Du Devoir.
Les prétendus philosophes du dernier siècle et leurs disciples ont pris
plaisir depuis plus de quatre-vingts ans à élever sans cesse des
qualités, des actions arbitraires et même des vices au-dessus du devoir;
et c’est une des choses qui a le plus contribué à bouleverser toutes les
idées morales. Rien n’est aussi beau que le simple devoir, fondé sur les
préceptes religieux, lorsqu’il est fidèlement suivi; parce qu’il peut
seul être la règle infaillible de nos actions, de nos mœurs et la juste
mesure de la vertu.
Dans le cours ordinaire de la vie, le devoir toujours admirable n’offre
rien d’éblouissant, il ne demande alors que des vertus modestes qui
touchent sans briller, et dont souvent même il prescrit de cacher les
sacrifices les plus méritoires et les plus pénibles[49]; mais dans les
situations extraordinaires et périlleuses, le devoir inspire un courage
éclatant, il exige l’héroïsme[50]. C’est ainsi que dans les préceptes
sur le mariage l’évangile dit: _vous, maris, aimez vos femmes comme
J.-C. a aimé l’église jusqu’à se livrer lui-même pour elle_. L’Esprit
saint qui a donné ce commandement: _faites l’aumône de votre bien, et ne
détournez votre visage d’aucun pauvre_, donne encore celui-ci: _lorsque
vous ferez l’aumône, que votre main gauche ne sache point ce que fait
votre main droite. Ev. saint Mathieu, ch. 15._
[49] Par exemple une épouse malheureuse doit cacher ses peines, ses
confidences sur un tel point seroient de coupables délations, comme
l’a si bien dit un de nos poëtes.
«Le devoir d’une épouse est de paroître heureuse.»
(_Destouches._)
Il en est de même pour des enfans bien nés, qui ne doivent jamais se
plaindre de leurs parens pour les frères et sœurs, etc., etc.
[50] On voit d’une manière bien frappante dans les mémoires de madame
la marquise de Bonchamps, le développement de cette importante
vérité: madame de Bonchamps ne fut point une amazone, le devoir a
dirigé toutes ses actions; elle a été seulement une épouse
affectionnée, soumise, obéissante, et sa conduite entière fut
héroïque.
Nous parlons ici du devoir qui n’est nullement étranger au sujet
principal que nous traitons; car il n’y a sans lui aucun ordre dans la
vie; tout y devient arbitraire comme les vertus; on n’a point les goûts
de son état, on en néglige les occupations, on n’agit que par les
caprices de l’imagination qui est toujours déréglée quand le devoir ne
la fixe pas; et l’on tombe dans presque tous les écarts causés par le
vice et les passions, ce qui comme nous l’avons déjà dit entraîne
inévitablement une prodigieuse perte de temps.
C’est en exaltant continuellement les fausses vertus qu’on est parvenu à
dédaigner le devoir; on a même loué des crimes; nos philosophes qui
vantent sans cesse _la nature_, s’extasient sur les actions qui
outragent le plus _la nature_: ils admirent avec enthousiasme le
suicide, les pères qui font mourir leurs enfans, les enfans qui
assassinent leurs pères, les frères qui font condamner leurs frères,
etc., etc. On conçoit qu’une telle dépravation de principes peut exister
chez des peuples payens, mais elle est inexcusable parmi des chrétiens;
et il est bien étrange que les philosophes modernes qui ont tant déclamé
contre _les préjugés_, en ayent adopté d’aussi sanguinaires! il y a
toujours eu (depuis même le christianisme), un grand abus moral dans les
éducations de collége: c’est l’admiration passionnée qu’on inspire à la
jeunesse pour des actions barbares faites par quelques-uns des héros de
l’antiquité. Si l’évangile n’eût pas constamment combattu ce fol
enthousiasme, si les sages ordonnances de nos rois ne l’eussent pas si
souvent réprimé, nous serions depuis long-temps dans la plus affreuse
barbarie; mais ces germes de corruptions ne se sont que trop propagés,
ils ont produit le faux point d’honneur, le duel et tous les préjugés de
l’orgueil (3). Nous croyons avoir prouvé dans un autre ouvrage[51] que
toutes les opinions des philosophes modernes, qu’ils ont publiées comme
de si lumineuses nouveautés, se trouvent (sans qu’il en manque une
seule) dans l’_Histoire des hérésies_; on peut ajouter que _les
amplifications de collége_ ont aussi beaucoup contribué à gâter l’esprit
de ces mêmes philosophes; ainsi de mauvaises compositions d’écoliers,
commentées par l’ignorance et l’impiété, ont bouleversé le monde!...
