y demeure. Car celle fole

femme avoit son seigneur qui estoit x. fois plus bel et plus gracieux

que le moyne, et si estoit eschappée de telz perilx, comme la fausse

femme sa commère et sa houlière l’avoit ij. foiz sauvée et garentie, et

depuis y estoit alée sur la deffense de son seigneur, et de rechief

depuis la grant douleur qu’elle avoit soufferte, comme des ij. jambes

avoir rompues, et encore ne s’en vouloit chastier. Et dont est-ce une

chose vraie et esprouvée que ce n’est que temptacion de l’ennemi qui

ainsi tient les ceurs enflamblez de ceulx qu’il puet tempter et faire

cheoir en ces laz et en celluy vil pechié de luxure et aux autres

pechiez mortels, comme il fist à celle fole pecheresse et à cellui fol

prieur, lesquelz il fist mourir ordement et villement. Or vous ay

monstré par pluseurs exemples de la Bible et de gestes des Roys et

d’autres escriptures comment le pechié de luxure put à Dieu et les

desguiseures des foles femmes, et comment le déluge en vint, et en fut

tout le monde pery fors que viij. personnes, et comment Gomorre et

Sodome et cinq autres cités en furent arses de feu de souffre jusques en

abisme, et comment tant de maulx et de guerres, d’occisions et de

tribulacions en sont venues moult souvent par le monde, et comment la

pueur en put aux angels et à Dieu, et comment les saintes vierges qui

sont en la grant joye au ciel se laissièrent de leur pure voulenté

martirer avant que eulx y consentir ne faire pour dons ne pour promesse,

si comme il est contenu en leur legendes, comme de sainte Katherine, de

sainte Marguerite, de sainte Cristine, de sainte Luce, et des unze

milles vierges et de tant d’autres saintes vierges dont ce seroit grand

chose à raconter la xe partie de leur bonté et fermeté de cuer et de

courage, qui vainquirent toutes les temptacions de la char et de

l’ennemi, dont elles conquistrent le royaume de gloire où elles sont en

la grant joye pardurable. Or vous dy, mes belles filles, qu’il n’y a que

faire qui se vieult garder nettement, c’est amer Dieu et craindre de bon

cuer et penser quel mal, quelle honte, quelle doleur et aviltance en

vient à Dieu et au monde, et comment on y pert l’amour de Dieu, et

l’ame, et l’amour de ses parens et l’amour du monde. Sy vous pry moult

doulcement comme mes très chières filles que vous y pensez jour et nuit

quant mauvaises temptacions vous assauldront, et que soiés vaillans et

seures et resistez fort encontre, et regardez du lieu dont vous estes e

quel mal et deshonneur vous en pourroit venir.

Cy parle sur le fait d’orgueil.

Chappitre LXIIIe.

