Des Œuvres posthumes et des Testamens.
On peut, au lit de la mort, faire des restitutions et rétracter les
erreurs d’écrits coupables. Ces agonies repentantes offrent des
expiations sans doute trop tardives; néanmoins, elles sont réparatrices,
elles donnent l’exemple d’un hommage solennel rendu à la religion, et
elles demandent une grande indulgence pour les fautes et même pour les
crimes qu’elles dévoilent et qu’elles déplorent!... Mais, laisser après
soi des manuscrits scandaleux, des mémoires diffamatoires, remplis
d’ailleurs, de faussetés, de mensonges, de calomnies, voilà des excès
que rien n’excuse, et qui doivent répandre un opprobre éternel sur les
noms et la mémoire de ceux qui laissent de tels adieux à leur pays et à
leurs contemporains; la plus grande partie des mémoires imprimés de nos
jours seront de honteux monumens de l’esprit de parti et de la
perversité des mœurs de ce siècle[45]. Que l’on compare ces ignobles
productions à celles du même genre, qui furent écrites aussi dans des
temps de factions; les mémoires de mademoiselle de Montpensier, de la
duchesse de Nemours (si remarquable par l’esprit et l’impartialité), du
cardinal de Retz, de madame de Motteville, de Dangeau, de Gourville,
etc. Et si l’on remonte plus haut, on trouvera les admirables mémoires
de Sully, qui suffiroient seuls pour donner la plus noble opinion du
siècle, du règne et du gouvernement de Henri-le-Grand. Aussi ce siècle
a-t-il amené la plus éclatante renaissance des belles-lettres, et le
nôtre en a produit la décadence, car il est impossible de brouiller et
d’altérer tous les principes de la morale, sans ébranler tous ceux du
bon goût. La haine est odieuse sur le bord de la tombe, et elle est
atroce lorsque ses effets se prolongent au-delà des bornes de la vie.
L’âme en se détachant de son enveloppe mortelle, implorera la divine
miséricorde; comment osera-t-elle demander le pardon de ses fautes,
quand dans cet instant même elle se vengera encore sur la terre?
[45] Les mémoires dont je parle prétendent prouver la corruption du
siècle dernier, et je le répète, ils ne _prouvent_ que celle du
temps où nous vivons, par les mensonges extravagans, ridicules ou
atroces qu’ils contiennent. L’animosité, la haine de la cour et de
la noblesse en ont fait de véritables libelles; car malheureusement
ils ont successivement passé dans des mains infidèles, qui les ont
entièrement défigurés en les mutilant et en y insérant une infinité
de choses qui n’y étoient point; c’est de quoi je puis
particulièrement répondre relativement aux mémoires de M. le duc de
Lauzun, dont j’ai lu les originaux: cet ouvrage étoit frivole, et à
beaucoup d’égards peu digne de son auteur; mais du moins il n’étoit
point souillé par un nombre prodigieux d’anecdotes mensongères,
scandaleuses et du plus mauvais ton, et on y rendoit une éclatante
justice au caractère et aux vertus angéliques de madame de Lauzun;
je puis assurer encore que les indignes mémoires attribués à feu le
baron de Buzenval sont entièrement composés par l’_éditeur_, qui les
a remplis de contes absurdes et des plus noires calomnies. M. de
Buzenval, qui étoit Suisse, parloit avec agrément le françois, mais
n’étoit pas en état d’écrire passablement dans cette langue un
billet de trois lignes. Mon indignation sur les mémoires dont il
s’agit est d’autant moins suspecte que je n’y suis désignée d’aucune
manière injurieuse. Je pourrois citer encore beaucoup d’autres
mémoires modernes, dans lesquels la justice et la vérité sont
également outragées, et qui ne font pas mention de moi; mais j’ai
placé la justification des gens qu’ils attaquent avec indignité dans
un ouvrage qui ne paroîtra qu’après ma mort; j’y justifie aussi
quelques personnes qui ont toujours été mes ennemis, c’est un
hommage que je devois rendre à la vérité. J’ajouterai seulement ici,
qu’il seroit bien injuste de juger la société d’autrefois sur les
mémoires licencieux, et de si mauvais ton de personnes qui n’ont
jamais été admises dans la bonne compagnie; les révoltans mémoires
de madame d’Épinay sont de ce nombre.
