CHAPITRE XXIII.

De la sensibilité.

Dans un siècle où l’on montre dans toutes les conversations tant de

_sensibilité_, on devroit aimer la religion qui en prescrit les plus

touchantes preuves à tous les hommes. Il faut avoir une mauvaise foi ou

une ignorance bien extraordinaire pour dire que la religion _rétrécit

l’esprit et dessèche l’âme_. Les livres sacrés disent: _Tous ceux qui

craignent le Seigneur, ont un sens droit._ En effet, jamais un impie n’a

eu constamment une parfaite raison dans ses discours ou dans ses écrits,

et moins encore une véritable élévation d’âme et de caractère; enfin, la

sensibilité doit se trouver surtout dans ceux qui croyent à une religion

qui fortifie et qui exalte par ses commandemens toutes les affections

pures et légitimes, et qui dit à tous les fidèles:

«Celui qui honore sa mère est comme un homme qui amasse un trésor. Celui

qui honore son père, trouvera sa joie dans ses enfans, et il sera exaucé

au jour de sa prière. Il jouira d’une longue vie. Celui qui craint le

Seigneur honorera son père et sa mère, et il servira, comme ses maîtres,

ceux qui lui ont donné la vie. Honorez votre père par actions, par

paroles et par toute sorte de patience. (_Prov._ ch. 1er).»

«Dieu vous récompensera pour avoir supporté les défauts de votre mère.

Il vous établira dans la justice, il se souviendra de vous au jour de

l’affliction, et vos péchés se fondront comme la glace en un jour

serein.

«Combien est infâme celui qui abandonne son père, et combien est maudit

de Dieu celui qui aigrit l’esprit de sa mère. (_Ecc._, ch. 3).»

«Enfans, obéissez à vos pères et à vos mères en ce qui est selon le

Seigneur, car cela est juste. Honorez votre père et votre mère afin que

vous soyez heureux et que vous viviez long-temps sur la terre.

(_Saint-Paul aux Éphésiens_, ch. 6).»

Quels enfans avec de la piété pourroient manquer d’attachement, des plus

tendres égards et de soumission pour leurs parens?

La sainte écriture dit aux frères...

«Le frère qui est aidé par son frère, est comme une ville forte.

(_Prov._ ch. 18).»

«Qu’il est avantageux et qu’il est doux à des frères de vivre dans

l’union! (_Ps. de David_, 133.)»

L’évangile dit aux époux:

«Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur. Et

vous, maris, aimez vos femmes comme J.-C. a aimé l’église, jusqu’à se

livrer lui-même pour elle. (_Saint-Paul aux Éphésiens_, ch. 5).»

La religion dit encore aux amis:

«Ne dites pas à votre ami, allez et revenez, je vous donnerai demain,

lorsque vous pouvez lui donner à l’heure même. (_Prov._, ch. 73.)»

«Celui qui est ami aime en tout temps, et le frère se connoît dans

l’affliction. (_Prov._, ch. 17.)

«Le parfum et la variété des odeurs est la joie du cœur, et les bons

conseils d’un ami sont la joie d’une âme. N’abandonnez point votre ami

ni l’ami de votre père. (_Prov._, ch. 27.)»

«Conservez dans votre cœur le souvenir de votre ami, et ne l’oubliez pas

lorsque vous serez devenu riche. Quand vous auriez tiré l’épée contre

votre ami, ne désespérez pas, car il y a encore du remède.

«Quand vous auriez dit à votre ami des paroles fâcheuses, ne craignez

pas, car vous pouvez encore vous remettre bien ensemble, pourvu que cela

n’aille point jusqu’aux injures, aux reproches, à l’insolence, à révéler

le secret; car, dans toutes ces rencontres, votre ami vous échappera.

Gardez la fidélité à votre ami pendant qu’il est pauvre, afin que vous

vous réjouissiez avec lui dans son bonheur.»

«Je ne rougirai point de saluer mon ami, je ne me cacherai point devant

lui; et si après cela il me traite mal, je le souffrirai. (_Ch._ 17).»

«Ne vous éloignez point d’un ancien ami, car celui d’hier ne sauroit lui

ressembler. Le nouvel ami est comme un vin nouveau: ce n’est que

lorsqu’il vieillit qu’on le goûte avec un véritable plaisir.

(_Eccl._)[91]»

[91] Voyez l’ouvrage intitulé: _Morale de la Bible_, dans lequel se

trouvent beaucoup d’autres passages aussi beaux sur l’amitié, avec

le latin en regard.

