Suite du précédent.
Pour donner une juste idée du bon _emploi du temps_, nous devions parler
des vertus, des vices, de la fausse, de la véritable gloire, et surtout
de la religion, base éternelle de toute instruction morale.
Un poète célèbre[100] a exprimé dans un bien mauvais vers une pensée
aussi fausse que révoltante; en parlant du temps, il dit:
«Tout le consume et l’amour seul l’emploie.»
[100] M. de Voltaire.
Comment? les études utiles, l’amitié, la bonté, l’humanité, la
bienfaisance, _consument le temps, et l’amour seul l’emploie!_... Ainsi,
l’épicurien qui a vécu en Sybarite, uniquement occupé de ses amours et
de ses maîtresses, a fait seul un bon usage du temps! et le grand
écrivain, le savant laborieux, qui consacrent leurs talens et leurs
veilles au bien public, le sage vertueux qui, pour épurer sa vie et
perfectionner son caractère, s’est constamment appliqué à maîtriser ses
passions, le guerrier dont la valeur a sauvé sa patrie, le magistrat
intègre, etc., tous ces personnages n’ont fait que _consumer le
temps!_... Voilà une sentence qui peut plaire aux jeunes étourdis
irréfléchis et aux femmes galantes, mais qui n’inspirera qu’un profond
mépris à tous les gens raisonnables.
Un autre poète du siècle dernier fait dire à _Héloïse_:
«Ai-je d’autres vertus que celles de l’amour!»
Comme si l’amour par lui-même avoit ou donnoit des _vertus_. Il ne donne
même pas (comme on sait) la fidélité. Les poètes le représentent avec
des ailes, et en cela, l’expérience et la raison s’accordent avec la
mythologie. L’amour, lorsqu’il est violent, est toujours exclusif, il
veut régner seul et avec un souverain empire; c’est sans doute pourquoi
les anciens lui consacroient le myrte, parce que cet arbuste est
_exclusif_ sur le terrain dont il s’empare, il y domine en tyran et ne
souffre pas qu’une autre plante puisse y croître[101].
[101] Dans tous les bois de myrtes des pays méridionaux, on ne voit
sous ces arbres ni fleurs, ni verdure; les racines du myrte
s’étendent tellement sous la terre, que nulle plante, pas même un
brin d’herbe, ne peut naître dans leur voisinage.
Les anciens consacroient à Vénus non le myrte, mais la rose, comme
symbole de la fraîcheur et de la beauté.
Toute _passion_ est condamnable aux yeux de la raison naturelle, ainsi
qu’à ceux de la religion; les païens mêmes ont reconnu dans leurs écrits
que les passions sont incompatibles avec la sagesse, parce qu’elles
maîtrisent entièrement celui qui s’y livre. _L’amour conjugal_, _l’amour
maternel_, ne sont point des _passions_, ce sont des affections
légitimes qui, fortifiées par le devoir, prescrivent quand il le faut
les sacrifices et les dévouemens les plus héroïques, et qui sont
immuables comme les principes éternels qui les commandent, qui les
épurent, et qui les rendent inébranlables. Quand ces nobles et
touchantes affections dégénèrent en passion, elles cessent d’être
vertueuses, car elles entraînent alors dans la plus grande partie des
égaremens causés par les autres passions; elles donnent un aveuglement,
une partialité déplorables, et une odieuse personnalité! elles exigent
un retour _exclusif et passionné_, et elles inspirent toute l’injustice
de la jalousie la plus extravagante et la plus puérile.
Point de liens véritables, point d’affections durables sans le devoir;
aussi, dit-on les devoirs de l’amour maternel, de l’amour conjugal[102],
ceux de l’amitié, et l’on n’a jamais dit les _devoirs de l’amour_. Ce
dernier sentiment, qui ne peut produire que des excès, des égaremens, et
trop souvent des crimes, est le seul dont l’égoïste soit susceptible,
car on ne se fait une idole sur la terre que pour obtenir soi-même un
culte, puisqu’on exige impérieusement dans cette espèce d’idolâtrie une
réciprocité parfaite.
