_La famille du chevalier de La Tour Landry._
Mais, avant de parler de l’œuvre, il convient de parler de l’auteur, et
de rassembler les dates et les faits, si petits et si épars qu’ils
soient, qui se rapportent à sa biographie, à celle de ses ancêtres et de
ses fils: car, si son nom existe encore, l’on verra que sa descendance
directe s’est bientôt éteinte, circonstance qui, en nous fixant une
limite rapprochée de lui, nous obligeoit par là même d’aller jusqu’à
elle, pour ne rien laisser en dehors de notre sujet. Cette partie
généalogique sera la première de cette préface; nous aurons à parler
ensuite de l’ouvrage lui-même, des manuscrits que l’on en connoît, et
enfin des éditions et des traductions qui en ont été faites: ce seront
les objets tout naturels et aussi nécessaires de trois autres divisions.
Pour la première, deux généalogies manuscrites, conservées aux
Manuscrits de la Bibliothèque impériale[1], et qui nous ont été
communiquées par M. Lacabane; le frère Augustin du Paz, dans son
Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne, Paris,
Nic. Buon, 1621, in-fº; Jean le Laboureur, dans son Histoire
généalogique de la maison des Budes, Paris, 1656, in-fº, à la suite de
l’histoire du maréchal de Guébriant; le Père Anselme; Dom Lobineau et
Dom Morice, dans les preuves de leurs deux Histoires de Bretagne,
contiennent des renseignements précieux; mais il ne suffiroit pas d’y
renvoyer, il est nécessaire de les classer et de les rapprocher.
[1] Toutes deux portent en tête une mention de forme un peu
différente, mais de laquelle il résulte qu’elles ont été copiées sur
la notice manuscrite, dressée par feu messire René de Quatrebarbes,
seigneur de la Rongère, et communiquée au mois de may 1692 par M. le
marquis de la Rongère, son fils. Dans l’une, cette mention est de la
main de d’Hozier, qui l’a signée, et qui a fait d’évidentes
améliorations; elle est paginée 129 à 156. Comme chacune de ces
copies contient des renseignements particuliers, nous désignerons la
copie du cabinet d’Hozier, comme étant la plus complète, par
_Généal. ms._ 1; et l’autre, qui n’est pas copiée jusqu’au bout, par
_Généal. ms._ 2. Quand nous citerons sans numéros, c’est que le fait
se trouve dans les deux.
Et d’abord, le lieu de Latour-Landry,--siége de la famille, et qui,
après avoir dû recevoir son nom de son château seigneurial et du nom
d’un de ses membres, en est devenu à son tour l’appellation
patronymique,--existe encore sous ce nom dans la partie de l’ancien
Anjou, limitrophe du Poitou et de la Bretagne, qui forme maintenant le
département de Maine-et-Loire. Il se trouve dans le canton de Chemillé,
à 27 kil. de Beaupréau, entre Chollet, qui est à 20 kil. de Beaupréau,
et Vezins, éloigné de 26 kil. du même endroit. Autrefois, le fief de
Latour-Landry étoit «sis et s’étendant sur la paroisse de Saint-Julien
de Concelles[2]», qui est à 15 kil. de Nantes, canton de Loroux, dans la
partie bretonne du département de la Loire-Inférieure. Les restes du
donjon des seigneurs subsistent encore maintenant, me dit-on, à
Latour-Landry, notamment une grosse tour très ancienne, dont on fait,
dans le pays, remonter la construction au xiie siècle, et je regrette de
ne pouvoir en donner de description[3].
[2] Du Paz, 660.
[3] On voit encore aussi à Vezins les restes d’un hôpital fondé par un
Latour Landry, et aujourd’hui en ruines.
Les généalogies manuscrites commencent par le Latour-Landry du roman du
roi Ponthus, roman sur lequel nous aurons à revenir plus tard, et comme,
se fondant sur Bourdigné, elles mettent en 495 la descente fabuleuse en
Bretagne des Sarrazins, contre lesquels ce Latour imaginaire se
distingua à côté du non moins imaginaire Ponthus, le généalogiste
continue fort naïvement en disant que «la chronologie, qui souvent sert
de preuve pour connoître le degré de filiation, fait juger que ce Landry
peut avoir été le père de Landry _de Latour_! vivant en 577, et maire du
palais sous Chilpéric Ier.» La copie de d’Hozier ne va pas si loin; elle
se contente de le croire son grand père. Il n’est pas difficile
maintenant de dire quelque chose de plus historique.