Ainsi, la religion, loin d’interdire l’amitié, en décrit les charmes et

en prescrit avec détail les nobles devoirs. Aussi, tous les saints se

sont-ils toujours livrés aux tendres sentimens de la nature et de

l’amitié avec plus d’énergie que les autres hommes. Saint-Grégoire eut

pour ami intime le diacre Pierre; Saint-Augustin aimoit Saint-Alype avec

la plus vive tendresse; Saint-Siméon Stylite, Antoine, son disciple;

Saint-Aphraate, Anthémius; Saint-Fulgens, Félix: ce dernier exposa sa

vie pour sauver celle de Saint-Fulgens (voyez _Histoire

ecclésiastique_). On en pourroit citer une infinité d’autres, et l’on

doit ajouter qu’il n’y a pas d’exemple qu’un saint ait abandonné son ami

dans les périls et dans l’adversité, et aucun n’a balancé à exposer sa

vie ou même à la sacrifier pour sauver celle d’un ami. Comme nous

l’avons dit, ils n’ont pas montré moins de sensibilité dans toutes les

autres affections légitimes: Saint-Nil, en embrassant son fils qui

revenoit d’esclavage, s’évanouit, et fut long-temps sans connoissance.

Saint-Louis, Saint-Augustin, Saint-François de Sales, éprouvèrent la

plus vive douleur à la mort de leurs mères, et versèrent des torrens de

larmes. Voici ce que dit un historien[92] de l’attachement mutuel de

Saint-Louis et de son épouse: «Le mariage de Louis avec Marguerite fut

l’union de deux âmes célestes; mêmes inclinations, mêmes vertus,

tendresse égale. Elle le suivit au-delà des mers et chez les infidèles;

elle fut sa consolation dans sa captivité. Il la consultoit sur les

affaires les plus importantes sans qu’elle prétendît à cet honneur. Je

le dois, disoit-il à ceux qui s’en étonnoient, elle est ma dame et ma

compagne[93].»

[92] M. Gaillard.

[93] Des princes étrangers lui montrèrent la même déférence: le roi

d’Angleterre, Henri III, la prit pour arbitre de quelques démêlés

particuliers; l’empereur Rodolphe en fit autant dans la suite.

Est-il un orateur philosophe ancien ou moderne qui ait eu un aussi beau

mouvement de sensibilité que celui de Saint-Vincent de Paule dans son

fameux sermon? On sait que prêchant devant toutes les dames de la cour,

afin d’en obtenir de nouveaux secours pour les enfans trouvés qu’il

avoit recueillis, il fit placer autour de sa chaire tous ces enfans dans

les bras de leurs nourrices, et il commença le sermon le plus

pathétique; mais, au milieu de son discours, les enfans se mirent à

crier, et Saint-Vincent s’interrompant tout-à-coup en s’adressant à son

auditoire: «Écoutez, Mesdames, s’écria-t-il, écoutez des voix mille fois

plus éloquentes que la mienne; c’est votre pitié qu’implorent les

gémissemens de ces innocentes petites créatures!...» A ces paroles, tout

le monde fondit en larmes, et les jours suivans, les fonds nécessaires

pour l’établissement de l’hôpital des Enfans-Trouvés furent donnés.

Quelle philantropie _philosophique_ pourroit-on comparer à cette

commisération chrétienne, à ce zèle ardent de la charité!... Et ceux

auxquels la religion inspire de tels sentimens, de telles actions, loin

de s’en glorifier, croyent seulement faire leur devoir; en effet, les

gens pieux qui ne penseroient pas ainsi s’abuseroient.

«La première règle (dit Massillon) sur l’esprit dans lequel on doit

pratiquer les œuvres de miséricorde, c’est qu’il faut les regarder comme

des devoirs que nous acquittons; une méprise assez ordinaire parmi les

personnes consacrées aux œuvres saintes, est de se figurer que ces

pieuses occupations ne sont pas renfermées dans le devoir, et de les

envisager plutôt comme des pratiques louables qu’une charité abondante

embrasse, que comme des obligations réelles qu’une loi indispensable

nous impose. L’amour-propre favorise d’autant plus cette erreur, que

l’accomplissement du devoir tout seul n’a rien qui nous distingue: au

lieu que les œuvres surajoutées, en nous laissant plus de singularité,

nous laissent aussi plus de complaisance. On aime à se dire en secret

que le juste ne borne pas sa félicité aux seuls préceptes de la loi; que

son zèle doit aller au-delà, et que ces bornes imparfaites n’ont été

mises, comme dit l’apôtre, que pour la foiblesse de l’homme encore

charnel: ainsi, l’on se persuade qu’on est arrivé à la perfection des

conseils, et l’on s’applaudit presque tout bas comme si l’on en faisoit

de reste.»

