De l’égoïsme.
L’égoïsme est un vice devenu si commun, qu’il n’est pas aussi méprisé
qu’il devroit l’être; il a, comme l’avarice, dans les petits détails de
société, un côté plaisant qui révolte moins qu’il n’amuse, et qui le
garantit de la haine; l’indignation ne rit jamais, et les moqueries de
la gaieté excluent naturellement la censure véhémente. Cependant, il
n’est point de vice plus odieux, car, il est incompatible avec la
religion, la sensibilité et toutes les vertus généreuses. Il est produit
par une certaine dureté de cœur, et surtout par l’orgueil; l’égoïste est
absolument incapable d’aimer: il s’est fait lui-même le centre et
l’unique objet de toutes ses affections, sentiment honteux qu’on veut
toujours dissimuler, qu’il est impossible de cacher, et qui n’est point
inhérent au cœur humain dont tous les premiers mouvemens n’ont rien de
personnel, ce qu’on voit sans cesse parmi le peuple qui, sans aucune
réflexion, expose si volontiers sa vie pour sauver celle de son
semblable; il ne le feroit peut-être pas en y pensant durant quelques
minutes, mais telle est sa première impulsion. Ainsi, l’égoïste est un
être dégradé. L’égoïsme donne une occupation de soi-même que ne sauroit
inspirer le plus vif attachement dont tant de choses doivent
nécessairement distraire dans le cours de la vie; souvent, pour ne pas
nous affliger, l’objet que nous aimons le mieux nous cache ses peines;
d’ailleurs, nous ignorons toujours un grand nombre des maux physiques et
des chagrins passagers qui ne l’ont affecté que momentanément; mais
l’égoïste est continuellement averti de tout ce qu’il éprouve;
l’amusement, l’ennui, la douleur, la joie, ne lui permettent pas de
s’oublier un seul instant, de sorte qu’il s’aime mille fois mieux que ne
peut aimer la personne la plus sensible. Cette abjecte idolâtrie lui
donne d’implacables ressentimens contre tous ceux qui blessent son
orgueil excessivement susceptible et toujours prêt à se révolter; il est
naturellement vindicatif, ambitieux, car il est dévoré du désir de
s’élever au-dessus des autres; par la même raison, il est avare: il a
indignement épuisé sur lui-même tous les sentimens de commisération; la
fausseté forme aussi l’un des traits de son affreux caractère, puisqu’il
est sans cesse obligé de dissimuler, surtout dans les occasions
importantes, les motifs qui le font agir. Il est même souvent forcé de
feindre une grande sensibilité, et alors, comme tous ceux qui ne
l’éprouvent pas, il en passe la mesure et il en pousse les
démonstrations jusqu’à l’extravagance.
Puisqu’en se livrant à l’égoïsme on s’aime davantage, qu’on ne peut
aimer un autre, et qu’une grande passion qui n’a pas Dieu pour premier
objet peut, pour se satisfaire, se porter aux plus coupables excès, il
est évident que l’égoïsme peut conduire au crime, et c’est ce qu’on n’a
vu que trop souvent.
Pour avoir une juste horreur de ce vice, il suffiroit de songer qu’il
n’en est point de plus contraire à la religion qui nous ordonne de nous
oublier nous-mêmes pour ne nous occuper que des autres, de nous juger
avec sévérité, de réserver toute notre indulgence pour le prochain, et
qui nous commande expressément l’humilité, en nous disant:
«Où sera l’orgueil, là aussi sera la confusion; mais où est l’humilité,
là est pareillement la sagesse. Le Seigneur détruira la maison des
superbes. (_Prov._, ch. 11 et 15.)»
«Le commencement de l’orgueil de l’homme est de commettre une apostasie
à l’égard de Dieu, parce que son cœur se retire de celui qui l’a créé;
car le principe de tout péché est l’orgueil.
«L’orgueil n’a point été créé avec l’homme, non plus que la colère avec
le sexe des femmes. (_Eccl._, ch. 18).»