Ainsi, je croirois membre de la famille de Latour l’Etienne de La Tour,
_Stefanus de Turre_, qui figure comme témoin dans une pièce de 1166[4],
et dans une pièce de 1182[5], dans ce dernier cas avec le titre,
concluant pour notre supposition, de sénéchal d’Anjou. En 1200, un
Landry de La Tour, sire dudit lieu, de l’Isle de Bouin, de Bourmont, de
la Cornouaille, etc., eut procès à raison du tiersage de Mortaigne, à
cause de l’Isle de Bouin[6]. Vingt ans après, on trouve un personnage de
ce nom, et déjà avec le prénom de Geoffroy; au mois de mai 1220, le jour
de la Trinité, un Geoffroy de La Tour est entendu à Nantes à propos du
ban du sel, que se disputoient le duc de Bretagne et l’évêque de
Nantes[7]. Trente ans après, un autre Landry de Latour échangea cette
terre, déjà nommée, de l’Isle de Bouin, avec le sieur de Machecou,
contre celle de Loroux-Bottereau[8]; et, vers la fin de ce même siècle,
nous retrouvons un autre Latour, encore avec le prénom de Geoffroy; car
«Geuffrey de la Tor, escuier», figure avec Olivier de Rogé, Bernabes,
seigneur de Derval, Guillaume de Derval et autres, dans une convention
passée entre le duc de Bretagne Jean II et les nobles, par laquelle il
consent à changer le bail et garde-noble en rachat; la pièce est datée
de Nantes «le jour du samedi avant la feste Saint-Ylaire, en l’an de
l’incarnation mil deus cent sessante et quinze (1276), o meis de
janvier[9].»
[4] Dom Lobineau, _Preuves_, in-fº, 1707, col. 271; et Dom Morice,
_Mémoires pour servir de preuves à l’histoire de Bretagne_, in-fol.,
1742, col. 657.
[5] Dom Lobineau, _Preuves_, col. 316; et Dom Morice, _Preuves_, I,
col. 689.
[6] _Généal. ms._ 1.
[7] Dom Lobineau, _Histoire_, I, 215; _Preuves_, col. 377; et Dom
Morice, _Histoire_, I. 1750, p. 150; et _Preuves_, I, col. 847.
[8] _Généal. ms._ 1.
[9] Dom Lobineau, _Histoire_, I, 272; _Preuves_, col. 426;--et Dom
Morice, _Histoire_, I, p. 206; et _Preuves_, I, col. 1039.
C’est ici seulement que nous arrivons à une filiation reconnue; les deux
généalogies manuscrites donnant pour père à notre auteur un Geoffroy, il
faut croire que c’est lui dont il s’agit dans une reconnoissance du
nombre des chevaliers, écuyers et archers que les seigneurs de Bretagne
doivent à l’ost du duc, faite par eux à Ploermel le jeudi après la
mi-août 1294, où l’on trouve cet article parmi ceux compris sous le chef
de _la Baillie de Nantes_: «Monseur Geuffroy de La Tour e Guillaume
Botereau e Mathé de la Celle recongneurent qu’ils devoient un chevalier
d’ost, c’est assavoir le tiers d’un chevalier, par la raison de leur
fiez dou Lorous Botereau.[10]» Ce Geoffroy est donné comme seigneur de
La Tour Landry, de Bourmont, de la Galonière, du Loroux-Bottereau, de la
Cornouaille, et comme ayant été présent en 1302, «le jeudy après la
Saint-Nicolas d’esté», au mariage de Jean de Savonnières. C’est à lui
aussi que se doit rapporter ce fait, consigné dans Bourdigné[11], qu’en
1336, un Geoffroy de La Tour Landry étoit au nombre de ceux qui
suivirent le comte d’Anjou dans sa guerre avec les Anglois et s’y
conduisirent avec le plus de courage. Notre auteur parle deux fois de
son père[12], mais malheureusement sans autrement le dénommer, et par
conséquent sans apporter à l’assertion, très acceptable d’ailleurs, des
généalogies, l’autorité irrécusable de son témoignage de fils. On a vu
que je n’ai pas osé attribuer à ce Geoffroy la mention d’un Geoffroy en
1276. C’est par la considération que de 1276 à 1336 il y a soixante ans,
et qu’en ajoutant les années nécessaires pour être partie dans un acte
aussi important que celui de la première date, on auroit un âge de bien
plus de 80 ans, acceptable en soi, mais dans lequel il est peu ordinaire
de se distinguer par des exploits guerriers. Il faudroit, de plus, qu’il
eût eu tout à fait dans sa vieillesse notre auteur, qui, comme on le
verra, n’étoit pas le dernier de ses enfants, et n’est pas mort avant la
fin du quatorzième siècle.
[10] Dom Lobineau. _Hist._, I, p. 282; _Preuves_, col. 438;--et Dom
Morice, _Preuves_, col. 1112.
[11] _Hystoire agrégative des annales et croniques d’Anjou_, par Jehan
de Bourdigné, 1529, in-fol., goth., f. cviij rº.
[12] Pages 27 et 227 de cette édition.
