Conclusion.
Quelques personnes diront peut-être que les derniers chapitres de cet
ouvrage n’ont point de rapport avec son titre, mais cette critique
seroit mal fondée; l’activité n’est louable et bonne que lorsqu’elle est
constamment dirigée vers le bien; quand au contraire elle se porte, je
ne dis pas au mal, mais seulement à ce qui peut y conduire, elle est
mille fois pire que la paresse. Il n’y a rien de plus actif, d’esprit et
de corps, que les intrigans, les ambitieux, et même les scélérats:
l’activité des passions et du vice doit par sa nature être infiniment
plus grande que celle de la vertu; car la nécessité du mystère et de
mille précautions indispensables, les craintes, les inquiétudes,
multiplient les démarches, les projets et le travail de tête.
Sans doute, dans toute bonne éducation, on enseigne que la route de la
vertu est la plus sûre ainsi que la meilleure, et que toutes nos actions
doivent tendre vers la perfection autant que la nature humaine y peut
atteindre. Mais un jeune homme, dès ses premiers pas dans la société,
trouve dans les entretiens de la meilleure compagnie une infinité de
_préjugés mondains_, délicatement mêlés aux idées justes et morales, et
souvent avec tant d’art et de grâce, qu’il s’en aperçoit à peine;
d’ailleurs, il craint d’abord de montrer de la contradiction ou de la
pédanterie, ensuite il s’y familiarise tellement que tous ses principes
s’altèrent insensiblement et deviennent quelquefois tout-à-fait
arbitraires; à moins d’une grande force d’esprit et de caractère, les
jeunes gens et même ceux qui sont bien nés et bien élevés, tombent peu à
peu dans cette funeste confusion d’idées. Il nous a paru utile d’offrir
à la jeunesse de petites méthodes qui, fondées sur l’expérience,
puissent, en abrégeant les études, leur donner les moyens d’acquérir de
nouvelles connoissances en conservant celles qu’ils doivent à
l’éducation. Mais, nous devions surtout chercher à les préserver de la
fatale influence des principes relâchés qui, lorsqu’on les adopte,
peuvent si facilement conduire à la dépravation: ainsi, il étoit
indispensable de donner avec précision des définitions exactes de la
véritable et de la fausse gloire[107], et de réfuter toutes les fausses
opinions contre la religion, et qu’on a, dans ces derniers temps,
érigées en maximes comme celles-ci, par exemple: _Que la religion
rétrécit l’esprit et dessèche l’âme_; _qu’elle est ennemie des
beaux-arts et de l’industrie_, et tous les lieux communs débités depuis
quatre-vingts ans contre l’inutilité, l’oisiveté et la paresse des
prêtres. Nous avons répondu par des faits incontestables qui prouvent
que les beaux-arts, la musique, la peinture, la sculpture,
l’architecture, l’industrie, les sciences, l’établissement des
manufactures, celui des hôpitaux, et toutes les fondations
bienfaisantes, le défrichement des terres, etc., sont uniquement
l’ouvrage de la religion et des prêtres.
[107] Ces définitions étoient depuis long-temps dans le portefeuille
de l’auteur, mais les événemens actuels présentent à la jeunesse les
plus grandes et les meilleures de toutes les leçons. Quelles belles
pages on peut maintenant ajouter au discours de Bossuet sur
l’histoire universelle! Puisque cet admirable écrivain n’a vu dans
l’histoire que ce qu’on devrait surtout y chercher: la marche
patiente et majestueuse de la Providence, les desseins de la sagesse
suprême et l’accomplissement merveilleux de ses desseins
sublimes!...
Les jeunes gens feront toujours un bon emploi du temps, quand ils auront
des idées bien affermies et bien stables sur la morale, sur les devoirs
qu’elle impose, et sur la gloire désirable qu’elle peut donner. Nous
avons tâché de leur rappeler ces vérités éternelles, et dans un livre
assez court pour qu’il soit possible de le relire quelquefois sans
suspendre ses études et ses occupations journalières. En recommandant
tant de fois à la jeunesse, dans le cours de cet ouvrage, la vigilance
et l’activité, il ne nous reste plus qu’à la prémunir contre un genre
d’activité plus nuisible aux talens et aux progrès des connoissances
humaines que ne sauroit l’être l’indolence; nous voulons parler de
l’activité physique, c’est-à-dire du corps, qui exclut presque toujours
celle de l’esprit. Il y a dans cette activité un mouvement machinal, une
turbulence qui s’accorde bien difficilement avec les goûts sédentaires
que demandent l’étude et la méditation; les mouvemens violens du corps
suspendent en nous la faculté de penser, et quand on la suspend
long-temps et d’habitude, on finit par la perdre. Aussi, tous les hommes
qui se livrent exclusivement aux exercices du corps, ou qui ont un
penchant naturel pour tout ce qui les fait agir, sortir de chez eux, et
qui, entre autres choses, aiment la chasse avec passion, tous ces hommes
sont presque sans exception, d’une grande ignorance, et n’ont aucune
aptitude pour l’étude.
Voici la règle à cet égard: l’activité continuelle du corps est
pernicieuse quand elle se borne à satisfaire des goûts et à se procurer
des amusemens; mais elle est admirable lorsqu’elle n’est employée qu’à
remplir les devoirs fatigans de soldat, d’officier, de général d’armée,
etc., ou qu’enfin elle ne s’exerce que pour faire le bien, pour secourir
ses semblables, et pour leur rendre quelques services. Le corps doit
être subordonné à l’âme; c’est là ce qui nous distingue éminemment de la
brute: par conséquent, les ressorts de notre corps ne doivent point,
comme ceux d’une mécanique, agir par une impulsion une fois donnée, et
qui devient une constante routine; l’âme doit les ennoblir en les
dirigeant toujours par une volonté raisonnable et bienfaisante.
Maintenant, la jeunesse françoise doit être éclairée par une expérience
que même dans le siècle dernier nul vieillard ne pouvoit avoir. Son
berceau, placé au milieu des échafauds, fut entouré des _ombres de la
mort_!... Née dans des lieux livrés aux fureurs de la rébellion et de
l’impiété, elle est aujourd’hui témoin du triomphe éclatant de la
sagesse, des principes monarchiques et de la religion!... Cette jeunesse
si valeureuse dans tous les temps connoît avec certitude, par une
tradition toute récente et par le témoignage de ses propres yeux, tout
ce que l’esprit d’indépendance et l’orgueil, unis à l’athéisme, peuvent
produire de folies et de forfaits; tout ce que la fausse gloire peut
avoir d’éblouissant, de fragile; tout ce que la gloire véritable a de
généreux, de sublime et de solide! elle a vu combien la vertu est
respectable et touchante dans le malheur, combien l’ambition, toujours
flétrie par les revers, à besoin de prestiges, d’illusion, de succès,
pour soutenir une grande renommée[108]... Elle voit enfin les seuls
triomphes dignes d’exciter une vive et durable admiration, et la
Providence lui offre encore un grand spectacle, celui du crime
non-seulement déçu, puni, mais profondément humilié! Leçon utile autant
que mémorable que l’histoire n’a jamais donnée d’une manière aussi
frappante qu’à l’époque de la guerre généreuse, brillante et magnanime,
qui vient de se terminer avec tant de gloire et de bonheur (12).
[108] On sait qu’il n’y a point de fausse gloire pour des armées
victorieuses, pour les soldats, les officiers, les généraux, et que
la valeur et les succès leur en assurent toujours une véritable,
parce que les souverains et les gouvernemens sont seuls responsables
de l’injustice des guerres.