CHAPITRE X.

L’emploi du temps dans la vieillesse.

L’homme raisonnable qui se dispose à faire un long voyage, n’est occupé

que du soin de mettre ordre à ses affaires, de remplir tous ses

engagemens, et de servir ses parens et ses amis dans toutes les choses

où il peut encore leur être utile avant son départ; car, il désire

naturellement leur laisser de lui, durant son absence, un souvenir

intéressant. Un vieillard est toujours bien près de faire le plus grand

des voyages, et celui-là n’aura point de retour!... On peut comparer la

vieillesse à la fin d’une grande moisson par un temps menaçant; on se

hâte de rassembler ce qu’on n’a pu recueillir; chaque instant est

précieux, on n’en veut pas perdre un seul. Ainsi, le vieillard doit

retrancher, du peu de jours qui lui restent, toutes les inutilités, les

entretiens insignifians, et tout ce qui ne peut être d’aucun avantage

aux autres: rien ne doit le détourner de terminer dignement _son

ouvrage_, c’est-à-dire, d’achever ce qu’il a commencé, car dans la vie

humaine chaque année, ainsi que dans les saisons, amène de nouveaux

travaux. Comme nous n’emportons dans la tombe que nos œuvres, l’avarice

est surtout odieuse dans la vieillesse; on doit, à cet âge, donner tout

ce qu’on possède, argent, instruction, talens, et tous les conseils de

l’expérience, du moins, à tous ceux qui le désirent et qui sont capables

d’apprécier de tels bienfaits.

Dans les jours brillans de la jeunesse, on envisage la vieillesse sous

un point de vue aussi faux qu’il est triste; quand la vieillesse est

unie à la piété, elle a des avantages inestimables qui sont inconnus aux

autres âges; elle ne regrette point de vains plaisirs dont elle connoît

l’illusion et les dangers; débarrassée du joug tyrannique des passions,

elle sent vivement le bonheur de n’avoir plus à les combattre, et elle

jouit délicieusement de la paix et des loisirs que lui procure

l’affranchissement de toutes les sujétions sociales. Quand la vie a été

sobre et sage, la vieillesse a bien rarement des infirmités

douloureuses, et l’inévitable foiblesse physique qui l’accompagne n’est

pas sans quelque charme, elle rend le repos si doux!...

La nature dispense les vieillards de l’activité du corps et des jambes,

aussi n’exige-t-on d’eux ni visites, ni courses, etc. Mais, cette espèce

d’indolence forcée qui leur donne plus de temps libre, leur impose

(lorsqu’ils ont conservé leurs facultés intellectuelles) un plus grand

travail d’esprit, et en le diversifiant, une longue habitude le rend

très-facile jusqu’au tombeau aux gens qui ont toujours été studieux, car

il est reconnu que le seul changement d’occupation est un délassement;

ce qui sembleroit prouver, qu’à l’exception de la première de toutes les

sciences, la morale, l’esprit humain ne peut rien approfondir

parfaitement, c’est-à-dire, _entièrement_; et qu’en même temps, il peut

débrouiller et contenir une très-grande quantité de connoissances

diverses jusqu’au point qu’il ne lui est pas permis de passer. Il seroit

impossible de s’appliquer huit ou dix heures de suite, sans fatigue, à

l’étude d’une seule science, parce qu’on seroit inévitablement arrêté et

tourmenté par des difficultés inexplicables, puisque chaque science

offre d’impénétrables mystères: celui qui a prescrit à l’homme

l’humilité, a posé à toutes les connoissances humaines des limites que

nul mortel ne peut franchir. Cet être tout puissant qui exige la

croyance et la foi à sa parole, a répandu des mystères incompréhensibles

dans toutes les sciences sans exception[39], et l’on s’étonne d’en

trouver dans la science divine, la religion!... L’homme, forcé de

reconnoître que sa raison et son intelligence sont toujours

inévitablement insuffisantes et bornées dans toutes les choses qui ne

sont pas essentiellement nécessaires à la conservation de son être et à

la perfectibilité de ses principes moraux; l’homme, enfin, cette

créature si foible, si invinciblement ignorante, voudroit comprendre

Dieu et tous les mystères de la révélation!... Il est bien remarquable

que dans toutes les sciences nous puissions découvrir ce qui nous est

utile (effet admirable de la bonté céleste), et que tout le reste

échappe toujours aux recherches de notre vaine curiosité[40]. Les impies

eux-mêmes sont forcés d’avouer que le code de morale le plus parfait et

le seul qui soit conséquent d’un bout à l’autre, est l’évangile; et tous

les préceptes de ce livre divin sont à la portée de tout le monde, parce

qu’ils peuvent servir à notre sanctification; ces réflexions suffiroient

seules pour convaincre un esprit raisonnable de la vérité de la

religion.