[51] _La religion considérée comme l’unique base du bonheur et de la
véritable philosophie._
* * * * *
Qu’on me permette d’insérer ici une réflexion sur le duel qui me paroît
assez frappante et que j’ai placée dans l’Histoire de Henri le Grand:
sans parler de la religion et de l’humanité, il y a contre le duelliste
un argument sans réplique; c’est qu’il est impossible que jamais il
combatte comme l’honneur ou le bon sens l’exigeroit, c’est-à-dire avec
une parfaite égalité: il est toujours inférieur ou supérieur à son
adversaire dans ce genre d’habileté; le désavantage, dans ce cas, est la
plus absurde des duperies; l’avantage est contre l’honneur. Dans cette
lutte, la maladresse est une sottise, la supériorité est une honte; l’un
des champions est un imbécile, et l’autre est presque un assassin; ceci
est sans exception, car sur deux duellistes, ou médiocres ou fameux, il
y en a toujours un plus fort que l’autre. Si les jeunes gens bien nés
faisoient ces réflexions, ils prendroient un salutaire mépris pour le
duel. _Histoire de Henri le Grand, par l’auteur de cet ouvrage, t. II,
seconde édition, p. 301._
C’est vraisemblablement une idée de ce genre qui fit établir jadis,
parmi les duellistes, une loi bizarre dont Brantôme rend compte dans son
discours sur les duels. Il dit que pour la gloire du duel il falloit que
le vainqueur même fût blessé, afin de prouver apparemment (ce que
Brantôme ne dit pas) l’égalité du combat; Brantôme rapporte à ce sujet
le fait suivant:
Deux amis se brouillèrent et se battirent; l’un des deux, sans être
blessé, renversa l’autre d’un coup d’épée, et le voyant nageant dans son
sang, il s’élança vers lui pour le relever et le secourir; l’un et
l’autre convinrent que le vainqueur contrefaisant le blessé, porteroit
trois jours son bras en écharpe; en effet, dit Brantôme, le vainqueur
_se souilla le bras du sang de la blessure_ de son adversaire, il mit
son mouchoir autour de son bras, et il soutint qu’il avoit reçu un coup
d’épée; le blessé guérit et les deux champions reprirent l’un pour
l’autre une amitié qui dura toute leur vie. Henri IV, comme tous les
grands hommes (Condé, Turenne, etc.), méprisoit la manie sanguinaire du
duel, qui fut si fréquente sous son règne, il fit tous ses efforts pour
réprimer cette férocité; il faisait souvent venir dans son cabinet des
jeunes gens qui vouloient se battre, il avoit beaucoup de peine à les en
empêcher; aussi, fatigué de leur déraison, écrivoit-il à Sully: _Certes,
mon ami, cette jeunesse devient bien insolente._ Voyez _Mémoires de
Sully, t. VII, p. 60._
Il est remarquable que dans ce temps où le duel étoit si commun, on
n’entendoit pas parler de suicide, c’est qu’il y avoit un fond de
sentiment religieux; le duelliste peut espérer qu’il ne sera pas tué; le
suicide renonce sans illusion à toute espérance.
Nous pensons que des réflexions sur la fausse et la véritable gloire
doivent naturellement terminer cet ouvrage, puisque le but, sur la
terre, du bon _emploi du temps_, est de mériter et d’obtenir l’estime
générale avec l’approbation de sa conscience. Ainsi, nous allons tâcher
de donner des définitions exactes et précises des différens genres de
gloire.