«Ne souffrez jamais que l’orgueil domine ou dans vos pensées, ou dans
vos discours, car c’est par l’orgueil que tous les maux ont
commencé[98]. (_Tobie_).»
[98] La rébellion de Satan, la chute du premier homme.
L’orgueil produit une infinité de vices, surtout l’ambition démesurée,
car l’orgueilleux est insatiable de richesses, d’honneurs, de titres, de
décorations; il a toutes les prétentions; par conséquent, il est envieux
du mérite, des talens, de la grâce, enfin, de tout ce qui peut réussir
ou plaire, et l’égoïsme met le comble à l’orgueil!... Il est également
impossible que l’égoïste soit religieux, et qu’il puisse s’attacher un
ami; un philosophe moderne (voyez _les Dîners du baron d’Holbach_) a
dit: que l’on _peut calculer comme on calcule les éclipses, le moment
précis où deux amis cesseront de s’aimer, en prévoyant l’instant où ils
cesseront de s’être utiles_. Cette horrible maxime est une parfaite
définition de l’espèce de liaison qui peut exister entre deux égoïstes.
Il n’est certainement pas de passion plus exaltée que l’égoïsme, puisque
sans illusion l’égoïste _s’adore_ lui-même: on peut ne pas voir les
défauts de l’objet dont on a fait son idole, on peut être la dupe de sa
fausseté; mais on ne peut s’abuser ainsi sur son propre caractère.
On sait avec une complète certitude si l’on ment ou si l’on dit la
vérité, si l’on est ou non un hypocrite, etc.; et cependant, avec les
vices les plus inexcusables, l’égoïste se divinise, ne pense qu’à lui,
rapporte tout à lui et n’aime que lui!... Enfin, souvent irrité,
toujours mécontent, susceptible, défiant, soupçonneux, il ne peut goûter
une ombre de bonheur sur la terre. L’avare même est beaucoup moins
haïssable, car on peut raisonnablement confondre l’avarice avec
l’économie[99]. L’égoïste, insouciant de l’avenir éternel, mais plein
d’inquiétude pour cet avenir incertain, et d’un moment qui peut n’avoir
à tout âge que quelques heures, ne donne rien, garde tout pour lui, et
amasse en secret des trésors s’il le peut. En même temps, il veut
briller, il est presque toujours fastueux, et son luxe est plus
éblouissant que solide; quand on ne s’occupe ni de ses enfans, ni de ses
héritiers, si l’on fait bâtir une maison, on demande à son architecte
qu’elle puisse durer seulement vingt-cinq ou trente ans; on n’a qu’une
_argenterie plaquée_; on coupe tous les bois de ses terres, et l’on
place à fonds perdus tout l’argent qu’on en retire.
[99] C’est même ce qu’on doit charitablement penser de tous ceux qui
ont les apparences de l’avarice; ils suivent peut-être à la lettre
le précepte divin qui prescrit de ne faire l’aumône qu’en secret. Il
existe un homme qui possède une grande fortune, et qui, dès sa
première jeunesse, conçut le projet de fonder de beaux établissemens
en faveur des infortunés; il ne confia point ce généreux dessein, et
pour l’exécuter, il mit à part tous les ans la moitié de ses
revenus; il plaçoit à mesure toutes ces sommes, et sans toucher aux
intérêts, ce qui lui produisit quinze cent mille francs au bout de
vingt ans, et durant cet espace de temps, il passa pour être l’homme
du monde le plus avare. Il a fait de cette somme prodigieuse le
pieux usage auquel il la destinoit. Nous avons eu l’occasion de
connoître avec certitude cette action qu’on ne sauroit trop louer,
non-seulement par ses résultats, mais aussi pour la constance avec
laquelle cet homme bienfaisant a supporté pendant si long-temps en
silence le mépris attaché à l’avarice; il a pris les précautions
nécessaires pour que l’on ignorât qu’il est le fondateur des
établissemens dont on vient de parler. Par respect pour son
admirable modestie, nous devons nous abstenir de le nommer.
Il est glorieux pour la religion qu’un semblable caractère soit sur tous
les points en opposition formelle avec les maximes et les commandemens
de la religion.