[39] L’astronomie, l’histoire naturelle, la botanique, l’anatomie, la

physique, la chimie, etc., etc.

[40] Nous ne pouvons expliquer une infinité de phénomènes de la

botanique et nous connoissons toutes les propriétés des plantes;

l’effet de quelques poisons est incompréhensible, mais nous en avons

découvert les antidotes. On ignore les causes du flux et reflux de

la mer, et l’art de la navigation se perfectionne tous les jours,

etc., etc.

La possibilité de varier ses occupations doit être plus étendue dans la

vieillesse qu’aux autres âges; on a eu plus de temps pour apprendre. Il

seroit à désirer que tous les vieillards eussent cultivé la musique dès

leur jeunesse; c’est un délassement non-seulement charmant, mais

parfait, en ce qu’il repose entièrement la tête lorsqu’on joue soi-même

d’un instrument; ce genre d’occupation n’a rien d’appliquant si l’on

n’exécute que les morceaux de musique qu’on sait par cœur, et il jette

un voile sur toutes les pensées. Dans le chagrin, la musique qu’on

entend cause presque toujours des sensations douloureuses, mais celle

qu’on fait est une distraction aussi sûre qu’agréable, et en faisant

usage des moyens que j’ai indiqués dans le cours de cet ouvrage, je puis

assurer qu’il est possible de conserver jusque dans l’âge le plus

avancé, la force et l’agilité des doigts[41]. Cependant il y a dans la

vieillesse une tendance à la lenteur qu’il faut connoître et savoir

vaincre: par exemple, on est, en jouant d’un instrument, toujours

disposé à ralentir, sans qu’il y ait de la faute des doigts; ils iront

très-facilement plus vite quand on le voudra, il faut seulement y

prendre garde, afin de surmonter cette disposition au ralentissement; il

en est de même de tous les mouvemens du corps dans la vieillesse: les

médecins disent qu’on retarde la caducité par les bains, on peut aussi

la retarder avec de l’attention sur sa manière de marcher et d’agir: dès

qu’on a atteint soixante et quelques années, si l’on ne s’observe pas,

on traîne les pieds en marchant au lieu de les lever à chaque pas; on

peut aussitôt qu’on s’en aperçoit, se garantir pendant beaucoup d’années

de cette habitude qui est très-mauvaise, et d’autant plus qu’elle rend

l’exercice presque nul; d’ailleurs les nerfs des jarrets et les muscles

des jambes et des cuisses se roidissent, ils perdent en peu de temps

leur souplesse, et l’on arrive à la caducité[42].

[41] Ce mouvement des doigts, ainsi que tous les mouvemens habituels

des diverses parties du corps, n’est pas indifférent pour la santé:

il contribue à entretenir la circulation du sang dans les bras, il

préserve des varices et des _nodus_; on a remarqué que les joueurs

d’instrumens ont bien rarement ces difformités, et que leurs mains

ont communément quelque chose d’adroit, d’agile et de jeune.

[42] Feu le baron de Candale avoit conservé jusqu’à l’âge le plus

avancé, la démarche, la taille et la tournure d’un jeune homme, ce

qu’il devoit à des espèces d’exercices qu’il avoit imaginés et qu’il

faisoit tous les matins dans sa chambre; ces exercices consistoient

à remuer les bras en tous sens, et ensuite les jambes l’une après

l’autre, avec lesquelles il faisoit surtout ce que les danseurs

appellent _des ronds de jambes_. Cette invention, fort connue alors

dans la société, étoit désignée sous le nom d’_exercices à la

Candale_. Plusieurs jeunes personnes de ce temps les ont imités,

continués et s’en sont fort bien trouvées. Le baron disoit qu’il

joignoit à ces exercices l’habitude aussi salutaire de n’employer

ses domestiques au service de sa personne que dans les choses qu’il

ne pouvoit faire lui-même, excellente coutume à tous égards et que

tout le monde devroit suivre.

