De la sensibilité.
Dans un siècle où l’on montre dans toutes les conversations tant de
_sensibilité_, on devroit aimer la religion qui en prescrit les plus
touchantes preuves à tous les hommes. Il faut avoir une mauvaise foi ou
une ignorance bien extraordinaire pour dire que la religion _rétrécit
l’esprit et dessèche l’âme_. Les livres sacrés disent: _Tous ceux qui
craignent le Seigneur, ont un sens droit._ En effet, jamais un impie n’a
eu constamment une parfaite raison dans ses discours ou dans ses écrits,
et moins encore une véritable élévation d’âme et de caractère; enfin, la
sensibilité doit se trouver surtout dans ceux qui croyent à une religion
qui fortifie et qui exalte par ses commandemens toutes les affections
pures et légitimes, et qui dit à tous les fidèles:
«Celui qui honore sa mère est comme un homme qui amasse un trésor. Celui
qui honore son père, trouvera sa joie dans ses enfans, et il sera exaucé
au jour de sa prière. Il jouira d’une longue vie. Celui qui craint le
Seigneur honorera son père et sa mère, et il servira, comme ses maîtres,
ceux qui lui ont donné la vie. Honorez votre père par actions, par
paroles et par toute sorte de patience. (_Prov._ ch. 1er).»
«Dieu vous récompensera pour avoir supporté les défauts de votre mère.
Il vous établira dans la justice, il se souviendra de vous au jour de
l’affliction, et vos péchés se fondront comme la glace en un jour
serein.
«Combien est infâme celui qui abandonne son père, et combien est maudit
de Dieu celui qui aigrit l’esprit de sa mère. (_Ecc._, ch. 3).»
«Enfans, obéissez à vos pères et à vos mères en ce qui est selon le
Seigneur, car cela est juste. Honorez votre père et votre mère afin que
vous soyez heureux et que vous viviez long-temps sur la terre.
(_Saint-Paul aux Éphésiens_, ch. 6).»
Quels enfans avec de la piété pourroient manquer d’attachement, des plus
tendres égards et de soumission pour leurs parens?
La sainte écriture dit aux frères...
«Le frère qui est aidé par son frère, est comme une ville forte.
(_Prov._ ch. 18).»
«Qu’il est avantageux et qu’il est doux à des frères de vivre dans
l’union! (_Ps. de David_, 133.)»
L’évangile dit aux époux:
«Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur. Et
vous, maris, aimez vos femmes comme J.-C. a aimé l’église, jusqu’à se
livrer lui-même pour elle. (_Saint-Paul aux Éphésiens_, ch. 5).»
La religion dit encore aux amis:
«Ne dites pas à votre ami, allez et revenez, je vous donnerai demain,
lorsque vous pouvez lui donner à l’heure même. (_Prov._, ch. 73.)»
«Celui qui est ami aime en tout temps, et le frère se connoît dans
l’affliction. (_Prov._, ch. 17.)
«Le parfum et la variété des odeurs est la joie du cœur, et les bons
conseils d’un ami sont la joie d’une âme. N’abandonnez point votre ami
ni l’ami de votre père. (_Prov._, ch. 27.)»
«Conservez dans votre cœur le souvenir de votre ami, et ne l’oubliez pas
lorsque vous serez devenu riche. Quand vous auriez tiré l’épée contre
votre ami, ne désespérez pas, car il y a encore du remède.
«Quand vous auriez dit à votre ami des paroles fâcheuses, ne craignez
pas, car vous pouvez encore vous remettre bien ensemble, pourvu que cela
n’aille point jusqu’aux injures, aux reproches, à l’insolence, à révéler
le secret; car, dans toutes ces rencontres, votre ami vous échappera.
Gardez la fidélité à votre ami pendant qu’il est pauvre, afin que vous
vous réjouissiez avec lui dans son bonheur.»
«Je ne rougirai point de saluer mon ami, je ne me cacherai point devant
lui; et si après cela il me traite mal, je le souffrirai. (_Ch._ 17).»
«Ne vous éloignez point d’un ancien ami, car celui d’hier ne sauroit lui
ressembler. Le nouvel ami est comme un vin nouveau: ce n’est que
lorsqu’il vieillit qu’on le goûte avec un véritable plaisir.
(_Eccl._)[91]»
[91] Voyez l’ouvrage intitulé: _Morale de la Bible_, dans lequel se
trouvent beaucoup d’autres passages aussi beaux sur l’amitié, avec
le latin en regard.
