CHAPITRE XII.

Du Devoir.

Les prétendus philosophes du dernier siècle et leurs disciples ont pris

plaisir depuis plus de quatre-vingts ans à élever sans cesse des

qualités, des actions arbitraires et même des vices au-dessus du devoir;

et c’est une des choses qui a le plus contribué à bouleverser toutes les

idées morales. Rien n’est aussi beau que le simple devoir, fondé sur les

préceptes religieux, lorsqu’il est fidèlement suivi; parce qu’il peut

seul être la règle infaillible de nos actions, de nos mœurs et la juste

mesure de la vertu.

Dans le cours ordinaire de la vie, le devoir toujours admirable n’offre

rien d’éblouissant, il ne demande alors que des vertus modestes qui

touchent sans briller, et dont souvent même il prescrit de cacher les

sacrifices les plus méritoires et les plus pénibles[49]; mais dans les

situations extraordinaires et périlleuses, le devoir inspire un courage

éclatant, il exige l’héroïsme[50]. C’est ainsi que dans les préceptes

sur le mariage l’évangile dit: _vous, maris, aimez vos femmes comme

J.-C. a aimé l’église jusqu’à se livrer lui-même pour elle_. L’Esprit

saint qui a donné ce commandement: _faites l’aumône de votre bien, et ne

détournez votre visage d’aucun pauvre_, donne encore celui-ci: _lorsque

vous ferez l’aumône, que votre main gauche ne sache point ce que fait

votre main droite. Ev. saint Mathieu, ch. 15._

[49] Par exemple une épouse malheureuse doit cacher ses peines, ses

confidences sur un tel point seroient de coupables délations, comme

l’a si bien dit un de nos poëtes.

«Le devoir d’une épouse est de paroître heureuse.»

(_Destouches._)

Il en est de même pour des enfans bien nés, qui ne doivent jamais se

plaindre de leurs parens pour les frères et sœurs, etc., etc.

[50] On voit d’une manière bien frappante dans les mémoires de madame

la marquise de Bonchamps, le développement de cette importante

vérité: madame de Bonchamps ne fut point une amazone, le devoir a

dirigé toutes ses actions; elle a été seulement une épouse

affectionnée, soumise, obéissante, et sa conduite entière fut

héroïque.

Nous parlons ici du devoir qui n’est nullement étranger au sujet

principal que nous traitons; car il n’y a sans lui aucun ordre dans la

vie; tout y devient arbitraire comme les vertus; on n’a point les goûts

de son état, on en néglige les occupations, on n’agit que par les

caprices de l’imagination qui est toujours déréglée quand le devoir ne

la fixe pas; et l’on tombe dans presque tous les écarts causés par le

vice et les passions, ce qui comme nous l’avons déjà dit entraîne

inévitablement une prodigieuse perte de temps.

C’est en exaltant continuellement les fausses vertus qu’on est parvenu à

dédaigner le devoir; on a même loué des crimes; nos philosophes qui

vantent sans cesse _la nature_, s’extasient sur les actions qui

outragent le plus _la nature_: ils admirent avec enthousiasme le

suicide, les pères qui font mourir leurs enfans, les enfans qui

assassinent leurs pères, les frères qui font condamner leurs frères,

etc., etc. On conçoit qu’une telle dépravation de principes peut exister

chez des peuples payens, mais elle est inexcusable parmi des chrétiens;

et il est bien étrange que les philosophes modernes qui ont tant déclamé

contre _les préjugés_, en ayent adopté d’aussi sanguinaires! il y a

toujours eu (depuis même le christianisme), un grand abus moral dans les

éducations de collége: c’est l’admiration passionnée qu’on inspire à la

jeunesse pour des actions barbares faites par quelques-uns des héros de

l’antiquité. Si l’évangile n’eût pas constamment combattu ce fol

enthousiasme, si les sages ordonnances de nos rois ne l’eussent pas si

souvent réprimé, nous serions depuis long-temps dans la plus affreuse

barbarie; mais ces germes de corruptions ne se sont que trop propagés,

ils ont produit le faux point d’honneur, le duel et tous les préjugés de

l’orgueil (3). Nous croyons avoir prouvé dans un autre ouvrage[51] que

toutes les opinions des philosophes modernes, qu’ils ont publiées comme

de si lumineuses nouveautés, se trouvent (sans qu’il en manque une

seule) dans l’_Histoire des hérésies_; on peut ajouter que _les

amplifications de collége_ ont aussi beaucoup contribué à gâter l’esprit

de ces mêmes philosophes; ainsi de mauvaises compositions d’écoliers,

commentées par l’ignorance et l’impiété, ont bouleversé le monde!...