[102] Mais lorsqu’ainsi que nous l’avons dit, ces affections ne se
profanent point en se transformant en _passion_: par conséquent, en
dédaignant toute idée de devoir, et en s’abandonnant à tous les
écarts d’une imagination déréglée.
Nul sentiment ne doit inspirer l’estime, exciter l’admiration, que
lorsqu’il s’accorde à tous égards avec la raison, le devoir et la
religion; quand il renonce à ces guides immuables, préservatifs heureux
de toute erreur, on n’a plus de règle de conduite, plus de frein, on
tombe dans une ivresse qui peut quelquefois n’être que dangereuse, mais
qui, presque toujours, est aussi coupable qu’elle rend insensé!...
Depuis trente-cinq ans, on a répété dans une infinité de romans qu’_il
faut aimer avec abandon_... On s’est extasié sur les héros et les
héroïnes de ces ouvrages qui aimoient avec _abandon_!... Mais quel est
cet _abandon_? c’est celui de tout principe et de toutes les vertus,
quand l’intérêt de la passion l’exige!...
Les philosophes modernes ont particulièrement célébré la _paresse_[103],
et ils ont tâché de la peindre avec les couleurs les plus aimables et
les plus séduisantes; mais plusieurs écrivains, entraînés dans le
tourbillon philosophique, n’en ont jamais partagé toutes les erreurs, et
nés avec de la droiture, ils ont fini par abjurer celles qu’ils avoient
adoptées, et même avant la révolution. Entre autres M. Thomas, qui, dans
aucun temps, ne prêcha la _morale_ épicurienne, comme le prouvent les
beaux vers qu’il fit contre la paresse, et qui doivent trouver place
ici:
[103] Apparemment, parce qu’elle a toujours été regardée comme la
_mère de tous les vices_; et sans doute aussi parce qu’elle
dispensoit naturellement de vérifier les fausses citations, et de
lire d’excellentes réfutations, et qu’en empêchant de faire des
lectures solides et suivies, elle empêchoit en même temps de
connoître des plagiats sans nombre!
Réveille-toi, mortel, deviens utile au monde:
Sors de l’indifférence où languissent tes jours.
Le temps fuit, hâte-toi; demain la nuit profonde
T’engloutit pour toujours.
Quoi! tu prétends penser, et ta folle sagesse
Dans un lâche repos s’avilit et s’endort:
L’homme est né pour agir; ramper dans la paresse
C’est être déjà mort.
Regarde autour de toi, contemple tout l’espace;
Par quel divin accord le monde est gouverné;
Nul être n’est oisif; tout occupe sa place;
Et tout est enchaîné.
Les vents épurent l’air, l’air balance les ondes,
Pour la fertilité l’eau circule en tout lieu;
Les germes sont féconds, le feu nourrit le monde,
Et tout nourrit le feu.
Et toi qui te connois, dont l’âme est immortelle,
Sur ce globe au hasard tu te croirois jeté!
Toi seul indépendant de la chaîne éternelle
Es sans activité.
Les hommes t’ont servi même avant ta naissance;
Ils t’ont créé des lois, et bâti des remparts.
De vingt siècles unis la lente expérience
T’a préparé les arts.
La maison qui te couvre et qui te sert d’asile,
Le pain qui te nourrit, tes plaisirs, tes besoins,
Tout impose à ton cœur le devoir d’être utile;
Tout réclame tes soins.
_Ode sur les devoirs de la société_, par M. Thomas.
La divinisation des passions est la principale cause des succès de la
secte philosophique. Cette sentence absurde: «_Les passions sobres font
les hommes communs_[104]», a fait plus de mal que tous les volumineux
écrits de _Spinosa_, de _Hobbes_, etc. Cette maxime flattoit le penchant
et l’orgueil d’une infinité d’individus qui, encouragés par une autorité
si _respectable_, croyoient être des hommes de génie, en se livrant en
tous genres à la licence la plus effrénée.
