De ce que seroit une parfaite civilisation.
C’est ce qu’il ne faut pas chercher dans les _utopies_ profanes, on n’y
trouveroit qu’une philanthropie remplie d’inconséquences, des idées
incohérentes et des systèmes d’une exécution impraticable; c’est en
adoptant les lois qui nous sont imposées par l’Écriture sainte, et en se
réglant sur ses divins préceptes, que l’on pourroit, sans aucun effort
d’imagination, tracer le tableau touchant d’une véritable civilisation;
c’est-à-dire la parfaite harmonie qui doit se trouver entre la religion,
les lois, le gouvernement, les mœurs, les usages et les arts. Il ne faut
pour cela que retrancher de nos institutions et de nos coutumes les
choses qui sont en opposition avec l’évangile. Ainsi donc, dans cette
supposition, voici ce que seroit la société:
On n’y verroit point de luxe frivole, insolent ou imposteur, la
magnificence y seroit toujours réelle et bienfaisante. Les arts seroient
employés en grand et toujours d’une manière noble et utile. Les talens
seroient ennoblis, sanctifiés, bénis par la religion et par la charité;
on ne connoîtroit que la louable émulation de la vertu, qui ne produit
que de bonnes actions, et non celle de l’amour-propre, qui n’engendre
que l’envie et la haine. La mendicité n’existeroit plus, nos cœurs ne
seroient plus assez endurcis par l’habitude pour entendre, sans
s’émouvoir, répéter (avec vérité) mille fois chaque jour ces paroles
déchirantes: _Je meurs d’inanition, mes pauvres petits enfans manquent
de pain!_... Il n’y auroit plus de guerre injuste, la paix seroit
universellement regardée comme le premier des biens; le doux nom de
frère ne seroit point entre les rois un vain titre, les souverains
seroient toujours prêts au besoin à se secourir mutuellement; enfin la
guerre chez les peuples véritablement policés seroit d’autant plus
redoutable et plus glorieuse que toujours défensive ou généreuse, et par
conséquent, toujours équitable, légitime, bienfaisante, elle ne
présenteroit jamais l’affreux tableau d’horribles représailles, de
pillages barbares, de dévastations inutiles; elle n’offriroit que
l’admirable exemple d’un magnanime emploi de la force et de la valeur.
Le duel seroit regardé comme une action aussi stupide que barbare; les
loteries, les maisons de jeu et d’autres maisons plus infâmes encore
seroient supprimées; le goût du gros jeu dans la société paroîtroit une
cupidité monstrueuse et déshonorante; tout auteur seroit forcé par des
lois sévères de respecter la religion, les mœurs et le gouvernement;
deux spectacles d’un genre noble et moral suffiroient dans les plus
grandes villes à une nation sage et laborieuse.
Les boutiques de marchandes de modes, et les maisons de restaurateurs,
n’occuperoient plus la moitié de toutes les grandes villes, car on
penseroit qu’un extérieur simple et modeste embellit mieux une femme que
les draperies à la _grecque_ ou les chapeaux à _l’anglaise_; aussi
singulièrement _mobiles_ dans ce moment que les caprices mêmes de la
mode qui les a créés[61]. Les gens du monde ne s’échapperoient plus de
leur famille pour aller sans cesse dîner ou souper dans des cabarets; la
tempérance et la sociabilité seroient comptées au nombre des vertus. La
gourmandise paroîtroit un vice aussi inexcusable et plus bas que
l’ivrognerie: les animaux sont voraces et ne sont point _gourmands_, ils
ne mangent jamais au-delà de leur appétit. J.-J. Rousseau a écrit, il y
a soixante ans, que _la gourmandise est le vice des âmes sans étoffe_.
Cette maxime n’attaquoit alors qu’un bien petit nombre d’individus; mais
aujourd’hui, elle révolteroit presque tous les clubs!... On n’auroit pas
le chagrin de voir un talent charmant employé à chanter la
_gastronomie_. Les poètes bachiques ne sont pas estimables, mais
Bacchus, dieu du vin et vainqueur de l’Inde, peut être invoqué avec plus
d’élégance que l’ignoble _Adéphagie_[62]; et les pâtés d’Amiens, et les
dindes aux truffes, procureront toujours de moins heureuses inspirations
que les vins généreux et pétillans de Bourgogne, de Bordeaux et de
Sillery.
[61] En effet, ces chapeaux ont une agitation continuelle qui a
quelque chose de très-étrange. Il semble que les _fortes têtes
anglaises_, en les inventant, ont cherché et trouvé le _mouvement
perpétuel_.
[62] Déesse de la gourmandise.
On n’entendroit plus parler de devins, de tireuses de cartes, ni crier
dans les rues l’explication des songes; on ne rencontreroit plus dans
tous les carrefours, des baladins amusant et corrompant le peuple par
les dialogues burlesques les plus licencieux; on ne verroit plus étalés
dans les boutiques des estampes et des livres obscènes; les Cagliostro,
les Bleton, les Mesmer et tous les charlatans qui, dans nos siècles de
lumières et de _force d’esprit_, ont eu tant de vogue, ne séduiroient
plus personne. Enfin, heureux et sage, on ne s’occuperoit plus de
politique dans la société; on ne diroit plus, avec l’ingénieux Pope, que
les choses qui, dans la conversation, enlaidissent le plus les femmes,
sont _la médisance et la politique_[63]. Les journaux ne parleroient que
des arts, des sciences et de la littérature, et ils en parleroient
mieux; on ne retrouveroit plus dans ces ouvrages périodiques, consacrés
à une saine critique, des futilités qu’on auroit rougi d’y insérer
autrefois, les articles sur les _modes_, les parures de femmes, etc.
[63] The scandal and politicks.
Tel seroit l’_âge d’or_ de la civilisation; on en viendra là, car c’est
la seule chose dont on ne puisse trouver de traces dans la mémoire des
hommes et d’exemple dans les annales du monde; cette unique nouveauté
_sous le soleil_ mériteroit bien que l’on réunît quelques efforts pour
la produire et pour en faire jouir nos petits-enfans.