[51] _La religion considérée comme l’unique base du bonheur et de la

véritable philosophie._

* * * * *

Qu’on me permette d’insérer ici une réflexion sur le duel qui me paroît

assez frappante et que j’ai placée dans l’Histoire de Henri le Grand:

sans parler de la religion et de l’humanité, il y a contre le duelliste

un argument sans réplique; c’est qu’il est impossible que jamais il

combatte comme l’honneur ou le bon sens l’exigeroit, c’est-à-dire avec

une parfaite égalité: il est toujours inférieur ou supérieur à son

adversaire dans ce genre d’habileté; le désavantage, dans ce cas, est la

plus absurde des duperies; l’avantage est contre l’honneur. Dans cette

lutte, la maladresse est une sottise, la supériorité est une honte; l’un

des champions est un imbécile, et l’autre est presque un assassin; ceci

est sans exception, car sur deux duellistes, ou médiocres ou fameux, il

y en a toujours un plus fort que l’autre. Si les jeunes gens bien nés

faisoient ces réflexions, ils prendroient un salutaire mépris pour le

duel. _Histoire de Henri le Grand, par l’auteur de cet ouvrage, t. II,

seconde édition, p. 301._

C’est vraisemblablement une idée de ce genre qui fit établir jadis,

parmi les duellistes, une loi bizarre dont Brantôme rend compte dans son

discours sur les duels. Il dit que pour la gloire du duel il falloit que

le vainqueur même fût blessé, afin de prouver apparemment (ce que

Brantôme ne dit pas) l’égalité du combat; Brantôme rapporte à ce sujet

le fait suivant:

Deux amis se brouillèrent et se battirent; l’un des deux, sans être

blessé, renversa l’autre d’un coup d’épée, et le voyant nageant dans son

sang, il s’élança vers lui pour le relever et le secourir; l’un et

l’autre convinrent que le vainqueur contrefaisant le blessé, porteroit

trois jours son bras en écharpe; en effet, dit Brantôme, le vainqueur

_se souilla le bras du sang de la blessure_ de son adversaire, il mit

son mouchoir autour de son bras, et il soutint qu’il avoit reçu un coup

d’épée; le blessé guérit et les deux champions reprirent l’un pour

l’autre une amitié qui dura toute leur vie. Henri IV, comme tous les

grands hommes (Condé, Turenne, etc.), méprisoit la manie sanguinaire du

duel, qui fut si fréquente sous son règne, il fit tous ses efforts pour

réprimer cette férocité; il faisait souvent venir dans son cabinet des

jeunes gens qui vouloient se battre, il avoit beaucoup de peine à les en

empêcher; aussi, fatigué de leur déraison, écrivoit-il à Sully: _Certes,

mon ami, cette jeunesse devient bien insolente._ Voyez _Mémoires de

Sully, t. VII, p. 60._

Il est remarquable que dans ce temps où le duel étoit si commun, on

n’entendoit pas parler de suicide, c’est qu’il y avoit un fond de

sentiment religieux; le duelliste peut espérer qu’il ne sera pas tué; le

suicide renonce sans illusion à toute espérance.

Nous pensons que des réflexions sur la fausse et la véritable gloire

doivent naturellement terminer cet ouvrage, puisque le but, sur la

terre, du bon _emploi du temps_, est de mériter et d’obtenir l’estime

générale avec l’approbation de sa conscience. Ainsi, nous allons tâcher

de donner des définitions exactes et précises des différens genres de

gloire.

De l'emploi du temps · 第 18 / 40 题