Suite du précédent.
Nous prouverons rapidement, par des faits incontestables, que, dans tous
les pays, les princes canonisés ou véritablement pieux ont été les plus
grands souverains de l’Europe: nous avons déjà parlé de Charlemagne dans
une de nos notes (renvoyées à la fin du volume); nous ajouterons que ce
prince, dont le courage égala le génie, montra toujours, au sein de la
guerre même, de la grandeur d’âme et de l’humanité: ce fut ainsi que,
vainqueur des Saxons, il leur imposa pour toute condition de paix
l’abolition de leurs abominables sacrifices humains[78].
[78] Il avoit conçu un projet qui prouve combien les grandes choses
lui étoient familières dans un temps où personne n’avoit encore
songé au bien public; il vouloit faire communiquer l’Océan
germanique à la Mer-Noire, par le Rhin et par le Danube, en joignant
ces deux fleuves par des rivières intermédiaires... Il tenta aussi
d’unir la Muselle à la Saône.
Le saint roi Louis fut aussi héroïquement grand. Que l’on compare sa
conduite durant sa captivité chez des barbares, à celle du brave et
galant François Ier, prisonnier en Espagne, et l’on verra combien les
vertus inspirées par la religion sont supérieures à celles que donne la
nature. François Ier, après avoir signé le traité de Madrid, ne tint
aucun des articles de ce traité. Saint Louis eut la fidélité la plus
scrupuleuse à remplir tous les engagemens qu’il prit avec les infidèles
pour sa délivrance (11). Ce même prince qui combattit avec une vaillance
si remarquable dans ses expéditions en Asie, avoit déjà montré le plus
brillant courage à la bataille de Saintes: il soutint quelque temps,
presque seul sur un pont, l’effort d’une multitude d’Anglais qui
l’entouroient de toutes parts. Il gagna la bataille; et au moment même
d’une victoire éclatante, il eut la générosité d’accorder une trêve que
les ennemis lui demandèrent. En revenant de la Terre-Sainte, le roi
s’embarqua avec toute sa famille et un grand nombre de personnes qui
voulurent le suivre; peu de jours après le vaisseau donna sur un banc de
sable: le choc fut si violent, qu’il y eut une grande partie de la
quille d’emportée. On pressa le roi de passer sur un autre vaisseau,
parce qu’il étoit vraisemblable qu’après une telle secousse, ce bâtiment
ne résisteroit pas à la mer dans un aussi long trajet. Le roi ordonna
aux pilotes de lui dire s’ils quitteroient le vaisseau, en cas qu’il
leur appartînt, et qu’il fût chargé de marchandises. Tous, d’une voix
unanime, répondirent que non, en ajoutant que c’étoit une chose bien
différente quand il s’agissoit d’une vie aussi précieuse que celle du
roi, et de la sûreté de la reine et des princes. Mais, répondit le roi,
l’existence de chaque homme est précieuse aux yeux de son créateur, et
il n’est personne ici qui n’aime autant sa vie que je puis aimer la
mienne. Si je quitte ce vaisseau de peur d’y périr, aurai-je le droit de
conseiller d’y rester à cinq ou six cents personnes qui s’y sont
embarquées pour être avec moi? Ces personnes, auxquelles je dois donner
l’exemple du courage, si je montre cette foiblesse, seront autorisées à
craindre ce vaisseau; et, comme on ne pourra les recevoir sur les autres
vaisseaux, elles prendront le parti de s’arrêter à Chypre, et ne
trouveront peut-être jamais le moyen d’en sortir. J’aime mille fois
mieux remettre ma personne, ma femme et mes enfans entre les mains de
Dieu, que d’abandonner tant de braves gens, à mille lieues de leur pays,
au hasard de n’y revenir jamais, et de passer misérablement le reste de
leur vie[79].
[79] Cette résolution magnanime étoit fondée sur une prévoyance dont
l’événement fit voir la sagesse; car, Olivier de Termes n’ayant osé,
malgré l’exemple du roi, rester sur le vaisseau, fut mis à terre à
Chypre, où il resta plus de deux ans sans pouvoir trouver
d’embarquement; et l’on peut juger, par les difficultés qu’éprouve
un homme de ce rang, de ce que seroient devenus tant d’autres d’une
fortune et d’une condition inférieures.
Ce vaisseau, béni par le ciel, porta heureusement le roi en France, avec
tous ceux dont il avoit pris un soin si généreux. Ce grand prince,
arrivé en France, ne s’y occupa qu’à y établir l’ordre, la paix et la
justice; accessible à tous ses sujets, on ne l’implora jamais en vain.
Ses promenades même étoient pour ses peuples des bienfaits[80]: on
l’approchoit, on lui parloit; il écoutoit les plaintes, il consoloit les
uns, exhortoit les autres; il appartenoit à tous. On disposoit de son
temps, on profitoit de ses lumières, on jouissoit de ses vertus. Il
n’étoit entouré que de gens habiles et vertueux, parce qu’il savoit les
choisir, et qu’il ne cherchoit que la justice et la vérité; car, ce
n’était point en démontrant qu’il eût raison, qu’on se mettoit bien
auprès de lui, mais en lui faisant voir les choses comme elles étoient.
