CHAPITRE IX.

De l’emploi du temps dans l’âge mûr.

On a communément un préjugé très-nuisible à l’étendue de nos

connoissances, c’est de croire que passé trente-cinq ou trente-six ans,

on n’est plus d’âge à prendre des maîtres; on peut au contraire en

prendre avec plus de fruit que dans la première jeunesse, parce qu’on

est moins distrait par mille frivolités, et que les connoissances

acquises ont toujours quelques rapports avec celles qu’on veut y

joindre, de sorte que, par exemple, plus on sait de langues, plus il est

aisé d’en apprendre une nouvelle[36]. On jouit dans l’âge mûr de la

considération que doit obtenir le mérite reconnu, on peut alors étendre

ou restreindre à son gré sa société, et en élaguer les sots, les

ignorans et les désœuvrés, toujours importuns, ennuyeux, et qui font

perdre beaucoup de temps. On se prépare des délassemens aussi

instructifs qu’agréables, en se formant une société composée de gens

raisonnables, d’hommes de la cour, de magistrats, de littérateurs, de

savans, d’artistes, d’étrangers distingués, de femmes aimables de toutes

les classes du grand monde[37].

[36] Il est même des langues qui donnent à cet égard une inconcevable

facilité: quand on sait bien l’italien et l’espagnol, on apprend en

trois semaines le portugais.

[37] Telle étoit jadis la société particulière d’un prince justement

célèbre par son esprit et son amabilité, feu M. le prince de Conti,

père de celui qui est mort en Espagne; telles étoient aussi les

sociétés de madame la maréchale de Luxembourg et de madame la

marquise de Deffant.

La réserve et le silence qui ont tant de grâce dans la grande jeunesse,

ne conviennent plus dans l’âge mûr, où l’on doit offrir à la société les

premiers fruits de son expérience et de l’usage du monde: l’extrême

retenue ne paroîtroit alors que du dédain ou de la taciturnité; mais

dans toutes les saisons de la vie, les bavards sont insupportables; les

pédans valent mille fois mieux, s’ils ennuyent souvent, du moins,

quelquefois ils instruisent; c’est une compensation; le _bavardage_

toujours fatiguant n’en a point, il ne laisse dans la mémoire que le

souvenir de puérilités, de médisances, et de mensonges, car il entraîne

presque inévitablement ces inconvéniens et ces vices, enfin par le temps

qu’il fait perdre, il nuit plus aux progrès de l’esprit et de

l’instruction que la paresse même.

On doit relire dans l’âge mûr les ouvrages remarquables qu’on a lus dans

sa jeunesse; on y trouvera de nouvelles beautés et des défauts qu’on

n’aura pas remarqués dans ses premières lectures, ce qui prouve que la

maturité donne des lumières qu’on n’a point sans elle. Ainsi donc, si

l’on est né avec le talent d’écrire, il ne faut pas se presser de

publier ses ouvrages; les productions de la première jeunesse seront

toujours au-dessous de ce qu’on pourra faire dans la suite: aussi, tous

les hommes de génie n’ont-ils écrits leurs chefs-d’œuvres qu’après l’âge

de quarante ans, et souvent beaucoup plus tard[38]. Cependant, il est

toujours très-utile d’écrire pour soi, afin de prendre de la facilité et

pour dégager sa mémoire de pensées qui l’embarrasseroient inutilement si

on ne les confioit pas au papier. Il semble que l’imagination ne puisse

contenir qu’un certain nombre d’idées, leur surabondance forme de la

confusion dans la tête, et tourmente parce qu’on craint d’en perdre

quelques-unes, ce qui empêche d’en créer de nouvelles; en laissant

_dormir_ ses premiers essais, on les revoit ensuite avec fruit; on est

en état de les juger, de les corriger, et même de les soustraire s’il le

faut. Un auteur n’a de véritables _entrailles de père_ pour un ouvrage

que lorsqu’il l’a livré au public, parce que dans ce cas l’amour-propre

l’y attache et peut l’aveugler; mais quand avec réflexion il en est le

seul juge, il en est aussi le meilleur censeur.

[38] M. de Buffon, le plus grand écrivain du siècle dernier, n’a

commencé à publier ses productions qu’après l’âge de quarante-cinq

ans, et il a fait les plus beaux morceaux de son _Histoire

naturelle_ entre l’âge de soixante à soixante-quinze ans. Corneille,

Racine, Molière avoient depuis long-temps passé la jeunesse

lorsqu’ils ont mis au jour leurs chefs-d’œuvres. On sait que dans

l’antiquité Sophocle échappa à l’interdiction à quatre-vingts ans,

en donnant au public l’une de ses plus belles tragédies, et que

Théophraste avoit près de cent ans quand il fit paroître ses

_Caractères_.

On dit que les jeunes gens précoces deviennent très-rarement des hommes

supérieurs, ce qui est vrai en général; mais, ce n’est point parce

qu’ils sont _précoces_ (car tous les esprits distingués le sont

communément), c’est uniquement parce que les succès dus à l’étonnement

et à l’indulgence les enivrent; et lorsque l’on croit avoir atteint le

plus haut degré de la perfection, on n’y parvient jamais.

Lagrange-Chancel fit, à 14 ans, la tragédie de _Jugurtha_; elle fut

jouée et reçue avec un enthousiasme universel qui n’eut pour cause que

l’âge de l’auteur; mais ce triomphe lui tourna la tête, il cessa

d’étudier, de travailler avec ardeur et persévérance, et il se fixa dans

la médiocrité.

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