L’emploi du temps dans la vieillesse.
L’homme raisonnable qui se dispose à faire un long voyage, n’est occupé
que du soin de mettre ordre à ses affaires, de remplir tous ses
engagemens, et de servir ses parens et ses amis dans toutes les choses
où il peut encore leur être utile avant son départ; car, il désire
naturellement leur laisser de lui, durant son absence, un souvenir
intéressant. Un vieillard est toujours bien près de faire le plus grand
des voyages, et celui-là n’aura point de retour!... On peut comparer la
vieillesse à la fin d’une grande moisson par un temps menaçant; on se
hâte de rassembler ce qu’on n’a pu recueillir; chaque instant est
précieux, on n’en veut pas perdre un seul. Ainsi, le vieillard doit
retrancher, du peu de jours qui lui restent, toutes les inutilités, les
entretiens insignifians, et tout ce qui ne peut être d’aucun avantage
aux autres: rien ne doit le détourner de terminer dignement _son
ouvrage_, c’est-à-dire, d’achever ce qu’il a commencé, car dans la vie
humaine chaque année, ainsi que dans les saisons, amène de nouveaux
travaux. Comme nous n’emportons dans la tombe que nos œuvres, l’avarice
est surtout odieuse dans la vieillesse; on doit, à cet âge, donner tout
ce qu’on possède, argent, instruction, talens, et tous les conseils de
l’expérience, du moins, à tous ceux qui le désirent et qui sont capables
d’apprécier de tels bienfaits.
Dans les jours brillans de la jeunesse, on envisage la vieillesse sous
un point de vue aussi faux qu’il est triste; quand la vieillesse est
unie à la piété, elle a des avantages inestimables qui sont inconnus aux
autres âges; elle ne regrette point de vains plaisirs dont elle connoît
l’illusion et les dangers; débarrassée du joug tyrannique des passions,
elle sent vivement le bonheur de n’avoir plus à les combattre, et elle
jouit délicieusement de la paix et des loisirs que lui procure
l’affranchissement de toutes les sujétions sociales. Quand la vie a été
sobre et sage, la vieillesse a bien rarement des infirmités
douloureuses, et l’inévitable foiblesse physique qui l’accompagne n’est
pas sans quelque charme, elle rend le repos si doux!...
La nature dispense les vieillards de l’activité du corps et des jambes,
aussi n’exige-t-on d’eux ni visites, ni courses, etc. Mais, cette espèce
d’indolence forcée qui leur donne plus de temps libre, leur impose
(lorsqu’ils ont conservé leurs facultés intellectuelles) un plus grand
travail d’esprit, et en le diversifiant, une longue habitude le rend
très-facile jusqu’au tombeau aux gens qui ont toujours été studieux, car
il est reconnu que le seul changement d’occupation est un délassement;
ce qui sembleroit prouver, qu’à l’exception de la première de toutes les
sciences, la morale, l’esprit humain ne peut rien approfondir
parfaitement, c’est-à-dire, _entièrement_; et qu’en même temps, il peut
débrouiller et contenir une très-grande quantité de connoissances
diverses jusqu’au point qu’il ne lui est pas permis de passer. Il seroit
impossible de s’appliquer huit ou dix heures de suite, sans fatigue, à
l’étude d’une seule science, parce qu’on seroit inévitablement arrêté et
tourmenté par des difficultés inexplicables, puisque chaque science
offre d’impénétrables mystères: celui qui a prescrit à l’homme
l’humilité, a posé à toutes les connoissances humaines des limites que
nul mortel ne peut franchir. Cet être tout puissant qui exige la
croyance et la foi à sa parole, a répandu des mystères incompréhensibles
dans toutes les sciences sans exception[39], et l’on s’étonne d’en
trouver dans la science divine, la religion!... L’homme, forcé de
reconnoître que sa raison et son intelligence sont toujours
inévitablement insuffisantes et bornées dans toutes les choses qui ne
sont pas essentiellement nécessaires à la conservation de son être et à
la perfectibilité de ses principes moraux; l’homme, enfin, cette
créature si foible, si invinciblement ignorante, voudroit comprendre
Dieu et tous les mystères de la révélation!... Il est bien remarquable
que dans toutes les sciences nous puissions découvrir ce qui nous est
utile (effet admirable de la bonté céleste), et que tout le reste
échappe toujours aux recherches de notre vaine curiosité[40]. Les impies
eux-mêmes sont forcés d’avouer que le code de morale le plus parfait et
le seul qui soit conséquent d’un bout à l’autre, est l’évangile; et tous
les préceptes de ce livre divin sont à la portée de tout le monde, parce
qu’ils peuvent servir à notre sanctification; ces réflexions suffiroient
seules pour convaincre un esprit raisonnable de la vérité de la
religion.
