Cy commence le livre du chevalier de La Tour pour l’enseignement de ses
filles.
Et premierement le Prologue.
L’an mil trois cens soixante et onze, en un jardin estoye sous l’ombre,
comme à l’issue d’avril, tout morne et tout pensiz: mais un pou me
resjouy du son et du chant que je ouy de ces oysillons sauvaiges qui
chantoyent en leurz langaiges, le merle, la mauvis et la mesange, qui au
printemps rendoient louanges, qui estoient gaiz et envoisiez. Ce doulz
chant me fit envoisier et mon cuer sy esjoir que lors il me va souvenir
du temps passé de ma jeunesce, comment amours en grant destresce
m’avoient en ycellui temps tenu en son service, où je fu mainte heure
liez et autre dolant, si comme elle fait à maint amant. Mès tous mes
maulx me guerredonna pour ce que belle et bonne me donna, qui de honneur
et de tout bien sçavoit et de bel maintien et de bonnes mœurs, et des
bonnes estoit la meillour, se me sembloit, et la fleur. En elle tout me
delitoye; car en cellui temps je faisoye chançons, laiz et rondeaux,
balades et virelayz, et chans nouveaux, le mieulx que je savoye. Mais la
mort qui tous guerroye, la prist, dont mainte douleur en ay receu et
mainte tristour. Si a plus de xx ans que j’en ay esté triste et doulent.
Car le vray cuer de loyal amour, jamais à nul temps ne à nul jour, bonne
amour ne oubliera et tous diz lui en souviendra.
Et ainsi, comme en cellui temps je pensoye, je regarday emmy la voye, et
vy mes filles venir, desquelles je avoye grant desir que à bien et à
honneur tournassent sur toutes riens; car elles estoyent jeunes et
petites et de sens desgarnies. Si les devoit l’en tout au commencement
prendre à chastier courtoisement par bonnes exemples et par doctrines,
si comme faisoit la Royne Prines, qui fu royne de Hongrie, qui bel et
doulcement sçavoit chastier ses filles et les endoctriner, comme contenu
est en son livre. Et pour ce, quant je les vy vers moy venir, il me va
lors souvenir du temps que jeune estoye et que avecques les compaignons
chevauchoie en Poitou et en autres lieux. Et il me souvenoit des faiz et
des diz que ilz me recordoient que ilz trouvoient avecques les dames et
damoyselles que ilz prioient d’amours; car il n’estoit nulz jours que
dame ou damoiselle peussent trouver que le plus ne voulsissent prier,
et, sy l’une n’y voulsist entendre, l’autre priassent sans attendre. Et
se ilz eussent ou bonne ou male responce, de tout ce ne faisoyent-ilz
compte; car paour ne honte n’en avoient, tant en estoient duiz et
accoustumez, tant estoyent beaux langagiers et emparlez. Car maintes
foiz vouloient partout desduit avoir, et ainsi ne faisoient que decevoir
les bonnes dames et demoiselles, et compter partout les nouvelles, les
unes vraies, les aultres mençonges, dont il en advint mainte honte et
maint villain diffame sanz cause et sanz raison. Et il n’est ou monde
plus grant trayson que de decevoir aucunes gentilz femmes, ne leur
accroistre aucun villain blasme; car maintes en sont deceues par les
grans seremens dont ilz usent. Dont je me débaty maintes foys à eulx et
leur disoie: «Comment estes-vous telz qui ainsi souvent vous parjurez?
car à nulle, forz à une, tendre ne devez.» Mais nulz n’y mettroit arroy,
tant sont plains de desarroy. Et, pour ce que je vis celuy temps dont je
doubte que encore soit courant, je me pensay que je feroye un livret, où
je escrire feroye les bonnes meurs des bonnes dames et leurs biens faiz,
à la fin de y prendre bon exemple et belle contenance et bonne manière,
et comment pour leurs bontés furent honnourées et louées et seront aussi
à tousjoursmaiz pour leurs bontés et leurs biens faiz, et aussi par
celle manière feray-je escrire, poindre, et mettre en ce livre le
mehaing des maulvaises deshonnestes femmes, qui de mal usèrent et eurent
blasmes, à fin de s’en garder du mal où l’en pourroit errer comme celles
qui encore en sont blasmées, et honteuses et diffamées. Et pour cestes
causes que j’ay dessus dictes, je pensay que à mes filles, que je véoie
petites, je leur feroye un livret pour aprendre à roumancer, affin que
elles peussent aprendre et estudier, et veoir et le bien et le mal qui
passé est, pour elles garder de cellui temps qui à venir est. Car le
monde est moult dangereux et moult envyeulx et merveilleux; car tel vous
rit et vous fait bel devant qui par derrière s’en va bourdant. Pour ce
forte chose est à congnoistre le monde qui à present est, et pour cestes
raysons que dict vous ay, du vergier je m’en alay et trouvay enmy ma
voye deux prestres et deux clers que je avoye, et leur diz que je
vouloye faire un livre et un exemplaire pour mes filles aprandre à
roumancier et entendre comment elles se doyvent gouverner et le bien du
mal dessevrer. Si leur fiz mettre avant et traire des livres que je
avoye, comme la Bible, Gestes des Roys et croniques de France, et de
Grèce, et d’Angleterre, et de maintes autres estranges terres; et
chascun livre je fis lire, et là où je trouvay bon exemple pour
extraire, je le fis prendre pour faire ce livre, que je ne veulx point
mettre en rime, ainçoys le veulz mettre en prose, pour l’abrégier et
mieulx entendre, et aussi pour la grant amour que je ay à mes enfans,
lesquelz je ayme comme père les doit aimer, et dont mon cuer auroit si
parfaite joye se ils tournoyent à bien et à honnour en Dieu servir et
amer, et avoir l’amour et la grace de leurs voysins et du monde. Et pour
ce que tout père et mère selon Dieu et nature doit enseignier ses enfans
et les destourner de male voye et leur monstrer le vray et droit chemin,
tant pour le sauvement de l’ame et l’onnour du corps terrien, ay-je fait
deux livres, l’un pour mes filz et l’autre pour mes filles, pour
aprendre à rommancier, et en aprenant ne sera pas que il ne retiengnent
aucune bonne exemplaire, ou pour fouir au mal ou pour retenir le bien;
car il sera mie que aucunes foiz il ne leur en souviengne d’aucun bon
exemple ou d’aucun bon enseignement, selonc ce qu’ilz cherront en taille
d’aucuns parlans sur celles matières.
Le premier Chappitre.
Et c’est moult belle chose et moult noble que de soy mirer ou mirouoir
des anciens et des anciennes histoires qui ont été escriptes de nos
ancesseurs pour nous monstrer bons exemples et pour nous advertir comme
nous véons le bien fait que ilz firent, ou de eschever le mal comme l’en
puet veoir que ilz eschevèrent. Sy parlay ainsy et leur diz: Mes chières
filles, pour ce que je suiz bien vieulx et que j’ay veu le monde plus
longuement que vous, vous veuil-je monstrer une partie du siècle, selon
ma science qui n’est pas grant; mais la grant amour que j’ay à vous, et
le grant desir que j’ay que vous tournez vos cuers et vos pensées à Dieu
craindre et servir, pour avoir bien et honneur en ce monde et en
l’autre, car pour certain tout le vray bien et honneur, garde et
honesteté de homme et de femme vient de luy et de la grace de son saint
esperit, et si donne longue vie et courte ès choses mondaines et
terriennes, telles comme il luy plaist, car du tout chiet à son plaisir
et à son ordonnance, et aussy guerredonne tout le bien et le service que
on luy a fait à cent doubles, et pour ce, mes chières filles, fait-il
bon servir tel seigneur, qui à cent doubles rent et guerredonne.
Cy parle de ce qu’on doit faire quand on est levé.
Le second Chappitre.
Et pour ce la première œuvre et labeur que homme ne femme doit faire, si
est entrer et dire son service; c’est à entendre que, dès ce que on
s’esveille, alors le recongnoistre à seigneur et à createur, c’est
assavoir dire ses heures et oroysons, et, se ilz sont clers, luy rendre
graces et louenges, comme de dire: Laudate Dominum, omnes gentes,
benedicamus patrem et filium, et dire choses qui rendent graces et
mercis à Dieu; car plus haulte et saincte chose est de gracier et
mercier Dieu que le requerre, car requerre demande don ou guerredon, et
rendre graces et louenges est service et le mestier des anges, qui
touzjours rendent graces à Dieu, honneur et louanges; car Dieu fait
mieulx à gracier et mercier que à requerre, pour ce que il scet mieulx
qu’il fault à homme et à femme que ils ne scevent eulx meismes. Après le
doit l’en prier pour les mors avant que l’en s’endorme, et aussi les
mors prient Dieu pour ceulx qui prient pour eulx, et non oublier la
doulce vierge Marie, qui jour et nuit prie pour nous, et soy recommander
à ses sains et à ses sainctes, et ce fait, l’on se puet bien endormir;
car ainsi l’en le doit faire, toutes foys que l’en s’esveille, et ne
doit l’en pas oublier les mors. Je vous en diray un exemple comment il
est bon de prier Dieu et gracier pour les morts toutes les foiz que l’on
s’esveille.
De deux chevaliers qui amoient deux suers.
Chappitre IIIe.
Comme il est contenu ès histoires de Constantinnoble que un empereur
avoit deux filles, dont la plus juenne estoit de bonnes meurs, et amoit
Dieu et le adouroit, toutes foiz qu’elle s’esveilloit, et prioit pour
les mors. Si couchoient en un lict elle et sa suer ainsnée, et quant
l’ainsnée s’esveilloit, et elle ouoit à sa suer dire ses heures, elle
s’en mocquoit et l’en bourdoit, lui disoit que elle ne la laissoit
dormir. Dont il advint que jonnesse et la grant aaise où elles estoient
nourries leur fist amer deux chevalliers frères, moult beaux et moult
gens, et tant durèrent leurs plaisirs et leurs amours qu’elles se
descouvrirent l’une à l’autre de leurs amourettes, et tant qu’elles
mistrent aux deux chevalliers certaines heures pour venir à elles par
nuit privéement. Et quant celui qui devoit venir à la plus juenne cuida
entrer entre les courtines, il lui sembla qu’il veist plus de mille
hommes en suaires qui estoient environ la demoiselle. Si en eut si grant
hideur et si grant paour qu’il en fut tous effrayez, dont la fièvre le
prist et fut malades au lit. Maiz à l’autre chevalier ne avint pas
ainsi, car il entra entre les courtines et ençainta la fille ainsnée de
l’Empereur. Et quant l’Empereur sceut quelle fut grosse, il la fist
noyer par nuit et le chevalier fist escorchier. Et ainsi par celui faulx
delit morurent tous deux. Maiz l’autre fille fut sauvée par ainsi comme
je vous ay dit et diray. Quant vint à lendemain l’en disoit par tout que
le chevalier estoit malade au lit; celle par qui le mal lui fust prins
le vint veoir et lui demanda comment le mal lui estoit prins. Si luy en
dist la verité, comment il se cuida bouter ès courtines, et il vit à
merveille grant nombre de gens en suaires environ elle, dont, ce
dist-il, si grant paour et hideur me print que a pou que je n’enraigay,
et encores en suis-je tout effrayé. Et quant la damoiselle oyst la
verité, si en fust toute esmerveillée, et mercia Dieu moult humblement,
qui sauvée l’avoit d’estre périe et deshonourée, et dès là en avant elle
aoura et loua Dieu toutes foiz qu’elle s’esveilla et pria moult
doucement pour les mors plus que devant, et se tint chastement et
nettement, et ne demeura gaires que un grant roy de Grèce la fist
demander à son père, et il luy donna, et fust depuis bonne dame et de
notte, et de moult grant renommée. Et ainsi fut sauvée pour aourer et
gracier Dieu et pour prier pour les deffuncts. Et sa suer ainsnée, qui
se mocquoit et se bourdoit, elle fut morte et deshounorée, et pour ce,
mes chières filles, souviengne vous de cest exemple, toutes foiz que
vous esveillerez, et ne vous endormez jusques à ce que vous ayez prié
pour les deffuns comme faisoit la fille l’empereur.
Et encores vouldroye-je que vous sceussiez l’exemple d’une damoiselle
que un grant seigneur vouloit avoir, par beau ou par laist, à faire sa
voulenté et son fol plaisir.
Cy parle d’une damoiselle que un grant seigneur vouloit violer.
Chappitre IIIIe.
Dont il advint que cellui seigneur la fist espier en un jardin où elle
estoit reposte et mucée pour la paour de lui. Si estoit en un fort
buisson et disoit vigilles des mors, et le grant seigneur par ses espies
entra ou jardin et la vist. Si cuida tantost accomplir son fol delit;
mais, quant il cuida touchier à elle, il lui sambla qu’il veist plus de
x mil hommes ensepveliz qui la gardoyent. Si eut paour et s’en tourna en
fuyant et lui manda que, pour certain, jamaiz il ne la poursuivroit de
tel fait, et qu’elle avoit trop grant compaignie à la garder. Et depuis
parla avecques elle et lui demanda qui estoit la grant compaignie qui
estoit avec elle de gens ensepveliz; et elle lui dist qu’elle ne savoit,
fors que à ceste heure que il vint elle disoit vigille des mors. Sy
pensa bien que ce furent ceulx qui la gardoient. Et pour ce est bel
exemple de prier pour eulx à toutes heures.
Cy parle de ce que on doit faire quand on se liève.
Chappitre Ve.