Ainsi, la religion, loin d’interdire l’amitié, en décrit les charmes et
en prescrit avec détail les nobles devoirs. Aussi, tous les saints se
sont-ils toujours livrés aux tendres sentimens de la nature et de
l’amitié avec plus d’énergie que les autres hommes. Saint-Grégoire eut
pour ami intime le diacre Pierre; Saint-Augustin aimoit Saint-Alype avec
la plus vive tendresse; Saint-Siméon Stylite, Antoine, son disciple;
Saint-Aphraate, Anthémius; Saint-Fulgens, Félix: ce dernier exposa sa
vie pour sauver celle de Saint-Fulgens (voyez _Histoire
ecclésiastique_). On en pourroit citer une infinité d’autres, et l’on
doit ajouter qu’il n’y a pas d’exemple qu’un saint ait abandonné son ami
dans les périls et dans l’adversité, et aucun n’a balancé à exposer sa
vie ou même à la sacrifier pour sauver celle d’un ami. Comme nous
l’avons dit, ils n’ont pas montré moins de sensibilité dans toutes les
autres affections légitimes: Saint-Nil, en embrassant son fils qui
revenoit d’esclavage, s’évanouit, et fut long-temps sans connoissance.
Saint-Louis, Saint-Augustin, Saint-François de Sales, éprouvèrent la
plus vive douleur à la mort de leurs mères, et versèrent des torrens de
larmes. Voici ce que dit un historien[92] de l’attachement mutuel de
Saint-Louis et de son épouse: «Le mariage de Louis avec Marguerite fut
l’union de deux âmes célestes; mêmes inclinations, mêmes vertus,
tendresse égale. Elle le suivit au-delà des mers et chez les infidèles;
elle fut sa consolation dans sa captivité. Il la consultoit sur les
affaires les plus importantes sans qu’elle prétendît à cet honneur. Je
le dois, disoit-il à ceux qui s’en étonnoient, elle est ma dame et ma
compagne[93].»
[92] M. Gaillard.
[93] Des princes étrangers lui montrèrent la même déférence: le roi
d’Angleterre, Henri III, la prit pour arbitre de quelques démêlés
particuliers; l’empereur Rodolphe en fit autant dans la suite.
Est-il un orateur philosophe ancien ou moderne qui ait eu un aussi beau
mouvement de sensibilité que celui de Saint-Vincent de Paule dans son
fameux sermon? On sait que prêchant devant toutes les dames de la cour,
afin d’en obtenir de nouveaux secours pour les enfans trouvés qu’il
avoit recueillis, il fit placer autour de sa chaire tous ces enfans dans
les bras de leurs nourrices, et il commença le sermon le plus
pathétique; mais, au milieu de son discours, les enfans se mirent à
crier, et Saint-Vincent s’interrompant tout-à-coup en s’adressant à son
auditoire: «Écoutez, Mesdames, s’écria-t-il, écoutez des voix mille fois
plus éloquentes que la mienne; c’est votre pitié qu’implorent les
gémissemens de ces innocentes petites créatures!...» A ces paroles, tout
le monde fondit en larmes, et les jours suivans, les fonds nécessaires
pour l’établissement de l’hôpital des Enfans-Trouvés furent donnés.
Quelle philantropie _philosophique_ pourroit-on comparer à cette
commisération chrétienne, à ce zèle ardent de la charité!... Et ceux
auxquels la religion inspire de tels sentimens, de telles actions, loin
de s’en glorifier, croyent seulement faire leur devoir; en effet, les
gens pieux qui ne penseroient pas ainsi s’abuseroient.
«La première règle (dit Massillon) sur l’esprit dans lequel on doit
pratiquer les œuvres de miséricorde, c’est qu’il faut les regarder comme
des devoirs que nous acquittons; une méprise assez ordinaire parmi les
personnes consacrées aux œuvres saintes, est de se figurer que ces
pieuses occupations ne sont pas renfermées dans le devoir, et de les
envisager plutôt comme des pratiques louables qu’une charité abondante
embrasse, que comme des obligations réelles qu’une loi indispensable
nous impose. L’amour-propre favorise d’autant plus cette erreur, que
l’accomplissement du devoir tout seul n’a rien qui nous distingue: au
lieu que les œuvres surajoutées, en nous laissant plus de singularité,
nous laissent aussi plus de complaisance. On aime à se dire en secret
que le juste ne borne pas sa félicité aux seuls préceptes de la loi; que
son zèle doit aller au-delà, et que ces bornes imparfaites n’ont été
mises, comme dit l’apôtre, que pour la foiblesse de l’homme encore
charnel: ainsi, l’on se persuade qu’on est arrivé à la perfection des
conseils, et l’on s’applaudit presque tout bas comme si l’on en faisoit
de reste.»
