Suite du précédent.
On a admiré et loué avec raison le brillant et beau siècle de Louis XIV;
mais, en général, on n’a pas rendu au règne de Louis XIII toute la
justice qui lui est due; ce règne ébaucha et même commença toutes les
merveilles du suivant: il donna tous les germes heureux d’une véritable
civilisation, car la plus éminente piété en dirigea toutes les actions
publiques. On vit alors les dames de la cour et de la ville, les plus
distinguées par leur naissance et leur fortune, se réunir à la voix
apostolique de Saint-Vincent de Paule, pour se conduire à l’envi les
unes des autres de la manière la plus héroïquement charitable. Toutes
renonçant au luxe et à la magnificence, vendirent leurs bijoux, leurs
diamans, leurs chevaux, et du consentement de leurs maris, pour subvenir
aux frais immenses des plus grands établissemens publics qu’on eût
encore vus dans ce genre. Quand les monumens immortels de leur
bienfaisance et des admirables prédications de Saint-Vincent furent
élevés, quand l’hôpital des Enfans-Trouvés et l’Hôtel-Dieu furent en
état de servir de refuge aux petits enfans abandonnés et aux pauvres
malades, on vit les généreuses fondatrices se réunir pour aller tous les
matins visiter ces pieux asiles, se dépouillant avec ravissement de
toute parure mondaine pour se revêtir d’une robe de bure et d’un grand
tablier de grosse toile; elles alloient porter aux malades des
bouillons, des rafraîchissemens, des confitures faites par elles, des
sirops, des fruits, et ce qui vaut infiniment mieux, des consolations de
tout genre, des exhortations religieuses, et les exemples de la plus
touchante bonté. Ces dames aidoient à panser les plaies des malades;
elles menoient avec elles des jeunes filles qui étoient, pour la
plupart, des paysanes de leurs terres; elles leur apprenoient à servir
les infirmes, à soigner les petits enfans, et ces pieuses instructions
formèrent les respectables Sœurs de la Charité que Saint-Vincent de
Paule institua peu de temps après.
Quelles pensées, quels sentimens délicieux devoient occuper l’esprit et
le cœur de ces vertueuses dames, après avoir rempli de tels devoirs! qui
pourroit comparer de telles sensations à celles que peuvent causer les
succès de la vanité, obtenus dans une soirée ou dans un bal? Ces
derniers souvenirs ne laissent, avec le temps, que de honteux regrets et
de cuisans remords; et les souvenirs qu’on remporte en sortant des
hospices de charité sont des consolations puissantes dans les situations
les plus fâcheuses de la vie, et des sujets d’espérance et de joie
jusqu’au bord de la tombe!...
Les dames dont on vient de parler, formèrent, entre elles, par les soins
et sous la direction de Saint-Vincent, une association excessivement
nombreuse: elles élurent, parmi elles, trois principales _officières_,
une supérieure, une assistante et une trésorière. Madame la présidente
Goussault, jeune, belle et riche veuve, d’une angélique piété, fut la
première supérieure; elles louèrent une chambre près de l’Hôtel-Dieu
pour y préparer et garder les confitures, fruits, vins, bassins, plats,
linges, et toutes les choses nécessaires aux malades; elles y
établirent, par la suite, les filles de charité, et leur zèle augmentant
au lieu de se ralentir, elles décidèrent, au bout de quelque temps,
qu’au lieu d’une visite le matin, elles iroient successivement en faire
une encore l’après-midi. Elles portoient aux malades, à cette dernière
visite, des rôties au sucre et des biscuits. Les princes de la famille
royale et les gens de la cour concoururent puissamment à toutes ces