Belles filles, quant vous prendrés à vous lever, si entrez au service du
hault seigneur et commanciés vos heures. Ce doit estre vostre premier
labeur et vostre premier fait, et, quant vous les dirés, dictes-les de
bon cuer et ne pensez point ailleurs que vous puissiez; car vous ne
pourriez aler deux chemins à un coup, ou vous yrez l’un, ou vous yrez
l’autre. Ainsi est-il du service de Dieu. Car, si comme dit le saige en
sa sapience, autant vault celui qui oit et riens n’entent comme celluy
qui chasce et riens ne prent; et, pour tant, cellui qui pense ès choses
terriennes, et dit paternostres et oroisons qui touchent choses
celestielles, c’est un fait contraire et une chose qui riens ne
prouffite; ce n’est fors que à mocquer Dieu, et pour ce dit la Saincte
Escripture que la briefve oroison perce le ciel. Mais c’est à entendre
que plus vault une briefve oraison courte dicte de bon cuer et
devotement que unes grandes heures et longues et penser ailleurs, ou que
autres qui parlent d’aucunes choses leurs heures disant. Mais toutes
voyes qui plus en dist devottement et plus vault et en a l’en plus de
merittes. Et encores dist la Saincte Escripture que, tout ainsi comme la
doulce rousée d’avril et de may plaist à la terre et l’adoulcist, et la
fait germer et fructifier, tout ainsi plaisent les heures et les
oroisons à Dieu, dont vous trouverez, en plusieurs lieux et legendes des
sains confesseurs, des vierges et des saintes dames, qu’ilz faisoient
leurs litz de sermens de vigne et se couchoient dessus pour moins dormir
et avoir moins de repos, pour plus souvent et menu eulx esveillier pour
entrer en oroisons, et ou service de Dieu ilz estoient jour et nuit, et
pour cellui service et labeur acquièrent la gloire de Dieu, dont il
monstre au monde appertement que ilz sont avecques luy en sa sainte
joye, pour ce que il fait pour eulx grans miracles et evidens; car ainsi
guerredonne Dieu le service que l’en lui fait à cent doubles comme j’ay
dit dessus, et pour ce, belles filles, dictes vos heures de bon cuer et
devotement sans penser ailleurs, et gardés que vous ne desjeunés jusques
à ce que vous ayés dictes vos heures de bon cuer; car cuer saoul ne sera
jà humble ne devot. Après gardez que vous oyez toutes les messes que
vous pourrez ouir, car grant bien de Dieu vous avenra, et sy est bonne
et saincte chose et contenance, dont je vous diray un exemple sur celle
matière.
Cy parle de deux filles d’un chevalier, dont l’une estoit devotte et
l’autre gourmandoit.
Chappitre VIe.
Un chevalier estoit qui avoit deux filles. L’une estoit de sa première
femme, et l’autre de la seconde. Celle de la première étoit à merveilles
devote, ne jamais ne mangast jusques à tant qu’elle eust dictes ses
heures toutes et ouyes toutes les messes qu’elle pouvoit oïr. Et l’autre
fille estoit sy chiere tenue et sy couvée que l’on lui laissoit faire le
plus de sa voulenté, que, dès si tost qu’elle avoit ouye une petite
messe et dictes deux paternostres ou trois, elle s’en venoit en la garde
robe et là mengoit la souppe au matin ou aucune lescherie, et disoit que
la teste lui faisoit mal à jeuner. Mais ce n’estoit que mauvaise
amorson, et aussy quant son père et sa mère estoient couchiez, il
convenoit qu’elle mangast aucun bon morsel d’aucune bonne viande. Si
mena ceste vie tant, qu’elle fust mariée à un chevalier saige et
malicieux. Dont il advint que au fort son seigneur sceust sa manière,
qui estoit mauvayse pour le corps et pour l’ame; si luy montra moult
doulcement et par plusieurs foiz que elle faisoit mal de telle vie
mener. Mais oncques ne s’en voult chastier, pour beau parler que l’en
luy sceust faire. Dont il advint une fois qu’il avoit dormy un sompne,
si tasta delez lui et ne la trouva pas; si en fut yriés, et se leva de
son lit en un mantel fourré de gris et entra en une garde robe, où sa
femme estoit, le clavier et deux varlez; et mangoient et rigoloient
tellement que l’en n’ouyst pas Dieu tonner, tant demenoient et jouoient
hommes et femmes ensemble. Et le seigneur, qui regarda tout celluy
arroy, en fut durement yrés; si tenoit un baston pour ferir un de ses
varlez, qui tenoit rebrassée une des femmes de chambre, et fery sur le
varlet de ce baston qui fust sec, duquel en sailli une esclice en l’ueil
de sa femme, qui estoit delez luy, en telle manière qu’elle eut l’ueil
crevé par celle mesaventure et par celle mescheance. Si luy messéoit
trop à estre borgne, et la prist le seigneur en telle hayne qu’il se
avilla et mist son cuer ailleurs, en telle manière que leur mesnage alla
à perdicion du tout. Cest fait leur advint pour la mauvaise ordenance de
sa femme, qui accoustumée s’estoit à vivre dissoluement et
desordonnéement le matin et le soir. Dont le plus de mal sy vint devers
elle, comme en perdre son oeil et l’amour de son seigneur, dont elle en
fust en mauvais mesnaige. Et pour ce fait-il bon dire toutes ses heures
et oyr toutes les messes à jeun, et soy acoustumer à vivre sobrement et
honestement, car tout ne chiet que par accoutumance et à l’usaigier,
comme le prouverbe du saige dit:
Mettez poulain en ambléure,
Il la tendra tant comme il dure.
Si comme il advint à sa sueur. Elle se acoustuma en sa jonnesse à servir
Dieu et l’Église, comme dire ses heures devottement et ouyr toutes les
messes à jeun, et pour ce il advint que Dieu l’en guerredonna et lui
donna un bon chevalier riche et puissant, et vesqui avecques luy ayse et
honnorablement. Sy avint que leur père, qui moult estoit proudomme, les
ala veoir toutes deux; si trouva chiez l’une grans honneurs et grans
richesses et y fut receu moult honnorablement, et chiez l’autre, qui
avoit l’eueil trait, il y trouva l’arroy et le gouvernement nice et
malostru. Dont, quant il fu revenuz à son hostel, il compta tout à sa
femme et lui reproucha qu’elle avoit perdue sa fille, tant l’avoit
couvée et nourrie chierement, et lui avoit laissié la resne trop longue
en lui laissant faire toute sa voulenté, par quoy elle estoit en dure
partie. Et par cest exemple est bon de servir Dieu et ouir toutes les
messes que l’on puet oyr à jeun, et prendre en soy honneste vie, de
boire et de mangier ès droictes heures d’entour prime et tierce, et de
souper à heure convenable, selon le temps; car telle vie, comme vous
voudrez tenir et user en vostre jonnesce, tenir et user la vouldrez en
vostre vieillesce.
Cy parle comment toutes les femmes doivent juner.
Chappitre VIIe.
Après, mes chières filles, vous devrez jeuner, tant comme vous serez à
marier, trois jours en la sepmaine pour mieux donter votre chair, que
elle ne s’esgaye trop, pour vous tenir plus nettement et saintement en
service de Dieu, qui vous gardera et guerredonnera au double, et, se
vous ne pouvez jeuner les trois jours, au moins jeunez au vendredi en
l’onneur du précieux sanc et de la passion Jhesucrist que il souffry
pour nous, et, se vous ne le jeunez en pain et en yaue, au moins n’y
mengiez point de chose qui preingne mort, car c’est moult noble chose,
comme j’ay ouy racompter à un chevalier qui ala en une bataille de
Crestiens et des Sarrasins. Il advint que uns crestiens ot la teste
coupée d’une gisarme toute dessevrée du corps; mais la teste sy crioit
et demandoit confession, tant que le prestre vint, qui la confessa et
lui demanda par quelle mérite c’estoit que elle pouvoit parler sans le
corps, et la teste lui repondit que nul bien n’estoit fait à Dieu qu’il
n’empétrast grace, et qu’il s’estoit gardé le mercredi de mengier char
en l’onneur du filz de Dieu qui y fut vendu, et le vendredy il ne
mengoit de chose qui prensist mort, et pour ce service Dieu ne vouloit
pas qu’il feust dampné ne que il morust en un pechié mortel, dont il ne
s’estoit pas confessé. Si est bon exemple qu’il se fait bon garder de
mengier chose qui prengne mort au vendredi. Et après, belles filles,
fait bon jeuner le samedy en l’onneur de Notre-Dame et de sainte
virginité qu’elle vous veuille empétrer grace à garder nettement vostre
virginité et vostre chasteté à la gloire de Dieu et à l’onneur de voz
ames, et que mauvaise temptacion ne vous maistroye. Et si est moult
bonne chose et moult noble de jeuner l’un des deux jours en pain et en
yaue, qui est grant victoire contre la chair et moult sainte chose. Et
si vous dy pour vérité que il ne chiet que à vostre voulenté et de vous
y accoustumer; car tout ne chiet que par accoutumance de dire ses
heures, d’oir la messe et le service de Dieu, de jeuner et de faire
saintes œuvres comme firent les saintes femmes, selon qu’il est contenu
ès légendes et ès vies des sains et des saintes de paradis.
Cy parle d’une femme qui chéy en un puis.
Chappitre VIIIe.
Dont je vouldroye que vous eussiez ouy et retenu l’exemple de la fole
femme qui jeunoit le vendredy et le samedy. Si vous compteray d’une
folle femme qui estoit en la ville de Romme, qui tousjours jeunoit le
vendredy en l’onneur de la passion du doulx Jhesucrist, et le samedi en
l’onneur de la virginité Nostre-Dame, et aussy ces ij jours elle se
tenoit nettement. Si advint que par une nuit elle ala à son amy en
folye, si estoit la nuit obscure, et va arriver en un puis de vint
toises de parfont, ou quel elle va cheoir, et ainsi comme elle cheoit,
elle s’escria: _Nostre-Dame!_ Si chéy sur l’yaue et se trouva à dur
comme sur une place, et luy vint une voix qui lui dit: «Pour ce que tu
jeunes le vendredy et le samedy en l’onneur de la vierge Marie et de son
filz, et que tu gardes ta char nettement, tu es sauvée de ce peril.» Sy
vindrent lendemain les gens pour puisier de l’eaue, et trouvèrent celle
femme en ce puis, duquel elle fust tantost traite et mise hors. Sy se
esmerveillèrent moult comment elle estoit sauvée, et elle leur dit que
une voix lui avoit dit que c’estoit pour les jeunes du vendredy et du
samedy, comme ouy avez. Et, pour la grace que Dieu luy avoit faite, elle
leur voua que elle se tendroit nettement et chastement, et useroit sa
vie au service de Dieu et de son Eglise. Si le fist tousjours ainsi,
comme celle qui ala jour et nuit servir à l’église pour alumer les
torches, les cierges et les lampes, et balayer et tenir nettement
l’église. Si luy advint une nuit une vision que elle traioit d’un fumier
ung vaissel comme un plat d’argent. Sy le regardoit et y véoit plusieurs
taiches noires, sy lui disoit une voix: «Frotte et nectoye cest plat, et
ostes ces taiches noires tant qu’il soit cler et blanc, comme il estoit
quand il parti des mains du maistre.» Et ceste advision si lui advint
par trois fois. Si s’esveilla et recorda son advision à Dieu, et quant
il fust hault jour sy s’en ala confesser à un saint homme et lui deit
son advision, et quant le preudomme eut ouy son advision, si lui dit:
«Belle fille, vous estes moult tenue à Dieu servir, car il vuelt vostre
salvacion, et vous a monstré comment vous vous devez laver et nectoyer
par confession vos péchiez. Si vous diray comment il le vous demonstra
par vostre avision. Car le vaissel d’argent trait du fumier, signifie
l’ame qui est ou corps; car l’ame est blanche et nette, et se le corps
ne se consentist à faire pechié, elle feust touzjours blanche, comme le
vaissel d’argent qui vient de l’orfèvre blanc et net; et aussi est l’ame
quant elle vient des fons de baptesme. Et ainsi comme le vaissel que
vous veistes qui estoit au fumier, aussi est l’ame ou corps, qui n’est
que fumier, boue et vers. Et quant le chetif corps a pechié par ses
faulx delits, pour chacun pechié il avient une tache noire à l’ame, et
se tient jusques à tant ce que le corps, qui a fait le delit et le
pechié, l’ait confessé et regehi aussi laidement et en la manière comme
il a fait, et faitte satisfacion. Et pour ce, belle fille, la voix de
l’avision vous dist que vous la curés et netoyez les taches d’icellui
vaissel, ce sont les taches de vos pechiez, et le faictes blanc comme il
vint de l’orfèvre, c’est comme vous venistes des fons de bapteme. Après
vous dist que vous le meissiés en lieu où il feust tenu net et que vous
le gardissiez d’ordure, c’est-à-dire que vous vous gardissiez d’aler en
lieu où l’on vous attraye à faire pechié, et vous gardés de plus
pechier. Car bon est de soy confesser; mais mieulx est, depuis la
confession, de soy garder de y recheoir arrière, car le recheoir est
pire que le premier, et quant l’on se confesse, l’on doit tout dire sans
riens retenir, et le dire en la manière que on l’a fait. Donc, ma belle
fille, dist le preudomme, je vous en diray un exemple d’une bourgoyse
moult puissant.
Cy parle de la bourgoyse qui mourut sans oser confesser son pechié.
Chappitre IXe.
Une bourgoise etoit qui avoit bonne renommée d’estre preude femme et
charitable, car elle jeunoit trois jours de la sepmaine, dont les ij
estoient en pain et en eaue; après elle donnoit moult de grans aumosnes,
et visitoit les malades, et nourrissoit les orphelins, et estoit aux
messes jusques au midi, et disoit merveilles de heures, et faisoit toute
la saincte vie que bonne femme peust faire. Si advint que elle
trespassa. Si luy voult Nostre Seigneur monstrer pour exemple comment
elle estoit perdue par un seul pechié mortel; car la fosse où elle fut
mise se prist à fumer et la terre à ardoir, et avoit-on veu de nuit trop
de tourment sur la fosse. Si s’en esmerveillirent moult les gens du païs
que c’estoit à dire; car ilz pensoient qu’elle feust sauvée sur toutes.