Lorsqu’on a vécu dans des temps orageux, qu’on a vu des choses
extraordinaires, on peut, sans présomption, entreprendre de rédiger des
mémoires, si l’on sait bien écrire, et qu’on ait successivement
recueilli des notices exactes sur les principaux événemens dont on a été
témoin, ou dont on a eu l’occasion de connoître, avec certitude, toutes
les circonstances essentielles. On aime les petits détails dans les
mémoires, mais il faut cependant qu’ils aient toujours quelque intérêt;
s’ils sont tout à fait frivoles, ils doivent du moins avoir de la grâce,
de la naïveté, ou peindre des mœurs locales.
La chose la plus difficile dans des mémoires particuliers, c’est d’y
parler convenablement de soi; il faut éviter avec soin l’emphase et la
pompe, qui seroient surtout dans ce cas du plus grand ridicule. La
candeur, l’impartialité, la simplicité, font le charme principal de ce
genre d’ouvrages, on les lit sans intérêt si c’est avec défiance, et
l’on a besoin d’estimer assez l’auteur pour être assuré qu’il est
incapable, non-seulement de se permettre un mensonge, mais une
exagération; on ne trompe nul lecteur à cet égard; l’orgueil, ou le plus
puérile amour-propre et la haine, qui font déguiser et mentir se sentent
à chaque ligne: c’est dans ce sens que ce mot de M. de Buffon, _tout
l’homme est dans le style_, est parfaitement vrai.
Dans des poëmes, dans des fictions, on peut en exaltant son imagination,
peindre avec vérité (si toutefois on a de l’élévation dans l’âme) un
héroïsme auquel on ne pourroit atteindre, mais qu’on est au moins
capable d’admirer sincèrement.
On peut de même raconter les aventures d’un autre, et avec de
l’imagination et de la sensibilité, concevoir et bien décrire les
pensées d’un héros d’après son caractère connu, et les événemens de sa
vie. Il n’en est pas ainsi quand on écrit sa propre histoire: qu’on
n’entreprenne point cette tâche toujours difficultueuse, si l’on est
dominé par l’amour-propre et par l’animosité; car si l’on veut se
peindre en beau, la vérité qu’on ne peut se déguiser à soi-même, et le
souvenir de sa conduite s’y opposeroient invinciblement; l’artifice et
l’orgueil savent suggérer des phrases adroites, insidieuses et même
éblouissantes, mais ils n’ont point d’inspirations touchantes et
sublimes; s’ils prennent le ton de la douceur et de la bonté, ils
tombent dans la fadeur et dans l’affectation; s’ils affichent de grands
sentimens, le galimatias du style décèle la fausseté des pensées et le
ridicule des prétentions.
La sincérité oblige à rapporter sans aucun déguisement les faits, les
discours et ses propres sentimens; mais si l’on a eu le malheur affreux
de faire des bassesses et des crimes, par exemple, si l’on a mis tous
ses enfans à l’hôpital des enfans trouvés, si l’on a volé et rejeté le
vol sur une personne innocente, si l’on a manqué de reconnoissance et de
mœurs, si l’on a répandu des écrits que l’on ait soi-même jugés
corrupteurs et irréligieux, et qu’enfin on ait changé de religion par
des vues d’intérêt, on peut noblement abjurer de tels excès par un aveu
public et religieux, et en se condamnant soi-même à une pénitence sévère
pour le reste de ses jours; mais on n’est pas digne d’écrire ses
mémoires, ne pouvant obtenir le moindre degré d’estime, on n’auroit
aucun droit à la confiance, et surtout si l’auteur, après avoir conté
toutes ces choses, finissoit par assurer gravement qu’il est _le
meilleur des hommes_[46].
[46] Si l’on trouve ce jugement trop rigoureux, qu’on se rappelle que
J.-J. Rousseau, qui ne se piquoit ni d’être conséquent, ni d’avoir
de la mémoire, a dit aussi _ingénument_ de lui-même ce qui suit:
«Dire et prouver également le pour et le contre, tout persuader et
ne rien croire, a de tout temps été le jeu favori de mon esprit; je
ne regarde aucun de mes livres sans frémir; au lieu d’instruire je
corromps; au lieu de nourrir j’empoisonne; mais la passion m’égare,
et avec tous mes beaux discours, je ne suis qu’un scélérat.»