«Cependant, il s’en faut bien que la foi ne mette les offices de

charité, rendus à nos frères, au rang de ces œuvres arbitraires que la

religion laisse au choix des fidèles; et parmi tous les devoirs de tout

état, la doctrine de Jésus-Christ n’en connoît presque pas de plus

sacrés et de plus inviolables. Tout chrétien est chargé de son frère

affligé. La loi qui nous ordonne de l’aimer, nous fait, en même temps,

un devoir de le secourir; puisqu’on n’aime pas tandis qu’on peut être

insensible au malheur de ce qu’on aime; en effet, le précepte de l’amour

du prochain, si solennel dans l’évangile, si essentiel à la foi, si

inséparable de la piété chrétienne, ne se borne pas à nous défendre

seulement de ravir ce qui appartient à nos frères, de blesser leur

réputation, de nuire à leur fortune, d’attenter à leur personne, de

troubler leur repos. Les païens et les peuples les plus barbares ont eu

des lois qui les obligeoient de n’être ni injustes, ni ravisseurs, ni

fourbes ni cruels; ce sont là des devoirs qui suivent la nature, et

jusque-là vous n’êtes pas encore chrétien.»

«La loi de la charité, particulière à la religion de Jésus-Christ, va

donc encore plus loin. Ce n’est rien pour elle de ne point haïr, il faut

qu’elle aime; ce n’est pas assez de ne pas nuire, il faut qu’elle aide:

c’est peu d’avoir les mains pures du bien d’autrui, il faut qu’elle

donne le sien, c’est-à-dire, que vous êtes injuste si vous n’êtes pas

bienfaisant; que vous haïssez votre frère affligé, si vous ne le

soulagez pas lorsque vous le pouvez; que vous devenez l’auteur de son

infortune, si vous n’en êtes pas l’asile; en un mot, que vous usurpez ce

qui lui appartient, si vous lui refusez votre bien propre.»

«Ce n’est donc pas ici une œuvre de surcroît, dont le zèle puisse

s’applaudir; c’est une loi commune, imposée à toute âme fidèle. Car, par

la grâce qui, dans le baptême, nous associa à l’assemblée des saints,

nous devînmes tous les membres d’un même corps et les enfans d’un même

père; dès-lors nous contractâmes des liaisons intimes et sacrées avec le

reste des fidèles; dès-lors nous ne fûmes plus étrangers à leur égard,

et ils ne le furent plus au nôtre; dès-lors ils ne furent plus pour nous

ni esclaves, ni nobles, ni roturiers, ni riches, ni indigens; ils furent

nos frères: dès-lors leurs calamités devinrent les nôtres, et leurs

besoins nos besoins; dès-lors l’auguste qualité de chrétien, qui nous

unissoit à eux, ôta ce mur orgueilleux de séparation, et ces différences

vaines de rang, de titres, de naissance, que la nature ou les lois du

siècle avaient mises entre eux et nous[94]. Tout ce qui arriva dans le

corps sacré des fidèles, devint notre affaire propre; dès-lors qu’un

membre souffrit, nous dûmes souffrir aussi; et à moins de renoncer à ce

lien divin qui nous unit tous sous Jésus-Christ notre chef, et qui est

le seul fondement de notre espérance et de notre droit aux promesses

éternelles, nous ne pûmes plus refuser aux besoins communs nos soins,

notre attention et notre ministère.»

[94] Ce langage touchant, fondé sur une autorité divine, nous paroît

plus utile que celui des séditieux qui ne parlent _d’égalité_ que

pour régner à la place de tous les rois qu’ils voudroient détrôner.

Et quel désintéressement admirable donne la religion! tous les saints,

toutes les personnes véritablement chrétiennes, ont eu, au suprême

degré, cette vertu des grandes âmes. Entre millions de traits qui le

prouvent, et dans tous les temps, en voici un qui est tiré de la vie de

Saint-François de Sales: sur la fin de l’an 1618, François fut obligé de

venir à Paris avec le cardinal de Savoie. Le sujet du voyage du cardinal

étoit la conclusion du mariage du prince de Piémont avec Christine de

France. La princesse fut épousée par procureur, et lorsqu’il fut

question de faire sa maison, elle choisit François pour son aumonier; il

l’en remercia, disant que cette charge étoit incompatible avec sa

résidence à Genève; enfin, la princesse continuant de le presser, il

accepta, mais à deux conditions: l’une, qu’il résideroit toujours dans

son diocèse; l’autre, que quand il ne feroit point sa charge, il n’en

recevroit point les appointemens. «Ainsi, dit la princesse, vous

n’acceptez que le titre de ce que je vous offre; mais, si je veux vous

donner vos appointemens lors même que vous ne servirez pas, me refuser

cette satisfaction me paroîtroit un scrupule poussé trop loin. Madame,

lui répondit-il, je me trouve bien d’être pauvre, je crains les

richesses; elles en ont perdu tant d’autres! elles pourroient bien me

perdre aussi.» La princesse fut obligée de céder à sa délicatesse, elle

tira de son doigt un diamant, en lui disant: «C’est à condition que vous

le garderez pour l’amour de moi. Je vous le promets, Madame,

répondit-il, à moins que les pauvres n’en aient besoin. En ce cas, dit

la princesse, contentez-vous de l’engager, j’aurai soin de le dégager.