Or vueil touchier sur le fait d’aucunes femmes qui se orguillirent des

honneurs et des biens que Dieu leur avoit donné et ne povoient souffrir

à aise, si comme il est contenu en la Bible. Il racompte de Apamena,

fille d’un chevalier simple qui avoit nom Béjart. Celle Apemena fust

belle et juenne, et tant que le Roy de Surye, qui estoit moult puissant

roy, la prist en amour, tellement que par sa sotize il la prinst à

femme, et fust royne, et quant elle se vit en sy grant puissance et sy

honnourée elle ne prisa riens ses parens, et avoit honte et desdaing de

les veoir ne encontrer, et devint fole et orgueilleuse sur toute riens,

mesmement ne daingnoit-elle porter au Roy si grant honneur comme elle

devoit, pour ce qu’elle le veoit simple homme et debonnaire, et ne

daignoit honnourer les parens du roy, tant fust orguilleuse et fière. Et

tant fist que toutes manières de gens la prindrent en hayne et tant

qu’elle fust courroucée vers le roy, fust à tort ou à droit, par telle

manière qu’elle fust chassée et envoyée par l’endictement des parens du

roy. Et ainsy par son desespoir et par son orgueil elle perdit le grant

honneur où elle estoit; car maintes gens et maintes femmes ne pevent

souffrir honnour ne aise ensemble, et ne finent d’acquerre buchetes et

langaiges d’orgueil et d’envie, et tant qu’elles se mettent du hault en

bas comme fist ceste fole reyne, qui estoit venue de petit lieu à grant

honneur, et ne le povoit souffrir; car toute femme qui voit son seigneur

doulz et simple, sans grant malice, de tant lui doit-elle porter

plustost honneur; car elle s’en honneure luy mesmes et en a plus de

louenge et de honneur de ceulx qui la voient, et se doit plus tenir

close et plus simplement, et soy efforcier de garder et de tenir s’amour

et sa paix, car les cuers ne sont pas tousjours en un estat; pierre vire

et cheval chiet. L’on cuide par foiz que tel soit bien simple et sot,

qui a malicieux cuer et dangereux, et pour ce ne puet femme trop

honnorer ne obéir à son seigneur quel qu’il soit, puis que Dieu le lui a

donné. Je vous vueil dire l’exemple de la femme du roy Herodes le grant.

Il avoit une femme que il amoit moult merveilleusement. Sy ala à Rome,

et advint que les gens de son ostel luy firent nuysance par devers son

seigneur; car ilz ne l’amoient point, pource que elle estoit trop fière,

et luy rapportèrent qu’elle avoit un privé amy. Sy la deshonnourèrent,

dont Herodes fut moult courroucié et le luy reprocha, et elle luy

respondit trop fièrement et orgueilleusement, et ne prist pas son

seigneur par bel ne par courtoisie ne si humblement comme elle devoit.

Et son seigneur fust fol et despiteux de la ouïr parler ainsi

orguilleusement; sy prist un coustel et la feryt. Sy en morut, dont il

fust depuis moult courroucié, car il ne trouva pas la chose vraye; et

ainsi par son haultain langaige se fist occire. Et pour ce est bon

exemple à toute bonne femme de estre humble et courtoyse et de respondre

humblement et doulcement encontre l’ire et corroux de son seigneur. Et

pour ce le saige Salemon dit que par courtoisie et doulces paroles

doivent les bonnes femmes abatre l’ire et corroz de leurs seigneurs. Car

le seigneur de son droit doit avoir sur sa femme le hault parler, soit

tort ou droit, et especialment en son yre devant les gens, et, son yre

passée, elle luy puet bien monstrer qu’il avoit tort, et ainsi tendra la

paix et l’amour de son seigneur et de son hostel, ne ne se fera pas

blasmer, ne bastre, ne occire, comme fist la première femme au roy

Herodes.

Cy parle de la royne Vastis.

Chappitre LXIIIIe.