Tous ces moyens physiques seroient insuffisans pour retarder la

décrépitude, sans les moyens moraux les plus puissans de tous, la

perfection des principes, du caractère et de la piété; si un vieillard

n’est pas au-dessus des puérilités, des contrariétés et des ressentimens

d’amour-propre qui agitent les hommes d’un autre âge, s’il ne méprise

pas tout ce qui est frivole, il a bien mal profité de l’expérience et

bien mal employé les années de la longue carrière qu’il a parcourue.

L’homme qui a passé un grand nombre d’années à faire des voyages de

longs cours sur terre et sur mer, est familiarisé avec les mauvais

gîtes, la pluie, la grêle, les tempêtes; comment le vieillard

pourroit-il ne pas être accoutumé aux désagrémens et aux orages sans

cesse renaissans de la vie?... Le détachement de toutes les folies

mondaines, l’indulgence, la bonté, la patience, la résignation

religieuse, voilà ce qui conserve la paix de l’âme et ce qui prolonge

l’existence. Une chose très-ridicule, est de voir chez elle une vieille

femme dans une chambre remplie de babioles inutiles et très-chères, des

vases de toutes grandeurs, des petites figures de porcelaine et

d’albâtre, de riches ornemens en bronze, qui loin d’ajouter à la

commodité des meubles, les rendent excessivement lourds; on est toujours

tenté de demander à cette vieille personne à qui elle destine tous ces

présens, car on ne peut croire qu’elle ait l’intention de garder pour

elle toutes ces choses. Ceci n’est que ridicule; mais ce qui est

véritablement odieux, c’est un vieillard irascible et vindicatif. Hélas,

à cet âge, il faut tout excuser, et l’on n’a plus que le temps de

pardonner!... Quand le signal du dernier adieu est donné, comment

peut-on conserver de la haine et des désirs de vengeance contre qui que

ce soit? Un vieillard pénétré des vérités de la religion, s’il a des

ennemis, ne doit-il pas leur dire: «Pardonnez-moi si je vous ai

offensés, et même prescrivez-moi ce que je puis faire pour vous apaiser;

pourvu que vous n’exigiez rien de contraire à mes devoirs et à mes

principes, je suis prêt à vous donner toutes les satisfactions

possibles; enfin, j’excuse et j’oublie de toute mon âme nos anciens

démêlés. Si je pouvois vous être utile, ah! venez!... Combien je serois

reconnoissant d’une si noble confiance, je ne vous recevrois point avec

cette ostentation de grandeur d’âme qui a besoin des regards et des

louanges du monde; mais vous trouveriez en moi autant de simplicité que

de zèle et d’affection.»

Si à tout âge on ne pense pas ainsi, on a grand tort, surtout lorsqu’on

a des sentimens religieux; mais si dans la vieillesse de tels procédés

pouvoient coûter quelque effort, et qu’on prétendît être dévot, on ne

seroit qu’un hypocrite. Un vieillard tel qu’il doit être par les

qualités morales, mérite le respect et la vénération de tous ceux qui

pensent bien; il n’en coûte rien de suivre à son égard les préceptes de

l’Écriture Sainte[43]. Les infirmités de l’âge avancé sont des

expiations forcées, mais qui peuvent devenir méritoires en s’y

soumettant de bon cœur. Communément la vue d’un vieillard s’affoiblit,

hélas elle a si souvent contemplé des objets profanes, et tous les

autres lui sont si connus! Ils n’ont même plus l’attrait de la

curiosité; le vieillard peut dire avec le sage, qu’il n’y _a plus rien

de nouveau pour lui sous le soleil_. Sa surdité devient-elle complète?

il est privé de la conversation, doit-il s’en affliger? il n’entendra

plus d’insipides discours, d’ennuyeuses répétitions ni d’adroites

flatteries qu’il écouta peut-être jadis avec trop de complaisance. Il ne

marche plus lestement, ces pieds qui ont fait volontairement tant de pas

inutiles, et qui étoient si agiles pour courir après de vains plaisirs,

et pour se rendre à des rendez-vous frivoles ou coupables, ces pieds si

long-temps égarés dans de mauvais sentiers, sont maintenant pesans et

lourds, ils ne peuvent plus se mouvoir qu’avec lenteur et gravité, comme

s’ils demandoient à l’âme de les diriger à l’avenir avec plus de

réflexion. Son goût physique est tout à fait émoussé, il ne connoît plus

l’appétit, aussi n’a-t-il presque plus besoin de nourriture, il est

forcé d’en retrancher à mesure qu’il avance en âge; il semble que plus

il s’approche de l’éternité, plus il se spiritualise.