[39] L’astronomie, l’histoire naturelle, la botanique, l’anatomie, la
physique, la chimie, etc., etc.
[40] Nous ne pouvons expliquer une infinité de phénomènes de la
botanique et nous connoissons toutes les propriétés des plantes;
l’effet de quelques poisons est incompréhensible, mais nous en avons
découvert les antidotes. On ignore les causes du flux et reflux de
la mer, et l’art de la navigation se perfectionne tous les jours,
etc., etc.
La possibilité de varier ses occupations doit être plus étendue dans la
vieillesse qu’aux autres âges; on a eu plus de temps pour apprendre. Il
seroit à désirer que tous les vieillards eussent cultivé la musique dès
leur jeunesse; c’est un délassement non-seulement charmant, mais
parfait, en ce qu’il repose entièrement la tête lorsqu’on joue soi-même
d’un instrument; ce genre d’occupation n’a rien d’appliquant si l’on
n’exécute que les morceaux de musique qu’on sait par cœur, et il jette
un voile sur toutes les pensées. Dans le chagrin, la musique qu’on
entend cause presque toujours des sensations douloureuses, mais celle
qu’on fait est une distraction aussi sûre qu’agréable, et en faisant
usage des moyens que j’ai indiqués dans le cours de cet ouvrage, je puis
assurer qu’il est possible de conserver jusque dans l’âge le plus
avancé, la force et l’agilité des doigts[41]. Cependant il y a dans la
vieillesse une tendance à la lenteur qu’il faut connoître et savoir
vaincre: par exemple, on est, en jouant d’un instrument, toujours
disposé à ralentir, sans qu’il y ait de la faute des doigts; ils iront
très-facilement plus vite quand on le voudra, il faut seulement y
prendre garde, afin de surmonter cette disposition au ralentissement; il
en est de même de tous les mouvemens du corps dans la vieillesse: les
médecins disent qu’on retarde la caducité par les bains, on peut aussi
la retarder avec de l’attention sur sa manière de marcher et d’agir: dès
qu’on a atteint soixante et quelques années, si l’on ne s’observe pas,
on traîne les pieds en marchant au lieu de les lever à chaque pas; on
peut aussitôt qu’on s’en aperçoit, se garantir pendant beaucoup d’années
de cette habitude qui est très-mauvaise, et d’autant plus qu’elle rend
l’exercice presque nul; d’ailleurs les nerfs des jarrets et les muscles
des jambes et des cuisses se roidissent, ils perdent en peu de temps
leur souplesse, et l’on arrive à la caducité[42].
[41] Ce mouvement des doigts, ainsi que tous les mouvemens habituels
des diverses parties du corps, n’est pas indifférent pour la santé:
il contribue à entretenir la circulation du sang dans les bras, il
préserve des varices et des _nodus_; on a remarqué que les joueurs
d’instrumens ont bien rarement ces difformités, et que leurs mains
ont communément quelque chose d’adroit, d’agile et de jeune.
[42] Feu le baron de Candale avoit conservé jusqu’à l’âge le plus
avancé, la démarche, la taille et la tournure d’un jeune homme, ce
qu’il devoit à des espèces d’exercices qu’il avoit imaginés et qu’il
faisoit tous les matins dans sa chambre; ces exercices consistoient
à remuer les bras en tous sens, et ensuite les jambes l’une après
l’autre, avec lesquelles il faisoit surtout ce que les danseurs
appellent _des ronds de jambes_. Cette invention, fort connue alors
dans la société, étoit désignée sous le nom d’_exercices à la
Candale_. Plusieurs jeunes personnes de ce temps les ont imités,
continués et s’en sont fort bien trouvées. Le baron disoit qu’il
joignoit à ces exercices l’habitude aussi salutaire de n’employer
ses domestiques au service de sa personne que dans les choses qu’il
ne pouvoit faire lui-même, excellente coutume à tous égards et que
tout le monde devroit suivre.
