_Manuscrits._
La Bibliothèque impériale possède, à ma connoissance, sept manuscrits du
livre du chevalier de La Tour. Je vais les décrire brièvement, en les
rangeant, non dans l’ordre de leurs numéros, mais selon l’époque de leur
transcription et selon leur valeur relative.
Le plus ancien est le nº 7403 du fonds françois. Il est en parchemin, de
format in-folio mediocri, et écrit sur deux colonnes de trente lignes.
Il a 140 feuillets, dont les trois premiers sont occupés par la table,
les feuillets 5 à 128 par le texte, et les feuillets 128 à 140 par
l’histoire de Griselidis. Le premier feuillet est tout encadré
d’ornements courants; dans la miniature, le chevalier, assis sur un banc
de gazon, est vêtu d’une jaquette très courte et coiffé d’un bonnet
lilas, découpé de la façon la plus extravagante et la moins analogue aux
conseils du livre sur la simplicité à avoir dans sa toilette. Les trois
filles, en robes à longues manches, sont toutes trois debout; l’aînée a
seule une ceinture, et la troisième a la tête nue. Les lettres capitales
sont bleues à dessins rouges. Quoique le plus ancien, et certainement du
commencement du xve siècle, l’adjonction, toute convenable d’ailleurs,
de Griselidis, prouveroit que le manuscrit n’est qu’une copie et n’a pas
été fait pour l’auteur lui-même; malgré cela--et maintenant pour
reconnoître sûrement un manuscrit fait pour l’auteur, il faudroit y
trouver ses armes et celles de l’une de ses deux femmes--celui-ci est
excellent et le meilleur de tous, avec celui de Londres, dont nous
parlerons plus loin.
Le manuscrit qui vient après celui-là, et que j’ai connu le dernier,
porte le nº 1009 du fonds de Gaignières. Il est in-folio mediocri sur
parchemin, à deux colonnes de trente-six lignes, et a 91 feuillets, dont
82 de texte, 2 de table et 7 pour l’histoire de Griselidis. La miniature
est très grossière et peut même avoir été ajoutée postérieurement.
Dans le nº 7073¹ du fonds françois, le livre du chevalier de La Tour
n’est qu’une partie; on peut voir, pour l’indication des ouvrages qui
l’accompagnent, la description que M. Paulin Paris en a faite dans ses
_Manuscrits françois_ (V, 1842, p. 71-86). Qu’il suffise ici de dire que
dans ce volume notre texte et la table des chapitres occupent, sur deux
colonnes de 35 lignes en moyenne, les feuillets 55 à 122[85]. La copie
en est très inexacte, et le scribe n’a pas dû être payé à la page, mais
à forfait, car pour avoir plus tôt fini, il ne s’est pas fait faute de
sauter des parties de phrase, dont l’absence n’ajoute pas à la clarté.
Il doit même avoir tourné des feuillets de son original; car, sans que
ses cahiers soient incomplets, on trouve deux fois dans sa copie une
lacune qui correspond à celle d’un feuillet, et qui, la seconde fois,
porte sur une des histoires les plus intéressantes, celle de Mme de
Belleville, dont il n’a transcrit que la fin. La langue commence déjà à
s’y modifier. Une mention écrite sur la dernière feuille de garde porte
qu’il a appartenu à Guillaume du Chemin, de Saint-Maclou de Rouen; sur
la première feuille de garde est collé l’écu des Bigot, d’argent à un
chevron de sable, chargé en chef d’un croissant d’argent et accompagné
de trois roses, posées deux en chef et une en pointe; on y lit aussi le
nom de Thomas Bigot, père d’Emeric, et l’écu est répété sur le dos de la
reliure; ce volume portoit dans leur bibliothèque le nº 148[86].
J’oubliois de dire qu’il y a une miniature initiale en camaïeu, mais
sans importance.
[85] En marge du feuillet 86 on lit les deux noms: «Maistre Robert le
Moyne» et «Guillaume Saro, escuyer, dem. à Sainct...»
[86] Bibliot. Bigotiana, 1710, in-12, pars quinta, p. 10-11.