Rousseau (comme je l’ai remarqué ailleurs) n’est pas le premier qui
se soit piqué d’écrire des mémoires avec une cynique sincérité:
beaucoup d’autres avant lui ont eu cette prétention, entre autres le
philosophe Cardan, qui dit de lui-même qu’il est _fourbe, méchant,
calomniateur_, etc. Jérôme Cardan, médecin et géomètre, naquit à
Pavie en 1501: on croit que sa naissance étoit illégitime. Il se
mêloit d’astrologie; on dit qu’il se laissa mourir de faim afin
d’éviter la honte d’avoir faussement prédit sa mort. Son fils aîné
eut à vingt-six ans la tête tranchée pour avoir empoisonné sa femme.
Le père et le fils furent accusés d’athéisme.
Si dans une vie qui n’est point déshonorée il se trouve quelques
foiblesses, on doit se respecter assez pour les passer sous silence, la
véracité ne prescrit pas de tout dire. Rien de licencieux ou même
d’équivoque ne doit entrer dans des mémoires, et surtout lorsque
l’auteur annonce qu’il les écrit _pour l’instruction de ses enfans_; la
gaîté n’est point déplacée dans ces sortes d’ouvrages, elle peut même y
jeter une agréable variété, mais il faut qu’elle n’y puisse jamais
alarmer la pudeur.
On répète qu’il est lâche d’attaquer les morts qui ne peuvent se
défendre. Il y a plusieurs réflexions à faire sur cette maxime. 1º. Il
n’est pas exactement vrai que les morts soient _sans défense_, le
tombeau en est une, et plus puissante qu’on ne le croit communément; il
éteint les fureurs de l’envie, ou du moins il en émousse les traits
envenimés. Toutes les âmes élevées conviendront qu’il est toujours
odieux et criminel d’attaquer sans preuves irrécusables l’honneur des
vivans et la mémoire des morts, car c’est soi-même manquer d’honneur,
puisqu’on s’expose à être regardé comme un calomniateur; mais, dans ce
cas, il est plus cruel d’attaquer les vivans, puisqu’ils en souffrent;
on doit distinguer en ceci deux choses très-différentes que l’on confond
sans cesse: l’attaque des personnes et celle des écrits publics; les
personnes sont toujours respectables[47], les livres ne le sont que
lorsqu’ils contiennent la morale la plus pure; on ne doit les critiquer
sous d’autres rapports qu’avec tous les égards de l’estime; mais les
écrits corrupteurs ne méritent que les seuls ménagemens qu’impose le bon
goût.
[47] Il est pourtant permis d’accuser vivement s’il le faut pour se
justifier d’une imputation calomnieuse. On doit à sa famille, à ses
amis de ne point laisser flétrir injustement sa personne ou sa
mémoire, à moins que l’attaque ne fût insérée que dans des libelles
anonimes, qui ne peuvent inspirer que le plus profond dédain.
Composer d’utiles mémoires est infiniment plus difficile pour des gens
de lettres qui ont de la célébrité que pour d’autres, parce qu’ils ont
plus d’envieux, plus d’ennemis, plus de ressentimens à vaincre;
d’ailleurs ces espèces de mémoires doivent être en grande partie
littéraires, et c’est ici que l’impartialité seroit bien nécessaire et
qu’elle auroit un grand mérite; nous n’avons point d’ouvrage en ce genre
que l’on puisse proposer pour modèle; l’abbé Morellet avoit
naturellement dans le caractère une droiture qui, sans son
philosophisme, auroit pu lui donner une parfaite impartialité; mais dans
cette supposition même ses jugemens littéraires n’auroient pu être bons;
il n’avoit pas le talent d’écrire, et ce qui manque particulièrement à
ses mémoires, c’est l’esprit.