bonnes œuvres, entre autres, le commandeur Brulard de Sillery, qui avoit
été ambassadeur en Espagne et en Italie, et qui possédoit une grande
fortune. En 1636, il congédia ses domestiques auxquels il fit des
pensions; il quitta son hôtel de Sillery après avoir fait lui-même son
inventaire, vendu ses bijoux, ses meubles, et donné tout cet argent à
Saint-Vincent pour le distribuer aux pauvres; il se réduisit à une
petite pension alimentaire, et céda tous ses revenus, pour tout le temps
de sa vie, aux hôpitaux rétablis ou fondés par Saint-Vincent; il vécut
long-temps encore. Ainsi, sans faire tort à ses héritiers (car il ne
toucha point à ses capitaux), il donna immensément aux pauvres en se
privant seulement de ses revenus. Il mourut saintement comme il avoit
vécu, et dans les bras de Saint-Vincent. Une femme veuve, d’une éminente
vertu, Mme Legras, aida aussi Saint-Vincent dans ces sublimes actions;
elle voyageoit dans toutes les provinces pour y porter des aumônes, et
quoiqu’elle fût d’une très-mauvaise santé, elle ne craignoit point de
l’affoiblir en passant presque toute sa vie avec des malades. Un jour,
dans ses visites, elle s’approcha, sans le savoir, d’une fille qui avoit
la peste, elle ne le sut qu’en la quittant. Saint Vincent lui écrivit à
ce sujet; voici comment il termine cette lettre: «Ne craignez point,
notre Seigneur veut se servir de vous pour quelque chose qui regarde sa
gloire, et j’estime qu’il vous conservera pour cela; je célébrerai la
sainte messe à votre intention.»
Cette prédiction fut accomplie, car Mme Legras ne fut point malade, et
elle vécut trente ans depuis cet événement, malgré les fatigues
prodigieuses auxquelles l’assujettissoit sa charité sans bornes.
Saint-Vincent ayant appris, en 1639, l’état déplorable où la Lorraine
étoit réduite par le malheur des guerres, résolut de la secourir: il
vendit et donna tout ce qu’il possédoit, et sacrifiant cette somme, il y
joignit quelques autres aumônes, qu’il recueillit des dames de la
Charité, inépuisables en bienfaisance. Saint-Vincent avoit établi les
pères de la mission pour instruire et prêcher dans les campagnes, et
pour aller porter la lumière de l’évangile chez les infidèles; il
chargea ces missionnaires de l’argent qu’il avoit recueilli pour aller
le distribuer en Lorraine. A leur retour, ces missionnaires firent un
tableau si frappant de la misère affreuse de cette province, que
Saint-Vincent se promit d’employer de nouveaux efforts pour la soulager;
il eut encore recours aux dames de la Charité, qui donnèrent de
nouvelles sommes: le saint obtint aussi de l’argent de la reine-mère; en
outre, il s’adressa à des hommes pieux et riches de Paris et de la cour,
ce qui forma une nouvelle association de charité. Avec toutes ces
cotisations, le saint fut en état d’envoyer de nouveaux secours en
Lorraine. Cette ferveur de charité dura autant que les malheurs de cette
province, c’est-à-dire, dix ans, et dans cet espace de temps,
Saint-Vincent procura et envoya par ses missionnaires, à diverses
époques, environ seize cent mille francs d’aumônes. On a remarqué qu’un
seul frère de la mission, pendant ces neuf ou dix années, fit
cinquante-trois voyages en Lorraine; et ce qui parut merveilleux, c’est
que presque tous ces voyages se firent au travers des armées, en des
lieux remplis de soldats et de pillards, et que jamais un seul
missionnaire ne fut ni volé ni fouillé. Ils arrivèrent tous heureusement
dans les lieux où ils alloient distribuer les aumônes; une grande