Je craindrois, Madame, repartit François, que cela n’arrivât trop

souvent, et que je n’abusasse enfin de votre bonté.»

C’est ce saint qui disoit: «Puisqu’on est obligé d’aimer le prochain, il

faut donc l’y aider. Les personnes sincères semblent faites pour

l’amitié qui est l’assaisonnement de toute bonne société[95].»

[95] Voyez _Esprit de Saint-François de Sales_.

Ces mêmes vertus de désintéressement et de charité sans bornes ont

brillé avec le même éclat dans tous les pays catholiques; en Espagne,

tous les évêques et les archevêques, entre autres ceux de Tolède, ont

employé leurs revenus en aumônes et à former les plus grands et les plus

utiles établissemens publics. En France, tout le monde connoît la

conduite et les actions admirables des anciens archevêques de Lyon, qui

ont relevé tous les arts d’industrie en formant les pieuses associations

des _Frères des Ponts-et-Chaussées_, des _Frères Vitriers_, etc., etc.;

de M. de Belzunce, évêque de Marseille, et de l’archevêque de Toulouse,

dans le même temps; de M. Becdelièvre, évêque de Nismes, qui soulagea

tant de pauvres et qui établit tant de manufactures; de notre pieux

archevêque de Paris, M. de Beaumont, qui se réduisoit à une véritable

pauvreté pour secourir les infortunés[96], etc. etc., etc.; en Italie,

comme nous l’avons dit déjà, les souverains pontifes et tous les

ecclésiastiques ont fait en ce genre des choses dignes d’une éternelle

admiration. On sait que la plus grande et la plus magnifique église de

l’univers, élevée par les papes, est à Rome. On leur doit aussi d’avoir

fondé dans cette même ville l’hôpital[97] pour tous les pauvres, _le

plus grand et le plus magnifique qui existe_!... La plus insigne

mauvaise foi ou la plus inconcevable ignorance peuvent donc seules

soutenir que la _religion dessèche l’âme_. Il est aussi difficile de

croire qu’elle _rétrécit l’esprit_ quand on songe aux talens supérieurs,

à l’élévation des pensées, à l’éloquence sublime des pères de l’église

et des grands orateurs chrétiens, et à celle de plusieurs moralistes qui

ont eu les sentimens les plus religieux. Rien ne manque à la perfection

de la belle prose et à la belle poésie fondée sur des principes

religieux, parce qu’on n’y trouve jamais d’inconséquences; rien ne

manque à la perfection de la sensibilité qu’autorise et qu’inspire la

religion, parce que dans les peines de cœur les plus déchirantes elle a

toujours pour contre-poids la résignation qui préserve du désespoir, et

pour consolation les promesses divines.

[96] Et que d’Alembert appeloit toujours le _Monstre mitré_.

[97] Celui du Saint-Esprit.

Je n’ai pu donner dans ce volume qu’un aperçu bien superficiel des

bienfaits immenses de la religion et de ses ministres, on en trouvera

encore un grand nombre de traits dans mes autres écrits, mais épars; il

seroit bien à désirer qu’un écrivain plus instruit et plus habile fît

sur ce sujet un ouvrage complet divisé à peu près comme il suit: 1º la

morale, les mœurs, les bonnes lois, l’affranchissement des esclaves; 2º

l’humanité, le soulagement des pauvres de tout sexe, de tout âge, des

infirmes et de tous les êtres souffrans; les établissemens de charité,

le zèle courageux de tous les religieux, des capucins dans les

incendies, des pères du désert dans les calamités publiques, les

épidémies, la peste, etc., etc.; 3º l’instruction publique, les écoles

gratuites et les colléges; la prédication, le petit et le grand

catéchisme dans lesquels se trouvent de si belles définitions morales et

de si admirables explications des commandemens de Dieu et des sept

péchés mortels; les voyages lointains des missionnaires, en Asie, en

Afrique, en Amérique, et qui ont été également utiles à la religion et

aux sciences; 4º les arts d’industrie, les manufactures, etc.; 5º les

beaux-arts, la peinture, la sculpture, l’architecture, la mosaïque, la

musique, la poésie; 6º les sciences, la botanique, l’histoire naturelle,

la mécanique, l’astronomie, la géographie, la géométrie, les

mathématiques; 7º l’histoire, la littérature, enfin, la diplomatie, la

politique, etc., etc.

De l'emploi du temps · 第 29 / 40 题