Suite du précédent.
J’ai indiqué le moyen de conserver dans sa mémoire l’instruction
acquise, en portant sur soi des petits _livrets_ et les relisant dans
tous les momens perdus. Une très-bonne méthode pour entretenir
l’habitude de lire en plusieurs langues est d’avoir des livres d’heures
dans toutes ces langues, et de les lire successivement avec régularité;
car tous les mots possibles, toutes les phrases d’une langue sont réunis
dans un livre de prières bien complet. Les personnes pieuses trouveront
du charme à bénir ainsi dans plusieurs langues le vrai Dieu, surtout
dans celles des pays dont les peuples égarés ne font que des prières qui
ne s’adressent point à lui; cette sanctification d’une étude si utile
seroit une espèce d’expiation de l’hérésie. D’ailleurs cette lecture ne
prendroit point de temps particulier, et elle seroit plus profitable que
toute autre que l’on feroit sans ordre et sans suite.
Une des choses qu’il est le plus difficile de retenir sont les dates,
parce qu’elles ne disent rien à l’imagination; il faut employer
plusieurs artifices pour se les remettre sans cesse sous les yeux: des
tables chronologiques en écriture bien fine sur des tabatières, comme on
y met des calendriers, ou sur de petits écrans _de main_, seroient de
fort bons moyens.
La botanique s’entretient bien naturellement dans les promenades
champêtres, et pour les habitans de Paris, en parcourant souvent le beau
Jardin du Roi.
Si la paresse et l’oisiveté trouvent à Paris toutes les tentations qui
peuvent les séduire, les satisfaire et les arracher à l’ennui jusqu’à ce
qu’elles soient blasées sur ces ressources frivoles, ce qui n’est jamais
bien long; du moins les gens studieux, les amis des sciences, de la
littérature et des arts trouvent aussi dans cette immense capitale tous
les moyens d’entretenir et d’acquérir de l’instruction et des talens, et
sans frais dispendieux ou même gratuitement. 1º. Les plus belles
bibliothèques de l’Europe leur sont ouvertes, et les livres leur sont
prêtés avec la plus aimable obligeance; 2º. ils trouveront les mêmes
facilités lorsqu’ils voudront visiter les cabinets les plus remarquables
d’histoire naturelle, de physique, de curiosités et de tableaux. Rien ne
peut surpasser la politesse, l’urbanité des savans, des professeurs, des
amateurs qui possèdent des collections intéressantes, et des
littérateurs distingués, à Paris et dans les principales villes de
province en France. Si de nos jours, sous mille formes diverses, on a
répandu dans les villes et les campagnes les germes affreux et
destructeurs de la corruption, nous avons aussi la consolation de voir
s’étendre et se multiplier partout des moyens faciles et très-peu
coûteux d’acquérir de l’instruction: moyennant une légère rétribution,
et souvent gratuitement, on peut faire à Paris sous d’habiles
professeurs des cours dans tous les genres[32]. Ainsi la jeunesse
studieuse trouve dans cette grande ville toutes les ressources dont elle
a besoin.
[32] _Cours de langues_ anciennes et vivantes; d’_histoire_ et de
_littérature_, de _physique_, de _chimie_, d’_anatomie_, de
_botanique_, d’_histoire naturelle_, etc.