[104] En effet, Bossuet, Bourdaloue, Fénélon, Pascal, Nicole,
Massillon, Boileau, La Bruyère, Pierre Corneille, Turenne,
Vauvenargues, Fléchier, Rollin, Tournefort, Newton, Leibnitz, Pope,
Adisson, Richardson, Euler, etc., etc., qui avoient certainement des
passions _très-sobres_, étoient des hommes bien _communs_!...
N’ayant pu détruire l’orgueil, les philosophes de l’antiquité prirent le
parti d’en faire une vertu. Les chefs de la philosophie moderne ont fait
le même honneur à tous les vices.
Nous avons un tel fonds d’orgueil, que ce vice ne nous déplaît
réellement que lorsqu’il est visiblement ridicule, ou lorsqu’il blesse
nos propres prétentions. Quand il est fondé sur de grands succès, nous
sommes naturellement portés à l’admirer; on diroit qu’il nous soulage:
de là, tant de traits présomptueux rapportés par les historiens comme
des traits héroïques, tant de réponses insolentes citées comme des mots
sublimes.
L’antiquité païenne offre une multitude innombrable d’exemples de ce
genre, mais la philosophie moderne a quelquefois poussé l’insolence plus
loin encore, et souvent avec une inconséquence véritablement risible.
Nous avons vu que J.-J. Rousseau, dans un élan de sincérité, s’écrie:
qu’il ne _peut regarder un seul de ses livres sans frémir, parce qu’au
lieu d’instruire, il empoisonne_, et qu’il avoue en propres termes:
qu’_avec tous ses beaux discours il n’est qu’un scélérat_!...
Le même auteur, dans sa lettre à M. de Beaumont, archevêque de Paris,
s’exprime ainsi:
«Oui, je ne crains pas de le dire: s’il existoit en Europe un seul
gouvernement éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment
utiles et saines, _il eût rendu des honneurs publics à l’auteur d’Émile,
il lui eût élevé des statues, etc._»
C’est encore (dit l’estimable auteur de la _Morale de la Bible_) J.-J.
Rousseau, dont la vie entière ne fut qu’une longue série de turpitudes,
qui, dans ses confessions, dit:
«Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra; je
viendrai, livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je
dirai hautement: voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je
fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise; je n’ai rien tu
de mauvais, rien ajouté de bon... Je me suis montré tel que je fus,
méprisable et vil quand je l’ai été, bon, généreux, sublime quand je
l’ai été: j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Etre
éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables;
qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités,
qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour
son cœur au pied de son trône, avec la _même sincérité_, et puis qu’un
seul te dise, s’il l’ose: _Je fus meilleur que cet homme-là._»
Il est assurément impossible de pousser plus loin l’extravagance et les
illusions de l’orgueil et de l’impiété. Quoi! l’homme qui convient qu’il
a été ingrat, l’homme qui, à toutes les époques de sa vie, a manqué de
mœurs, qui a volé, qui a mis tous ses enfans à l’hôpital, qui a changé
deux fois de religion par des vues d’intérêts, et qui, malgré le titre
de _citoyen de Genève_, écrivoit sans cesse contre _Genève_[105], quoi!
cet homme se croyoit _meilleur_ que tous les saints et tous les grands
hommes dont nous avons déjà parlé! Il pouvoit penser que ses infâmes
confessions effaceroient dans l’éternité les écrits immortels des
Saint-Grégoire, des Saint-Bazile, des Saint-Jérôme, des
Saint-Jean-Chrisostôme, des Saint-Augustin, enfin, de tous les pères de
l’église, ainsi que ceux des éloquens et célèbres adversaires de
l’hérésie et de l’incrédulité. Sans doute il le pensoit, puisque dans
son ignorance et sa démence philosophique il osoit défier tous les héros
de la religion, tous les bienfaiteurs du monde entier, dont la vie fut
toujours si constamment admirable et pure, d’avoir surpassé le mérite de
ses actions et la perfection de sa conduite et de son caractère.
[105] Toutes ces choses sont consignées dans ses confessions.