Il est à regretter que feu M. Thomas de l’Académie française n’ait pas
laissé de mémoires; ses vertus, la pureté de ses mœurs et de sa vie, ses
talens, comme orateur et comme poète, le mettoient en état d’en écrire
d’excellens; on lui a justement reproché d’avoir eu quelquefois en prose
et en vers de l’enflure et de l’emphase; mais ce fut plutôt en lui
l’abus et l’excès d’une qualité qu’une affectation; il avoit une
élévation réelle dans l’âme et dans les idées; ses écrits sont remplis
de grandes pensées et des plus nobles sentimens, souvent exprimés d’une
manière touchante; on n’oubliera jamais sa belle ode _sur le temps_, et
dont le sujet nous donne le droit de transcrire ici les dernières
strophes:
Si je devois un jour, pour de viles richesses,
Vendre ma liberté, descendre à des bassesses;
Si mon cœur par mes sens devoit être amolli!
O temps, je te dirois: Préviens ma dernière heure,
Hâte-toi, que je meure,
J’aime mieux n’être plus que de vivre avili.
Mais si de la vertu les généreuses flammes
Peuvent de mes écrits passer dans quelques âmes;
Si je puis d’un ami soulager les douleurs;
S’il est des malheureux dont l’obscure innocence
Languisse sans défense,
Et dont ma foible main doive essuyer les pleurs;
O temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse;
Que ma mère, long-temps objet de ma tendresse,
Reçoive mes tributs de respect et d’amour:
Et vous, gloire, vertu, déesses immortelles,
Que vos brillantes ailes,
Sur mes cheveux blanchis, se reposent un jour[48]!
[48] Dans son _Épître au peuple français_, faite deux ans avant la
révolution, on trouve ces vers:
Que de coupables mains s’élevant jusqu’aux trônes
Sur la tête des rois ébranlent les couronnes;
Peuple, tu ne sais point par de grands attentats
Épouvanter la terre et changer les états.
Cette pièce finit par deux vers, dont la pensée sera vraie dans tous
les temps:
«Le vice seul est bas, la vertu fait le rang
«Et l’homme le plus juste est aussi le plus grand.»
Il est bien dommage qu’une telle plume n’ait pas écrit sa _vie
littéraire_. Quant aux testamens, ces derniers adieux si solennels,
s’ils offrent une seule pensée, une seule disposition contraire à la
religion, à la justice, à la morale, ils sont odieux, alors même que les
lois n’en peuvent attaquer la validité.
Durant le cours si borné de notre carrière apprenons à connoître le prix
du temps; dans cette course rapide ne négligeons aucun moyen, ne perdons
aucune occasion de nous rendre utiles, tâchons de ne donner que de bons
exemples et de ne laisser après nous que de nobles souvenirs.
Une vie écoulée dans l’oisiveté, l’indolence et dans la vaine
dissipation du monde n’est qu’une insipide et coupable végétation.
Nous pensons que nous ne pouvons mieux compléter ce chapitre qu’en
offrant à la jeunesse un extrait succinct de pensées religieuses _sur le
temps_, tirées de l’Écriture sainte et des orateurs chrétiens.
* * * * *
J’ai passé par le champ du paresseux et par la vigne de l’insensé, et
j’ai trouvé que tout étoit plein d’orties; que les épines en couvroient
toute la surface, et que les murs étoient abattus; en voyant cela j’ai
fait mes réflexions, et je me suis instruit par cet exemple. _Prov.,
chap. 24._
Les pensées d’un homme fort et laborieux produisent l’abondance, mais
tout paresseux est toujours pauvre. _Ch. 21._
Allez à la fourmi, considérez sa conduite et apprenez à devenir sage;
puisque n’ayant ni chef, ni maître, ni prince, elle fait néanmoins sa
provision durant l’été, et amasse pendant la moisson de quoi se nourrir.
Jusqu’à quand dormirez-vous paresseux? quand vous réveillerez-vous de
votre sommeil? _Prov., ch. 6._
N’aimez point le sommeil, de peur que vous ne tombiez dans l’indigence;
soyez vigilant et vous serez dans l’abondance. Les désirs tuent le
paresseux, il passe sa vie à former des souhaits. _Prov._
O toi, qui que tu sois, qui vis sur cette terre, qu’y fais-tu? quels
sont tes travaux? Pourquoi consumes-tu dans un lâche repos un temps si
précieux... tout homme qui se présente te fournit l’occasion d’être
utile; si tu ne peux rien faire pour lui, aime-le; et quand ton cœur
sera pénétré de ce doux sentiment, adresse au ciel tes vœux les plus
ardens pour qu’il verse sur lui ses bienfaits: ton créateur et ton
maître agréera tes vœux; l’implorer pour le prochain, c’est rendre un
digne hommage à sa bonté suprême! _Veilles de saint Augustin._
Dès qu’on est dans ce corps mortel, on ne cesse de tendre vers la mort.