Je vous diray un autre exemple de la royne Vastis, qui fust femme au roy

Assuère. Il advint que le roy tint une feste avecques ses barons, et là

furent touz les grans barons de sa terre. Sy mengièrent en une sale et

la royne en une aultre, et, quant vint après disner, les barons distrent

au roy qu’il lui pleust qu’ilz veyssent la royne, qui merveilleusement

estoit belle; le roy la manda une foiz, ij. foiz, iij. foiz, et oncques

n’y daigna venir. Sy eust le roy moult grant honte, et demanda conseil à

ses barons que il feroit, et le conseil fust que il la chaçast vij. ans

hors de avecques luy, pour donner ès autres exemple de mieulx obeir à

leurs seigneurs. Et ainsi le fist le roy, et en fit une loy que dès là

en avant toute femme qui escondiroit son seigneur de riens qu’il lui

conmandast et que ce feust chose raysonnable, qu’elle seroit vij. ans en

mue à petit de viande pour lui monstrer sa deffaulte, et encore

tiennent-ilz celle coustume en celluy royaulme. Sy eust honte la royne

qui se vit bouter en mue, et ploura et se doulousa; mais il n’estoit pas

temps; car par son orgueil elle fust mise en mue vij. ans. Sy devez ycy

prendre bon exemple; car, par especial devant les gens, vous devez faire

le conmandement de vostre seigneur et luy obeir et porter honnour et luy

monstrer semblant d’onneur, se vous voulez avoir l’amour du monde. Mais

je ne dy mie que, quant vous serez priveement seul à seul, vous vous

povez bien eslargir de dire ou faire plus vostre volenté, selon ce que

vous saurez sa manière. Je vous diray l’exemple du lyon et de sa

propriété; quant la lyonnesce lui a aucun despit fait, il ne retournera

plus à elle de tout le jour ne la nuit, pour chose qu’il aviengne. Sy

lui monstre ainsi sa seignourie, et est bon exemple à toute bonne femme,

quant une beste sauvaige, qui nulle rayson ne scet fors que nature qui

lui esmeut, se fait craindre et doubter à sa compaingne. Or regardez

dont comment la bonne femme ne doyt desplaire ne desobeir à son seigneur

que Dieux li a donné par son saint sacrement.

Cy parle de la femme à Aman.

Chappitre LXVe.

Et encores vous diray un autre exemple sur ceste matière. Ce fust de la

femme à Aman, qui fust femme du seneschal du roy, et vint de néant et de

petites gens; sy devint riche par son service et acquist terres et

possessions, et gouverna aussy comme le plus du royaume. Et quant il

devint sy riche et que il eust tant de bien, si s’en orguillist et fust

fier et presumpcieux, et vouloit que l’en se agenoillast devant lui et

que chascun luy feist une grant reverence. Sy advint que Mardocius, qui

estoit noubles homs et avoit nourry la royne Ester, qui fut bonne dame

et juste, et à cellui Mardocius desplaisoit sur tous l’orgueil et la

presumpcion d’icellui homme, qui estoit venu de néant. Si ne lui

daignoit faire honneur ne soy lever contre lui ne lui faire nulle

reverence, dont cellui Aaman en fust bien fel et s’en plaigny à sa

femme. Et sa femme, qui fut d’aussy grant couraige et orgueilleuse comme

lui, ly conseilla que il feist lever un gibet devant son hostel et que

il le feist pendre illecques, et lui meist aucun cas à sus. Et le fol

creust sa femme à son grant meschief, et quant il fust pris et le gibet

fut levé les amis de luy alèrent à la royne courant et lui comptèrent

comment Aaman vouloit faire à cellui qui l’avoit nourye. Et la royne y

envoya tantost pour celluy fait et envoya querre cellui Aaman; si vint

devant le roy, et fust la chose bien enquise et diligemment, tant qu’il

fut trouvé que Mardocius n’avoit coulpe, et que l’autre le faisoit par

envie. Adonc la royne Ester se agenouilla devant le roy son seigneur, et

requist que l’en feist autelle justice de Aaman le seneschal, et qu’il

feust pendu devant sa porte et ses vij. enffans, pour monstrer exemple

que faulsement et par envie l’avoit jugié. Et ainsi comme la bonne royne

le requist il fust fait, et lui avec ses vij. enffans fut pendu devant

sa porte, par son orgueil et par son oultrecuidance et par le fol

conseil de sa femme. Dont c’est grant folie à un homme qui est venu de

petit lieu et de néant de soy orgueillir ne se oultrecuidier pour nul

bien terrien qu’il ait amassé, ne mesprisier autrui; ainçois, se il est

sage, il se doit à tous humilier, affin de cheoir en la grace de tous et

affin que l’en ne ait envie sur lui. Car l’en a plus souvent envie et

despit sur gens qui viennent de petit lieu que sur ceulx qui sont de bon

lieu et d’ancesserie. Et aussy la femme ne fut pas saige, quant elle vit

l’ire et le courroux de son seigneur, de le soustenir en sa folie. Car

toute saige femme doit bel et courtoisement oster l’ire de son seigneur

par doulces paroles, et espéciaulment quant elle le voit esmeu de faire

aucun mal ou aucun villain fait dont deshonneur ne blasme leur en peust

venir, si comme fist la femme à Aaman, qui ne reprist pas son seigneur

de sa folie, ainçois l’atisa et li donna fol conseil, pourquoy il mourut

vilement et ordement. Sy a cy bon exemple comment l’en ne doit point

soustenir son seigneur en son yre ne en sa male colle, ainçois le doit

l’en courtoisement reprendre et monstrer les raysons petit à petit, et

comment il en pourroit avenir mal ou dommaige à l’ame ou au corps. Et

ainsi le doit faire toute saige femme vers son seigneur. Pourquoy,

belles filles, prenez y exemple et regardez quel mal en avint à Aaman

par la sotize de sa femme.

