Des Préjugés.
Un préjugé est une idée fausse, adoptée comme vraie et qu’on érige
souvent en maximes; mais les préjugés autrefois étoient puériles; à
l’exception de ceux du faux _point d’honneur_, ils étoient en général
très-innocens. On ne faisoit de mal à personne en croyant que le
_vendredi_ est un jour malheureux, qu’il ne faut pas se trouver _treize_
à table, ni renverser une salière, etc.; les préjugés de nos jours sont
d’un autre genre, et ils ont pris un caractère de méchanceté,
d’arrogance et de pédanterie qui n’appartient qu’à ce siècle; les hommes
qui s’y livrent, en les proclamant avec orgueil, croyent être à la fois
des philosophes pleins de génie, et des politiques consommés, faits pour
devenir de grands ministres d’état.
Il est certain que le bouleversement de la morale a produit depuis
trente ans une infinité de préjugés odieux et ridicules publiés
dogmatiquement comme des _sentences_ remplies de _sagesse_ et de
_profondeur_; en voici quelques-unes: _Tous les prêtres sont des
hypocrites, toutes les religieuses sont des victimes[57]. La passion
ennoblit ou du moins excuse tout. Il est des défauts aimables et des
foiblesses que le temps rend respectable. La modération est la vertu des
gens médiocres. Quand on a déclaré son opinion il faut suivre sa ligne_;
c’est-à-dire que si l’on s’est engagé dans une mauvaise route, il ne
faut pas la quitter; ce qui s’accorde parfaitement avec la maxime qui
nous apprend _qu’il est des foiblesses que le temps rend respectables_.
Ainsi lorsqu’on persévère pendant un grand nombre d’années dans une vie
criminelle, on doit être admiré puisqu’on est digne d’inspirer la
vénération[58]! et quant à la _passion qui ennoblit tout_, nous avons
déjà remarqué que cette épouvantable maxime autorise tous les crimes.
Nous pourrions encore citer beaucoup d’autres _sentences_ du même genre,
entr’autres sur le _suicide_, mais ces exemples doivent suffire.
[57] Cependant, à la révolution, presque tous les prêtres se
laissèrent dépouiller ou souffrirent le martyre pour la religion; et
à l’exception de dix ou douze mauvaises religieuses, toutes les
autres refusèrent de sortir de leurs monastères lorqu’on leur en
ouvrit les portes; on les en chassa au nom de _la liberté_, et elles
subirent héroïquement, pour la foi, les persécutions, la captivité
et la mort. On avoit vu jadis la même chose à Genève du temps de
Calvin, lors de la prétendue réformation.
[58] L’Écriture sainte dit: «Quand on est tombé, ne se relève-t-on
pas? et quand on s’est détourné du droit chemin, n’y revient-on
plus?» (_Jérémie_, chap. 8.)
Sans doute, on peut revenir à la vertu, et avec une grande gloire,
car, il faut une force d’âme peu commune pour reconnoître
franchement ses fautes et pour les abjurer.
Voilà d’horribles préjugés!... la philosophie moderne en les accréditant
a bouleversé l’Europe et s’est déshonorée aux yeux de l’univers!
Les philosophes qui se sont piqués de parler avec tant de hardiesse sur
les rois et sur les grands de la terre ne se justifieront jamais des
basses flatteries qu’ils ont prodiguées à Frédéric, roi de Prusse, et à
Catherine II, impératrice de Russie, sur leurs conquêtes; ils n’ont
aussi jamais osé parler contre le duel dans la crainte de déplaire aux
jeunes gens dont ils vouloient favoriser toutes les passions, afin de se
faire parmi eux de nombreux partisans.