CHAPITRE XIV.

Des Préjugés.

Un préjugé est une idée fausse, adoptée comme vraie et qu’on érige

souvent en maximes; mais les préjugés autrefois étoient puériles; à

l’exception de ceux du faux _point d’honneur_, ils étoient en général

très-innocens. On ne faisoit de mal à personne en croyant que le

_vendredi_ est un jour malheureux, qu’il ne faut pas se trouver _treize_

à table, ni renverser une salière, etc.; les préjugés de nos jours sont

d’un autre genre, et ils ont pris un caractère de méchanceté,

d’arrogance et de pédanterie qui n’appartient qu’à ce siècle; les hommes

qui s’y livrent, en les proclamant avec orgueil, croyent être à la fois

des philosophes pleins de génie, et des politiques consommés, faits pour

devenir de grands ministres d’état.

Il est certain que le bouleversement de la morale a produit depuis

trente ans une infinité de préjugés odieux et ridicules publiés

dogmatiquement comme des _sentences_ remplies de _sagesse_ et de

_profondeur_; en voici quelques-unes: _Tous les prêtres sont des

hypocrites, toutes les religieuses sont des victimes[57]. La passion

ennoblit ou du moins excuse tout. Il est des défauts aimables et des

foiblesses que le temps rend respectable. La modération est la vertu des

gens médiocres. Quand on a déclaré son opinion il faut suivre sa ligne_;

c’est-à-dire que si l’on s’est engagé dans une mauvaise route, il ne

faut pas la quitter; ce qui s’accorde parfaitement avec la maxime qui

nous apprend _qu’il est des foiblesses que le temps rend respectables_.

Ainsi lorsqu’on persévère pendant un grand nombre d’années dans une vie

criminelle, on doit être admiré puisqu’on est digne d’inspirer la

vénération[58]! et quant à la _passion qui ennoblit tout_, nous avons

déjà remarqué que cette épouvantable maxime autorise tous les crimes.

Nous pourrions encore citer beaucoup d’autres _sentences_ du même genre,

entr’autres sur le _suicide_, mais ces exemples doivent suffire.

[57] Cependant, à la révolution, presque tous les prêtres se

laissèrent dépouiller ou souffrirent le martyre pour la religion; et

à l’exception de dix ou douze mauvaises religieuses, toutes les

autres refusèrent de sortir de leurs monastères lorqu’on leur en

ouvrit les portes; on les en chassa au nom de _la liberté_, et elles

subirent héroïquement, pour la foi, les persécutions, la captivité

et la mort. On avoit vu jadis la même chose à Genève du temps de

Calvin, lors de la prétendue réformation.

[58] L’Écriture sainte dit: «Quand on est tombé, ne se relève-t-on

pas? et quand on s’est détourné du droit chemin, n’y revient-on

plus?» (_Jérémie_, chap. 8.)

Sans doute, on peut revenir à la vertu, et avec une grande gloire,

car, il faut une force d’âme peu commune pour reconnoître

franchement ses fautes et pour les abjurer.

Voilà d’horribles préjugés!... la philosophie moderne en les accréditant

a bouleversé l’Europe et s’est déshonorée aux yeux de l’univers!

Les philosophes qui se sont piqués de parler avec tant de hardiesse sur

les rois et sur les grands de la terre ne se justifieront jamais des

basses flatteries qu’ils ont prodiguées à Frédéric, roi de Prusse, et à

Catherine II, impératrice de Russie, sur leurs conquêtes; ils n’ont

aussi jamais osé parler contre le duel dans la crainte de déplaire aux

jeunes gens dont ils vouloient favoriser toutes les passions, afin de se

faire parmi eux de nombreux partisans.

De l'emploi du temps · 第 20 / 40 题