Cy parle de la royne Gezabel.

Chappitre LXVIe.

Après vous compteray l’exemple d’une male royne diverse et trop cruelle,

et comment il lui prist. Ce fut la royne Gezabel, qui avoit moult de

males taches. Premierement elle haioit les povres et tout homme qui se

peust chevir, dont elle ne peut amander; elle haioit les hermites et les

gens d’esglise et tous ceulx qui enseignoient la foy, et les faisoit

rober et batre, sy que il les enconvenoit fouir du royaulme. Elle

n’avoit merci de nul, et pour ce estoit maudite et haye de Dieu et du

pueple. Ung bon homme estoit qui avoit nom Naboth, qui avoit une pièce

de vingne moult bonne, et le roy la vouloit moult bien avoir par achat

ou autrement. Mais le bon homme ne s’i vouloit consentir de bon cuer. Si

dist le roy Acas à celle dame sa femme que il estoit bien marry et que

il ne povoit avoir celle vingne, et celle lui dit qu’elle la lui feroit

bien avoir, et si fist-elle, car par trayson elle fist murdrir le bon

homme, et fist venir faulx temoings qui recordèrent que le bon homme lui

avoit la vingne donnée, dont il en despleut à Dieu, et envoia le roy

Jozu pour le guerroyer, tant que cellui roy prist le roy Acas et bien

lx. enffans, que grans que petiz, que il avoit à nourir chiez ses

hommes, et leur fist à tous les testes coupper. Ce fust la punicion et

la vengence de Dieu. Et quant est de la male royne Gezabel, elle se mist

en un portail par où le roy Jozu passoit, et se cointit de draps d’or et

de hermines à grans pierres precieuses, toute desguisée en autre manière

que les autres femmes n’estoient, tant estoit desesperée et

orgueilleuse, et, dès qu’elle vit le roy, elle le commença à maudire et

à li dire toutes les villenies qu’elle povoit, et le roy la commença à

regarder, et la cointise et la desguiseure de sa robe, et escouter la

malice et l’orgueil de sa langue; lors il commanda à ses gens que ilz y

alassent et qu’ils la feissent cheoir la teste toute première devant

tout le peuple, et ainsi comme il le commanda il fut fait, car ilz la

prindrent et firent cheoir la teste première, tellement qu’elle fut

morte laidement. Sy commanda le roy que par sa cruaulté et les grans

maulx qu’elle avoit fais faire qu’elle n’eust point de sepulcre, et non

eust-elle, ne de sepulture, ains fust mengée des chiens et devourée. Et

ainsi cheist son grant orgueil et sa fierté, et par telle voye se venge

Dieux maintes foiz de ceulx qui n’ont pitié des povres et du povre

peuple et des serviteurs de sainte eglise, et qui par cruaulté et par

convoitise font faire murtres et faulx tesmoingnages, comme fist celle

faulce royne, qui ainsi le fist et qui soustint son seigneur en folie,

dont mal lui prist. Sy est cy bon exemple comment l’en doit estre

piteuse des povres et des serviteurs, et non entiser ne donner mal

conseil à son seigneur, et aussi non de soy desguiser, mais tenir

l’estat des bonnes dames de son pays, et aussi non tencer ne dire

grosses paroles à plus grans et à plus fors de soy.

Cy parle de la royne Atalia et de la royne Bruneheust.

Chappitre LXVIIe.