Le manuscrit de Saint-Victor, nº 853, relié en 1852, en maroquin rouge,
avec le R. F. de la dernière République, est sur parchemin, de format
petit in-fº carré, à 39 longues lignes par page et d’une grosse écriture
de la fin du xve siècle. Les deux premiers feuillets sont occupés par
une table divisée en 89 chapitres; le premier feuillet du texte, qui
porte en haut la signature _Dubouchet_, 1642, a une détestable
miniature, et, sur la marge, deux écussons en losange, partis, à dextre,
d’or à la croix contre-herminée, et, à senestre, de gueules à trois
fasces de vair à la bordure d’or. Nous ne savons à qui appartiennent ces
armes; nous ferons remarquer seulement que les maisons de Mercœur en
Auvergne et de Royère en Limousin portent de gueules à trois fasces de
vair[87]. Les douze derniers feuillets sont occupés par l’histoire de
Griselidis, et c’est pour cela que le relieur a mis sur le dos: _Miroir
des femmes mariées_.
[87] Grandmaison, _Dictionnaire héraldique_, 1852, in-4º, col. 355.
Le nº 7673¹, qui porte dans le fonds Delamarre le nº 233, est sur
parchemin et petit in-4º à deux colonnes très étroites et de 30 lignes.
Il est incomplet en tête de quelques feuillets, et commence au conte de
celle qui mangea l’anguille: «[Un exemple vous vueil dire sur] le fait
des femmes qui mangeoient les bons morceaux en l’absence de leurs
maris.» Les derniers feuillets du ms. sont très mutilés; il est même
incomplet de la fin, car le recto du dernier feuillet--le verso est
collé sur une feuille de papier qui en soutient les morceaux--s’arrête
dans la fin de l’histoire de Catonnet. Les fers de la reliure, qui est
du dernier siècle et sans titre sur le dos, paroissent allemands.
Le nº 7568 est sur parchemin, de format petit in-4º, et dans sa reliure
originale de bois couvert de velours vert et garni autrefois de
fermoirs. Il est écrit à longues lignes d’une écriture très cursive et
négligée, de la fin du xve siècle; les feuillets 1 à 125 sont occupés
par notre roman, 126 à 134 par la patience de Griselidis, 135 à 139
recto par l’histoire du chevalier Placidas et de son martyre, après
lequel il fut nommé saint Eustache, enfin 139 verso à 144 par le Débat
en vers du corps et de l’âme, le même dont on trouve une édition dans le
recueil que j’ai copié au British Museum et dont la réimpression forme
les trois premiers volumes de l’_Ancien Théâtre françois_. A la fin du
Débat se trouve la signature _Ledru_, évidemment celle du copiste. Le
volume a fait partie de la bibliothèque royale du château de Blois, car
on lit sur le feuillet de garde: _Bloys_, et au dessous: «Des hystoires
et livres en françoys. Pulº 1º (pulpito primo).--Contre la muraille de
devers la court.» Au xviie siècle, on mit sur le premier feuillet le nº
MCCLIIII, et plus tard les nºs 1052 et 7568, qui est le numéro actuel.
Au commencement, le chevalier, seul dans son jardin, est peint dans la
grande lettre, et l’encadrement assez délicat de la page, formé de
rinceaux, de fleurs et de fraises, offre deux M, l’un rose, l’autre
bleu, et la place, malheureusement grattée, d’un écu d’armoiries.
Le nº 3189 du Supplément françois est un petit in folio sur papier,
d’une très mauvaise écriture de la fin du xve siècle. Après un traité en
françois sur les péchés et les commandements de Dieu, se trouve notre
roman, incomplet d’un ou deux feuillets, car il ne commence que dans la
première histoire, celle des deux filles de l’empereur de
Constantinople, par ces mots: «... toutes foiz qu’elle s’esveilla, et
pria devotement plus pour les mors que devant et ne demoura guerres que
ung grant roy de Grèce la feist demander, etc.»
Dans les autres bibliothèques de Paris, je n’en connois qu’un manuscrit
sur vélin, de la fin du xve siècle et sans importance, à la bibliothèque
de l’Arsenal; il a été indiqué par Hænel dans son catalogue des
bibliothèques d’Europe (Lipsiæ, 1830, in-4º, col. 340).