Tous ces moyens physiques seroient insuffisans pour retarder la
décrépitude, sans les moyens moraux les plus puissans de tous, la
perfection des principes, du caractère et de la piété; si un vieillard
n’est pas au-dessus des puérilités, des contrariétés et des ressentimens
d’amour-propre qui agitent les hommes d’un autre âge, s’il ne méprise
pas tout ce qui est frivole, il a bien mal profité de l’expérience et
bien mal employé les années de la longue carrière qu’il a parcourue.
L’homme qui a passé un grand nombre d’années à faire des voyages de
longs cours sur terre et sur mer, est familiarisé avec les mauvais
gîtes, la pluie, la grêle, les tempêtes; comment le vieillard
pourroit-il ne pas être accoutumé aux désagrémens et aux orages sans
cesse renaissans de la vie?... Le détachement de toutes les folies
mondaines, l’indulgence, la bonté, la patience, la résignation
religieuse, voilà ce qui conserve la paix de l’âme et ce qui prolonge
l’existence. Une chose très-ridicule, est de voir chez elle une vieille
femme dans une chambre remplie de babioles inutiles et très-chères, des
vases de toutes grandeurs, des petites figures de porcelaine et
d’albâtre, de riches ornemens en bronze, qui loin d’ajouter à la
commodité des meubles, les rendent excessivement lourds; on est toujours
tenté de demander à cette vieille personne à qui elle destine tous ces
présens, car on ne peut croire qu’elle ait l’intention de garder pour
elle toutes ces choses. Ceci n’est que ridicule; mais ce qui est
véritablement odieux, c’est un vieillard irascible et vindicatif. Hélas,
à cet âge, il faut tout excuser, et l’on n’a plus que le temps de
pardonner!... Quand le signal du dernier adieu est donné, comment
peut-on conserver de la haine et des désirs de vengeance contre qui que
ce soit? Un vieillard pénétré des vérités de la religion, s’il a des
ennemis, ne doit-il pas leur dire: «Pardonnez-moi si je vous ai
offensés, et même prescrivez-moi ce que je puis faire pour vous apaiser;
pourvu que vous n’exigiez rien de contraire à mes devoirs et à mes
principes, je suis prêt à vous donner toutes les satisfactions
possibles; enfin, j’excuse et j’oublie de toute mon âme nos anciens
démêlés. Si je pouvois vous être utile, ah! venez!... Combien je serois
reconnoissant d’une si noble confiance, je ne vous recevrois point avec
cette ostentation de grandeur d’âme qui a besoin des regards et des
louanges du monde; mais vous trouveriez en moi autant de simplicité que
de zèle et d’affection.»
Si à tout âge on ne pense pas ainsi, on a grand tort, surtout lorsqu’on
a des sentimens religieux; mais si dans la vieillesse de tels procédés
pouvoient coûter quelque effort, et qu’on prétendît être dévot, on ne
seroit qu’un hypocrite. Un vieillard tel qu’il doit être par les
qualités morales, mérite le respect et la vénération de tous ceux qui
pensent bien; il n’en coûte rien de suivre à son égard les préceptes de
l’Écriture Sainte[43]. Les infirmités de l’âge avancé sont des
expiations forcées, mais qui peuvent devenir méritoires en s’y
soumettant de bon cœur. Communément la vue d’un vieillard s’affoiblit,
hélas elle a si souvent contemplé des objets profanes, et tous les
autres lui sont si connus! Ils n’ont même plus l’attrait de la
curiosité; le vieillard peut dire avec le sage, qu’il n’y _a plus rien
de nouveau pour lui sous le soleil_. Sa surdité devient-elle complète?
il est privé de la conversation, doit-il s’en affliger? il n’entendra
plus d’insipides discours, d’ennuyeuses répétitions ni d’adroites
flatteries qu’il écouta peut-être jadis avec trop de complaisance. Il ne
marche plus lestement, ces pieds qui ont fait volontairement tant de pas
inutiles, et qui étoient si agiles pour courir après de vains plaisirs,
et pour se rendre à des rendez-vous frivoles ou coupables, ces pieds si
long-temps égarés dans de mauvais sentiers, sont maintenant pesans et
lourds, ils ne peuvent plus se mouvoir qu’avec lenteur et gravité, comme
s’ils demandoient à l’âme de les diriger à l’avenir avec plus de
réflexion. Son goût physique est tout à fait émoussé, il ne connoît plus
l’appétit, aussi n’a-t-il presque plus besoin de nourriture, il est
forcé d’en retrancher à mesure qu’il avance en âge; il semble que plus
il s’approche de l’éternité, plus il se spiritualise.