quantité des malheureux habitans de la Lorraine vint se réfugier à
Paris; Saint-Vincent leur procura des asiles et la subsistance. Il
exerça la même charité à l’égard des Écossais et des Anglais catholiques
que des persécutions amenèrent à Paris, et il alloit continuellement
voir ces infortunés fugitifs. Dans ce temps, une personne bienfaisante,
nommée Marie L’huillier, voulut établir une congrégation de filles pour
l’éducation des pauvres filles, ce qu’elle fit sous la direction et avec
les secours de Saint-Vincent. Telle fut l’origine de l’utile
congrégation des _Filles de la Croix_. Non content d’avoir fait tout ce
qu’on a vu pour les Lorrains, Saint-Vincent fit à peu près les mêmes
choses pour les pauvres habitans des frontières de Champagne et de
Picardie, ruinés par les guerres; et durant l’espace de sept ou huit
ans, il leur fit distribuer par ses missionnaires la valeur de six cent
mille francs, tant en argent qu’en vivres, vêtemens, médicamens,
instrumens de labourage, grains pour ensemencer la terre, etc. Le
campement des armées aux environs de Paris ayant causé une désolation
générale, la ville d’Étampes fut celle qui en ressentit davantage les
funestes effets, ayant été assiégée long-temps et plusieurs fois de
suite, ce qui avoit réduit les habitans et les villages circonvoisins
dans un état pitoyable de langueur et de pauvreté. Pour surcroît de
misère, cette malheureuse ville se trouvoit infectée par des fumiers
pourris, répandus de tous côtés, dans lesquels on avoit laissé une
quantité de corps morts mêlés avec des charognes de chevaux qui
exhaloient une horrible puanteur. Saint-Vincent, ayant appris le
misérable état de cette ville et de ses environs, en fit le récit dans
une assemblée des dames de la charité, qui le secondèrent dans cette
bonne œuvre avec leur bienfaisance ordinaire. Le saint se rendit sur le
champ à Étampes, là, il donna la sépulture aux restes des corps morts
trouvés dans les fumiers; il fit parfumer les rues et toutes les maisons
de la ville; et l’on établit une distribution de potages qui se fit dans
la ville et dans les villages adjacens deux fois par jour. Dans l’année
1653, Saint-Vincent établit à Paris un nouvel hôpital, celui des
Pauvres-Vieillards; il fut aidé dans cette bonne action par un riche
bourgeois qui fournit presque tous les fonds; on acheta et l’on meubla
deux maisons, l’une pour vingt hommes, et l’autre pour vingt femmes.
Toutes les personnes pieuses, hommes et femmes, allèrent visiter ce
petit hôpital, et furent si édifiées de l’ordre, de l’union et du
bonheur qui régnoient parmi ces vieillards, qu’elles eurent l’idée de
former un hôpital général. Saint-Vincent fit le plan de ce grand
établissement: les dames, sacrifiant tout à ce dessein, donnèrent des
sommes immenses; l’une d’elles donna cinquante mille francs à la fois,
une autre assura seule une rente foncière de mille écus; en outre, elles
firent des quêtes à la cour et à la ville, elles intéressèrent à cette
entreprise la France entière. Toutes les femmes de Paris travaillèrent à
faire des chemises pour les pauvres; elles en firent dix mille. Le roi
donna la maison et tous les enclos de la salpêtrière, et Saint-Vincent y
ajouta le château de Bicêtre, qu’il avoit possédé pour ses enfans
trouvés, que l’on transféra ailleurs, et l’hôpital-général fut fondé.
Outre ces prodigieux établissemens, Saint-Vincent en fonda beaucoup
d’autres dans les provinces et les pays étrangers, par ses
congrégations, ses missionnaires et les secours particuliers de ses
amis, entre autres ceux du commandeur de Sillery.