«Cependant, il s’en faut bien que la foi ne mette les offices de
charité, rendus à nos frères, au rang de ces œuvres arbitraires que la
religion laisse au choix des fidèles; et parmi tous les devoirs de tout
état, la doctrine de Jésus-Christ n’en connoît presque pas de plus
sacrés et de plus inviolables. Tout chrétien est chargé de son frère
affligé. La loi qui nous ordonne de l’aimer, nous fait, en même temps,
un devoir de le secourir; puisqu’on n’aime pas tandis qu’on peut être
insensible au malheur de ce qu’on aime; en effet, le précepte de l’amour
du prochain, si solennel dans l’évangile, si essentiel à la foi, si
inséparable de la piété chrétienne, ne se borne pas à nous défendre
seulement de ravir ce qui appartient à nos frères, de blesser leur
réputation, de nuire à leur fortune, d’attenter à leur personne, de
troubler leur repos. Les païens et les peuples les plus barbares ont eu
des lois qui les obligeoient de n’être ni injustes, ni ravisseurs, ni
fourbes ni cruels; ce sont là des devoirs qui suivent la nature, et
jusque-là vous n’êtes pas encore chrétien.»
«La loi de la charité, particulière à la religion de Jésus-Christ, va
donc encore plus loin. Ce n’est rien pour elle de ne point haïr, il faut
qu’elle aime; ce n’est pas assez de ne pas nuire, il faut qu’elle aide:
c’est peu d’avoir les mains pures du bien d’autrui, il faut qu’elle
donne le sien, c’est-à-dire, que vous êtes injuste si vous n’êtes pas
bienfaisant; que vous haïssez votre frère affligé, si vous ne le
soulagez pas lorsque vous le pouvez; que vous devenez l’auteur de son
infortune, si vous n’en êtes pas l’asile; en un mot, que vous usurpez ce
qui lui appartient, si vous lui refusez votre bien propre.»
«Ce n’est donc pas ici une œuvre de surcroît, dont le zèle puisse
s’applaudir; c’est une loi commune, imposée à toute âme fidèle. Car, par
la grâce qui, dans le baptême, nous associa à l’assemblée des saints,
nous devînmes tous les membres d’un même corps et les enfans d’un même
père; dès-lors nous contractâmes des liaisons intimes et sacrées avec le
reste des fidèles; dès-lors nous ne fûmes plus étrangers à leur égard,
et ils ne le furent plus au nôtre; dès-lors ils ne furent plus pour nous
ni esclaves, ni nobles, ni roturiers, ni riches, ni indigens; ils furent
nos frères: dès-lors leurs calamités devinrent les nôtres, et leurs
besoins nos besoins; dès-lors l’auguste qualité de chrétien, qui nous
unissoit à eux, ôta ce mur orgueilleux de séparation, et ces différences
vaines de rang, de titres, de naissance, que la nature ou les lois du
siècle avaient mises entre eux et nous[94]. Tout ce qui arriva dans le
corps sacré des fidèles, devint notre affaire propre; dès-lors qu’un
membre souffrit, nous dûmes souffrir aussi; et à moins de renoncer à ce
lien divin qui nous unit tous sous Jésus-Christ notre chef, et qui est
le seul fondement de notre espérance et de notre droit aux promesses
éternelles, nous ne pûmes plus refuser aux besoins communs nos soins,
notre attention et notre ministère.»
[94] Ce langage touchant, fondé sur une autorité divine, nous paroît
plus utile que celui des séditieux qui ne parlent _d’égalité_ que
pour régner à la place de tous les rois qu’ils voudroient détrôner.
Et quel désintéressement admirable donne la religion! tous les saints,
toutes les personnes véritablement chrétiennes, ont eu, au suprême
degré, cette vertu des grandes âmes. Entre millions de traits qui le
prouvent, et dans tous les temps, en voici un qui est tiré de la vie de
Saint-François de Sales: sur la fin de l’an 1618, François fut obligé de
venir à Paris avec le cardinal de Savoie. Le sujet du voyage du cardinal
étoit la conclusion du mariage du prince de Piémont avec Christine de
France. La princesse fut épousée par procureur, et lorsqu’il fut
question de faire sa maison, elle choisit François pour son aumonier; il
l’en remercia, disant que cette charge étoit incompatible avec sa
résidence à Genève; enfin, la princesse continuant de le presser, il
accepta, mais à deux conditions: l’une, qu’il résideroit toujours dans
son diocèse; l’autre, que quand il ne feroit point sa charge, il n’en
recevroit point les appointemens. «Ainsi, dit la princesse, vous
n’acceptez que le titre de ce que je vous offre; mais, si je veux vous
donner vos appointemens lors même que vous ne servirez pas, me refuser
cette satisfaction me paroîtroit un scrupule poussé trop loin. Madame,
lui répondit-il, je me trouve bien d’être pauvre, je crains les
richesses; elles en ont perdu tant d’autres! elles pourroient bien me
perdre aussi.» La princesse fut obligée de céder à sa délicatesse, elle
tira de son doigt un diamant, en lui disant: «C’est à condition que vous
le garderez pour l’amour de moi. Je vous le promets, Madame,
répondit-il, à moins que les pauvres n’en aient besoin. En ce cas, dit
la princesse, contentez-vous de l’engager, j’aurai soin de le dégager.