Si eut un saint homme en la cité, qui print la croix, l’estolle et
l’eaue benoiste, et vint là; si la conjura de par Dieu et en fit
requeste à Dieu qu’il lui pleust leur demonstrer pourquoy celle pueur et
ce tourment estoit; lors s’escria une voix qui disoit: «Oyez tous, je
suis telle, la povre pecheresse dampnée ou feu pardurablement, car Dieu
demonstre que mon chetif corps rend fumée et tourment pour exemple. Si
diray comment. Il m’avint que par la gayeté de ma char je me couchay
avec un moyne. Si ne l’osay oncques regehir ne confesser, pour doubte
d’estre accusée et pour la honte du monde, et craignoie plus le bobant
du monde que la vengeance espirituelle, et pour cuidier effacier mon
pechié je jeunoie et donnoye le mien pour Dieu, je ouoye les messes, et
disoye moult de heures, et me sembloit que les grans biens et
abstinances que je faisoye estaindroient bien le peschié que je n’osoie
regehir ne confesser au prestre, et pour ce j’en suis deceue et perdue.
Car je vous dis à tous que qui meurt en pechié mortel et ne le vuelt
regehir, il est dampné perpétuellement, ainçois doit dire son pechié
aussi villainnement comme il fut fait et par la manière.» Et quant elle
eut tout ce dit, tous ceulx qui là estoient furent moult esbahis; car il
n’y avoit nul qui ne pensast qu’elle feust sauvée. Et ainsi dist li
preudons cest exemple à celle femme qu’elle confessast et qu’elle deist
tous ses pechiés ainsi comme elle les avoit fait, et elle osteroit les
taiches du vaissel d’argent, ce sont les taiches de son ame, et sy
confessa celle femme, et fut depuis de sainte vie, et ainsi son
comancement de sauvement ne fut que par les jeunes comme le vendredy
pour la sainte passion, et le samedi pour la virginité de Nostre-Dame,
dont elle fut sauvée du péril du puis, car il n’est nul bien qui ne soit
mery. Sy est une moult sainte chose; et, de tant comme le jeuner fait
plus de mal à la teste et au corps, de tant est la jeune de plus grant
merite et de plus grant valeur; car, se la jeune ne faisoit mal à
jeuner, l’on n’y auroit point de merites. Et encore, pour monstrer
exemple comment jeune est de grant merite, li rois de Ninyve et luy et
sa cité en fut sauvez, si comme il est contenu ou grant livre de la
Bible. Car Dieu avoit fait fondre plusieurs villes pour les grans
pechiés en quoy ilz se delictoient. Sy manda Dieu par le prophète à
icelluy roy et à celle cité qu’ils seroyent aussi perilz se ils ne
s’amendoient. Lors le roy et le peuple de la cité eurent moult grant
paour, et, pour appaisier l’ire de Dieu, tous ceulx qui avoient aage de
jeuner jeunèrent xl jours et xl nuis, et se mistrent à genoulz, sacs sur
leurs testes, et sur leurs sacs mirent cendre en humilicté, et, quant
Dieu vit leur abaissement et leur humilité, il eut mercy d’eulx; sy
furent sauvés et rappeliez de celle pestilence. Et ainsi par leur
humilité et par leurs jeunes ils furent garentiz. Et pour ce, mes belles
filles, jeune est une abstinence et vertu moult convenable et qui
adoulcist et reffranist la char des mauvaises voulentéz, et humilie le
cuer et empètre grace vers Dieu, dont toutes jeunes femmes, et
especiaulment les pucelles et les veuves, doivent jeuner, comme dit vous
ay cy dessus par plusieurs exemples, lesquels, se Dieu plaist, vous
retendrez bien.
Cy parle comment toutes femmes doivent être courtoises.
Chappitre Xe.
Après, mes belles filles, gardez que vous soiez courtoises et humbles,
car il n’est nulle plus belle vertu, ne qui tant attraite à avoir la
grace de Dieu et l’amour de toutes gens, que estre humbles et
courtoises; car courtoisie vaint les felons orguilleux cuers, et à
l’exemple de l’espervier sauvage, par courtoisie vous le ferez franc, si
que de l’arbre il vendra sur vostre poing, et se vous lui estiez en
riens rudes ne cruelz, jamais ne vendroit. Et donc, puisque courtoisie
vaint oisel sauvaige, qui n’a nulle rayson en soy, doit courtoisie mater
et refraindre tout cuer de homme et de femme, jà tant n’aient le cuer
orgueilleux, fier ne felon; courtoisie est le premier chemin et l’entrée
de toute amistié et amour mondaine, et qui vaint les haulz couraiges et
adoulcist l’ire et tout le couroux de toute amistié, et pour tant est
belle chose d’estre courtoise. Je congnois un grant seigneur en ce païs
qui a plus conquis chevaliers et escuiers et autres gens à le servir ou
faire son plaisir par sa grant courtoisie, au temps qu’il se povoit
armer, que autres ne faisoient pour argent ne pour autres choses. C’est
messire Pierre de Craon, qui bien fait à louer de honneur et de
courtoisies sur tous les autres chevaliers que je congnoys. Après je
congnoys des grans dames et autres qui sont moult courtoises et qui en
ont moult de belles graces acquises de l’amour des grans et de petits;
se vous monstrés vostre courtoisie aux petits et aux petites, c’est de
leur faire honneur et parler bel et doulcement avec eux et leurs estre
de humbles responses; ceulx vous porteront plus grant louange et plus
grant renommée et plus grant bien que les grans. Car l’honneur et la
courtoisie qui est portée aux grans n’est faicte que de leurs droiz, et
que l’on leur doit faire. Mais celle qui est faite aux petits gentilz
hommes et aux petites gentils femmes et autres maindrez, telles honneurs
et courtoisies viennent de franc et de doulx cuer, et li petiz à qui on
la fait s’en tient pour honnouré, et lors il l’essauce par tout, en
donne loz et gloire à cellui ou à celle qui lui a fait honneur, et ainsi
des petis à qui l’on fait courtoisie et honneur vient le grant loz et la
bonne renommée, et se croist de jour en jour. Dont il avint que je
estoye en une bien grant compaignie de chevaliers et de grans dames, si
osta une grant dame son chapperon et se humilia encontre un taillandier.
Si y avoit un chevalier qui dist: «Madame, vous avez osté vostre
chapperon contre un taillandier», et la dame respondit que amoit mieux à
l’avoir osté contre luy que à l’avoir laissié contre un gentil homme. Si
fut tenu à grant bien de tous pour la bonne dame.
Comment elles se doivent contenir sans virer la teste çà et là.
Chappitre XIe.
Après, en disant voz heures à la messe ou ailleurs, ne samblés pas à
tortue ne à grue; celles semblent à la grue et à la tortue qui tournent
le visaige et la teste par dessus et qui vertillent de la teste comme
une belette. Aiez regart et manière ferme comme le liniere, qui est une
beste qui regarde devant soy sans tourner la teste ne çà ne là. Soiez
ferme comme de resgarder devant vous tout droit plainement, et, si vous
voulez regarder de costé, virez visaige et corps ensemble; si en tendra
l’en vostre estat plus seur et plus ferme, car l’on se bourde de celles
qui se ligierement brandellent et virent le visaige çà et là.
Cy parle de celle qui perdit le roy d’Angleterre par sa fole contenance.
Chappitre XIIe.
Dont je vourroye que vous eussiez bien retenu l’exemple des filles du
roy de Dannemarche. Si vous en compteray. Ilz sont quatre roys de çà la
mer qui anciennement se marièrent par honnour, sans convoitise de terre,
comme des filles de roys ou de haulx lieux, qui soient bien nées ou qui
aient renommée de bonnes meurs, de bel maintien, et fermes, et de bonnes
manières, et les convient veoir se elles ont ce que femmes doivent avoir
et se elles sont tailliées de porter ligniée. Ces iiij sont li roys de
France, qui est le plus grans et le plus nobles; l’autre est le roy
d’Espaigne; le tiers le roys d’Angleterre; le quart est le roy de
Hongrie, qui est de son droict mareschal des crestiens ès guerres contre
les mescréans. Si avint que le roy d’Engleterre estoit à marier, et oyt
dire que le roy de Dannemarche avoit iiij moult belles filles et moult
bien nées, et, pour ce que icellui roy estoit preude et la royne moult
preude femme et de bonne vie, il envoya certains chevaliers et dames des
plus souffisans du royaume à son povoir, pour veoir icelles filles; si
passèrent la mer et vindrent à Dannemarche. Et, quant le roy et la royne
virent les messagiers, si en eurent moult grant joye, et les
honnourèrent et festoyèrent iiij jours, et nulz ne savoit la verité,
laquelle ilz esliroient. Si ce cointirent les filles et s’affaitèrent au
mieulx qu’elles porent. Si avoit en la compaignie un chevalier et une
dame, moult congnoissant et moult soubtilz, et qui bien mectoient
l’eueil et l’entente de veoir leurs manières et contenances, et aucunez
foiz les mettoient en parolles. Si leur sembla que, combien que
l’ainsnée feust bien la plus belle, elle n’avoit mie le plus seur estat,
car elle regardoit menu et souvent çà et là et tournoit la teste sur
l’espaule et avoit le resgart bien vertilleux. Et la ije fille, avoit à
merveilles de plait et de parolles, et respondoit souvent et menu avant
qu’elle peust tout entendre ce dont on luy parloit; la tierce n’estoit
pas la plus belle à deviser, mais elle estoit bien la plus aggréable et
si avoit la manière et le maintien seur et ferme, et paroloit assez pou
et bien meurement, et son resgart estoit humble et ferme, plus que de
nulle des iiij. Si eurent conseil et avis les ambassadeurs et messagiers
que ilz retourneroient au roy leur seigneur pour dire ce que trouvé
avoyent, et lors il prendroit laquelle qui lui plairoit. Et lors
vindrent au roy et à la royne pour congié prandre de eulx et les
mercièrent de leur bonne compaignie et de l’onnour que ilz leur avoient
faite, et qu’ilz raporteroient à leur seigneur ce qu’il leur sembloit de
leurs filles, et sur ce il feroit à son plaisir. Li rois leur donna de
beaux dons. Si s’en partirent et vindrent en Angleterre, et racontèrent
à leur seigneur l’onneur que le roy et la royne leur avoient faite.
Après rapportèrent les beautez des filles et leurs manières et leurs
maintiens, et y fut assez parlé de chascune d’elles, et y eut assés qui
soustenoient à prandre l’ainsnée ou la seconde par honneur, et que ce
seroit plus belle chose d’avoir l’ainsnée, et, quant ilz eurent débatu
assez, li roys, qui estoit sages homs et de bon sens naturel, parla
derrenier, et dit ainsi: «Mes ancesseurs ne se marièrent oncques par
convoitise, fors à honnour et à bonté de femme, ou par plaisance. Mais
j’ay ouy plus souvent et menu mésavenir de prendre femme par beauté et
plaisance, que de celle qui est de meure manière et de ferme estat, et
qui a bel maintieng; car nulle beauté ne noblesce ne s’apareille, ne
passe bonnes meurs, et n’est ou monde grant aaise comme de avoir femme
seure et ferme d’estat et de bonne manière, ne n’est plus belle
noblesce. Et pour ce je esliz la tierce fille, ne n’auray jà autre.»
Lors si l’envoya querre, dont les deux ainsnées furent en grant despit
et grant desdaing. Et ainsi celle qui avoit la meilleure et la plus
seure manière, fut royne d’Angleterre, et l’ainsnée fut refusée pour le
vertillement et legiereté de son visaige et pour son resgard qui estoit
un peu vertilleux, et l’autre seur après le perdit pour ce qu’elle avoit
trop à faire et estoit trop emparlée; si prenés, belles filles, bons
exemples en ces filles du roy de Dannemarche, et n’aiés pas trop l’ueil
au veoir ne vertillous, ne ne tournés le visaige ne çà ne là; quant vous
vouldrez resgarder quelle part que ce soit, virés visaige et corps
ensemble, et ne soiés pas trop emparliers, car qui parle trop ne puet
tousjours dire que saige. Et doit-on bien à loisir entendre avant que
respondre; mais, si vous y faictes un peu de pause entre deulx, vous en
respondrez mieulx et plus saigement; car que le proverbe dit: autant
vault cellui qui oit et riens n’entant comme cellui qui chasse et riens
ne prent, comme dessus est dit.
Cy parle de celle que le chevalier de La Tour laissa pour sa legière
manière.
Chappitre XIIIe.
Encores, mes belles filles, vous diray-je pour exemple d’un fait qui
m’en avint sur ceste matière. Il avint que une foiz que l’en me parloit
de me marier avecques une belle noble femme qui avoit père et mère, et
si me mena mon seigneur de père la veoir; et quant nous fumes là, l’en
nous fist grant chière et liée. Si resgarday celle dont l’on me parloit,
et la mis en parolles de tout plain de choses, pour savoir de son estre.
Si cheismes en paroles de prisonniers. Dont je lui dis: «Ma damoiselle,
il vaudroit mieulx cheoir a estre vostre prisonnier que à tout plain
d’autres, et pense que vostre prison ne seroit pas si dure comme celle
des Angloys». Si me respondit qu’elle avoyt veu nagaires cel qu’elle
vouldroit bien qu’il feust son prisonnier. Et lors je luy demanday se
elle luy feroit male prison, et elle me dit que nennil et qu’elle le
tandroit ainsi chier comme son propre corps, et je lui dis que celui
estoit bien eureux d’avoir si doulce et si noble prison. Que vous
dirai-je? Elle avoit assez de langaige et lui sambloit bien, selon ses
parolles, qu’elle savoit assez, et si avoit l’ueil bien vif et legier.