Dans tous les partis, ce délire d’orgueil est inconcevable, mais, dans
le cours ordinaire des choses, nous n’admirons pas la modestie (dans le
grand monde), parce qu’au fond nous n’y croyons point. Elle n’est pour
nous, en général, qu’une écorce de bon goût, qu’une modération
apparente; il semble même que nous estimerions moins un grand homme, si
nous étions sûrs qu’il ne sait pas s’apprécier lui-même; il auroit de
moins un suffrage précieux, le sien propre; il ne paroîtroit, pour ainsi
dire, qu’une espèce de machine qui n’agit que par une impulsion
irrésistible, car nous ne sommes pas assez purs pour admirer une telle
vertu.
La modestie est d’un agréable commerce; mais, loin de causer
l’enthousiasme qu’inspire une fierté superbe, quand nous sommes forcés
d’y croire; elle ne nous paroît qu’une aimable simplicité d’enfant, qui
nous fait rire, et c’est ainsi qu’on se moquoit de la modestie de La
Fontaine.
Nous croyons avoir prouvé que les _passions_, lorsqu’elles sont
violentes, loin _d’avoir des vertus particulières_, ne peuvent produire
que des égaremens et des vices, et que tout ce qui est solidement utile
et bon ne peut venir que de la religion.
L’un des grands caractères de vérité de cette religion divine est
d’élever l’âme et l’esprit; jamais l’impiété n’a produit une pensée
sublime. Tout est majestueux dans la religion, tout est sec et froid
dans l’impiété; il est impossible de combattre la religion avec
l’éloquence des orateurs chrétiens qui l’ont défendue: aussi, les impies
du plus grand talent n’ont-ils espéré de pouvoir la détruire qu’avec des
sarcasmes et des plaisanteries.
L’impiété sérieuse n’entraîneroit personne; on ne la prêchera jamais
avec le sentiment et le génie qui peuvent seuls exciter l’enthousiasme.
Ah! sans doute, la piété doit augmenter le talent, et peut en tenir lieu
puisqu’elle exalte toutes les vertus! Inspire-t-elle le courage? on
s’offre sans crainte à la mort, on la fixe avec sérénité; souvent même
avec joie, on supporte les tourmens avec une patience inébranlable.
L’humanité, la compassion, sont-elles fortifiées par la piété? on
traverse les mers, on s’expose à tous les dangers pour être utile à ses
semblables, on se charge de leurs chaînes, on se dévoue dans un hôpital
aux devoirs les plus pénibles et les plus rebutans. La grandeur d’âme
est-elle perfectionnée par la religion? on justifie en secret son
ennemi, on le défend, on le sert sans qu’il le sache et sans jamais s’en
vanter; on le secourt dans le malheur, on le prévient, on le console, on
l’aime. Enfin, le désintéressement est-il le fruit d’une éminente piété?
on donne tout ce qu’on possède aux pauvres, on se dépouille entièrement.
Ce dévouement extraordinaire, cet enthousiasme de vertu et d’humanité,
n’est pas seulement commun parmi les parfaits _dévots_, il est
universel. Tous regardent le faste, la mollesse et l’ambition comme des
crimes; tous, en se sacrifiant pour les autres, ne croient que remplir
un devoir indispensable, car tels sont les préceptes de l’évangile. Il
est bien juste qu’une vertu si utile aux autres nous le soit encore à
nous-mêmes, dès cette vie, où le bonheur n’est jamais pur et sans
mélange, tandis que le malheur y peut être complet et sans espoir comme
sans ressource. Sans la piété, que devient l’être opprimé, flétri,
découragé par une longue suite de revers et d’injustice? Que devient-il
alors s’il est à la fois isolé, abandonné, méconnu? Mais, si la religion
l’éclaire, il supporte ses maux; si elle l’enflamme, il les bénit.
Qu’elles sont touchantes et sublimes pour l’infortuné, ces belles
paroles de l’évangile: _Bienheureux sont ceux qui pleurent, parce qu’ils
seront consolés!_ et celles-ci: _Mes frères, regardez comme le sujet
d’une grande joie les diverses afflictions qui vous arrivent, sachant
que l’épreuve de votre foi produit la patience._ (Épit. Saint-Jacques.)