Passant un jour dans le faubourg Saint-Martin, Saint-Vincent vit deux
soldats qui, le sabre à la main, poursuivoient un pauvre artisan pour le
tuer: tout le monde effrayé fuyoit devant ces furieux; mais
Saint-Vincent se précipita au milieu d’eux, et fit un bouclier de son
corps au malheureux artisan qui étoit déjà blessé; les soldats étonnés
s’arrêtèrent; malgré leur fureur, ils respectèrent un prêtre, et ce
respect sauva la vie d’un homme. L’artisan s’échappa, et les soldats
promirent de ne le plus poursuivre. Saint-Vincent pouvoit prétendre à
toutes les dignités de l’église, mais il n’en demanda aucune; il ne
sollicita jamais que la place d’aumônier des galériens de Marseille. Il
se rendit dans cette ville, il adoucit l’horreur de la situation des
malheureux forçats, il établit pour eux une infirmerie, il les fit mieux
traiter et nourrir; en revenant à Paris, il alla visiter toutes les
prisons qu’il fit améliorer. Il avoit, pour les prisonniers et même pour
les criminels, une affection particulière dont il avoit donné une
étonnante preuve dès sa première jeunesse, à l’imitation de
Saint-Paulin, qui se vendit pour racheter un esclave; car, ayant un jour
rencontré un forçat qui avoit été contraint d’abandonner sa femme et ses
enfans dans une grande pauvreté, il se mit à sa place, obtint sa
liberté, et porta assez long-temps la chaîne dont il l’avoit délivré;
mais quelques personnes pieuses ayant eu connoissance de ce fait; le
retirèrent des galères[85]. Ce héros du christianisme et de l’humanité
mourut le lundi 27 septembre 1660. Sa mort fut aussi sainte, aussi belle
que sa vie. Il a laissé des lettres et plusieurs écrits, entre autres
des réglemens pour les Sœurs de la Charité, qui sont admirables d’un
bout à l’autre; en voici un article: «Les sœurs de charité ne recevront
aucun présent, tant petit soit-il, des pauvres et malades qu’elles
assistent, se gardant bien de penser qu’ils leur soient obligés pour le
service qu’elles leur rendent, vu qu’au contraire elles leur en doivent
de reste, puisque, pour une petite aumône qu’elles font, non de leurs
biens propres, mais seulement de leurs soins, elles se font des amis
dans le ciel, qui les recevront un jour dans les tabernacles éternels.»
[85] On trouve ce trait rapporté avec beaucoup plus de détails dans la
vie de Saint-Vincent, écrite par Louis Abéli, évêque de Rhodez, un
gros volume in-4º.
Ces vertueuses et respectables Sœurs ont, jusqu’à ce jour,
scrupuleusement suivi ces beaux réglemens[86].
[86] Nous avons vu jadis, avant la révolution, feu M. le duc de Laval,
souffrir excessivement d’une plaie à la jambe, et surtout des
pansemens. On lui conseilla de se faire panser par des Sœurs de
Charité: il en envoya chercher deux qui, pendant trois mois, le
pansèrent deux fois par jour. Il fut si content de leurs soins et de
leur dextérité, qu’au bout de ce temps, parfaitement guéri, il leur
offrit un rouleau de quarante louis pour en faire, leur dit-il, de
bonnes actions; elles le refusèrent, et ce fut avec une sévérité qui
lui fit connoître qu’il les avoit offensées. Il étoit impossible
d’insister, mais il leur envoya une ample provision de café, de
sucre, de chocolat, etc., etc., choses que l’on peut offrir à toutes
les religieuses. Les Sœurs de Charité reportèrent aussitôt ce
présent, en disant qu’elles l’auroient acceptée si elles n’avoient
rendu aucuns soins au malade; mais, qu’ayant pansé ses plaies, elles
ne recevroient jamais de lui la moindre chose, _pas même une rose
pour l’autel de la suinte Vierge_. Telles furent leurs propres
expressions. On a entendu conter ce fait à M. le duc de Laval,
lui-même.