Et moult y ot de paroles, et, toutes voies, quant vint au departir elle
fust bien apperte; car elle me pria ij foiz ou iij, que je ne
demouraisse point à elle venir veoir, comment que ce fust; si me tins
moult acointes d’elle, qui en si pou de heure fu si son accointe que
oncques mais ne l’avoye veue, et si savoit bien que l’en parloit de
mariage d’elle et de moy. Et quant nous fumes partis, mon seigneur de
père me dist: Que te samble de celle que tu as veue. Dy m’en ton avis.
Si lui dis et respondis: Mon seigneur, elle me samble belle et bonne,
maiz je ne luy seray jà plus de près que je suis, si vous plaist; si luy
dis ce qu’il me sambloit d’elle et de son estre. Et ainsi je ne l’eus
pas, et pour la très grant legière manière et la trop grant appertise
qui me sembloit à veoir en elle; dont je en merciay depuis Dieu moult de
foiz; car ne demoura pas an et demi qu’elle fust blasmée, mais je ne
sçay se ce fut à tort ou à droit; et depuis mourust. Et pour tant, mes
chières filles et nobles pucelles, toutes gentilz femmes de bon lieu
venues doivent estre de doulces manières, humbles et fermes d’estat et
de manières, poy emparlées, et respondre courtoisement et n’estre pas
trop enresnées, ne surseillies, ne regarder trop legierement. Car, pour
en faire moins, n’en vient se bien non; car maintes en ont perdu leur
mariage pour trop grans semblans, dont par maintes foiz l’en esperoit en
elles autres choses qu’elles ne pensoient.
Comment la fille au roy d’Arragon perdit le roy d’Espaigne par sa fole
manière.
Chappitre XIIIIe.
Je vouldroye que vous sçussiez l’exemple comment la fille ainsnée au roy
d’Arragon perdit le roy d’Espaigne par sa follie. Il est contenu es
gestes d’Espaigne que le roy d’Arragon avoit deux filles. Sy en voult le
roy d’Espaigne avoir une, et, pour mieulx eslire celle qui li plairoit
mieulx, il se contrefist en guise d’un servant et ala avec les
ambassadeurs, c’est-à-dire ses messagiers, et ala avec luy un evesque et
deux barons. Et ne demandés pas si le roy leur fist grant honneur et
grant joye. Les filles du roy se appareillèrent et atournèrent au mieulx
qu’elles peurent, et par especial l’ainsnée, qui pensoit que les
parolles feussent pour elle. Si furent leans trois jours pour veoir et
resgarder leurs contenances, dont il advint que, au matin, le roy
d’Espaigne, qui estoit desguisié, resgardoit la contenance d’elles. Si
resgarda que quant l’en salua l’ainsnée, que elle ne leur respondist
riens que entre ses dens, et estoit fière et de grant port; maiz sa suer
estoit humble et de grant courtoisie plaine, et saluoit humblement le
grant et le petit. Après il resgarda une fois que les deux suers
jouoient ensemble aux tables à deux chevaliers; maiz l’ainsnée tensa à
l’un des chevaliers et mena forte fin; maiz sa suer puisnée, qui aussy
avoit perdu, ne faisoit semblant de sa perte, ains faisoit aussy bonne
chière comme se elle eust tout gaingné. Le roy d’Espaigne resgarda tout
ce; si se retraist à côté et appela ses gens et ses barons, et leur dit:
«Vous savés que les roys d’Espaigne ne les roys de France ne se doivent
pas marier par convoitise, fors noblement et à femmes de bonnes meurs,
bien nées et bien tailliées de venir à bien et à honneur, et à porter
fruit, et pour ce j’ay veues ces deux filles et leurs manières, et me
sembla que la plus jonne est la plus humble et plus courtoise que n’est
l’autre, et n’est pas de si haultain couraige ni de si haulte manière
comme l’ainsnée, comme j’ay peu appercevoir, et pour ce prenés la plus
jeune, car je l’eslis.» Si lui respondirent: «Sire, l’ainsnée est la
plus belle, et sera plus grant honneur de avoir l’ainsnée que la plus
juenne.» Si respondit que il n’estoit nul honneur ne nul bien terrien
qui s’acomparaige à bonté et à bonnes meurs, et par especial à l’umilité
et à humblesce, et pour ce que je l’ay veue la plus courtoise et la plus
humble, si la vueil avoir. Et ainsi l’esleut. Et adoncques l’evesque et
les barons vindrent au roy d’Arragon et luy demandèrent sa fille plus
juenne, dont le roy et tous ses gens en furent moult esmerveillez qu’ilz
ne prenoient l’ainsnée, qui estoit la plus belle de moult. Maiz ainsi
avint que la plus jeune fut royne d’Espaigne, pour estre humble et de
doulces parolles au grant et au petit, et par sa courtoisie fut esleue.
Dont l’ainsnée eust grant desdaing et grant despit, et en fut toute
forcennée, et pour ce a cy bon exemple comment par courtoisie et par
humilité l’on accroist en l’amour du monde: car il n’est riens si
plaisans comme estre humble et courtoise et saluer le grant et le petit,
et non pas faire chière de perte ne de gaain, car nulles gentilz femmes
ne doivent avoir nul effroy en elles; elles doivent avoir gentilz cuers
et de doulces responces et estre humbles, comme Dieu dist en
l’Euvangille, que qui plus vault et scet plus se humilie, car qui plus
se umilie plus s’essaulce, comme fist ceste mainsnée fille du roy
d’Arragon, qui, par sa courtoisie et son humilité, conquist à estre
royne d’Espaigne et l’osta à sa suer l’ainsnée.
Cy parle de celles qui estrivent les unes aux autres.
Chappitre XVe.
Belles filles, gardez que vous ne prengniez estrif à fol, ne à folle, ne
à gens folz qui ayent male teste: car c’est grant peril. Je vous en
dirai un exemple que j’en vi. Il avint en un chastel, où plusieurs dames
et damoiselles demeuroient. Si y avoit une damoiselle, fille d’un
chevalier bien gentilz; si se va courrouscier à jeu de tables, elle et
un gentil homme, qui bien avoit male teste et rioteuse, et n’estoit pas
trop saige. Si fut le debat sur un dit qu’elle disoit qu’il n’estoit pas
droit; tant avint que les parolles se haulcèrent et qu’elle dit qu’il
estoit cornart et sot. Ilz laissèrent le jeu par tenson. Si dis à la
damoiselle: «Ma chière cousine, ne vous marrissiez de riens qu’il die,
car vous savez qu’il est de haultes paroles et de sottes responces. Si
vous prie pour vostre honneur que vous ne preignez point de debat
avecques luy, et le dis féablement, comme je voulsisse dire à ma suer.»
Maiz elle ne m’en voult croire, ains tença encore plus fort que devant,
et lui dist qu’il ne valoit riens, et moult d’autres parolles. Et il
respondist, comme fol, qu’il valoit mieux pour homme qu’elle ne faisoit
pour femme. Et elle lui dist qu’il ne disoit mie voir, et creurent leurs
paroles et surmontèrent tant que il deist que, s’elle feust saige, elle
ne venist pas par nuit ès chambres aux hommes les baisier et accoler en
leurs liz sans chandoille, et elle s’en cuida bien venger, et lui dist
qu’il mentoit, et il luy dist que non faisoit et que tel et tel lui
avoient veue. Si avoit là moult de genz, qui furent esmerveillez, qui
riens ne sçavoient de ce, et si y ot pluisseurs qui dirent que ung bon
taire lui vaulsist mieulx, et qu’elle s’estoit batue par son baston
mesmes, c’est-à-dire par sa langue et son hatif parler. Et après celles
parolles, elle ploura et dist qu’il l’avoit diffamée, et il ne demoura
pas ainsi, car il l’assaillit arrière devant tous et estriva et tença
tant que il luy dist encores qu’il y avoit veu pis, et dist paroles
encore plus ordes et plus honteuses au deshonnour d’elle, que jamais ne
luy chierroit pour secourre qu’elle face, et ainsy se ahontaga par son
fol couraige et par sa haultesce de cuer. Et pour ce ainsy a cy bon
exemple comment nulle femme ne doit tencier ne estriver à fol, ne à
folle, ne avecques gens qu’elle sache qui aient haultain couraige; ainsi
les doit l’en eschever, et, se l’en voit qu’ilz vueillent parler
haultement ou grossement, l’en les doit laissier tous piquiés, leur
dire: «Beaulx amis, je vois bien que vous voulés parler hault ou rioter;
je vous lairay le champ et m’en yray», et puis soy en aler et departir,
si come fist un chevalier que je congnoys bien, à une dame qui avoit
male teste et envyeuse, et disoit moult d’oultraiges au chevallier
devant tous. Si dit le chevallier: «Dame, il vous plaist à dire tant de
merveilles; se je vous escoute, je ne vous fais nul tort. Je voy bien
que vous estes marrie, dont me desplaist.» Mais pour tant celle ne se
voult oncques taire, maiz tença plus fort, et quand le chevallier vit
qu’elle ne se vouloit souffrir ne taire pour riens, si prist un petit
bouchon de paille que il trouva et le mist devant elle, et lui dist:
«Dame se vous voulez plus tencier, si tencez à ceste paille, car je la
laisse pour moy et m’en iray.» Et il s’en ala et la laissa. Si fut tenu
pour bien fait au chevallier qui ainsi l’escheva, et elle fut fole et
seulle et ne trouva à qui plus tencer, et s’enffrenaisist se elle voult.
Et ainsi le doit l’en faire, car l’en ne doit mie estriver à fol, ne à
gens tenseurs, ne qui ayent male teste. Ains les doit-en eschever, comme
fist le chevallier à la dame, comme oy avez.
De celle qui menga l’enguille.
Chappitre XVIe.
Un exemple vous vueil dire sur le fait des femmes qui manguent les bons
morceaulx en l’absence de leurs seigneurs. Si fut une damoiselle qui
avoit une pye en caige, qui parloit de tout ce qu’elle véoit faire. Si
avint que le seigneur de l’ostel faisoit garder une grosse anguille
dedans un vaissel ou un vivier, et la gardoit moult chierement pour la
donner à aucuns de ses seigneurs ou de ses amis, si ilz le venissent
veoir. Si avint que la dame dist à sa clavière que il seroit bon de
menger la grosse anguille, et au fait ilz la mengèrent et distrent que
ilz diroient à leur seigneur que le loerre l’avoit mangée. Et quant le
seigneur fut venu, la pye lui commença à dire: «Mon seigneur, ma dame a
mangié l’anguille.» Lors le seigneur ala à son vivier et ne trouva point
de son anguille. Si vint à son hostel et demanda à sa femme que estoit
devenue l’anguille, et elle se cuida bien excuser, maiz il dit qu’il
estoit tout certain et que la pie le lui avoit dit. Sy ot ceans assez
grand noise et grant tourment. Maiz quand le seigneur s’en fut alez, la
dame et la clavière si vindrent à la pye et lui plumèrent toute la teste
en lui disant: «Vous nous avez descouvertez de l’anguille.» Et ainsi fut
la povre pie toute plumée. Maiz de là en avant, quant il venoit nulles
gens qui feussent pelez ne qui eussent grant front, la pie leur disoit:
«Vous en parlates de l’anguille.» Et pour ce a cy bon exemple comment
nulle femme ne doit mengier nul bon morsel par sa lescherie sans le sceu
de son seigneur, se elle ne l’employe avec gens d’onnour. Car celle
damoiselle en fu depuis mocquée et rigolée pour celle anguille, à cause
de la pie qui s’en plaignoit.
Comment nulle femme ne doit estre jalouse.
Chappitre XVIIe.
