De la gloire littéraire.
Avec de la souplesse et de l’intrigue, on obtient une renommée
passagère; en ménageant les admirateurs des philosophistes (alors même
qu’on prétend être moraliste), on se fait des partisans dans tous les
partis, on est loué dans les journaux; mais tout cela n’est pas de la
gloire qui ne s’acquiert que par la réunion de la parfaite droiture, de
la morale, de l’instruction et des talens. Alors en dépit des cabales et
des complots de la haine et de l’envie, on a pour soi les suffrages du
public, et l’on fait des ouvrages utiles et qui restent.
Pradon et Scudéri eurent pendant leur vie un grand nombre de prôneurs,
cependant leurs écrits n’ont pas vécu _âge d’homme_, et ils sont pour
jamais ensevelis dans l’oubli. Corneille, Racine, Molière, Boileau,
ainsi que tous les grands hommes du grand siècle ne furent point des
intrigans, et leurs ouvrages sont immortels!...[59]
[59] Aussi, dans ce temps, Corneille écrivoit-il avec autant de vérité
que de fierté:
«_Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée._»
Si les jeunes auteurs savoient à quoi ils s’engagent lorsqu’ils se
décident à _se faire des partisans_ dans toutes les classes et parmi les
personnes de différentes opinions, ils seroient effrayés d’un tel
dessein.
Il est sans doute des ménagemens commandés par le bon goût et même par
l’honnêteté; on ne doit jamais critiquer qu’avec le ton de l’estime les
ouvrages dont la morale est pure, et dans tous les cas, on doit
s’interdire toute personnalité; mais les écrits corrupteurs ne méritent
point de ménagement; et ne pas condamner nettement de mauvais principes
est une inexcusable lâcheté.
On perd indubitablement une partie de son talent lorsqu’on s’impose des
déguisemens, des détours et de certains _adoucissemens_; quelque légers
qu’ils soient, ils altèrent toujours le naturel du style et l’énergie
des sentimens. Enfin la propriété d’expression qui caractérise
particulièrement les bons écrivains ne peut se trouver dans de tels
ouvrages; et si les ménagemens de ce genre sont fréquens, on tombera
dans les plus absurdes inconséquences; car la morale est et doit être
inflexible, elle n’admet ni la souplesse, ni les condescendances; on ne
compose point avec elle, ses principes sont toujours absolus et
positifs. _Pour se faire des partisans_, il faut encore se résoudre à
perdre un temps énorme; on est obligé de se livrer à une extrême
dissipation: il faut cultiver des gens de tous les partis, et ce qu’il y
a de pis, une infinité d’importuns et d’ennuyeux; ainsi les dîners, les
visites faites ou rendues, la cour assidue que l’on croit indispensable
de faire aux journalistes, les extraits de ses propres ouvrages que l’on
_veut bien se charger de faire soi-même_, et qu’on envoie ensuite aux
_rédacteurs bienveillans_; les billets, les lettres, en un mot toutes
les correspondances de vanité, les matinées perdues par les
interruptions des oisifs, les après-midi écoulées aux spectacles, les
soirées passées chez les _partisans protecteurs_, et _les lectures_ dans
lesquelles on rassemble ses _partisans_ les plus zélés; toutes ces
choses ne peuvent assurément pas s’allier avec un travail constant et
régulier, et nous n’avons point parlé des auteurs dramatiques qui, en
général, s’imposent bien d’autres obligations. On se récrie sans cesse
sur la flatterie des cours, les auteurs intrigans se permettent des
flatteries bien plus multipliées et beaucoup moins délicates sur le
_goût, le tact, l’esprit, la finesse, les connoissances littéraires_ de
leurs protecteurs et protectrices, qui souvent ne sentent pas la mesure
d’un vers et ne savent pas l’orthographe!...
Combien il est plus simple et plus facile de ne rechercher que la
véritable gloire, et de tripler sa vie, ses talens et ses écrits par de
solides études!...
C’est en passant une grande partie de chaque jour enfermé dans son
cabinet avec une écritoire et des livres qu’on se prépare des succès
honorables, et qu’on se rend digne d’obtenir une véritable gloire,
tandis qu’en même temps on apprend à s’en passer.