Telle fut la prodigieuse influence que ce grand saint eut sur son
siècle, et tel est l’ascendant suprême d’une vertu sublime jointe à une
extrême activité; et Saint-Vincent naquit dans l’une des dernières
classes de la société (il étoit fils d’un meunier). Mais, comme tous les
saints, il sut connoître le prix du temps, et il n’en perdit pas une
minute!...[87] Quand on songe à cette tendance universelle vers le bien
de tous les ordres de l’état, sous ce règne, à cette réunion de
sentimens bienfaisans et généreux, du roi, des reines, des princes, du
clergé, de la noblesse, de la bourgeoisie; quand on pense que ce fut
aussi dans ce temps que l’académie françoise fut fondée (par un prêtre)!
et que l’on donna la première représentation du _Cid_, et qu’enfin, on
vit briller l’aurore de cette littérature immortelle qui devoit
surpasser toutes les autres et n’être jamais égalée, on trouve que dans
ce siècle on approcha certainement beaucoup plus que de nos jours d’une
véritable civilisation. Une chose essentielle y manqua. On n’y fit point
de lois sévères contre le duel, cette gloire étoit réservée au siècle de
Louis XIV; si ce grand roi n’eût pas donné dans sa jeunesse des exemples
scandaleux et d’autant plus corrupteurs, qu’ils avoient toute la
séduction que peuvent prêter au vice la grâce, la noblesse du ton, des
manières et la galanterie. Mais ce prince eut toujours, dans tous les
temps, un grand fonds de religion, et par conséquent, de droiture et de
justice, il posséda au plus haut degré une admirable qualité, surtout
dans les rois: il aima la vérité; enfin, lorsqu’il renonça à ses
égaremens, il étoit encore dans toute la force de l’âge. Quand il épousa
Mme de Maintenon, il avoit à peine 47 ans. Depuis ce moment, il fut
constamment le plus religieux des souverains de l’Europe. Et même
long-temps avant, au fort de ses conquêtes, il ne réprima jamais la
noble hardiesse des grands prédicateurs de cette époque, qui, tous,
firent retentir les chaires évangéliques de la juste censure de la
guerre, de l’ambition et de l’esprit de conquête. L’académie françoise
imita ce zèle apostolique, et Louis XIV le trouva bon. Le sujet du prix
d’éloquence, fondé par Balzac, et décerné en 1689, étoit le _mérite et
la gloire du martyre_: Deux discours sur cette matière furent lus dans
la séance publique et solennelle du 15 août: le premier qui fut couronné
démontroit avec force l’élévation des vertus et du courage sublime que
donne la sainteté, et prouvoit en même temps l’inconséquence, la
fausseté, le néant des qualités, dont l’orgueil et les intérêts humains
sont les bases. La lecture de ces discours fut suivie de celle d’une
belle ode sur le même sujet, dans laquelle étoit la strophe suivante:
Fiers conquérans, qui, sur vos têtes,
Entassez lauriers sur lauriers,
Que sont vos superbes conquêtes,
Vos triomphes pompeux, vos grands actes guerriers?
Quelque terrain soumis, quelques villes domptées,
Quelques dépouilles remportées,
Dont l’ignorant vulgaire a les yeux éblouis.
Non, non, près des martyrs, toute la gloire humaine
Est obscure, inutile et vaine,
Sans même en excepter la gloire de Louis.