Un exemple vous diray comment c’est male chose que jalousie. Une
damoiselle, qui estoit mariée à un escuier, si amoit tant son seigneur,
qu’elle en estoit jalouse de toutes celles à qui il parloit. Si l’en
blasmoit son seigneur mainteffoiz par bel; mais riens n’y valoit, et
entre les autres elle estoit jalouse d’une damoiselle du païs, laquelle
estoit de haultain couraige. Si advint une foiz qu’elle tença à celle
damoiselle, et lui reprouchoit son mary, et l’autre lui dyt que par sa
foy elle disoit ne bien ne voir, et l’autre disoit qu’elle mentoit. Si
s’entreprindrent et destressèrent malement, et celle qui estoit accusée
tenoit un baston et en fiert l’autre par le nez tel coup que elle lui
rompit l’os et eut toute sa vie le nez tort, qui est le plus bel et le
plus séant membre que homme ne femme ait, comme cellui qui siet au
milieu du visaige. Si en fut celle damoiselle toute sa vie deffaite et
honteuse, et son mary lui reprouchoit bien souvent qu’il lui eust mieulx
valu de non estre si jalouse que de avoir fait deffaire son visage. Et
ainsi par celle laideur et mescheance, il ne la peut depuis si
parfaictement amer comme il souloit devant, et ala au change. Et ainsi
perdit l’amour et l’onnour de son seigneur par sa jalousie et par sa
follie. Et pour ce a cy bon exemple à toute bonne femme et à bonne dame
comment elles ne doivent faire semblant de telz choses, et doivent
souffrir bel et courtoisement leur doulour, se point en ont, si comme
souffrit une mienne tante, qui le me compta plusieurs fois. Celle bonne
dame fut dame de Languillier, et avoit un seigneur qui tenoit bien mil
et v.c livres de rente, et tenoit moult noble estat. Et estoit le
chevallier à merveille luxurieux, tant qu’il en avoit tousjours une ou
deux à son hostel, et bien souvent il se levoit de delèz sa femme et
aloit à ses folles femmes. Et, quant il venoit de folie, il trouvoit la
chandoille alumée et l’eaue et le toaillon à laver ses mains. Et quant
il estoit revenuz, elle ne ly disoit rien, fors qu’elle luy prioit qu’il
lavast ses mains, et il disoit que il venoyt de ses chambres aisées: «Et
pour tant, mon seigneur, que vous venés des chambres, avez vous plus
grant mestier de vous laver.» Ne autre ne lui reprouchoit, maiz que
aucune foiz elle luy disoit privéement, à eulx tous deulx seulz: «Mon
seigneur, je sçay bien vostre fait de telle et telle. Maiz jà par ma
foy, se Dieu plaist, puisque c’est vostre plaisir et que je n’y puis
mettre autre remède, je n’en feray ne à vous ne à elles pire chière ne
semblant. Car je seroys bien folle de tuer ma teste pour l’esbat de voz
denrées, puisque autrement ne peut estre. Maiz, je vous prie, mon
seigneur, que au mains vous ne m’en faciez point pire chière, et que je
ne perde vostre amour ne vostre bon semblant; car du seurplus je me
deporteray bien et en soufreray bien tout ce qu’il vous en plaira
commander.» Et aucunes fois, par ces doulces parolles, le cuer lui en
pitéoit et s’en gardoit une grant pièce. Et ainsi toute sa vie, par
grant obéissance et par grant courtoisie le vainquoit; car par autre
voie jamaiz ne l’eust vaincu, et tant que au derrenier il s’en repentist
et se chastia. Cy a bon exemple comment, par courtoisie et par
obéissance, l’on puet mieulx chastier et desvoyer son seigneur de celluy
faict que par rudesse. Car il en est le plus de telz couraiges que,
quant elles leur courent sus, ilz se appunaisissent et en font pis. Pour
tant, à droit resgarder, ne doit pas savoir le mary trop mal gré à sa
femme se elle est jalouse de luy. Car li saige dit que la jalousie est
grant aspresse d’amour, et je pense que il die voir; car il ne me
chauldroit se aucun, qui riens ne me seroit ne que jà cause n’auroye
d’amer, se il faisoit bien ou mal; maiz de mon prouchain, ou de mon amy,
je en auroye doulour et dueil au cuer se il avoit fait aucun grant mal;
et pour ce jalousie n’est point sans grant amour. Maiz il en est de deux
manières, dont l’une est pire que l’autre; car il n’en est aucune où il
n’a nulle bonne raison, et que il vault trop mieux s’en souffrir pour
leur honneur et pour leur estat. Et aussi l’omme ne doit pas trop mal
gré savoir à sa femme se elle est un pou jalouse de luy; car elle
monstre comment le cuer lui duelt. Ainsi comme elle a grant paour que
aultre ait l’amour qu’elle doit avoir de son droict, selon Dieu et
saincte Eglisse. Maiz la plus saige en fait le mains de semblant, et se
doit reffraindre bel et courtoisement et couvertement porter son mal, et
tout ainsi doit faire l’omme, et soy refraindre saigement au moins de
samblant que il pourra; car c’est grant sens qui s’en peut garder. Maiz
toutesfoiz la femme qui voit que son seigneur est un petit jalous
d’elle, se il s’apparçoyt d’aucunes follies plaisantes qui ne lui
plaisent pas, la bonne femme le doit porter saigement sanz en faire
semblant devant nul. Sy elle luy en parle par nulle voye, elle le doit
dire à eulx deulx le plus doulcement que elle pourra, en disant qu’elle
scet bien que la grant amour qu’il a avecques elle lui fait avoir paour
et doubte qu’elle tourne s’amour ailleurs et lui dire qu’il n’en ait jà
paour, car, se Dieu plaist, elle gardera l’onneur de eulx deulx. Et
ainsi, par belles et doulces parolles, le doit desmouvoir et oster de sa
folle merencolie; car, se elle le prent par yre ne par haultes paroles,
elle alumera le feu et luy fera encores penser pis et avoir plus grant
doubte que devant. Car plusieurs femmes sont plus fières en leurs
mensçonges que en parolles de vérité, et pour ce maintes foiz font plus
de doubte. Et aussy vous dis-je que la bonne dame, combien que elle ait
un pou de riote et d’ennuy, elle n’en doit pas moins avoir chier son
seigneur pour un pou de jalousie, car elle doit penser que c’est la très
grant amour qu’il a à elle, et comment il a grant doubte et grant soussy
en son cuer que autre ait l’amour que il doit avoir de son droit, selon
l’Église et Dieu, et penser et regarder se aultre lui fortrait l’amour
que il doit avoir, et que jamaiz ne l’aymera, et que la joie de leur
mariage seroit perdue, et leur mariage tourné à declin et tournera de
jour en jour. Et une chose, dont maintes se donnent mal, est jalousie et
fait grant soussi et estroit penser, et pour ce a cy bon exemple comme
l’en doit amesurer son couraige et son penser.
Cy parle de la bourgoise qui se fist ferir par son oultraige.
Chappitre XVIIIe.
Après ne doit l’en point à son seigneur estriver ne luy respondre son
desplaisir, comme la bourgoise qui respondoit à chascune parolle que son
seigneur luy disoit tant anvieusement, que son seigneur fut fel et
courrouscié de soy veoir ainsi ramposner devant la gent; si en ot honte,
et lui dist une foiz ou deux qu’elle se teust, et elle n’en voulsist
riens faire. Et son seigneur, qui fut yrié, haulça le poing et l’abbati
à terre, et oultre la fery du pié au visaige et luy rompit le nez. Si en
fu toute sa vie deffaite, et ainsy par son ennuy et par sa riote elle ot
le nez tort, qui moult luy mesadvint. Il luy eust mieux valu qu’elle se
feust teue et soufferte; car il est raison et droit que le seigneur ait
les haultes parolles, et n’est que honneur à la bonne femme de
l’escouter et de soy tenir en paix et laissier le hault parler à son
seigneur, et aussy du contraire, car c’est grant honte de oïr femme
estriver à son seigneur, soit droit, soit tort, et par especial devant
les gens. Je ne dis mie que, quant elle trouvera espace seul à seul, que
par bel et par courtoisie, elle le puet bien aprendre et luy monstrer
courtoisement qu’il avoit tort, et s’il est homme de Dieu il luy en
saura bon gré, et s’il est autre, se n’aura elle fait que son droit. Car
tout ainsy le doit faire preude femme à l’exemple de la sage dame la
royne Hester, femme du roy de Surie, qui moult estoit colorique et
hatif; maiz sa bonne dame ne lui respondoit riens en son yre; maiz
après, quant elle véoit son lieu, elle faisoit tout ce qu’elle vouloit,
et c’estoit grant senz de dames, et ainsi le doivent faire les bonnes
dames à ceste exemple. Cestes femmes, qui sont foles et remponeuses, ne
sont pas de l’obeyssance comme fut la femme d’un marchant, dont je vous
en diray l’exemple.
De celle qui saillit sur la table.
Chappitre XIXe.
Une fois avint que trois marchans venoient de l’emplette de querre draps
de Rouen. Si dist l’un: C’est trop bonne chose que femme, quand elle
obeist voulontiers à son seigneur.--Par foy, fist l’autre, la moye
m’obeist bien.--Vrayement, dist l’autre, la moye, si comme je pense, me
obeist plus.--Voire, dist le tiers, mectons une fermaille, laquelle
obeyra mieulx et qui mieulx fera au commandement de son mary.--Je le
vueil, firent les autres. Sy fut mise la fermaille, et jurèrent tous
trois que nul ne advertiroit sa femme, fors dire: Ce que je commanderay
soit fait, comment que ce soit. Si vindrent premierement chez l’une. Sy
dist le seigneur: Ce que je commenderay soit fait, comment que ce soit.
Après cela le seigneur dist à sa femme: Sailliez en ce bassin.--Et elle
respondit: A quoy, ne à quelle besoingne?--Pour ce, dist-il, que je le
vueil.--Vrayement, dit-elle, je sauray avant pourquoy je saille. Si n’en
fist rien; si fut le mary moult fel, si luy donna une buffe. Après ilz
vindrent chiés le second marchant et dist, ainsi comme dist l’autre, que
son commandement feust fait, et puis d’illec ne demoura guères après
qu’il la commanda à saillir ou bacin. Et elle dist: Pourquoy? Et au fort
elle n’en voult riens faire, et en fut batue comme l’autre. Si vindrent
chez le tiers marchant. Si estoit la table mise et la viande dessus. Si
dist aux autres en l’oreille que après mengier il lui commanderoit à
saillir ou bacin. Et se misrent à table, et le seigneur dit devant tous
que ce que il commanderoit feust fait, comment qu’il feust. Sa femme,
qui le amoit et craignoit, oyt bien la parolle; sy ne sçeut que penser.
Si advint que il mengèrent oeufs molès, et n’y avoit point de sel fin
sur la table. Sy va dire le mary: Femme, saul sur table; et la bonne
femme, qui ot paour de luy désobéir, saillit sur table et abati table et
viandes, et vin et voirres, et escuelles, tant que tout ala par la
place. Comment, dist le seigneur, est-ce la manière? vous ne sçavés
autre jeu fère; estes-vous desvée?--Sire, dist-elle, j’ay fait vostre
commandement; ne aviez vous pas dit que vostre commandement feust fait,
combien qu’il feust? je l’ay faict à mon pouvoir, combien que ce feust
vostre dommaige et le mien: car vous m’aviez dit que je saillisse sur la
table.--Quoy, dist-il, je disoye: Sel sur table.--En bonne foy,
dist-elle, je entendoye y saillir. Lors y ot assés ris et tout prins à
bourde, dont les aultres deux marchans vont dire qu’il ne falloit jà
commander qu’elle saillist ou bacin, et qu’elle en avoit assez fait, et
que son seigneur avoit gaaingnié la fermaille, et fut la plus loée de
obeir à son seigneur, et ne fut mie batue comme les autres, qui ne
vouloient faire le commandement de leurs seigneurs; car gens voitturiers
sy chastient leurs femmes par signes de cops; et aussy toute gentil
femme de son droit mesmes doit l’en chastier et par bel et par
courtoisie, car autrement ne leur doit l’en faire. Et, pour ce, toute
gentil femme monstre se elle a franc et gentil cuer ou non, c’est
assavoir qui lui monstre par bel et par courtoisie, de tant comme elle
aura plus gentil et franc cuer, de tant se chastie elle mieulx, et
obeist et fait plus debonnairement le commandement de son seigneur, et a
plus grant doubte et paour de luy desobeir. Car les bonnes craignent
comme fist la bonne femme au tiers marchant, qui, pour doubte de
desobeir à son seigneur, elle sailly sus la table et abaty tout, et
ainsi doit toute bonne femme fère, craindre et obéir à son seigneur, et
faire son commandement, soit tort, soit droit, se le commandement n’est
trop oultrageux, et, se il y a vice, elle en est desblasmée, et demeure
le blasme, se blasme y a, à son seigneur. Or vous ay un peu traittié de
l’obeissance et de la crainte que l’on doit avoir à son seigneur, et
comment l’en ne doit pas respondre à chascune parolle de son seigneur ne
d’autre, et quel péril il y a et comment la fille d’un chevalier en mist
son honnour et son estat en grant balence, pour estriver et respondre au
fol escuier, qui pour ce dist que fol et que nice et sot. Maiz il est
maintes gens qui sont de sy haultaines paroles et de sy mauvaiz couraige
qu’ilz dient en hastiveté tout ce qu’ils scevent, et que à la bouche
leur vient. Pour ce est-ce grant péril de prendre tenson à telles gens.
Car qui l’y prent, il met son honneur en grant adventure; car maintes
gens en leur yre dient plus que ilz ne scevent pour eulx mieulx vengier.
Si vous laisseray de ceste matière et vous parleray de celles qui
donnent la char aux petiz chiens.
De celle qui donnoit la char aux chiens.
Chappitre XXe.
Je vous parleray de celle qui donnoit la chair et les bons morseaulx à
ses petiz chiens. Une dame estoit qui avoit deux petis chiens. Si les
avoit sy chiers qu’elle y prenoit moult grant plaisance et leur faisoit
faire leur escuielle de souppes, et puis leur donnoit de la char. Sy y
ot une fois un frère mendiant qui lui dist que ce n’estoit pas bien fait
que les chiens fussent gros et gras là où les povres de Dieu estoient
povres et maigres de faing. Si lui en sceut moult mal gré la dame, et
pour ce ne se voult chastier. Sy advint que la dame acoucha au lit
malade de la mort, et y avint telles merveilles que l’en vit tout
appertement sur son lit deux petiz chiens noirs, et, quant elle transit,
ilz estoient entour sa bouche et lui lechoient le bec, et, quand elle
fut transie, l’on lui vit la bouche toute noire, que ilz avoient léchée,
comme charbons, dont je l’ouy compter à une demoiselle qui disoit
qu’elle l’avoit veue, et me nomma la dame. Pourquoy a cy bonne exemple à
toute bonne dame comment elle ne doit point avoir si grant plaisance en
telle chose, ne donner la char aux chiens ne les lescheries, dont les
povres de Dieu meurent de faing là hors, qui sont creatures de Dieu et
fais à sa semblance, et sont ses serfz et ses sergens, et cestes femmes
ont pou ouy la parolle que Dieu dist en la sainte euvangille, que qui
fait bien à son povre il le faist à luy meismes. Cestes femmes ne
resemblent pas à la bonne royne Blanche, qui fut mère saint Loys, qui ne
prenoit point desplaisir ains faisoit donner la viande de devant elle
aux plus mesaisiéz. Et après, saint Loys, son filz, le faisoit ainsy;
car il visitoit les povres et les paissoit de sa propre main. Le plaisir
de toute bonne femme doit estre à véoir les orphelins et povres et petiz
enfanz par pitié, et les nourrir et les vestir comme faisoit la sainte
dame qui estoit comtesse du Mans, laquelle nourissoit bien xxx
orphelins, et disoit que c’estoit son esbat, et pour ce fut amie de
Dieu, et ot bonne vie et bonne fin, et vit l’en plus grant clarté et
planté de petiz enfanz en sa mort; ce ne furent pas les petiz chiens que
l’on vit à la mort de l’autre, comme ouy avez.
Du debat qui fut entre le sire de Beaumanoir et une dame.
Chappitre XXIe.