La philosophie ne pouvant offrir le moindre secours dans les maux
extrêmes, tolère ou conseille le suicide. Alors, en effet, dans son
système, elle ne sauroit en faire un crime sans inconséquence et sans
barbarie. Mais, si le philosophe, parvenu au dernier excès du malheur,
n’a pas la force de se tuer, quelle sera son existence? Voici un aveu
qui est échappé à l’impiété même:
«Quand la croyance d’un Dieu n’auroit retenu que quelques hommes sur le
bord du crime, quand cette opinion n’auroit prévenu que dix assassinats,
dix calomnies, dix jugemens iniques sar la terre, je tiens que la terre
entière doit l’embrasser[106].»
[106] _Dictionnaire philosophique_.
Le Dieu des philosophes, qui ne punit ni ne récompense, qui ne veut ni
culte ni prières, ne peut avoir la moindre influence sur la conduite de
ses prétendus sectateurs, qui n’ont aucun intérêt à penser à lui, et ce
Dieu, comme on sait, n’empêche ni de _calomnier_, ni de rendre des
_jugemens iniques_. Mais le vrai Dieu, le Dieu des chrétiens, menace,
épouvante le coupable; promet un prix au repentir ainsi qu’à la vertu,
et console l’infortuné. Voilà une croyance utile, voilà celle que le
seul intérêt de l’humanité auroit pu rendre respectable. Enfin, l’auteur
du paragraphe qu’on vient de citer n’auroit pu nier que les maximes de
l’évangile ont prévenu plus de _dix crimes_, ont fait faire plus de _dix
actions_ charitables, depuis près de deux mille ans. Pourquoi donc ne
désire-t-il pas que la _terre entière embrasse_ une croyance si
salutaire?...
Les philosophes modernes qui ont calomnié avec tant d’acharnement et
d’impudence les papes, les prêtres, les religieuses, n’ont pas épargné
les confréries sur lesquelles ils ont épuisé tous les sarcasmes de
l’impiété; cependant, toutes ces pieuses associations, dont on ne voit
d’exemples que dans les pays catholiques, ont été formées par la charité
chrétienne, et produisent, depuis des siècles, une suite non interrompue
d’actions bienfaisantes. Les confréries les plus célèbres de nos jours
sont, en Italie, dans la ville de Sienne, la confrérie de
Sainte-Catherine de Sienne, qui paie tous les ans un certain nombre de
dots pour établir les filles des pauvres artisans. Cette confrérie fait
tous les ans, le jour de la fête de Sainte-Catherine, une procession
solennelle à laquelle assistent les jeunes filles voilées et vêtues de
blanc qui doivent être dotées, et en outre, après la procession, la
confrérie va délivrer des prisonniers pour dettes.
A Rome, une confrérie semblable distribue de même des dots tous les ans,
le jour de l’annonciation de la vierge, aux jeunes filles pauvres qui
veulent ou se marier ou se faire religieuses.
Un auteur, qui malheureusement ne sauroit être suspect lorsqu’il loue
des établissemens religieux, s’exprime ainsi en parlant de la ville de
Bergame:
«Il y a à Bergame un établissement admirable dont je ne connois point
ailleurs d’exemples. C’est une confrérie pour les besoins des
prisonniers. Cette pieuse association fournit aux pauvres prisonniers du
pain, de la viande, des habits; il y en a quelquefois près de cent à la
charge de cette confrérie.»
Cette charité chrétienne, si digne en effet d’admiration, loin d’être un
exemple unique, étoit exercée jadis sous la même forme dans toute la
France, et se retrouve encore en Espagne et en Portugal. Écoutons sur ce
sujet l’estimable traducteur du voyageur le plus exact et le plus
véridique.