[43] «Levez-vous devant les cheveux blancs, honorez la personne du
vieillard.» (_Lévitique_, ch. 19.)
«La vieillesse est une couronne d’honneur lorsqu’elle se trouve dans
la voie de la justice.» (_Proverbes._)
L’Écriture dit encore: «Ce qui rend la vieillesse vénérable n’est
pas la longueur de la vie, ni le nombre des années; mais la prudence
de l’homme lui tient lieu de cheveux blancs, et la vie sans tache
est une heureuse vieillesse.» (_La Sagesse_, ch. 4.)
Le vieillard, ainsi en grande partie dégagé des sens, n’a presque plus
rien de matériel, il ne doit même pas regretter l’espèce de mémoire que
le temps lui a ravie; car il n’a perdu de ce qu’il savoit que des
inutilités: par exemple, il oublie les noms propres des gens qui lui
sont indifférens, il se rappellera toujours ceux de ses amis et de tous
les grands hommes; les dates lui échappent, ainsi que les anecdotes
puériles, et tout ce qui ne dit rien au cœur et à l’esprit; mais les
faits intéressans, toutes les choses grandes, nobles, importantes, sont
ineffaçablement gravées dans son souvenir, sa mémoire ne se perd pas,
elle s’épure. Il semble que toutes les idées utiles soient plus _à
l’aise_ dans sa tête, qu’elles s’y classent et s’y développent mieux
depuis que les futilités en sont rejetées et bannies. C’est un fait bien
digne d’admiration que ce mécanisme de la mémoire des vieillards, car il
est certain que l’_âge vénérable_, ne sauroit conserver le souvenir des
choses indifférentes ou frivoles; le cerveau de la tête respectable,
couverte de cheveux blancs, n’en garde plus la trace; ce qui est
religieux, moral, solide ou touchant, peut seul s’y imprimer, tout le
reste est oublié, rejeté. Cette loi qui s’étend sur tous les vieillards,
est très-favorable à ceux qui ont fait un bon emploi du temps, mais elle
est bien fâcheuse pour les ignorans qui ne se sont occupés que de
bagatelles: comme ces inutilités sortent de leur souvenir, leur tête
reste entièrement vide, on les croit imbéciles, ils ne le sont pas plus
qu’ils ne l’étoient à trente ans. Il est remarquable aussi, que nous
oublions très-souvent quelques-unes de nos bonnes actions, dont le
souvenir nous seroit moralement plutôt nuisible qu’utile, et que nous
n’oublions jamais nos fautes graves, parce que nous devons nous en
repentir et les expier[44]. Enfin, un sage vieillard n’est plus agité
par tout ce qui tourmente si vivement les hommes durant cette saison
orageuse qu’on appelle les beaux jours de la vie; au lieu d’un avenir
borné, il n’en a plus qu’un immortel. Son bonheur futur ne dépend plus
du caprice des hommes, son ambition est immense comme l’infini qu’elle
embrasse, et la mort, loin de renverser ses plus vastes, ses plus chères
espérances, va les réaliser toutes.
[44] Il est vrai que l’on conserve à tout âge le souvenir de son
enfance, où l’on n’a eu que les idées les plus frivoles: outre les
raisons physiques qu’il est possible de donner de ce phénomène, on
pourroit dire encore que ce souvenir nous est conservé parce qu’il
ne nous retrace que les douces idées de la paix et de l’innocence.
Honorons la vieillesse surtout lorsqu’elle est pieuse et par conséquent
véritablement éclairée; profitons de ses lumières, mais ne la plaignons
point; elle est calme, satisfaite, et l’aspect, toujours présent de la
tombe entr’ouverte, élève, exalte toutes ses pensées. Cet objet n’est à
ses yeux que le seul refuge assuré contre l’injustice et la calomnie, et
que le passage heureux et solennel qui peut conduire à la félicité sans
nuages, et à la gloire sans limite et sans vicissitudes.