[80] Quel François ne cherche pas encore dans le bois de Vincennes la
place de ce chêne révéré, au pied duquel ce roi si grand, si
populaire, se plaisoit à voir ses sujets le prendre pour arbitre.
Louis fit les lois les plus sages, et une infinité de fondations pieuses
et bienfaisantes. Charlemagne abolit l’esclavage en France, et Louis
affranchit tous les serfs de ses terres; il fit d’utiles réglemens pour
réprimer la débauche et l’impiété qui en est ou la cause, ou la suite.
Ce prince aima les lettres; il fit copier un grand nombre d’exemplaires
de l’écriture, des saints pères et des bons auteurs, dont il forma une
bibliothèque publique à la Sainte-Chapelle. Enfin, en 1260, il abolit
tout-à-fait les duels, chose qu’il préparoit depuis long-temps, et il
fonda la Sorbonne[81]. «Où trouvera-t-on ailleurs (dit l’auteur de la
rivalité de la France et de l’Angleterre) ce mélange de justice et de
clémence, de tendresse et de vertu, d’indulgence et de fermeté, ce
désintéressement politique, cette bienfaisance éclairée, cette majesté
si douce et si paternelle, ces grandes vues de bien public, et ces
détails de charité particulière, ce calme de la raison, et cette chaleur
de sentiment. Sage, heureux, quoique sensible, son âme fut remplie par
des attachemens toujours légitimes. Quel fils! quel frère! quel mari!
quel père! quel roi! quel ami! Combien il aima! combien il fut aimé!
Père du peuple, ami des hommes, il remplit, dans toute leur étendue, ces
deux grands caractères; il satisfit pleinement à la nature et à la
gloire[82].»
[81] Qui fut ainsi nommée de Robert de Sorbonne, vertueux chanoine de
Paris, fort estimé du roi.
[82] Hommage éclatant rendu à la sainteté sur le trône, par un
écrivain _philosophe_ alors, mais qui, depuis, témoin des excès de
la révolution, reconnut et abjura ses erreurs.
Nous répondrons à ces questions de l’élégant historien, qu’on trouvera
toujours cette perfection dans la vie de tous les saints qui ont régné,
et la même pureté de conduite, de sentimens, et les mêmes vertus, dans
tous les _dévots conséquens_. Les saints Grégoire, Bazile, Ambroise,
Jean-Chrisostôme, François de Sales, Vincent de Paule, etc., etc., etc.,
furent aussi parfaits que Saint-Louis, tandis que les _impies
conséquens_, les mieux nés, auront toujours des taches et des foiblesses
dans leur vie; et ceux qui auront des passions impétueuses seront
très-naturellement des scélérats[83].
[83] Un des successeurs de Saint-Louis au trône de France, le pieux et
vaillant Louis X, surnommé Hutin, fit un édit (d’après une loi qui
se trouve dans la Bible) par lequel il défendoit, soit en paix, soit
en guerre, sous la peine d’une forte amende et de l’infamie, de
troubler les laboureurs dans leurs travaux, et sous quelque prétexte
que ce fût, de s’emparer de leurs biens, de leurs personnes, de
leurs instrumens de labourage, de leurs bœufs, etc.
La perfection que nous venons de dépeindre n’est pas sans doute dans la
nature, elle ne peut être que l’ouvrage sublime de la religion[84].
[84] Il est remarquable que tous nos grands rois aient eu pour épouses
des princesses d’une vertu éminente et d’un mérite supérieur:
Sainte-Clotilde, femme de Clovis, l’une des épouses de Charlemagne,
fut digne d’un tel titre; la sensible et vertueuse Isemberge fut
femme de Philippe-Auguste; Blanche fut celle de Louis VIII;
Marguerite, de Saint-Louis; Jeanne de Bourbon, de Charles V; Marie
d’Anjou, princesse remplie de courage et de vertu, fut l’épouse de
Charles VII. La première femme de Louis XII fut la pieuse et
généreuse Jeanne, que l’église a canonisée; la seconde fut Anne de
Bretagne, distinguée aussi par sa piété, son esprit et ses vertus;
Claude, femme de François Ier, fut aussi une reine vertueuse. Henri
IV n’eut pas une femme digne de lui; cependant, les mœurs de Marie
de Médicis furent irréprochables; Anne d’Autriche fut pieuse et la
plus tendre mère; Marie-Thérèse d’Autriche, épouse de Louis XIV, eut
toutes les vertus que donne la piété: elle fut douce, indulgente et
bienfaisante, etc.; et même parmi quelques princes fainéans et le
très-petit nombre de rois de France, dont l’histoire flétrit la
mémoire, on trouve encore des reines vertueuses que le ciel sembloit
avoir placées sur le trône, comme des anges tutélaires, pour
prévenir ou pour réparer de grands maux: Sainte-Bathilde, dont la
régence fut à tous égards si glorieuse; Sainte-Radegonde, épouse du
cruel Clotaire Ier; Marguerite de Savoie, épouse de Louis XI, eut
des mœurs pures, et se distingua par son goût éclairé pour les
lettres. La sage et compatissante Louise de Vaudémont, épouse de
Charles IX, qui, pendant le massacre de la Saint-Barthélemi,
pénétrée d’horreur, de pitié, et baignée de larmes, imploroit au
pied de son crucifix la miséricorde divine! etc., etc.