De Atalia vous vueil dire un autre exemple, laquelle fust royne de

Jhérusalem, et fust male et diverse et sans pitié; car, quant Ozias son

filz fut mort, ce fust celle qui en traison fist occire tous les enfans

de son filz et tous les hoirs, fors seulement ung que uns preudoms qui

avoit nom Joadis fist nourrir secretement. Celle royne se mist en

saisine du royaume et de touz les biens, et fist moult de diversitez au

pueple, de tailles et de subsides, si comme celle qui estoit sanz rayson

et sans pitié, et quant elle eust assez fait de mal et de cruaulté au

royaulme, l’enffant qui norry estoit celeement et cellui Joadis qui

nourry l’avoit la prindrent et la firent mourir de malle mort et

honteuse. Et ainsi eust guerredon de sa merite en la parfin; car Dieu

rent tousjours sa deserte à homme et à femme, ou à vie ou à mort. Car il

n’est mal que une foyz ne soit pugni, ou au loing ou au près. Je

vouldroye que vous sceussiez l’exemple et le compte d’une royne de

France qui avoit nom Breneheust. Ce fust la femme dont Sebille parla en

prophetisant et dist: «Brune vendra de vers Espaigne ou royaume de

Gaule, c’est France, qui fera merveilles de cruaultez et puis sera

detraicte.» Et ainsi en advint; car elle fist occire de ses enffans et

des enffans de ses enffans très grant nombre, ne ne vous en pourroit-on

racompter la moitié de la cruaulté d’elle ne des meurtres ne traisons et

occisions qu’elle fist, et au fort elle fust payée si comme il pleust à

Dieu, car un enffant qui eschappa, qui fust filz de son filz, qui sceust

les grans maulx et cruaultez qu’elle avoit faiz, lors mist le fait en

jugement devant ses barons, et fust jugée à destraire à queuez de

chevaulx. Et ainsi fust fait, et mourut mauvaisement tout aussi comme

mauvaisement avoit fait murtrir le sang royal innocent. Et pour ce dit

le saige que dès vij. ans vient eaue à fin, c’est-à-dire que tant va le

pot à l’eaue que le cul en demeure.

Cy parle du fait d’envie.

Chappitre LXVIIIe.

Je vous diray un exemple sur le fait d’envie de Marie, la suer de

Moyses, qui dist par envie qu’elle estoit aussi bien de Dieu comme

Moyses son frère, et que Dieu ouoit aussi bien ses resquestes comme

celles de Moyses, et ce dit-elle pour soy moquer et par envie, dont Dieu

s’en corrouça et la fist devenir meselle, tant qu’elle fust ostée et

séparée d’entre les autres gens, et toutes voyes Moyses et Aaron en

eurent grant pitié et firent requeste à Dieu qu’il luy pleust la guerir;

et à leur requeste Dieu la gueryt. Si prenez exemple comment il fait mal

avoir envie sur autruy, et comment Dieu punist ceste-cy, qui estoit une

des nobles damoyselles qui fust en celui temps, tant qu’il la sépara

d’entre les autres gens par celle mesellerie. Car maintes foiz Dieu

punist ainsi les envieux et les mesdisans. Et pour ce, belles filles,

prenez y bon exemple, car trop est villain vice de soy louer pour

aultruy abaissier.

Cy parle d’une des femmes Acharia.

Chappitre LXIXe.

Dont je vouldroye que vous sceussiez un autre exemple sur ceste matière

de une des femmes à ung grant seigneur qui avoit nom Archaria. Sy avoit

ij. femmes selon la loy, dont l’une avoit nom Phenomia et l’autre avoit

nom Anna, qui moult estoit preude femme et bonne dame, mais nulz enffans

ne povoit avoir. Sy estoient alors plus prisées et honnourées celles qui

enffans portoient que celles qui n’en portoient nulz, dont l’autre femme

en estoit moult de grant orgueil, pour ce que elle en avoit moult de

beaulx enffans, et pour ce avoit l’autre femme en despit et avoit envie

et desdaing sur elle, et se mocquoit d’elle en disant villenies, et

qu’elle estoit brehaingne et terre morte, dont l’autre avoit grant honte

et ploroit menu et souvent, et se complaignoit à Dieu, et Dieux qui

l’umilité et la pacience de l’une vit, et l’envie, le dengier et le

despit de l’autre, et si regarda selon sa misericorde, car il fist

mourir touz les autres enffans de l’autre femme, et à celle qui nulz

n’en avoit il en donna plantivement, dont son seigneur la prinst en

grant amour, et l’avoit plus chière que l’autre à qui ses enffans

estoient mors. Et pour ce sont les jugemens de Dieu moult merveilleux;

