De l’emploi du temps dans l’âge mûr.
On a communément un préjugé très-nuisible à l’étendue de nos
connoissances, c’est de croire que passé trente-cinq ou trente-six ans,
on n’est plus d’âge à prendre des maîtres; on peut au contraire en
prendre avec plus de fruit que dans la première jeunesse, parce qu’on
est moins distrait par mille frivolités, et que les connoissances
acquises ont toujours quelques rapports avec celles qu’on veut y
joindre, de sorte que, par exemple, plus on sait de langues, plus il est
aisé d’en apprendre une nouvelle[36]. On jouit dans l’âge mûr de la
considération que doit obtenir le mérite reconnu, on peut alors étendre
ou restreindre à son gré sa société, et en élaguer les sots, les
ignorans et les désœuvrés, toujours importuns, ennuyeux, et qui font
perdre beaucoup de temps. On se prépare des délassemens aussi
instructifs qu’agréables, en se formant une société composée de gens
raisonnables, d’hommes de la cour, de magistrats, de littérateurs, de
savans, d’artistes, d’étrangers distingués, de femmes aimables de toutes
les classes du grand monde[37].
[36] Il est même des langues qui donnent à cet égard une inconcevable
facilité: quand on sait bien l’italien et l’espagnol, on apprend en
trois semaines le portugais.
[37] Telle étoit jadis la société particulière d’un prince justement
célèbre par son esprit et son amabilité, feu M. le prince de Conti,
père de celui qui est mort en Espagne; telles étoient aussi les
sociétés de madame la maréchale de Luxembourg et de madame la
marquise de Deffant.
La réserve et le silence qui ont tant de grâce dans la grande jeunesse,
ne conviennent plus dans l’âge mûr, où l’on doit offrir à la société les
premiers fruits de son expérience et de l’usage du monde: l’extrême
retenue ne paroîtroit alors que du dédain ou de la taciturnité; mais
dans toutes les saisons de la vie, les bavards sont insupportables; les
pédans valent mille fois mieux, s’ils ennuyent souvent, du moins,
quelquefois ils instruisent; c’est une compensation; le _bavardage_
toujours fatiguant n’en a point, il ne laisse dans la mémoire que le
souvenir de puérilités, de médisances, et de mensonges, car il entraîne
presque inévitablement ces inconvéniens et ces vices, enfin par le temps
qu’il fait perdre, il nuit plus aux progrès de l’esprit et de
l’instruction que la paresse même.
On doit relire dans l’âge mûr les ouvrages remarquables qu’on a lus dans
sa jeunesse; on y trouvera de nouvelles beautés et des défauts qu’on
n’aura pas remarqués dans ses premières lectures, ce qui prouve que la
maturité donne des lumières qu’on n’a point sans elle. Ainsi donc, si
l’on est né avec le talent d’écrire, il ne faut pas se presser de
publier ses ouvrages; les productions de la première jeunesse seront
toujours au-dessous de ce qu’on pourra faire dans la suite: aussi, tous
les hommes de génie n’ont-ils écrits leurs chefs-d’œuvres qu’après l’âge
de quarante ans, et souvent beaucoup plus tard[38]. Cependant, il est
toujours très-utile d’écrire pour soi, afin de prendre de la facilité et
pour dégager sa mémoire de pensées qui l’embarrasseroient inutilement si
on ne les confioit pas au papier. Il semble que l’imagination ne puisse
contenir qu’un certain nombre d’idées, leur surabondance forme de la
confusion dans la tête, et tourmente parce qu’on craint d’en perdre
quelques-unes, ce qui empêche d’en créer de nouvelles; en laissant
_dormir_ ses premiers essais, on les revoit ensuite avec fruit; on est
en état de les juger, de les corriger, et même de les soustraire s’il le
faut. Un auteur n’a de véritables _entrailles de père_ pour un ouvrage
que lorsqu’il l’a livré au public, parce que dans ce cas l’amour-propre
l’y attache et peut l’aveugler; mais quand avec réflexion il en est le
seul juge, il en est aussi le meilleur censeur.
[38] M. de Buffon, le plus grand écrivain du siècle dernier, n’a
commencé à publier ses productions qu’après l’âge de quarante-cinq
ans, et il a fait les plus beaux morceaux de son _Histoire
naturelle_ entre l’âge de soixante à soixante-quinze ans. Corneille,
Racine, Molière avoient depuis long-temps passé la jeunesse
lorsqu’ils ont mis au jour leurs chefs-d’œuvres. On sait que dans
l’antiquité Sophocle échappa à l’interdiction à quatre-vingts ans,
en donnant au public l’une de ses plus belles tragédies, et que
Théophraste avoit près de cent ans quand il fit paroître ses
_Caractères_.
On dit que les jeunes gens précoces deviennent très-rarement des hommes
supérieurs, ce qui est vrai en général; mais, ce n’est point parce
qu’ils sont _précoces_ (car tous les esprits distingués le sont
communément), c’est uniquement parce que les succès dus à l’étonnement
et à l’indulgence les enivrent; et lorsque l’on croit avoir atteint le
plus haut degré de la perfection, on n’y parvient jamais.
Lagrange-Chancel fit, à 14 ans, la tragédie de _Jugurtha_; elle fut
jouée et reçue avec un enthousiasme universel qui n’eut pour cause que
l’âge de l’auteur; mais ce triomphe lui tourna la tête, il cessa
d’étudier, de travailler avec ardeur et persévérance, et il se fixa dans
la médiocrité.