Tout le temps que l’on vit est autant de retranché sur celui qu’on doit
vivre; tout le temps de cette vie n’est qu’une course rapide vers la
mort. _Saint Augustin._
La perte du temps est un des plus grands désordres du monde. Cette vie
est si courte, tous les momens en sont si précieux... et néanmoins nous
vivons comme si cette vie ne devoit jamais finir, ou que nous n’y
eussions rien à faire... Hélas! si un réprouvé avoit un seul moment de
tout le temps que nous perdons, comment en useroit-il? A chaque instant
de son existence, on pourroit gagner une éternité bienheureuse. Nous ne
laissons échapper aucune occasion de nous amuser ou de nous enrichir; et
nous perdons à toute heure l’occasion de nous sauver. La journée la
mieux employée n’est pas celle où vous avez le plus avancé vos affaires;
mais celle où vous avez amassé le plus de mérites, et dont Dieu est le
plus content. Faites en sorte qu’à quelque heure qu’on vous rencontre,
si l’on vous demandoit: que faites-vous? vous puissiez répondre: je
travaille pour Dieu et pour mon salut. _Pensées Chrétiennes._
Lisez attentivement les divines écritures, vous y verrez partout
l’oisiveté en exécration; le travail expressément recommandé à tous,
sans distinction de rangs ni de sexes; l’arbre stérile coupé et livré
aux flammes, le serviteur négligent précipité dans les ténèbres
extérieures, et toujours la paresse punie avec autant de sévérité que
l’infidélité. La politique humaine entend-elle aussi bien les intérêts
de la société? s’arme-t-elle d’autant de rigueurs contre ces spectateurs
indifférens qui moissonnent largement dans un champ où ils n’ont point
semé? à peine a-t-elle des punitions pour les scélérats, comment en
auroit-elle pour les paresseux! ils sont souvent les mieux récompensés;
aussi, sûr de l’impunité, on embrasse un état, on se charge d’un emploi,
et on néglige sans crainte d’en remplir les obligations. Ils ont suivi
les déréglemens de leur cœur, dit le prophète; voilà la source du mal,
et dès lors ils ont mis les plaisirs à la place des devoirs, les
amusemens à la place des occupations; ils se sont rendus inutiles: la
conséquence est juste; pour vous en convaincre, jetez les yeux sur la
scène du monde; tout s’y passe en représentations; presque rien ne s’y
passe en réalités; tous les postes sont occupés en apparence, et
cependant à le prendre à la rigueur, que de postes vacans, que de titres
sans fonctions, que de ressorts qui n’agissent point, que de principaux
mobiles qui s’arrêtent!... divinités inférieures de la terre, nobles,
grands, puissans du siècle, souffrez que nous vous interrogions; tout
s’agite, tout est en mouvement autour de vous; pourquoi seuls
croupissez-vous dans l’oisiveté? n’êtes-vous pas pécheurs, et le joug
n’a-t-il pas été imposé à tous les enfans d’Adam, comme la pénitence de
leur prévarication? n’êtes-vous pas citoyens? est-il juste que vous
dévoriez tout le fruit des travaux des autres et que vous ne preniez
nulle part à ces mêmes travaux? avec tant d’orgueil vous croyez-vous si
peu nécessaires à la société qu’elle ne souffre aucun dommage de votre
inaction?... Non, vous n’êtes plus grands, votre seule inutilité vous
dégrade, et Dieu ne vous distinguera de la foule que vous méprisez, que
par les châtimens qu’il prépare à votre indolence. (_Sermon sur les
devoirs de la vie civile, par l’abbé Poule._)
Vous serez toujours content le soir quand vous aurez utilement employé
la journée. _Imitation de Jésus-Christ._