_Du livre des Enseignements._
Dès les premiers mots de son ouvrage, Geoffroy de La Tour Landry a pris
soin de nous apprendre la date de sa composition, par la façon dont il
entre en matière: «L’an mil trois cens soixante et onze.» Si la mention
du printemps n’est pas, comme il est possible, tant elle est dans le
goût des écrivains de l’époque, une pure forme littéraire, ce seroit
même au commencement de l’année, puisqu’il parle de _l’issue
d’avril_[77]. Le livre ne fut fini qu’en 1372, car nous y trouvons cette
date mentionnée formellement[78], et nous n’aurions pas même besoin de
cela pour en être sûr, puisqu’à un autre endroit il est parlé de la
bataille de Crécy comme ayant eu lieu «il y a xxvj ans»; comme elle
s’est donnée, ainsi qu’on sait, le 26 août 1346, les vingt-six ans nous
auroient toujours donné cette même date de 1372.
[77] Pâques étant cette année-là le 6 avril, il n’y a pas lieu de
changer la date de 1371 en celle de 1370.
[78] «Je vous en diray une merveille que une bonne dame me compta en
cest an, qui est l’an mil trois cens lxxij.» (Ch. xlix p. 103.)
Il y a aussi une remarque curieuse à faire sur cette préface, c’est
qu’elle a été écrite en vers, et Geoffroy, sans le vouloir, a pris soin
de nous le faire toucher du doigt, quand il dit (v. p. 4) qu’il ne veut
point mettre ce livre en rime, mais en prose, afin de l’abréger,
c’est-à-dire de le faire plus court et plus rapidement. C’est la preuve
la plus complète qu’il a voulu d’abord l’écrire en vers, puisqu’on
retrouve dans tout ce qui précède cette remarque, non seulement une
mesure régulière, mais presque toutes les rimes, tant il l’a peu changé
en le transcrivant en prose. Pour le montrer, il suffit d’en imprimer
une partie de cette façon; avec des changements absolument
insignifiants, on retrouve toute la phrase poétique:
L’an mil trois cens soixante et onze,
En un jardin estoys sous l’ombre,
Comme à l’issue du mois d’avril,
Tout morne, dolent et pensif;
Mais un peu je me resjouy
Du son et du chant que je ouy
De ces gents oysillons sauvaiges
Qui chantoient dans leurs langaiges,
Le merle, mauvis et mesange,
Qui au printemps rendoient louange,
Qui estoient gais et envoisiez.
Ce doulx chant me fist envoisier
Et tout mon cueur sy esjoir
Que lors il me va souvenir
Du temps passé de ma jeunesce
Comment Amours en grant destresce
M’avoient en celluy temps tenu
En son service, où je fu
Mainte heure liez, autre dolant,
Si comme fait à maint amant.
Mès tous mes maulx guerredonna
Pour ce que belle me donna, etc.
On pourroit encore continuer pendant plus d’une page; mais ceci suffit
pleinement à la démonstration. Du reste, nous savons de Geoffroy
lui-même qu’il avoit écrit en vers: car, quelques lignes après ce que
nous venons de citer, il continue--je rétablis encore la forme des vers
primitifs:
En elle tout me delitoye,
Car en celluy temps je faisoye
Chançons, ballades et rondeaux,
Laiz, virelayz et chans nouveaux
De tout le mieulx que je savoye.
Mais la mort, qui trestous guerroye,
La prist, dont mainte tristeur
Ay receu et mainte douleur.
Sans chercher d’exemples plus anciens, ceux de Quènes de Béthune, de
Thibault de Champagne et de tant d’autres, il est moins rare qu’on ne
penseroit de trouver à cette époque des grands seigneurs ayant écrit en
vers. Ainsi, l’historien du grand maréchal de Boucicaut, né en 1368, et
fils de celui que connut notre Geoffroy, parle ainsi de lui: «Si preint
à devenir joyeux, joly, chantant, et gracieux plus que oncques mais, et
se preint à faire balade, rondeaux, virelays, lais et complaintes
d’amoureux sentiment, desquelles choses faire gayement et doulcement
Amour le feist en peu d’heures un si bon maistre que nul ne l’en
passoit; si comme il appert par le livre des cent ballades, duquel faire
luy et le seneschal d’Eu feurent compaignons au voyage d’oultre mer...
