CHAPITRE XIII.

De la fausse gloire.

Parmi tant d’idées ingénieuses des anciens, il en est une surtout qu’on

n’a pas assez remarquée, et qui méritoit plus d’éloges que _la ceinture

de Vénus_: les Grecs avoient élevé deux temples qui se touchoient; l’un

à _l’Honneur_ et l’autre à _la Vertu_, et il falloit passer par ce

dernier pour arriver au _temple de l’Honneur_! le christianisme a

perfectionné cette belle idée en sanctifiant la vertu dont il a fait

dans tous les détails de la vie, un devoir essentiel; puisqu’ainsi que

nous l’avons dit, il prescrit des sacrifices et des dévouemens

admirables dans toutes les circonstances où l’on peut les faire pour les

autres et pour sa patrie, et que toutes ces actions sont des devoirs

commandés par l’évangile (4).

La fausse gloire est celle qui non seulement n’est pas fondée sur le

devoir, mais qui se trouve continuellement en opposition avec la morale;

la gloire d’un _duelliste_ est fausse et même odieuse, parce qu’elle

outrage l’humanité, la religion et la raison! car il y a une

inconséquence bien ridicule à louer la grandeur d’âme qui pardonne tout,

à convenir que la clémence est une vertu sublime, et cependant à se

montrer implacable envers même un ami pour un geste douteux, ou

seulement pour une parole piquante. Il est bien absurde d’admirer le

noble pardon des injures et de faire en même temps une vertu de la

vengeance[52] (5)!

[52] J’ai entendu dans ma jeunesse, à une séance publique de

l’Académie françoise, un célèbre académicien dire dans un discours

qui fut imprimé: _Que l’on ne sait point aimer quand on est

incapable de haïr, et qu’on n’est point reconnoissant lorsqu’on

n’est pas vindicatif!_ Il est vraisemblable que cet académicien

avoit pris ces pernicieuses idées dans ses premières études, et

qu’il avoit admiré dès sa jeunesse cette épitaphe de Sylla:

«_Nul ami ne lui fit du bien, nul ennemi ne lui fit du mal qu’il ne

l’ait rendu au centuple._»

Qu’on se figure ce que deviendroit la société si chaque individu se

faisoit une loi de rendre _le mal au centuple_!

La fausse gloire militaire est celle des conquérans qui, sans avoir à se

plaindre de ceux qu’ils attaquent, ne portent tous les fléaux de la

guerre chez leurs voisins, que pour envahir injustement des provinces.

Un général d’armée, quels que soient ses exploits, n’obtient qu’une

gloire usurpée quand il ne maintient pas dans son armée la discipline

sévère qui peut empêcher, réprimer et même prévenir les excès en tout

genre; enfin lorsqu’il ne croit pas, comme le grand Turenne, que le

premier talent d’un grand capitaine est d’épargner le sang des troupes

qu’il commande, et même au risque de retarder des succès éclatans et

décisifs[53]. La cupidité dans un général d’armée ne peut aussi s’allier

avec la gloire (6).

[53] Voyez _les Mémoires de Turenne_.

On a beaucoup déclamé contre les financiers qui font de grandes

fortunes; des généraux d’armée qui s’enrichissent en deux ou trois

campagnes sont infiniment plus coupables et plus scandaleux, car on peut

dire d’eux _sans figure_, qu’ils se sont engraissés _du sang_ et de la

substance des peuples.

Le courage sans l’humanité n’est qu’un instinct féroce et destructeur;

un véritable héros est à la guerre le protecteur de la foiblesse et de

l’innocence; les femmes, les vieillards, les enfans et les paisibles

habitans des campagnes trouvent en lui un appui et même s’il le faut un

défenseur. Il ordonne à ses troupes de respecter sur le territoire

ennemi jusqu’aux productions de la nature: il ne permet pas, à moins

d’une absolue nécessité, que l’on coupe des arbres, que l’on ravage des

moissons des champs, etc. Mais pour se soumettre à ces lois et pour les

faire exécuter, il faut que ce héros soit religieux[54]; s’il n’est pas

guidé par une volonté souveraine et par des ordres sacrés, il étendra

toujours jusqu’à la cruauté les droits affreux de la guerre, il ne

prendra aucune des précautions nécessaires pour que les blessés soient

parfaitement soignés; sans humanité pour eux il sera communément sans

générosité pour les prisonniers; il ne fera des actions louables en ce

genre que par caprice ou par quelque intérêt particulier, et il se

démentira dans mille autres circonstances, tandis que le héros chrétien,

obéissant à des commandemens invariables (qu’il connoît tous), est

constamment patient dans les revers[55], modeste dans les succès[56],

car il attribue tout à la providence; enfin il est _toujours généreux et

magnanime_.

[54] Parce qu’il aura lu les préceptes divins qui défendent aux

guerriers tous les abus de la guerre, et qui leur prescrivent la

plus tendre humanité; j’en ai cité la plus grande partie dans _les

Dîners du baron d’Holbach_.

[55] Souffrez les suspensions et les retardemens... acceptez de bon

cœur tout ce qui vous arrivera... (_Ecclésiastique_, ch. 3.)

[56] Ne vous élevez point au jour où vous serez en honneur.

(_Ecclésiastique_, ch, 11.)

De l'emploi du temps · 第 19 / 40 题