Nous terminerons ce chapitre par quelques réflexions particulières sur
les femmes; il y a en général sur les femmes deux opinions différentes
qui nous paroissent également fausses; les uns font consister tout le
mérite des femmes dans l’instruction et les talens; les autres veulent
qu’elles ne soient uniquement que de _bonnes ménagères_; cependant
l’intelligence supérieure est bonne à tout, et l’on peut avec un _esprit
orné_ conduire une maison, et même beaucoup mieux que ne pourroit le
faire une personne bornée. L’éducation doit mettre en œuvre et
développer toutes les dispositions naturelles qui se rencontrent dans
les femmes, ainsi que parmi les hommes; il est à désirer pour le bonheur
dans le mariage qu’une femme soit en état de comprendre son mari quand
il voudra s’entretenir avec elle sur ses affaires, ses lectures, ses
occupations; il faut donc qu’une femme ait l’esprit cultivé; mais il
faut aussi qu’elle sache gouverner parfaitement sa maison, ce qui ne
demande qu’une seule chose: de compter chaque jour avec une cuisinière
ou un maître-d’hôtel; mais avec une régularité que rien ne puisse
déranger; cette petite sujétion n’exige que vingt ou trente minutes tous
les soirs ou tous les matins. Une maîtresse de maison doit encore savoir
tous les prix courans de tout ce qui s’achète chez elle, et les doses de
ce qui s’emploie dans la cuisine. On conviendra qu’il est facile
d’allier toutes ces choses avec les talens et la culture de l’esprit,
c’est uniquement faute d’intelligence que les femmes qui savent à peine
lire et écrire consacrent la moitié des journées aux _soins du ménage_;
et _ces bonnes ménagères_, après avoir passé la matinée entière à
gronder des domestiques et à jeter l’alarme dans toute la maison,
employent ordinairement le reste du jour à s’informer de ce qui ne les
regarde pas, à écouter de petits rapports _confidentiels_, souvent faux,
toujours exagérés; à se faire conter des fables malignes, des
historiettes insipides, et à les répéter; c’est ce qu’on appelle _du
commérage_; triste résultat du manque d’éducation, d’occupations, de
lumières, et de l’aversion du silence et de la solitude[33]. C’est fort
injustement qu’on accuse les femmes de parler plus que les hommes: on
rencontre dans la société beaucoup plus de _grands parleurs_ que de
_babillardes_; mais on confond deux défauts très-différens: _le
bavardage_ et _le commérage_; le premier a quelque chose de plus relevé,
et demande plus d’éducation: un _grand parleur_ doit s’exprimer
facilement et en bons termes; il vise même souvent à l’éloquence, il
veut briller, étonner; une _commère_ n’a point ces grandes prétentions:
un instinct d’ignorance mal dirigé lui fait désirer de donner quelque
aliment à son esprit et à son imagination tout-à-fait vides; loin de
vouloir toujours parler exclusivement, elle questionne avec intérêt sur
les choses qu’elle peut comprendre sans effort; elle répète, il est
vrai, mais elle sait écouter avec plaisir, ce qu’on ne trouvera jamais
dans un grand parleur.
[33] Un ancien poëte grec a dit avec raison qu’_une femme de bon sens
est amie du silence_.
Il ne faut pas croire que les _commères_ soient toutes confinées dans la
dernière classe de la société, il en existe avec des schals de
cachemires et des diamans, ainsi qu’avec des robes de bure et
d’indienne. L’oisiveté, l’ignorance et l’ennui produisent dans tous les
états les mêmes inconvéniens.
Les femmes doivent aimer le travail des mains, c’est à la fois en elles
un attribut de leur sexe, un maintien et une grâce[34].
[34] Après l’admirable portrait de _la femme forte_ (de Salomon), on
n’a rien dit de mieux pour peindre une femme vertueuse que ce qui
forme l’épitaphe d’une dame grecque dont le tombeau antique a été
découvert de nos jours. Voici cette épitaphe:
_Elle fut chaste, elle aima sa maison et le travail._
La première éducation des garçons et l’éducation tout entière des filles
appartiennent aux femmes, et l’accomplissement de ce devoir leur sera
très-utile pour leur propre instruction; rien n’apprend mieux que
d’enseigner; on oublie facilement les élémens des connoissances humaines
qui en sont pourtant la base, et qu’il est par conséquent nécessaire de
se rappeler. _Comment_ (diront certaines personnes) _les journées
seront-elles assez longues pour que l’on puisse faire tout cela?_ Nous
répondrons: qu’avec le goût de l’occupation, l’amour de ses devoirs et
quand on est sédentaire, on suffit à tout[35].
[35] L’empereur Auguste gouvernoit le monde, et cependant il trouvoit
encore le temps de donner tous les jours régulièrement deux heures
de leçons à ses neveux.