Mes belles filles, je vous prye que vous ne soyez mie des premières à
prendre les estas nouveaulx, et que en cestui cas vous soiez les plus
tardives et les derrenières, et par especial de prandre estat de femmes
d’estrange païs, sy comme je vous diray d’un débat qui fut d’une
baronnesse qui demouroit en Guienne et du sire de Beaumanoir, père de
cestuicy qui à present est, qui fut malicieux et saige chevallier. La
dame le arraysonnoit de sa femme et lui dist: «Beau cousin, je vien de
Bretaigne, et ay veu belle cousine vostre femme, qui n’est pas ainsi
atournée, ne sa robe estoffée comme les dames de Guienne et de plusieurs
autres lieux; car les pourfiz de ses coursès et de ses chapperons ne
sont pas assez grans ne de la guise qui queurt à present.» Le chevalier
luy respondi: «Ma dame, puisqu’elle n’est pas arrayée à vostre guise et
comme vous, et que ses pourfiz vous semblent petiz et que vous m’en
blasmés, sachiez que vous ne m’en blasmerés plus; ains la feray plus
cointe et aussy nouvellement arrayée de nobles cointises comme vous ne
nulles des autres; car vous et elles n’avez que la moitié de vos corsès
et de vos chapperons rebuffez de vair et d’ermines; et je feray encores
mieulx, car je lui feray ses corsès et ses chapperons vestir en
l’envers, le poil dehors. Ainsi sera mieulx pourfillée et rebuffée que
vous ne les autres.» Après luy dit: «Ma dame, pensés-vous que je ne
vueille qu’elle soit bien arrayée selon les bonnes dames du païx? mais
je ne veul pas qu’elle mue l’estat des preudes femmes et des bonnes
dames de honneur de France et de ce païs qui n’ont pas prins l’estat des
amies et des meschines aux Angloys et aux gens des compaignes; car ce
furent celles qui premièrement admenérent cest estat en Bretaingne des
grans pourfilz et des corsès fendus ès costez et lès floutans; car je
suy du temps et le vy. Sy que, à prendre l’estat de telles femmes le
premier, je tiens à petitement conseillies celles qui le prennent,
combien que la princesse et autres dames d’Angleterre sont après long
temps venus qui bien le pevent avoir. Mais j’ay tousjours oy dire aux
saiges que toutes bonnes dames doivent tenir l’estat de bonnes dames du
royaulme dont elles sont, et que les plus saiges sont celles qui
derrenièrement prennent telles nouveaultez. Et aussy par renommée l’on
tient les dames de France et de cestes basses marches les meilleurs
dames qui soient et les moins blasmées. Mais en Angleterre en a moult de
blasmées, si comme l’on dist; si ne sçay se s’est à tort ou à droit. Et
pour ce est-il mieulx de tenir le fait aux dames qui ont meilleur
renommée.» Si furent cestes paroles dictes devant plusieurs, dont la
dame se tint pour nice et ne sçeut que elle luy deust respondre, dont
plusieurs se prindrent à rire et dirent entre eux qu’il lui vaulsist
mieulx un bon taire. Et pour ce, belles filles, a cy bonne exemple de
prendre et tenir l’estat moyen et l’estat des bonnes dames de son pays
et du commun du royaulme dont l’en est, c’est assavoir dont les plus des
bonnes dames usent communément, et especiaulment les preudes dames,
selon ce que chascune le doit faire; car à prandre nouvel estat venu
d’estranges femmes ne d’autruy pays, l’en est plus tost moquée et
rigolée que de tenir l’estat de son pays, si comme vous avez ouy dire
que le bon chevalier, qui saiges estoit et de grant gouvernement, en
reprint la dame. Et saichiez de certain que celles qui premiers les
prennent donnent assez à jangler et à rigoler sur elles. Mais, Dieu
mercy, aujourduy, dès ce que une a ouy dire que aucune a une nouveaulté
de robe ou de atour, aucunes de celles qui oyent les nouvelles ne
finiront jamais jusques à tant qu’elles en aient la copie, et dient à
leurs seigneurs chascun jour: «Telle a telle chose qui trop a bien lui
avient, et c’est trop belle chose; je vous prie, mon seigneur, que j’en
aye.» Et se son seigneur lui dist: «M’amie, se celle en a, les autres,
qui sont femmes aussi sages comme elles, n’en ont point.--Quoy! sire, se
elles ne se scevent arrayer, qu’en ay-je à faire? puisque telle en a,
j’en puis bien avoir et porter aussy bien comme elle.» Si vous dy
qu’elles trouveront tant de si bonnes raisons à leur dit, qu’il
conviendra que elles aient leur part de celle nouveauté et cointise.
Maiz cestes manières de femmes ne sont mie voulentiers tenues les plus
saiges ne les plus sçavans, fors qu’elles ont plus le cuer au siècle et
à la playsance du monde. Dont je vous en diray d’une manière qui est
venue, de quoy les femmes servantes et femmes de chambres, clavières et
aultres de mendre estat, se sont prinses communement, c’est-à-dire
qu’elles fourrent leurs doz et leurs talons, autant penne comme drap,
dont vous verrez leurs pennes derrière que ilz ont crottées de boue à
leurs talons, tout aussy comme le treu d’une brebis soilliée derrière.
Si ne priseriés riens celle cointise en esté ne en yver; car, en yver,
quant il fait grant froit, elles meurent de froit à leurs ventres et à
leurs tetines, qui ont plus grant mestier d’estre tenues chaudement que
les talons, et en esté les puces s’y mucent, et pour ce je ne prise
riens la nouveaulté ne telle cointise. Je ne parle point sur les dames
ne sur les damoiselles atournées, qui bien le pevent faire à leur
plaisir et à leur guise; car sur leur estat je ne pense mie à parler
chose qui leur doye desplaire, que je le puisse sçavoir; car à moy ne
affiert ne appartient fors les servir et honorer et les obeir à mon
povoir, ne je ne pense sur nulles en parler par cest livre, fors que à
mes propres filles et à mes femmes servantes, à qui je puis dire et
monstrer ce que je vueil et il me plaist.
Comment il fait perilleux estriver à gens sçavans du siècle, et parle de
la dame qui print tensson au mareschal de Clermont.
Chappitre XXIIe.
Belles filles, je vous diray un exemple comment il fait périlleux parler
ne tenir estrif à gens qui ont le siècle à main et ont manière et sens
de parler. Car voulentiers l’en gaaingne pou à leur tenir estrif de
bourdes ne de jangles, qui bien ne leur plaisent. Dont il advint à une
grand feste, où il avoit moult de grans dames et seigneurs, et là fut le
mareschal de Clermont, qui à merveilles avoit le siècle à main, comme de
beau parler et beau maintient, et de sçavoir bien son estre entre tous
chevaliers et dames. Si y avoit une grant dame qui lui dist devant tous:
«Clermont, en bonne foy, vous devez grant guerredon à Dieu, car vous
estes tenu pour bon chevalier et assez beau, et savez merveilles. Se
feussiez assez parfaiz, se ne fust vostre jangle et vostre mauvaise
langue qui par foiz ne se puet taire.--Or, ma dame, dist-il, est-ce donc
la pire tache que j’aye?--Je pense que ouil, dist-elle.--Or veons,
dist-il, en ce fait: il me semble, à droit jugier, que je ne l’ay pas si
pire comme vous avez, et vous diray pourquoy; vous m’avez dit et
reprouchié la pire tache que j’aye selon vostre advis, et, se je me tais
de dire la pire que vous aiez, quel tort vous fais-je? Madame, je ne
suis pas si legier en parler comme vous estes.» La dame escouta et ama
mieux ne avoir jà parlé, ne estrivé à lui, pour plusieurs raisons que je
ne dy pas, lesquelles j’ay ouy compter qu’il en fust assez parlé, et
distrent plusieurs que trop grant appertise n’a mestier, et il luy
vaulsist mieux à soy estre teue. Et pour ce a cy bon exemple: car il
vault mieulx aucunes foys soy taire et soy tenir plus humblement que
estre trop apperte ne commancier parolles à telz gens qui ont parolles à
main et qui n’ont nulle honte de dire parolles doubles à plusieurs
entendemens. Et pour ce regardez bien à qui vous emprendrez à parler, et
ne leurs dittes point de leur desplaisir, car l’estrif d’eulx est moult
périlleux.
Cy parle de Bouciquaut et de iij dames, comment il s’en chevit.
Chappitre XXIIIe.
Encores vous parleray de ceste matière, comment il avint à Bouciquaut
que trois dames lui cuidoient faire honte, et comment il s’en chevit.
Bouciquaut estoit saige et beaul parlier sur tous les chevaliers, et si
avoit grant siècle et grant senz entre grans seigneurs et dames. Sy
advint à une feste que trois grans dames se seoient sur un comptouer et
parloient de leurs bonnes adventures, et tant que l’une dist aux autres:
«Belles cousines, honnie soit elle qui ne dira verité par bonne
compaignie, se il y a nulle de vous qui en ceste année feust priée
d’amours.--Vrayement, dist l’une, je l’ay esté depuis un an.--Par ma
foy, dist l’autre, si ay-je moy.--Et moy aussi, se dist la tierce.--Et
dist la plus apperte: Honnie soit elle qui ne dira le nom de celluy qui
derenierement nous pria. Par foy, se vous dictes, je vous diray. Sy se
vont accorder à dire voir.--Vrayement, dist la première, le derrenier
qui me pria fust Bouciquaut.--Vraiement, dist l’autre, et moy
aussi.--Et, dist la tierce, si fist-il moy.--Vrayement, distrent les
aultres, il n’est pas si loyal chevalier comme nous cuidions. Ce n’est
que un bourdeur et un trompeur de dames. Il est céans; envoyons le
querre pour luy mettre au nez ce fait.» Sy l’envoyèrent querre, et il
vint; si leur demanda: «Mes dames, que vous plaist?--Nous avons à parler
à vous; seez vous cy.» Sy le vouloient faire seoir à leurs piez, mais il
leur dist: «Puis que je suis venus à vostre mandement, faictes-moy
mettre des quarreaulx ou un siege à moy seoir; car, se je me seoie bas,
je pourroye rompre mes estaches, et vous me pourriez mettre sus que ce
seroit aultre chose.» Si convint que il eust son siege, et quant il fust
assis, icelles, qui bien furent yrées, sy vont dire: «Comment,
Bouciquaut, nous avons esté deçeues du temps passé, car nous cuidions
que vous fussiez voir disant et loyal; et vous n’estes que un trompeur
et un moqueur de dames; c’est vostre tache.--Comment, ma dame,
savez-vous que j’ay fait?--Que vous avez fait? Vous avez prié d’amours
belles cousines qui cy sont, et sy avés vous moy, et si aviez juré à
chascune de nous que vous l’amiés sur toutes autres. Ce n’est pas voir,
ains est mensconge; car vous n’estes pas trois en vault, et ne povez
avoir trois cuers pour en amer trois, et pour ce estes faulx et
decevable, et ne devez pas estre mis ou compte des bons ne des loyaulx
chevaliers.--Or, mes dames, avez-vous tout dit? vous avez grand tort, et
vous diray pourquoy; car à l’eure que je le dis à chacune de vous, je y
avoye ma plaisance et le pensoie ainsy, et pour ce avez tort de moy
tenir pour jengleur; maiz à souffrir me convient de vous, car vous avez
vos parlers sus moy.» Et quant elles virent qu’il ne s’esbahissoit
point, si va dire l’une: «Je vous diray que nous ferons. Nous en
jouerons au court festu à laquelle il demourra.--Vrayement, dist
l’autre, d’endroit moy je n’y pense point à jouer, car j’en quitte ma
part.--Vrayement, fist l’aultre, sy fais-je moy.--Lors respondit: Mes
dames, par le sabre Dieu, je ne suis point ainsi à departir ne à
laissier; car il n’y a cy à qui je demeure.» Si se leva et s’en ala, et
elles demourèrent plus esbahies que luy, et pour ce est grant chose de
prandre estrif à gens qui scevent du siècle ne qui ont si leur manière
et leur maintieng. Et pour ce a cy bon exemple comment l’on ne doit
point entreprendre parolle ne estriver avecques celles gens; car il y a
bien manière. Car celles qui aucunesfois cuident plus savoir en sont par
fois les plus deceues, dont je vouldroye que vous sceussiez l’exemple
semblable à ceste cy sur cette matière.
De iij aultres dames qui accusèrent un chevalier.
Chappitre XXIIIIe.
Il fut ainsi que trois dames avoient accusé un chevalier de tel cas et
de telle decevance, et l’avoient enfermé dans une chambre tout seul et
chascune dame avoit une damoiselle, et au fort le jugièrent-elles à
mort, et que jamèz par telle guise ne decevroit dame ne demoiselle. Et
sy estoient sy courrouciées et sy yrées vers luy que chascune tenoit le
coustel pour le occire; ne nul deblasme ne excusation ne lui valoit
riens. Sy leur va dire: «Mes dames et damoiselles, puis qu’il vous
plaist que je meure, sans remède ne mercy avoir, je vous pry à toutes
qu’il vous plaise à moy donner un don.» Et au fort elles lui
accordèrent. «Sçavez-vous, dist-il, que vous m’avez octroyé?»--«Nennil,
distrent-elles, se vous ne le dictes.»--Vous m’avez octroyé, dist-il,
que la plus pute de vous toutes me frappera la première.» Lors si furent
esbahies et s’entreregardèrent l’une l’autre, et pensa chascune endroit
soy: Se je frappoye la première, je seroye honnie et deshonnorée. Et,
quant il les vit ainsi esbahies et en esmay, il sailly en piés et court
à l’uis, et le defferma et s’en yssy et ainsi se sauva le chevalier. Et
elles demourèrent toutes esbahies et mocquées. Et pour ce un poy de
pensement vault moult à besoing, soit à homme ou à femme. Si vous laisse
de ceste matière et revien à celles qui ont moult le cuer au siècle,
comme à estre ès joustes et ès festes, et aler voulentiers en
pelerinaige, plus pour esbat que pour dévotion.