Jà avoit choisy dame... et, quand à danse ou à feste s’esbatoit où elle
feut, là... chantoit chansons et rondeaux, dont luy mesme avoit fait le
dit, et les disoit gracieusement pour donner secrètement à entendre à sa
dame en se complaignant en ses rondeaux et chansons comment l’amour
d’elle le destraignoit[79].» Nous ne connaissons aucune pièce de notre
Geoffroy; mais il est possible qu’il y en ait dans les recueils faits au
xve siècle, et, s’il s’en trouvoit portant comme suscription le nom de
messire Geoffroy, on pourroit les lui attribuer.
[79] Le livre des faicts du bon messire Jean le Maingre, dit
Boucicaut, maréchal de France et gouverneur de Gennes, 1re partie,
ch. ix.--Collect. Michaud et Poujoulat, 1re série, t. II, p. 221.
Non seulement il n’écrivit pas ses Enseignements en vers, mais il ne
paroît pas les avoir écrits tout entiers lui-même: car dans ce même
prologue il nous dit (p. 4) qu’il emploie deux prêtres et deux clercs
qu’il avoit à extraire de ses livres, «comme la Bible, Gestes des Roys
et croniques de France et de Grèce et d’Angleterre et de maintes autres
estranges terres», les exemples qu’il trouve bons à prendre pour faire
son ouvrage. Dans tous les cas, l’esprit du temps étoit trop porté à se
servir éternellement des faits de la Bible, de l’Évangile et de la Vie
des Saints, pour que Geoffroy, n’eût-il employé personne, eût échappé à
cette condition de son époque; mais c’est à l’inspiration toute
religieuse de ces aides que nous devons la prédominance, excellente
d’intention, mais littérairement regrettable, des histoires tirées de la
Bible, qui ne nous apprennent rien. La division en neuf fautes du péché
de notre première mère doit être aussi de leur fait, et je verrois
encore une trace de leur collaboration dans la manière dont le plan
annoncé n’est pas suivi d’une façon régulière: car, en plus d’un
endroit, l’on trouve qu’il sera parlé d’abord de telle nature d’exemples
et ensuite de telle autre, et, quand cela est fini, le livre revient sur
ses pas pour reprendre une partie qui avoit paru complète. Quoi qu’il en
soit, que la quantité de ces exemples pieux et leur phraséologie lente,
et tout à fait analogue à celle des sermons du même temps, soient ou non
du fait des aides du chevalier ou du sien, la valeur et l’intérêt du
livre ne sont pas là. Si tout en étoit de cette sorte, il ne serviroit à
rien de le remettre en lumière, car ces histoires pieuses n’ont en elles
aucune utilité, pas même celle de donner l’esprit du temps; celui-ci est
assez bien connu pour qu’on n’ait sur ce point nul besoin d’un nouvel
exemple, et le livre n’est pas assez ancien pour être important comme
monument de la langue, en dehors de sa valeur particulière. Ce par quoi
il est curieux, c’est par les histoires contemporaines qu’il raconte;
c’est en nous montrant dans le monde, si l’on peut se servir de cette
expression toute moderne, des personnages historiques et guerriers,
comme Boucicaut et Beaumanoir, en les faisant agir et parler; c’est en
nous entretenant des femmes et des modes de son temps, et, toutes les
fois qu’il parle dans ce sens, soit que ces parties soient les seules
écrites par le chevalier même, soit qu’elles lui fussent plus heureuses,
son style s’allégit et prend réellement de la forme et du mouvement; si
même tout en étoit de cette sorte, son intérêt et son importance en
seroient singulièrement augmentés.
Il a, du reste, eu peu de bonheur auprès de quelques uns de ses juges.