[43] «Levez-vous devant les cheveux blancs, honorez la personne du

vieillard.» (_Lévitique_, ch. 19.)

«La vieillesse est une couronne d’honneur lorsqu’elle se trouve dans

la voie de la justice.» (_Proverbes._)

L’Écriture dit encore: «Ce qui rend la vieillesse vénérable n’est

pas la longueur de la vie, ni le nombre des années; mais la prudence

de l’homme lui tient lieu de cheveux blancs, et la vie sans tache

est une heureuse vieillesse.» (_La Sagesse_, ch. 4.)

Le vieillard, ainsi en grande partie dégagé des sens, n’a presque plus

rien de matériel, il ne doit même pas regretter l’espèce de mémoire que

le temps lui a ravie; car il n’a perdu de ce qu’il savoit que des

inutilités: par exemple, il oublie les noms propres des gens qui lui

sont indifférens, il se rappellera toujours ceux de ses amis et de tous

les grands hommes; les dates lui échappent, ainsi que les anecdotes

puériles, et tout ce qui ne dit rien au cœur et à l’esprit; mais les

faits intéressans, toutes les choses grandes, nobles, importantes, sont

ineffaçablement gravées dans son souvenir, sa mémoire ne se perd pas,

elle s’épure. Il semble que toutes les idées utiles soient plus _à

l’aise_ dans sa tête, qu’elles s’y classent et s’y développent mieux

depuis que les futilités en sont rejetées et bannies. C’est un fait bien

digne d’admiration que ce mécanisme de la mémoire des vieillards, car il

est certain que l’_âge vénérable_, ne sauroit conserver le souvenir des

choses indifférentes ou frivoles; le cerveau de la tête respectable,

couverte de cheveux blancs, n’en garde plus la trace; ce qui est

religieux, moral, solide ou touchant, peut seul s’y imprimer, tout le

reste est oublié, rejeté. Cette loi qui s’étend sur tous les vieillards,

est très-favorable à ceux qui ont fait un bon emploi du temps, mais elle

est bien fâcheuse pour les ignorans qui ne se sont occupés que de

bagatelles: comme ces inutilités sortent de leur souvenir, leur tête

reste entièrement vide, on les croit imbéciles, ils ne le sont pas plus

qu’ils ne l’étoient à trente ans. Il est remarquable aussi, que nous

oublions très-souvent quelques-unes de nos bonnes actions, dont le

souvenir nous seroit moralement plutôt nuisible qu’utile, et que nous

n’oublions jamais nos fautes graves, parce que nous devons nous en

repentir et les expier[44]. Enfin, un sage vieillard n’est plus agité

par tout ce qui tourmente si vivement les hommes durant cette saison

orageuse qu’on appelle les beaux jours de la vie; au lieu d’un avenir

borné, il n’en a plus qu’un immortel. Son bonheur futur ne dépend plus

du caprice des hommes, son ambition est immense comme l’infini qu’elle

embrasse, et la mort, loin de renverser ses plus vastes, ses plus chères

espérances, va les réaliser toutes.

[44] Il est vrai que l’on conserve à tout âge le souvenir de son

enfance, où l’on n’a eu que les idées les plus frivoles: outre les

raisons physiques qu’il est possible de donner de ce phénomène, on

pourroit dire encore que ce souvenir nous est conservé parce qu’il

ne nous retrace que les douces idées de la paix et de l’innocence.

Honorons la vieillesse surtout lorsqu’elle est pieuse et par conséquent

véritablement éclairée; profitons de ses lumières, mais ne la plaignons

point; elle est calme, satisfaite, et l’aspect, toujours présent de la

tombe entr’ouverte, élève, exalte toutes ses pensées. Cet objet n’est à

ses yeux que le seul refuge assuré contre l’injustice et la calomnie, et

que le passage heureux et solennel qui peut conduire à la félicité sans

nuages, et à la gloire sans limite et sans vicissitudes.

De l'emploi du temps · 第 16 / 40 题