De celles qui vont voulentiers aux joustes et aux pellerinaiges.
Chappitre XXVe.
Je vous diray une exemple d’une bonne dame qui recouvra un grant blasme
sans cause à une grant feste d’une table ronde de joustes. Celle bonne
dame estoit jeune et avoit bien le cuer au siècle, et chantoyt et
danssoyt voulentiers, dont les seigneurs et les chevaliers l’avoient
bien chière, et les compaignons aussi. Toutes voyes son seigneur
n’estoit pas trop liez dont elle y aloit si voulentiers. Mais elle
vouloit bien en estre requise, et son seigneur lui en donnoit grans
eslargissemens que on la requist et priast d’amer, et son seigneur le
faisoit pour paour d’acquerre la male grace des seigneurs, et que on ne
deist pas qu’il en feust jaloux; si la leur octroyoit-il pour aler à
leurs festes et esbatemens, et il mectoit moult de grans mises pour
l’accointir à celles festes pour l’onneur d’eulx. Mais elle povoit bien
apparcevoir que, s’il eust esté au gré et plaisance de son mary, elle
n’y alast pas. Et, si comme il est accoustumé en esté, temps que l’en
veille à dances jusques au jour, il advint, une fois entre les autres,
que, à une feste où elle fust la nuit, l’en estaigny les torches et fist
l’en grans huz et grans cris, et quant vint que l’en apporta la lumière,
le frère du seigneur de celle dame vit que un chevalier tenoit celle
dame et l’avoit mise un petit à costé, et, en bonne foy, je pense
fermement qu’il n’y eust nul mal ne nulle villenie. Mais toutes fois le
frère du chevalier le dist et en parla tant que son seigneur le sceut et
en eut si grant dueil que il l’en mescrut toute sa vie, ne depuis n’en
eut vers elle si grant amour ne si grant plaisance, comme il souloit;
car il en fut fol et elle folle et s’entrerechignèrent, et en perdirent
aussi comme tout leur bien et leur bon mesnage, et par petit d’achoison.
Je sçay bien une autre belle dame qui très voulentiers estoit menée aux
grans festes. Si fu blasmée et mescreue d’un grant seigneur. Dont il
advint qu’elle fut malade de si longue maladie, qu’elle fut toute
deffaicte et n’avoit que les os, tant estoit malade. Sy cuidoit transir
de la mort, et se fist apporter beau sire Dieux. Lors dist devant tous:
«Mes seigneurs, mes amis et mes amyes, veez en quel point je suy. Je
souloye estre blanche, vermeille et grasse, et le monde me louoit de
beaulté; or povez-vous veoir que je ne semble point celle qui souloit
estre; je souloye amer festes, joustes et tournoys; mais le temps est
passé; il me convient que je aille à la terre dont je vins. Et aussi,
mes chers amis et amies, l’en parle moult de mal de moy et de mon
seigneur de Craon; mais, par celuy Dieu que je doys recevoir et sur la
dampnacion de mon âme, il ne me requist oncques, ne me fist villennie
mais que le père qui me engendra; je ne dy mie qu’il ne couchast en mon
lit, maiz ce fut sans villennie et sans mal y penser.» Si en furent
maintes gens esbahis, qui cuidoient que aultrement feust, et pour tant
ne laissa pas à estre blasmée ou temps passé et son honnour blessié, et
pour ce a grant peril à toutes bonnes dames de trop avoir le cuer au
siècle, ne d’estre trop desirables d’aler à telles festes, qui s’en
pourroit garder honnourablement; car c’est un fait où moult de bonnes
dames reçoivent moult de blasmes sans cause. Et si ne dis-je mie qu’il
ne conviengne parfoiz obéir à ses seigneurs et à ses amis et y aler.
Mais, belles filles, se il advient que vous y ailliez et que vous ne le
puissiez refuser bonnement, quant vendra la nuit que l’en sera à dancier
et à chanter, que pour le peril et la parleure du monde vous faciez que
vous ayiez tousjours de costé vous aucun de voz gens ou de voz parens;
car se il advenoit que l’en estaingnist voz torches et la clarté, qu’ilz
se tenissent près de vous, non pas pour nulle doubtance de nul mal, maiz
pour le peril de mauvais yeulx et de mauvaises langues, qui tousjours
espient et disent plus de mal qu’il n’y a, et aussy pour plus seurement
garder son honneur contre les jangleurs, qui voulentiers disent le mal
et taisent le bien.
De celles qui ne veullent vestir leurs bonnes robes aux festes.
Chappitre XXVIe.
Un autre exemple vous diray de celles qui ne veulent vestir leurs bonnes
robes aux festes et aux dymenches pour l’onneur de Nostre Seigneur. Dont
je vouldroye que vous sceussiez l’exemple de la dame que sa demoiselle
reprist. Une dame estoit qui avoit de bonnes robes et de riches; mais
elle ne les vouloit vestir aux dimenches ne aux festes, se elle ne
cuidast trouver nobles gens d’estat. Et advint à une feste de
Nostre-Dame, qui fut à un dimanche, si luy va dire sa damoyselle: «Ma
dame, que ne vestés-vous une bonne robe pour l’onneur de la feste? car
il est feste de Nostre-Dame et dymenche.--Quoy! dist-elle, nous ne
verrons nulles gens d’estat.--Ha! ma dame, ce dist la damoyselle, Dieu
et sa mère sont plus grans et les doist l’en plus honnourer que nulle
chose mondaine, car il puet donner ou tollir de toutes choses à son
plaisir, car tout le bien et honneur vient de lui, et pour ce doit l’en
porter honneur à la feste de luy et de sa benoyte chière mère et à leurs
sains jours.--Taisiez-vous, dist la dame, Dieu et le prestre et les gens
d’esglise me voyent chascun jour; mais les gens d’estat ne me voyent
pas, et pour ce m’est plus grant honneur de moy parer et cointoier
contre eulx.--Ma dame, dist la damoiselle, c’est mal dit.--Non est, dist
la dame, layssiez advenir ce que advenir pourra.» Et tantost, à ce mot,
un vent, chault comme feu, la ferit par telle guise qu’elle ne se pot
bouger ne remuer, ne plus que une pierre, et dès là en avant la
convenoit porter entre les bras, et devint grosse et enflée comme une
pipe. Si recognut sa follour et se voua en plusieurs pelerinages et s’i
fist porter en une litière, et à toutes gens d’onneur elle disoit la
cause comment le mal lui estoit prins, et que c’estoit la vengence de
Dieu, et que bien estoit employé le mal qu’elle souffroit; car toute sa
vie elle avoit porté plus d’onneur au monde que à Dieu, et avoit plus
grant joye et plus grant plaisir à soy cointoier quant gens d’estat
venoient en lieu où elle fust, pour leur plaire et pour avoir sa part
des regards, qu’elle ne faisoit par devocion ès festes de Dieu ne de ses
sains. Et puis disoit aux gentilz et aux juennes femmes: «Mes amies,
veez cy la vengence de Dieu» et comptoit tout le fait et leur disoit:
«Je souloye avoir beau corps bel et gent, se me disoit chascun pour moy
plaire, et, pour la louange et le bobant de la gloire que je y prenoye,
je me vestoie de fines robes et de bonnes pennes bien parées, et les
faisoie faire bien justes et estroites; et aucunesfoiz le fruit qui
estoit en moy en avoit ahan et peril, et tout ce faisoie pour en avoir
la gloire et le loz du monde. Car quant je ouoye dire aux compaignons
qui me disoient pour moy plaire: «Veez cy un bel corps de femme qui est
bien taillié d’estre amé d’un bon chevalier», lors tout le cuer me
resjouissoit; mais or povez veoir quelle je suis, car je suy plus grosse
et plus constrainte que une pipe, ne je ne semble point celle qui fut;
ne mes belles robes, que je avoye si chières que je ne vouloye vestir
aux dymenches ne aux bonnes festes pour l’honneur de Dieu, ne me auront
jamais mestier. Mes belles filles et amies, amez Dieu, car il m’a
monstré ma folie, qui espargnoye mes bonnes robes aux festes pour moy
cointoier devant les gens d’estat pour avoir le los et le regart des
gens. Sy vous prye, mes amies, que vous prengniez icy bon exemple.»
Ainsy se complaignoit la dame malade, et fut bien malade et enflée par
l’espace de vij ans. Et après, quant Dieu eut veu sa contricion et sa
repentance, si luy envoya santé et la gary toute saine, et fut dès lors
en avant moult humble envers Dieu, et donna le plus de ses bonnes robes
pour Dieu, et se tint simplement et ne eut pas le cuer au monde comme
elle souloit. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemple comment l’on
doit plus parer et vestir sa bonne robe aux dimenches et aux festes,
pour honneur et amour de Dieu, qui tout donne, et pour l’amour de sa
doulce mère et de ses sains, que l’on ne doit faire pour les gens
terriens, qui ne sont que boue et terre, pour avoir leur grace et leur
los ne les regards d’eulx; car celles qui le font par telz plaisances,
je pense qu’il desplaise à Dieu, et que il en prendra sa vengence en
cest siècle ou en l’autre, sy comme il fist de la dame, comme vous avez
ouy, et pour ce y a bon exemple à toutes bonnes femmes et bonnes dames.
De la suer saint Bernart.
Chappitre XXVIIe.
Un autre vous vueil dire après de ceste matière. Il advint que saint
Bernart, qui fut moult saint homme et noble et de hault lignaige, laissa
toutes ses possessions et grans noblesses pour servir Dieu en abbaye; et
pour sa sainte vie il fut esleu en abbé. Si vestoit la haire et faisoit
grans abstinences et estoit grant aumosnier aux povres. Si avoit une
suer moult grant dame, qui le vint veoir à grant foyson de gens et moult
noblement adournée de riches robes et d’atour de perles et de precieuses
pierres, et vint en cest estat devant son frère qui preudomme estoit, et
quant le saint homme vit en cest grant arroy sa suer, sy se seigna et
luy tourna le dos, et la dame eut grant honte et lui envoya sçavoir
pourquoy il ne daignoyt parler à elle, et il lui manda que elle lui
avoit fait grand pitié de l’avoir veue en tel ourgueil et desguisement
et ainsi deffaite. Et lors elle osta ses riches robes et riches atours
et se arroya moult simplement, et il lui dist: «Belle suer, se je aime
vostre corps, je doy par raison plus amer vostre ame; ne cuidiez vous
pas qu’il ne desplaise à Dieu et à ses angelz de veoir tel bobant et tel
orgueil mettre à parer une telle charoingne, qui, après vij jours que
l’ame en sera hors, purra que créature ne le pourra sentir ne veoir sans
grant horreur et abbominacion. Belle suer, que ne pensez-vous une fois
de journée comment les povres meurent de froit et de faing là hors, que
du xe de vostre cointerie et de voz noblesces feussent plus de xl
personnes ressaisiz et revestus contre le froit?» Lors lui dist le saint
preudomme tant de bien et lui desclaira sy la folie du monde et les
bonbans, et aussi le sauvement de l’ame, que la bonne dame ploura et
depuis fist vendre le plus de ses robes et de ses riches atours, et
l’argent donna pour Dieu, et prist simples vestemens et humbles atours,
et mena sy sainte vie que elle eut la grace de Dieu et du monde,
c’est-à-dire des saiges et des preudes gens, qui vault mieux que celles
des folz. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemple comment l’en ne
doit pas tant avoir le cuer au monde, ne mettre en ses cointises pour
plaire aux folz et au monde, que l’en ne departe à Dieu, qui tout donne
et dont l’en puet acquerre son sauvement; car il vault mieulx moins
avoir de riches robes et d’atours que les povres gens n’en ayent leur
part; car qui met tout pour avoir la plaisance du monde, je suis certain
que c’est folie et temptacion d’ennemy, et se doit l’en mieulx parer
pour honneur et amour de Dieu, c’est aux dimanches et aux festes, en
reverance et louange de luy et de ses sains, que pour la folle plaisance
du monde, qui n’est que umbre et vent au regart de lui qui tout puet et
tout donne, et tous diz durera sa gloire.
De celles qui ne font que jengler aux esglises.
Chappitre XXVIIIe.
Un autre exemple vous diray de celle qui loquençoit et jengloit à
l’esglise quant elles doivent ouir le divin office. Il est contenu ès
gestes de Athènes que un saint hermite estoit, preudons et de sainte
vie. Si avoit en son hermitage une chapelle de saint Jehan. Si y
vindrent les chevaliers, les dames et damoiselles du païs en
pelerinaige, tant pour la feste comme pour la sainteté du preudomme. Si
chanta l’ermite la grant messe, et, quant il se tourna après
l’euvangille, si regarda les dames et damoiselles et plusieurs
chevaliers et escuiers, qui bourdoyent et jengloyent à la messe et
conseilloient les uns aux autres. Si regarda leur folle contenance, et
vit à chascune oreille de homme et de femme un ennemy moult noir et
moult orrible qui aussy se rioyent et jengloyent d’eulx et escripvoient
les parolles que ils disoient. Ces ennemis sailloient sur leurs cornes,
sur leurs riches atours et sur leurs cointises, aussi comme petiz
oiselez, qui saillent de branche en branche. Sy se seigna li preudomme
et se esmerveilla. Et quant il fut à son canon, aussy comme en la fin,
il les ouy flater et parler, et rire et bourder. Sy fery sur le livre
pour les faire taire, mais aucuns et aucunes y avoit qui se teurent
point. Lors dist: «Beau sire Dieux, faictes les taire et faictes
congnoistre leurs folies.» Lors tous ceux qui se rioient et qui
jengloient se prindrent à crier et à braire, hommes et femmes, comme
gens demoniacles, et soufroient si grant doulour que c’estoit piteuse
chose à ouïr. Et quant la messe fu chantée, le saint hermite leur dit
comment il avoit veu les ennemis d’enfer eulx rire des mauvaises
contenances qu’ilz faisoient à la messe, et après leur dist le grant
péril où ilz cheoyent de parler et de y bourder, et le grant pechié où
ilz entroient, comme à la messe et ou service de Dieu nulz et nulle n’y
doit venir fors pour le ouïr humblement et devotement et pour adourer et
prier Dieu. Et après leur dist comment il veoit les ennemis saillir et
saulteler sur leurs cornes et sur les attours de plusieurs femmes,
c’estoit à celles qui tenoient parolles et contens aux compaignons et à
celles qui pensoient plus en amourettes et aux deliz du monde que à
Dieu, pour plaire et avoir les resgars des musars. Sur celles y veoit
les ennemis espinguer; maiz sur celles qui disoient leurs heures et
estoient en leur devocion, il n’y estoit pas, combien que il y en avoit
d’assez cointes et bien parées; car il tient le plus au cuer. Et après
leur dist que celles qui se cointissoient pour mieulx estre regardées et
y prenoient plus grans plaisances que au service de Dieu, donnoient
grant esbat à l’ennemy. Après si advint que ceulx et celles qui cryoient
et estoient tourmentez, que les femmes getterent leurs cornes, leurs
atours et leurs cointises comme toutes forcennées; et toutesfoiz firent
illecques leur neufvaine, et au chief de ix jours, à la prière du saint
hermite, ilz revindrent en leurs sens, et furent bien chastiez dès là en
avant de parler ne de jengler ou service de Dieu. Pour quoy il y a cy
bon exemple comment nul ne nulle ne doit parler ne destourber le divin
office de Dieu.