[87] De tous les hommes, les saints sont ceux qui doivent le mieux
connoître le prix du temps, car ils le consacrent entièrement à la
vertu et à l’humanité; et c’est ce que prouvent tous les traits de
leur vie. Saint-Charles Boromée, archevêque de Milan, afin de ne pas
perdre un instant, ne mangeoit communément qu’en faisant ses courses
journalières et bienfaisantes à pied et à cheval. On trouve une
semblable activité dans l’histoire de tous les saints et même dans
celle des pères du désert: les uns bâtissoient de petits hospices
pour les voyageurs égarés; d’autres cultivoient des jardins potagers
dont ils portoient aux villes voisines les légumes et les fruits,
pour les vendre au profit des pauvres; d’autres encore faisoient des
corbeilles et des paniers d’osier destinés au même usage. Le plus
fameux désert étoit celui de Nitrie, peu distant de la ville de ce
nom. Cette ville étoit continuellement affligée du fléau de la
peste, alors tous les anachorètes se réunissoient, quittoient leurs
déserts, et voloient à Nitrée pour y secourir et y garder les
malades, que les parens et les domestiques abandonnoient entièrement
à leurs soins. Quand la peste avoit cessé, les pieux cénobites
retournoient dans leur solitude, devenue plus déserte que lorsqu’ils
l’avoient quittée, car la peste leur enlevoit toujours un nombre
plus ou moins grand de leurs frères, ce qui ne ralentit jamais leur
zèle! Il n’y a point de vie plus active que celle des curés, des
ecclésiastiques, à la tête de plusieurs hôpitaux et des écoles
d’éducation, ou chargés de missions en France et dans les pays
étrangers, même dans les contrées les plus barbares!... Quelle
activité dans les évêques, surveillant des diocèses et faisant
distribuer aux pauvres des aumônes et de l’ouvrage! Quel emploi du
temps! ainsi que celui de leurs vicaires!... Quels travaux que ceux
des Frères, des Sœurs de la Charité et des Pères de la Trappe,
travaillant tous les jours à la terre dans leurs jardins et dans les
bois, et qui, non contens d’accorder l’hospitalité la plus
généreuse, vont chercher, à trois ou quatre lieues à la ronde, de
pauvres malades, pour leur porter des médicamens et toutes les
consolations de la religion. Rien de moins oisif que les religieuses
qui, toutes, travaillent tous les jours pour les églises, pour les
pauvres, qui instruisent l’enfance et la jeunesse, et qui, en outre,
soignent les infirmes qui se trouvent parmi elles avec une charité
si exemplaire et si touchante! etc., etc., etc.
* * * * *
Il est bien remarquable que l’Académie françoise alors, dans sa plus
grande gloire, ait eu la pensée de proposer un tel sujet, et de faire
lire publiquement les discours et cette ode en 1689, précisément, un
siècle avant la terrible révolution pendant laquelle l’athéisme immola
tant de héros de la foi!...[88]
[88] Voyez _les Martyrs de la foi, pendant la révolution françoise_.
Il n’est pas étonnant que dans un temps où la religion étoit en honneur,
les prédicateurs et les moralistes s’élevassent avec autant de force
contre les ambitieux et les conquérans; ils connoissoient ces anathèmes
sacrés, si éloquens, si énergiques, qui, comme toutes les paroles
inspirées par l’esprit saint, sont des oracles et des prédictions
éternelles:
«Malheur à toi, ô conquérant superbe, qui reviens chargé de butin, car,
tu seras dépouillé à ton tour; contempteur des hommes, tu seras toi-même
en butte à leurs mépris, et tu ne recueilleras pas le fruit de tes
rapines... (_Isaïe_, ch. 33.)»
«Le superbe sera étourdi comme un homme ivre; sa gloire se flétrira, ses
désirs sont vastes comme l’enfer, il est insatiable comme la mort, il
réunira toutes les nations sous son empire, il s’assujettira tous les
peuples. (_Habacuc_.)»
«Je viens à toi, ô prince superbe, dit le seigneur, le dieu des armées,
parce que ton heure est venue et que voici le temps où je dois te
visiter...
«Il sera renversé cet orgueilleux, il sera précipité, et ne trouvera
point d’appui...
«Alors... on lui dira...
«Comment es-tu tombé du firmament, astre lumineux qu’on voyoit briller
au point du jour? Comment as-tu été renversé sur la terre, toi qui
frappois de plaies les nations? (_Jérémie_.)»
«Voilà que tu es précipité dans l’abîme.
«Ceux qui te verront s’approcheront de toi, et diront en te contemplant:
Est-ce là cet homme qui a épouvanté la terre et ébranlé les royaumes?
Ses enfans ne s’élèveront point; ils ne seront point les héritiers de
son empire, ils ne couvriront point de villes la face de la terre.
(_Isaïe_.)»