«On trouve à Lisbonne un nombre infini d’établissemens charitables; les
plus remarquables sont ceux des associations connues sous le nom de
_Confrérie de la miséricorde_, qui s’empressent de prodiguer à
l’humanité souffrante les soins et les secours, quelle que soit la
croyance ou le pays. Il suffit d’être malheureux ou infirme pour en être
assisté. Leur charité ne se borne pas à accueillir les affligés, elle va
encore les chercher et leur porter des consolations et des secours dans
leurs asiles particuliers. Ces confréries si respectables se chargent
aussi des orphelins et des enfans des familles pauvres; elles les
gardent, les élèvent jusqu’à l’âge où ils peuvent être envoyés en
apprentissage. Elles les placent alors chez des marchands, dont
l’humanité et la probité leur sont connues; et à moins d’inconduite de
la part de ces enfans, elles leur continuent leurs tendres soins jusqu’à
ce qu’ils soient établis. Le sort des filles dépend de leur honnêteté:
quand leurs mœurs sont irréprochables, ces associations les dotent, et
de jeunes marchands industrieux les épousent pour profiter de cette dot
et se ménager en même temps la protection des confréries. Les membres de
ces sociétés visitent les prisons et les hôpitaux, et font parvenir des
secours aux prisonniers qui n’ont ni argent ni amis pour les assister.
Aussitôt qu’un criminel est condamné à la mort, ils ne l’abandonnent
plus. Ils l’encouragent, et l’accompagnent au lieu de l’exécution, où
ils l’exhortent au repentir. Leur humanité s’étend jusqu’au delà-même du
tombeau, car ils recueillent le corps de la victime qu’ils ensevelissent
avec décence, et ils font dire un certain nombre de messes pour le repos
de son âme.»
«Il seroit presque impossible de faire l’énumération de tous les actes
de charité de ces frères de la miséricorde, dont la bienfaisance est
fondée sur les principes les plus purs de la religion, sans aucun
alliage d’ostentation ou d’hypocrisie. Ames ardentes et généreuses!
respectables bienfaiteurs de l’espèce humaine, quelle récompense vous
attend au tribunal suprême de la justice divine! Mais Lisbonne n’est pas
la seule ville où il y ait de pareilles associations. On en trouve dans
toutes celles non-seulement du Portugal, mais encore de ses colonies;
nous désirons bien sincèrement qu’elles s’étendent partout, ou plutôt
qu’elles n’aient de bornes que celles du globe.» (_Voyage en Portugal,
fait dans les années 1789 et 1790, par Jacques Murphy._)
La sainte _Hermandad_, en Espagne, que l’on confond quelquefois très-mal
à propos avec l’Inquisition, est une confrérie répartie dans différens
cantons du royaume de Castille seulement, et qui n’a d’autre objet que
de veiller à la sûreté des campagnes, en poursuivant ceux qui en
troublent la tranquillité; elle est subordonnée au conseil de Castille,
dont elle reçoit ses lois: une des plus positives est de ne pas étendre
sa juridiction à l’enceinte des villes; il y avoit en France, avant la
révolution, un nombre infini de _confréries_ de ce genre, pour le
soulagement des infortunés, particulièrement dans les provinces
méridionales, et à Paris, entre autres les associations formées par des
curés, celle des _Dames de la Charité_, celle de la _Charité
maternelle_, qui se sont renouvelées depuis le règne de la terreur, avec
une infinité d’autres (dont nous avons parlé avec détail dans les
_Veillées de la chaumière_), admirables associations, et qui sont
composées de personnes également recommandables par leur piété et par
leur active charité.
Les bienfaits publics de la religion sont immenses; mais cette religion
auguste qui prescrit l’humilité, qui commande de faire toutes les bonnes
œuvres avec mystère! quel bien n’a-t-elle pas dû produire en secret? Que
d’actions, et les plus sublimes, inspirées par elles, sont pour jamais
ignorées! Combien, en se cachant, elle a secouru d’infortunés! combien
elle a réparé d’erreurs et prévenu de crimes! combien elle a vaincu de
passions! Quelles vertus n’a-t-elle pas exaltées! quelles consolations
n’a-t-elle pas données!