D’un exemple qui avint à la messe saint Martin.
Chappitre XXIXe.
Et encores vouldroye que vous sceussiez qu’il advint à la messe de saint
Martin de Tours. Le saint homme chantoit la messe; sy lui aidoit son
clerc et son filleul; c’estoit saint Brice, qui après luy fut arcevesque
de Tours, lequel se prist à rire, et saint Martin s’en apparceut, et,
quant la messe fust chantée, saint Martin l’appella et luy demanda
pourquoy il avoit ris, et il respondy qu’il avoit veu l’ennemy qui
mettoit en escript ce que les femmes et hommes s’entredisoyent tant
comme il disoit la messe, dont il advint que le perchemin d’un des
anemis fut trop court et petit, et il le prist à tirer aux dens pour le
esloigner, et, comme il le tira fort, il lui eschapa telement que il se
fery de la teste contre la masière. Et pour ce m’en ris. Et, quant saint
Martin eut ouy saint Brice, et qu’il avoit veu ce, il vit bien qu’il
estoit saint homme. Sy prescha sur ceste matière aux femmes comment
c’estoit grant pechié de parler ne de conseillier à la messe, ne au
service de Dieu, et qu’il vauldroit mieulx la moitié à n’y estre pas que
y parler ne y conseillier; et encores soustiennent les grans clers que
l’en n’y doit dire nulles heures, tant comme la messe dure et par
especial tant comme l’euvangille dure ne le _per omnia_. Et pour ce,
belles filles, a cy bonne exemple comment vous devez contenir humblement
et devotement à l’eglise, ne y tenir parolles ne jangler à nulluy pour
riens qu’il aviengne.
De celle qui perdit à oïr la messe.
Chappitre XXXe.
Un grant exemple vous diray de ceulx qui par leur paresse perdent à ouir
la messe et la font perdre aux autres. J’ay ouy compter le compte d’un
chevalier et d’une dame qui, dès leur jeunesse, prenoient moult grant
delit à dormir à haulte heure; sy le maintindrent par telle guise que
bien souvent ilz perdoient à oïr la messe et la faisoient perdre à leurs
paroissiens; car la paroisse où ils demouroient estoit leur, et illec
personne ne les osoit desobeir. Sy avint que à un dymenche ilz mandèrent
que l’en les attendist, et quant ilz furent venuz il fut midy passé. Sy
respondirent plusieurs à la personne ou chappelain de l’esglise que il
estoit heure passée et pour ce il ne osa chanter et n’y ot point de
messe celuy dymenche, et fist moult de mal aux bonnes gens; mais à
souffrir le leur convint. Si avint la nuit ensuivant en avision au
chappelain par ij foiz ou par troix, qu’il lui sembloit qu’il gardoit
une grant compaignie de brebis en un champ où n’avoit point de herbe. Si
les vouloit mettre en un pastis pour paistre, où il n’avoit que une
entrée, et en celle entrée avoit un porc noir et une truye couchiez au
travers du chemin. Ces porcs estoient cornuz; si avoient sy grant paour
lui et les ouailles qu’ilz n’osoient entrer ou pastis et s’en aloient
tantost arriere à leur toit, sanz paistre ne sans mengier. Et puis une
voix lui disoit: Laissiez-tu à entrer ne à obéir pour ces bestes
cornues? et lors il s’en esveilla, et tout aussy comme il advint au
prestre, il advint celle nuit au chevalier et à la dame tout en la
manière, maiz que il leur sembloit qu’ilz estoient devenuz le porc et la
truie, et estoient cornus et ne vouloyent laissier passer les brebis ou
pastis, et après cela venoyt une grant chasse de veneours noirs sur
grans chevaulx noirs, et avoient grant quantité de levriers et de grans
chiens noirs, et, de ce qu’ilz arivoient, il leur sembloit qu’ilz
descombloient sur eulx et lors faisoient la chasse sur eulx grant et
merveilleux, et cornoient et huchoient, et les chiens glatissoient et
les prenoient ès cuisses et ès oreilles, et dura la chasse moult
longuement, tant qu’il leur sambla qu’ilz estoient prins par force et
occis, et sur ce ilz se esveillèrent tous esmerveillez et effroyez, et
ceste advision leur advint deux foiz. Sy advint que la personne de
l’esglise vint chiez le chevalier. Et lors le chevalier et la dame lui
racontèrent leur advision, et aussi le prestre la sienne. Sy en furent
tous esmerveillez de quoy leurs advisions ressembloient; si dist le
prestre au chevalier: «Sire, il y a un saint homme hermite cy près en
celle forest qui bien nous saura faire saiges de ceste chose.» Lors y
alèrent et comptèrent au saint homme leurs advisions de point en point,
et le preudomme, qui moult estoit saiges et de sainte vie, leur declara
tout leur fait, et dist au chevalier: «Sire, vous et vostre femme estes
les porcs noirs qui gardiez le pertuis et l’entrée du pastis que les
brebis n’y alassent paistre, ne que ilz ne mangeassent de la bonne
pasture, c’est-à-dire que vous, qui estes seigneur de la parroisse où
vous demeurez, avez destourbé les paroissiens et les bonnes gens de ouir
le saint service de Dieu, qui est pasture et repaissement de vie,
especialement de la vie de l’ame, par vostre paresse et par vostre
repos, qui dormez le jour comme porcs; et les cornes que vous aviez
estoient les branches de pechié, et par espécial les grans pechiez que
vous faictes à faire perdre à aultruy le bien fait et le service de
Dieu, que vous ne povez amender fors que par grant tourment. Et pour la
vengence du meffait vous est demonstré que vous en serez chaciez et
tourmentez des ennemis d’enfer, et pris et matz par pure chace, si comme
vous feustes par vostre advision, et sy vous dy certainement qu’il vous
vaulsist mieulx cent fois pour une ne ouir point de messe que la tollir
aux autres ne que oster au prestre sa devocion. Car, quant il attendoit
trop longuement, il se courouçoit ou pechié d’ire, dont les uns vont en
la taverne, les aultres s’en vont et les aultres perdent leur devocion,
et parfois le prestre s’en yre et pert sa bonne devocion, et chante sur
son peril; et tous ces pechiez et ces maulx viennent par vous et par
vostre pechié de paresse, dont vous en rendrez compte, et en serez
chacez, tourmentez, prins et mis à mort, c’est à dire en voye d’estre
dempné.» Lors le chevalier fu moult esbahy et demanda conseil comment il
en pourroit faire. Lors le saint homme lui dist que par trois dimenches
il se agenoillast devant les paroissiens et leur criast mercy que ilz
luy voulsissent pardonner le meffait et que ilz voulsissent Dieu prier
pour luy et pour sa femme, et qu’il leur voulsist pardonner yceulx
meffaiz, et que dès là en avant il seroit l’un des premiers à l’eglise;
sy le confessa l’ermite, et luy bailla celles penitances et autres, si
que dès là en avant il se chastia, et mercièrent, lui et sa femme,
nostre Seigneur, de leur avoir demonstré celle demonstrance. Si vous dy
que dès là en avant ilz estoient luy et sa femme des premiers au
moustier, et aussy li preudoms dist au prestre la vision et la luy
desclara sur celle matière, et que Dieux devoit estre le plus craint et
doubté que le monde, et premier servy. Pour quoy, belles filles, prennez
cy bon exemple à vous garder que par vostre personne vous ne faciez
perdre la messe à plusieurs, ne leur devocion par vostre paresse ne par
vostre négligence, car mieulx vous vauldroit à n’en oïr point, et je
vouldroye que vous sceussiez et eussiez apris l’exemple de la dame qui
mettoit le quart du jour à elle appareillier.
D’une dame qui mettoit le quart du jour à elle appareillier.
Chappitre XXXIe.
Une dame estoit qui avoit son habergement delez l’esglise. Si mettoit
longuement à soy appareillier et attourner, si que il ennuyoit moult à
la personne de celle eglise et aux parroissiens. Si avint par un
dimenche qu’elle estoit moult longue, et tousjours mandoyst qu’elle
feust atendue, comment que ce fust. Sy estoit moult haulte heure et
ennuyoit à tous. Si en y avoyt plusieurs qui s’entredisoient: «Comment!
ceste dame ne sera mais huy pignée ni mirée?» Si en avoit aucuns qui
distrent: «Mal mirer lui envoit Dieux, qui tant de fois nous fait icy
muser et attendre.» Et si comme il pleust à Dieu, si comme pour
exemplaire, ainsi comme elle se miroit à celle heure, elle vit à rebours
l’ennemy ou mirouer qui lui monstroit son derrière, si lait, si orrible,
que la dame issy hors de son sens comme demoniacle; sy fut un long temps
malade, et puis Dieux luy envoya santé, et se chastia si bien que elle
ne mist plus grand paine à soy arroyer ne estre sy longue, mais mercya
Dieu de l’avoir ainsi chastiée. Et pour ce cy a bon exemple comment l’en
ne doit pas estre ainsi longue à soy arroyer et se appareillier que l’en
en perde le saint service ne le faire perdre à autruy.
De celle qui ouoit voulentiers la messe.
Chappitre XXXIIe.
Or vous diray sur ceste matière un exemple d’une bonne dame et de sa
sainte vie, qui amoit moult Dieu et son service, et la journée qu’elle
ne ouist messe, elle ne mengast jà de chair ne de poisson et fust à
grant malaise de corps. Sy advint une foiz que son chapellain fust
tellement malade qu’il ne povoit chanter; la bonne dame ala et vint
moult à malayse de quoy elle perdoit la messe. Sy ala au dehors en
disant: «Biaux sire Dieux, ne nous oubliez pas, et vueilliez nous
pourveoir de vostre saint service ouir.» Et en celles paroles elle
regarde et voit deux frères qui venoient; lors elle ot grant joye et
leur demanda se ilz chanteroient messe, et ilz distrent: «Oil, dame, se
Dieux plaist», et la bonne dame mercya Dieu; si chanta le plus jeune des
frères, et à l’eure qu’il fist les trois parties du saint sacrement, le
viel frère regarda et vit saillir l’une des parties en la bouche de la
bonne dame en manière d’une petite clarté. Le jeune frère regardoit
partout qu’estoit devenue l’une des parties et trembloit de paour; et le
vieil frère s’en apperceust moult bien de la tristeur de son compaignon;
sy vint à lui et lui dist qu’il ne s’esmayast, et que ce que il queroit
estoit sailli en la bouche de la dame pour certain. Et lors il feust
assuré et il mercya Dieu de ses grans miracles, et ainsi en advint à la
bonne dame qui tant amoit le saint service de Dieu. Car, pour certain,
cy a bon exemple; car, selon la sainte escripture, ceulx qui ayment Dieu
et son service, Dieu les ayme, si comme il monstra appertement à celle
bonne dame qui tel desir avoit de le veoir et de l’ouir, comme ouy avez.
D’une contesse qui chascun jour vouloit oïr iij messes.
Chappitre XXXIIIe.
Je vouldroye que vous eussiez bien retenu l’exemple d’une bonne contesse
qui tous les jours vouloit ouïr trois messes. Si aloit en pelerinaige;
sy va cheoir l’un de ses chappelains d’un cheval à terre et se meshaigna
si qu’il ne peut chanter. Sy fut la bonne dame à trop grant meschief de
perdre l’une de ses messes. Si se complaignoit moult humblement à Dieu
et devotement, et Dieux lui envoya un angele ou un saint en guise d’un
prestre; mais, quand il ot chanté et il fut desvestu, l’en ne sceut
qu’il advint, pour serchier que l’en sceust faire. Sy pensa bien la
bonne dame que Dieux le luy avoyt envoyé et l’en mercia moult
humblement. Et pour ce a cy exemple comment Dieux pourvoit ceulx qui ont
devocion et amour en son saint service et à luy, et je pense qu’il y ait
pou de femmes aujourd’uy qui bien ne se passent à moins de trois messes
ouir, et leur souffist bien d’une, tant ont petite amour et devocion en
Dieu et en son service; car ouir son service repute sa propre personne.
Car qui l’aime et craint, il le vuelt souvent veoir et ouir sa sainte
parole; et aussy du contraire, qui n’y a bien le cuer s’en passe
ligierement, comme plusieurs font aujourd’uy, qui ont plus le cuer au
siècle et au delit de la char que à Dieu.
De celles qui vont voulentiers es pellerinages.
Chappitre XXXIIIIe.