De la fausse gloire.
Parmi tant d’idées ingénieuses des anciens, il en est une surtout qu’on
n’a pas assez remarquée, et qui méritoit plus d’éloges que _la ceinture
de Vénus_: les Grecs avoient élevé deux temples qui se touchoient; l’un
à _l’Honneur_ et l’autre à _la Vertu_, et il falloit passer par ce
dernier pour arriver au _temple de l’Honneur_! le christianisme a
perfectionné cette belle idée en sanctifiant la vertu dont il a fait
dans tous les détails de la vie, un devoir essentiel; puisqu’ainsi que
nous l’avons dit, il prescrit des sacrifices et des dévouemens
admirables dans toutes les circonstances où l’on peut les faire pour les
autres et pour sa patrie, et que toutes ces actions sont des devoirs
commandés par l’évangile (4).
La fausse gloire est celle qui non seulement n’est pas fondée sur le
devoir, mais qui se trouve continuellement en opposition avec la morale;
la gloire d’un _duelliste_ est fausse et même odieuse, parce qu’elle
outrage l’humanité, la religion et la raison! car il y a une
inconséquence bien ridicule à louer la grandeur d’âme qui pardonne tout,
à convenir que la clémence est une vertu sublime, et cependant à se
montrer implacable envers même un ami pour un geste douteux, ou
seulement pour une parole piquante. Il est bien absurde d’admirer le
noble pardon des injures et de faire en même temps une vertu de la
vengeance[52] (5)!
[52] J’ai entendu dans ma jeunesse, à une séance publique de
l’Académie françoise, un célèbre académicien dire dans un discours
qui fut imprimé: _Que l’on ne sait point aimer quand on est
incapable de haïr, et qu’on n’est point reconnoissant lorsqu’on
n’est pas vindicatif!_ Il est vraisemblable que cet académicien
avoit pris ces pernicieuses idées dans ses premières études, et
qu’il avoit admiré dès sa jeunesse cette épitaphe de Sylla:
«_Nul ami ne lui fit du bien, nul ennemi ne lui fit du mal qu’il ne
l’ait rendu au centuple._»
Qu’on se figure ce que deviendroit la société si chaque individu se
faisoit une loi de rendre _le mal au centuple_!
La fausse gloire militaire est celle des conquérans qui, sans avoir à se
plaindre de ceux qu’ils attaquent, ne portent tous les fléaux de la
guerre chez leurs voisins, que pour envahir injustement des provinces.
Un général d’armée, quels que soient ses exploits, n’obtient qu’une
gloire usurpée quand il ne maintient pas dans son armée la discipline
sévère qui peut empêcher, réprimer et même prévenir les excès en tout
genre; enfin lorsqu’il ne croit pas, comme le grand Turenne, que le
premier talent d’un grand capitaine est d’épargner le sang des troupes
qu’il commande, et même au risque de retarder des succès éclatans et
décisifs[53]. La cupidité dans un général d’armée ne peut aussi s’allier
avec la gloire (6).
[53] Voyez _les Mémoires de Turenne_.
On a beaucoup déclamé contre les financiers qui font de grandes
fortunes; des généraux d’armée qui s’enrichissent en deux ou trois
campagnes sont infiniment plus coupables et plus scandaleux, car on peut
dire d’eux _sans figure_, qu’ils se sont engraissés _du sang_ et de la
substance des peuples.
Le courage sans l’humanité n’est qu’un instinct féroce et destructeur;
un véritable héros est à la guerre le protecteur de la foiblesse et de
l’innocence; les femmes, les vieillards, les enfans et les paisibles
habitans des campagnes trouvent en lui un appui et même s’il le faut un
défenseur. Il ordonne à ses troupes de respecter sur le territoire
ennemi jusqu’aux productions de la nature: il ne permet pas, à moins
d’une absolue nécessité, que l’on coupe des arbres, que l’on ravage des
moissons des champs, etc. Mais pour se soumettre à ces lois et pour les
faire exécuter, il faut que ce héros soit religieux[54]; s’il n’est pas
guidé par une volonté souveraine et par des ordres sacrés, il étendra
toujours jusqu’à la cruauté les droits affreux de la guerre, il ne
prendra aucune des précautions nécessaires pour que les blessés soient
parfaitement soignés; sans humanité pour eux il sera communément sans
générosité pour les prisonniers; il ne fera des actions louables en ce
genre que par caprice ou par quelque intérêt particulier, et il se
démentira dans mille autres circonstances, tandis que le héros chrétien,
obéissant à des commandemens invariables (qu’il connoît tous), est
constamment patient dans les revers[55], modeste dans les succès[56],
car il attribue tout à la providence; enfin il est _toujours généreux et
magnanime_.
[54] Parce qu’il aura lu les préceptes divins qui défendent aux
guerriers tous les abus de la guerre, et qui leur prescrivent la
plus tendre humanité; j’en ai cité la plus grande partie dans _les
Dîners du baron d’Holbach_.
[55] Souffrez les suspensions et les retardemens... acceptez de bon
cœur tout ce qui vous arrivera... (_Ecclésiastique_, ch. 3.)
[56] Ne vous élevez point au jour où vous serez en honneur.
(_Ecclésiastique_, ch, 11.)