Mais il n’y en a pas de manuscrits qu’en France, car, pendant mon séjour
à Londres, j’en ai pu voir et collationner un excellent, aussi bon,
sinon même meilleur que notre manuscrit 7403. C’est sur leur
comparaison, et en me servant des deux, que j’ai établi le texte que je
publie; ils sont les deux plus anciens, contemporains l’un de l’autre,
et ne sont pas écrits dans un autre dialecte, ni même avec une
orthographe sensiblement différente, ce qui m’a permis de prendre
toujours la meilleure leçon donnée par l’un ou par l’autre, sans
craindre d’encourir le reproche d’avoir mélangé des formes contraires et
mis ensemble des choses opposées. Il se trouve au British Museum, dans
la collection du roi[88], où il porte comme numéro la marque: 19 c viii.
Ce manuscrit, sur parchemin, est composé de cahiers de huit feuillets
avec réclames, à 33 longues lignes à la page, offre 164 feuillets,
chiffrés en lettres du temps de son exécution. Le livre de La Tour
Landry y occupe les feuillets 1-121; le livre de Melibée, par Christine
de Pisan, les feuillets 122-146, et l’histoire de Griselidis les
feuillets 147-162. Sur deux derniers feuillets, d’abord restés blancs,
une main postérieure a ajouté _Le codicille Me Jehan de Meung_. En tête
du texte se trouve une miniature; le chevalier, vêtu d’une robe bleue à
longues manches et tenant un rouleau de papier sur ses genoux, est assis
sur un banc de verdure qui fait le tour du pied d’un arbre; la partie du
jardin où il se trouve est entourée d’une haie carrée soigneusement
coupée, et le fond n’est pas un paysage, mais un treillis; quant aux
trois filles, toujours debout, l’aînée a une robe rouge avec un col
ouvert en fraise et de très longues manches ouvertes; les robes des deux
autres sont rouges pour l’une, couleur de chair pour l’autre, et leurs
manches très justes leur recouvrent presque toute la main. Le manuscrit
a dû appartenir ensuite à quelque artiste du temps, car les feuillets
blancs et les gardes sont couverts de très légers croquis au crayon roux
d’hommes armés ou d’hommes et de femmes à cheval.
[88] Cf. Catalogue of the manuscripts of the King’s library, an
appendix to the catalogue of the Cottonian library, by David Casey,
deputy librarian, 1734, in-4º, p. 298.
La bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles en possède[89] deux manuscrits
sur parchemin (nºs 9308 et 9542); l’un d’eux a été, sous l’empire, à la
Bibliothèque du roi (Belg. nº 115), où l’a vu Legrand d’Aussy, qui le
cite en tête de sa notice sur le Livre des Enseignements insérée dans le
5e volume des Notices des Manuscrits; depuis il a fait retour à la
Bibliothèque de Bourgogne. Nous ne les connoissons pas; mais le
manuscrit 7403 et celui de Londres sont trop bons, et en même temps trop
conformes, pour qu’il nous eût été nécessaire d’en consulter encore
d’autres.
[89] Catalogue des manuscrits de la Bibl. royale des ducs de
Bourgogne. Bruxelles, in fº, I, 1842; Extrait de l’Inventaire
général, pages 187 et 191.
Enfin La Croix du Maine[90] nous apprend qu’il avoit aussi par devers
lui le livre écrit à la main, et le duc de La Vallière en possédoit
aussi un ms., qui forme le nº 1338 du catalogue en trois volumes (1783,
I, p. 106): «_Le chevalier de La Tour_, in-fol., mar. rouge. Beau
manuscrit sur vélin du xve siècle, contenant 98 feuillets écrits en
ancienne bâtarde, à longues lignes. Il est décoré d’une miniature, de
tourneures et d’ornements peints en or et en couleurs.» Il ne fut vendu
que 60 livres, bien qu’il fût certainement très supérieur comme texte
aux éditions de Guillaume Eustace, qui se vendoient pourtant bien plus
cher, comme on le verra tout à l’heure, car nous n’avons plus à parler
que des éditions et des traductions de notre auteur.
[90] Edit. de 1772, I, 277.