Je craindrois, Madame, repartit François, que cela n’arrivât trop
souvent, et que je n’abusasse enfin de votre bonté.»
C’est ce saint qui disoit: «Puisqu’on est obligé d’aimer le prochain, il
faut donc l’y aider. Les personnes sincères semblent faites pour
l’amitié qui est l’assaisonnement de toute bonne société[95].»
[95] Voyez _Esprit de Saint-François de Sales_.
Ces mêmes vertus de désintéressement et de charité sans bornes ont
brillé avec le même éclat dans tous les pays catholiques; en Espagne,
tous les évêques et les archevêques, entre autres ceux de Tolède, ont
employé leurs revenus en aumônes et à former les plus grands et les plus
utiles établissemens publics. En France, tout le monde connoît la
conduite et les actions admirables des anciens archevêques de Lyon, qui
ont relevé tous les arts d’industrie en formant les pieuses associations
des _Frères des Ponts-et-Chaussées_, des _Frères Vitriers_, etc., etc.;
de M. de Belzunce, évêque de Marseille, et de l’archevêque de Toulouse,
dans le même temps; de M. Becdelièvre, évêque de Nismes, qui soulagea
tant de pauvres et qui établit tant de manufactures; de notre pieux
archevêque de Paris, M. de Beaumont, qui se réduisoit à une véritable
pauvreté pour secourir les infortunés[96], etc. etc., etc.; en Italie,
comme nous l’avons dit déjà, les souverains pontifes et tous les
ecclésiastiques ont fait en ce genre des choses dignes d’une éternelle
admiration. On sait que la plus grande et la plus magnifique église de
l’univers, élevée par les papes, est à Rome. On leur doit aussi d’avoir
fondé dans cette même ville l’hôpital[97] pour tous les pauvres, _le
plus grand et le plus magnifique qui existe_!... La plus insigne
mauvaise foi ou la plus inconcevable ignorance peuvent donc seules
soutenir que la _religion dessèche l’âme_. Il est aussi difficile de
croire qu’elle _rétrécit l’esprit_ quand on songe aux talens supérieurs,
à l’élévation des pensées, à l’éloquence sublime des pères de l’église
et des grands orateurs chrétiens, et à celle de plusieurs moralistes qui
ont eu les sentimens les plus religieux. Rien ne manque à la perfection
de la belle prose et à la belle poésie fondée sur des principes
religieux, parce qu’on n’y trouve jamais d’inconséquences; rien ne
manque à la perfection de la sensibilité qu’autorise et qu’inspire la
religion, parce que dans les peines de cœur les plus déchirantes elle a
toujours pour contre-poids la résignation qui préserve du désespoir, et
pour consolation les promesses divines.
[96] Et que d’Alembert appeloit toujours le _Monstre mitré_.
[97] Celui du Saint-Esprit.
Je n’ai pu donner dans ce volume qu’un aperçu bien superficiel des
bienfaits immenses de la religion et de ses ministres, on en trouvera
encore un grand nombre de traits dans mes autres écrits, mais épars; il
seroit bien à désirer qu’un écrivain plus instruit et plus habile fît
sur ce sujet un ouvrage complet divisé à peu près comme il suit: 1º la
morale, les mœurs, les bonnes lois, l’affranchissement des esclaves; 2º
l’humanité, le soulagement des pauvres de tout sexe, de tout âge, des
infirmes et de tous les êtres souffrans; les établissemens de charité,
le zèle courageux de tous les religieux, des capucins dans les
incendies, des pères du désert dans les calamités publiques, les
épidémies, la peste, etc., etc.; 3º l’instruction publique, les écoles
gratuites et les colléges; la prédication, le petit et le grand
catéchisme dans lesquels se trouvent de si belles définitions morales et
de si admirables explications des commandemens de Dieu et des sept
péchés mortels; les voyages lointains des missionnaires, en Asie, en
Afrique, en Amérique, et qui ont été également utiles à la religion et
aux sciences; 4º les arts d’industrie, les manufactures, etc.; 5º les
beaux-arts, la peinture, la sculpture, l’architecture, la mosaïque, la
musique, la poésie; 6º les sciences, la botanique, l’histoire naturelle,
la mécanique, l’astronomie, la géographie, la géométrie, les
mathématiques; 7º l’histoire, la littérature, enfin, la diplomatie, la
politique, etc., etc.