Je ne puis donner le nom de la femme du père de notre auteur; mais je
dois au moins faire ici un rapprochement. Dans son livre, il parle, à un
endroit[13], de sa tante, Mme de Languillier, «dont le seigneur avoit
bien mil v.c livres de rente»; puisqu’elle étoit sa tante, elle pouvoit
être la sœur de sa mère, ce qui ne nous paroît pas donner son nom. Il
faudroit pour cela que M. de Languillier fût son frère; mais, à voir la
façon dont notre chevalier loue la douceur de la femme et parle du mari
comme étant «à merveille luxurieux», j’avoue avoir peine à croire qu’il
eût cité cet exemple, si celui qu’il blâme eût été, non pas le
beau-frère, c’est-à-dire un étranger, mais le propre frère de sa mère;
si, au contraire, celle-ci est la sœur de la femme si digne d’être un
modèle d’affection et de bon sens, le choix est très naturel[14]. Mais,
je le répète, cette conclusion, que je crois la plus probable, ne nous
donne pas le nom de la mère de notre Geoffroy.
[13] Chap. 18, p. 37.
[14] J’ajouterai que ce nom de Languillier est encore un nom de ces
provinces: car je trouve dans le Père Anselme, II, 453 A, au
commencement du xvie siècle, il est vrai, mais je ne prends le nom
qu’au point de vue topographique, un Guy de Sainte-Flaive, seigneur
de Sainte-Flaive en Poitou et des baronies de Cigournay, Chatonay,
le Puy-Billiard et Languillier.
En tout cas, celui-ci ne fut pas le seul enfant: car la généalogie
manuscrite place comme second fils un Arquade de Rougé, en nous
apprenant, de plus, qu’il épousa Anne de la Haye Passavant[15], fille de
Briand de la Haye et de Mahaud de Rougé, sœur aînée de Jeanne de Rougé,
et toutes deux filles de Bonnabes de Rougé. Ceci est pour nous très
curieux; car,--comme on verra que notre Geoffroy épousa cette Jeanne de
Rougé, sœur cadette de Mahaud,--Anne de la Haye, fille de Mahaud de
Rougé, sœur aînée de Jeanne, se trouvoit, en épousant Arquade, avoir sa
tante pour belle-sœur. On pourroit en inférer aussi que, les deux
belles-sœurs étant sans doute à la distance d’une génération, Arquade
étoit beaucoup plus jeune que Geoffroy, son frère aîné.
[15] Elle portoit d’or, à deux fasces de gueules, à l’orle de
merlettes, posées 4 en chef, 2 en fasce et 3 en pointe.--_Généal.
mss._
La mention la plus ancienne que nous trouvions de notre auteur nous est
donnée par lui-même. Il raconte dans son livre la conduite des seigneurs
qui se trouvoient avec le duc de Normandie, depuis le roi Jean, au siége
d’Aguillon, petite ville d’Agenois, située au confluent du Lot et de la
Garonne. Comme Froissart[16] a parlé longuement de ce siége, qui,
commencé après Pâques de l’année 1346, cette année le 16 avril, fut levé
au plus tard le 22 août[17], il en faut conclure que notre Geoffroy, qui
en parle comme un témoin, étoit déjà en état de porter les armes. Nous
sommes après cela long-temps sans le rencontrer. Au premier abord, on
seroit disposé à le retrouver en 1356 dans le sire de La Tour que
Froissart[18], et que le prince Noir dans sa lettre à l’évêque de
Worcester sur la bataille de Poitiers[19], mettent au nombre des
prisonniers faits par les Anglois; mais comme Froissart, dans son
énumération des seigneurs présents à la bataille, qu’il donne un peu
avant[20], met un sire de La Tour parmi les nobles d’Auvergne, il est
probable que c’est de celui-là qu’il s’agit[21], et non pas du nôtre,
qu’il auroit certainement mis parmi les nobles de Poitou. Mais c’est
bien lui qui figure le 13 juin 1363 dans «la monstre de M. Mauvinet,
chevalier, et des gens de sa compagnie, sous le gouvernement Monsieur
Amaury, comte de Craon, lieutenant du roy ès pays de Touraine, Anjou et
Poitou.» On y trouve le nom: «Monsieur Gieffroy de La Tour», suivi de la
mention relative à l’objet de la montre: «cheval brun; ix escus[22]».
[16] Ed. Buchon, t. I, liv. i, part. Ire, p. 212-63.
[17] _Histoire du Languedoc_ de Dom Vic et de Dom Vaissette, livre
xxxj, § 18 à 22; éd. in-fol., t. IV, p. 259-62; éd. in-8º, t. VII,
p. 161-3.
[18] Froissart, éd. Buchon, liv. i, part. ij, chap. xlij, tome I, p.
351.
[19] _Archæologia Britannica_, in-4º, I, p. 213; et Buchon, I, 355, à
la note.--Le prince de Galles le met parmi les bannerets; et c’étoit
aussi le titre du nôtre, ce qui rendroit l’erreur encore plus
facile.
[20] Froissart, _Ibid._, ch. xl, p. 350.
[21] C’est de lui encore qu’il est question dans le grand poème de
Bertrand Du Guesclin, par Cuveliers, comme étant l’un de ceux qui se
joignent au duc de Berry (1372) pour aller faire le siége de
Sainte-Sevère,
_Le signeur de La Tour en Auvergne fivé._