L’auteur de _la Lecture des Livres françois au xive siècle_[80], Gudin
dans son histoire des contes[81], et Legrand d’Aussy dans une notice
spéciale[82], qui, par là même, auroit dû être plus étudiée et plus
juste, en portent un jugement à peu près aussi peu intelligent. Pour
eux, le livre n’est composé que de _capucinades_ ou d’obscénités. Sans y
voir de capucinades, je conviendrai que tout le monde gagneroit à ce que
la Bible eût été moins largement mise à contribution; mais il n’est pas
possible de trouver le livre obscène, non seulement d’intention, mais de
fait. Ils se fondent sur les deux histoires de ceux qui firent
fornication en l’église, sur quelques réflexions et sur quelques
conclusions peut-être un peu simples et même maladroites; mais il y a
loin de là à ce qu’ils disent. Il seroit d’abord difficile d’admettre
qu’un homme évidemment bien élevé et des meilleures façons de son temps,
versé à la fois dans le monde et dans les livres, et qui, de plus, est
le père de celles à qui il s’adresse, eût été moins réservé qu’on ne
l’étoit autour de lui. De plus, en dehors de quelques passages, plutôt
naïfs que grossiers, il fait preuve, au contraire, d’une délicatesse
singulière: ainsi il seroit difficile de trouver à cette époque une
analyse et une appréciation plus fines et en même temps plus honnêtes
des sentiments que les raisons mises par lui dans la bouche de sa femme,
lorsqu’il a avec elle cette conversation qui forme un des plus longs et
des meilleurs chapitres. Mais, pour dire qu’il y a dans ce livre même
des grossièretés, il faut ne pas penser à ce qu’étoit la chaire à cette
époque, ne pas penser à ce qu’étoient les fabliaux; or les femmes
entendoient les sermons à l’église, les fabliaux dans leurs châteaux ou
dans leurs maisons, où l’on faisoit venir les jongleurs. Dans ces
siècles, les femmes, pour ainsi dire à aucune époque de leur vie,
n’ignoroient la chose ni les mots; l’honnêteté étoit dans la conduite et
n’étoit pas encore arrivée jusqu’aux formes du langage. Il seroit plus
vrai de dire, en considérant la question en connoissance de cause, que
le livre du chevalier témoigne, au contraire, d’un sentiment de réserve
qu’il ne seroit, à cette époque, pas étonnant d’en trouver absent.
[80] Mélanges tirés d’une grande bibliothèque, in-8, vol. D, 1780, p.
94-6.
[81] Elle forme le 1er vol. de ses Contes. Paris, Dabin, 1804, 2 vol.
in-8, I, 101-8.
[82] Notice des manuscrits de la Bibliothèque, in-4º, t. V, an 7, p.
158-166.
Il y auroit encore bien d’autres choses à dire sur le livre même; à
montrer, comme Caxton et le traducteur allemand l’ont déjà dit, que
Geoffroy n’a pas seulement fait un livre pour de jeunes filles, mais un
livre général qui s’applique à toute la vie des femmes. Il y auroit à
examiner surtout les idées d’éducation et de morale qui en ressortent,
et la forme sous laquelle elles sont présentées; mais il seroit
nécessaire de beaucoup citer, et, comme les conclusions à tirer
ressortent naturellement de la lecture elle-même, il vaut d’autant mieux
les laisser faire au lecteur, que le but d’une préface doit être
beaucoup moins de juger complétement l’ouvrage, et d’en rendre la
lecture inutile, que de donner les renseignements et de résoudre les
questions de fait que le livre ne peut donner lui-même et que le lecteur
ne doit pas avoir à chercher. Je dirai seulement que l’ouvrage doit
moins rester dans la classe des livres si nombreux écrits pour des
éducations spéciales--il y seroit par trop loin du Discours sur
l’Histoire universelle et du Télémaque--qu’être joint aux livres si
curieux qui sont consacrés durant tout le moyen-âge à la défense ou à
l’attaque des femmes. Il y tiendra sa place, du côté honnête et juste,
auprès du livre de Christine de Pisan, du _Ménagier de Paris_,--plus
piquant peut-être parcequ’il est plus varié et s’occupe de la vie
matérielle, mais plus bourgeois et moins élevé de ton et
d’idées,--auprès d’autres livres encore qu’il est inutile d’énumérer
ici. Tous ceux qui s’occuperont de l’histoire des sentiments ou de celle
de l’éducation ne pourront pas ne point en tenir compte et ne pas le
traiter avec la justice qu’il mérite.