Une chose que nous avons souvent remarquée, et qui est tout à la gloire
de l’étude, c’est que les gens de lettres laborieux, souffrent les
interruptions avec beaucoup plus de douceur que les paresseux; quand ces
derniers se décident à un petit travail, ils y attachent une si grande
importance, ils ont fait sur eux-mêmes un si prodigieux effort, qu’il
leur semble qu’il n’y a rien de si respectable que la _clôture_ de leur
cabinet. C’est bien pire, lorsqu’au lieu de s’y occuper de littérature,
ils y méditent quelque intrigue, et qu’en conséquence ils sont assis à
leur bureau pour écrire une douzaine de billets pressés sur la chose
_importante_ qu’ils sollicitent; et dans ce genre, ce n’est pas le
mérite qui obtient, c’est communément le plus diligent et le mieux
protégé. Malheur à l’indiscret qui suspend un semblable travail: il sera
reçu avec l’impolitesse et toute la brusquerie que peuvent donner la
colère et l’humeur. On n’a rien de pareil à craindre avec le littérateur
véritablement studieux: il dit comme La Bruyère: «_Je ne suis point
farouche, encore moins inaccessible; si vous avez à me parler, venez en
assurance, je quitterai volontiers la plume pour vous écouter._» En
effet, comment l’homme qui nourrit et forme tous les jours son esprit et
son cœur par d’excellentes lectures, et qui consacre ses talens à la
censure des vices, des ridicules, et à la défense des bonnes doctrines,
pourroit-il être impertinent, désobligeant et grossier? D’ailleurs,
ayant une grande habitude du travail, il peut le quitter et le reprendre
sans peine. Nous l’avons déjà dit, lorsqu’on ne soutient point de
sophismes, qu’on n’a point d’inconséquences à pallier, ni de mauvais
principes à dissimuler, on ne perd jamais le fil de ses idées; ainsi,
alors on supporte sans chagrin les interruptions, on accueille avec
urbanité jusqu’aux importuns même; et l’on reçoit avec intérêt, avec
joie, ceux qui viennent demander quelque service. A quoi pourroient être
utile l’étude, la lecture et la culture des lettres, si de si nobles
occupations n’adoucissoient pas le caractère et les mœurs?
Un homme de lettres, dans le commerce de la vie, doit être plus aimable
qu’un autre; on a le droit d’attendre davantage de celui qui a
profondément réfléchi sur la rectitude de nos actions, sur la
délicatesse des procédés, enfin, sur tous nos devoirs en général; les
écrivains moralistes, ainsi que les prédicateurs, sont obligés de
conformer leur conduite aux principes qu’ils établissent dans leurs
ouvrages. S’ils veulent se distinguer dans la société par l’esprit et le
savoir, on les accusera toujours d’orgueil et de pédanterie; d’ailleurs,
ce seroit, de leur part, un mauvais calcul; ils ont fait, à cet égard,
leurs preuves, et la modestie ne doit leur rien coûter. Mais on devroit
les reconnoître, lorsqu’on les rencontre, par une politesse plus
recherchée, des manières plus douces, et surtout par cette bonhomie
simple et naturelle qui donne tant de charme au talent!
Nous n’avons point fait de chapitre particulier pour _la gloire
politique_; une femme n’est pas en état de traiter un sujet si étendu et
si compliqué[60]; je dirai seulement que la politique sans droiture et
sans probité est fausse et méprisable. L’étude de l’histoire et
l’expérience prouveront toujours cette importante vérité; la politique
de saint Louis fut magnanime, et tous les rois de son temps le prirent
pour arbitre; Henri IV eut la même droiture avec le même succès; Sully,
son ministre et son ami, nous a laissé dans ses mémoires un monument
admirable de l’utilité, de la bonne foi dans les négociations; et en
politique, on lit dans l’histoire de Charlemagne un trait bien
remarquable, qui prouve que non-seulement la justice, mais la grandeur
d’âme seroit plus utile en affaires que la rigueur. Voici ce fait, tiré
de la vie de Charlemagne, par M. Gaillard:
[60] J’ai parlé de la _gloire militaire_, parce qu’on peut aisément la
séparer de la tactique; il n’en est pas ainsi de la gloire politique
qu’on ne peut bien définir sans entrer dans quelques discussions sur
les différentes formes de gouvernement.
«Pendant la captivité de François Ier à Madrid, Charles-Quint délibéra
dans son conseil sur le traité qu’il devoit faire avec ce prince;
l’évêque d’Osma, confesseur de Charles-Quint, fut d’avis de traiter le
roi de France avec une générosité qui pût assurer à jamais de son
amitié, en obtenant toute sa reconnoissance. Il proposa donc de n’exiger
de lui aucune cession, et de lui rendre la liberté; le duc d’Albe rejeta
cet avis comme dévot et chimérique, et entraîna tout le conseil. Dans le
même temps, le fameux Érasme indiquoit dans ses écrits ce parti généreux
comme le seul moyen d’assurer la paix. C’étoit, dirent dédaigneusement
les ministres de Charles-Quint, l’idée d’un bel esprit, fort belle en
morale et sur le papier; mais qui ne valoit rien en politique. On sait
que François Ier protesta contre tout ce qu’il avoit signé en Espagne;
deux siècles de guerre, suite de la rigueur du traité de Madrid et de
l’inexécution nécessaire de ce traité si dur, ont prouvé que c’étoit
l’avis du confesseur et du bel esprit qu’il auroit fallu suivre.»