car il het toute manière d’envie, et les chastie quant il lui plest, et

essauce l’umble qui mercy requiert, et pour ce est bon exemple que nulle

femme ne se doit orgueillir des biens et des graces que Dieux lui donne,

ne avoir despit ne envie sur autres, si comme eust Phenomia, qui avoit

enffans et avoit envie et despit sur Anna qui n’en avoit nulz, et pour

ce Dieu la punist sur ses enffans, qui tous moururent, et en donna à

l’autre qui tous vescurent. Sy sont ainsi les jugemens de Dieu. Et pour

ce y doit l’en prendre bon exemple et se humilier envers luy et n’avoir

envie ne despit sur nulluy. Sy vous laisseray ceste matière et vous

parleray d’une autre sur le fait de convoitise.

Cy parle de convoitise.

Chappitre LXXe.

Je vous diray un autre exemple sus le fait d’une faulce femme qui eust

nom Dalida, qui fut femme Samson fortin, lequel l’amoit à merveilles, et

tant qu’il ne feist pas aucune chose que elle ne sceust. Et pour le

grant amour que il avoit en elle, il fust sy fol que il li descouvrit

que toute sa force estoit en ses cheveulx. Et quant la faulce femme le

sceust elle fist dire aux paiens, qui estoient ennemis de son seigneur,

que, se ilz luy vouloient donner bon loyer, elle le leur feroit prendre.

Et les paiens luy promistrent que, se elle le povoit faire, ilz luy

donroient certaine somme d’or et de robes. Et celle, qui fust deceue par

convoitise, fist endormir son seigneur en son giron et puis lui tondit

ses cheveulx, et envoya querre les paiens qui estoient embuschez et le

fist prendre, et, quant il fu esveillié, il trouva sa force perdue, qui

se combatoit bien à iij. mille personnes, et, quant ils le tindrent, ilz

le lièrent et puis lui crevèrent les yeulx, et le faisoient tourner à un

moulin comme à ung cheval aveugle. Or regardés comment convoitise

deceust celle folle femme, qui, pour un pou d’or, traïst son seigneur,

qui estoit le plus fort et le plus doubté homme qui oncques feust ne

jamais sera. Et pour certain cuer convoiteux oze bien faire et

entreprendre tout mal: car il fait les nobles rapineux et tirans sur

leurs gens, et les clers et les religieux symoniaulx en tirant l’autry

par faulces semonces, et fait les bourgeois et autres usuriers, les

povres larrons et murtriers, les pucelles et les mariées putains, les

enffans desirans la mort de leur père et de leur mère pour avoir le leur

seulement. Judas, par convoitise d’argent, trahy nostre Seigneur, et

aussi par convoitise le font aujourd’uy les advocads et plaideurs, qui

vendent et bestournent verité, car ilz alongent le bon droit du bon

homme pour tirer à avoir plus de l’argent, et y a plusieurs qui prennent

de ij. costés, et aussy vendent par convoitise leur parole que Dieu leur

a donné pour prouffiter au bien commun. Et pour ce est convoitise moult

decevable, qui fist foloier et perir la femme Samson, qui tant estoit

bel et fort et puissant. Et pour ce a cy bon exemple pour soy garder de

cest vice. Et depuis Dieu rendit à celle femme son guerredon: car elle

espousa un des payens, et firent une nopce. Si le sceut Samson, à qui

ses cheveux estoient revenus et sa force revenue. Si se fist mener en la

maison où ilz estoient au disner, près du maistre pillier de la sale,

et, quant il fut au pillier, il le prist à ses ij. mains et le escoust

si très fort que il abatit la maison sur eux, et là fut mort le mary et

la mariée et le plus de gens qui estoient aux nopces. Et ainsi se venga

de sa faulce femme, laquelle morut mauvaisement, car Dieu voulst qu’elle

fust pugnie de sa mauvaistié, et c’estoit bien raison que de mal faire

ly vensist mal.

Cy parle de courroux.

Chappitre LXXIe.

Le livre du chevalier de La Tour Landry pour l'enseignement de ses filles · 第 11 / 14 题