Enfin, il est encore nécessaire d’ajouter que nous savons à n’en pouvoir
douter, car nous l’apprenons de notre Geoffroy, qu’il avoit écrit un
livre semblable pour ses fils. Il le dit positivement au commencement:
«Et pour ce... ay-je fait deux livres, _l’un pour mes fils_, et l’autre
pour mes filles, pour apprendre à roumancier[83]...» Dans deux autres
passages[84] il y fait de nouveau allusion: «Par celluy vice l’en entre
en trestous les autres vij vices mortels, comme vous le trouverez plus à
plain ou livre de voz frères, là où il parle comment un hermite qui
eslut celluy péchié de gloutonie et le fist et s’enyvra, et par celluy
il cheist en tous les vij pechiez mortels, et avoit cuidié eslire le
plus petit des vij»; et plus loin, quand il parle du Christ portant sa
croix, qui se retourne vers les saintes femmes, «et leur monstra le mal
qui puis avint au pays, si comme vous le trouverez ou livre que j’ai
fait à voz frères». Le meilleur manuscrit de Paris avoit remarqué ce
fait, car il met ici en marge cette remarque: «Notez qu’il fist ung
livre pour ses filz.» Il falloit aussi que dans un manuscrit,
probablement plus exact ou plus voisin du premier original, il y en eût
une autre mention, précisément à la fin; car nous trouvons dans la
fidèle traduction de Caxton cette phrase, que nous avons déjà eu
occasion de citer dans la partie généalogique: «as it is reherced in the
booke of my two sonnes and also in an evvangill.»
[83] Page 4 de cette édition.
[84] Pages 175 et 179.
Malheureusement nous ne savons ce qu’est devenu ce second livre du
chevalier, écrit sans doute dans le même goût que ses Enseignements à
ses filles, qui devoit être aussi composé de récits pris dans les
histoires et les chroniques et d’aventures contemporaines. Peut-être
devons-nous sa perte et le peu de succès qu’il paroît avoir eu--car nous
n’en avons trouvé de mention nulle part--à ce que le bon chevalier y
aura trop laissé faire à ses chapelains, et que le livre, ainsi presque
uniquement rempli par de trop réelles répétitions, n’a pas eu assez
d’intérêt pour sortir du cercle pour lequel il avoit été fait. Il est
vrai de dire aussi que, son point de vue étant général,--des histoires
masculines sont des histoires de toutes sortes--il se trouvoit avoir à
lutter, pour faire son chemin, contre tous les recueils de contes,
tandis qu’une réunion d’histoires uniquement féminines, étant quelque
chose de plus rare et de plus nouveau, a eu plus de chances pour sortir
de la foule et pour demeurer en lumière.
Quoi qu’il en soit, il existe peut-être encore en manuscrit, mais sans
le nom de son auteur, au moins d’une manière formelle, soit sur le
titre, soit dans l’introduction; et le chevalier, qui, comme on l’a vu,
ne révisoit pas le travail de ses aides avec assez de soin pour lui
donner une disposition et une forme générale bien assises, et n’a pas
mis de fin au livre de ses filles, a bien pu ne pas écrire de prologue
pour le livre de ses fils. Mais l’on auroit deux points de repère qui
feroient reconnoître à peu près à coup sûr le second ouvrage: ce sont
les deux histoires citées, celle de l’hermite qui tomba dans tous les
péchés pour s’être abandonné à la gourmandise comme au plus petit, et
celle du Sauveur portant sa croix, prédisant aux saintes femmes le mal
qui devoit arriver au pays, c’est-à-dire la ruine du Temple et la
dispersion des Juifs. J’ai parcouru, sans rien trouver qui me satisfît,
quelques uns des recueils anonymes d’histoires qui ont été écrits en
grand nombre vers cette époque; d’autres seront plus heureux que moi.