CHAPITRE VIII.

Suite du précédent.

J’ai indiqué le moyen de conserver dans sa mémoire l’instruction

acquise, en portant sur soi des petits _livrets_ et les relisant dans

tous les momens perdus. Une très-bonne méthode pour entretenir

l’habitude de lire en plusieurs langues est d’avoir des livres d’heures

dans toutes ces langues, et de les lire successivement avec régularité;

car tous les mots possibles, toutes les phrases d’une langue sont réunis

dans un livre de prières bien complet. Les personnes pieuses trouveront

du charme à bénir ainsi dans plusieurs langues le vrai Dieu, surtout

dans celles des pays dont les peuples égarés ne font que des prières qui

ne s’adressent point à lui; cette sanctification d’une étude si utile

seroit une espèce d’expiation de l’hérésie. D’ailleurs cette lecture ne

prendroit point de temps particulier, et elle seroit plus profitable que

toute autre que l’on feroit sans ordre et sans suite.

Une des choses qu’il est le plus difficile de retenir sont les dates,

parce qu’elles ne disent rien à l’imagination; il faut employer

plusieurs artifices pour se les remettre sans cesse sous les yeux: des

tables chronologiques en écriture bien fine sur des tabatières, comme on

y met des calendriers, ou sur de petits écrans _de main_, seroient de

fort bons moyens.

La botanique s’entretient bien naturellement dans les promenades

champêtres, et pour les habitans de Paris, en parcourant souvent le beau

Jardin du Roi.

Si la paresse et l’oisiveté trouvent à Paris toutes les tentations qui

peuvent les séduire, les satisfaire et les arracher à l’ennui jusqu’à ce

qu’elles soient blasées sur ces ressources frivoles, ce qui n’est jamais

bien long; du moins les gens studieux, les amis des sciences, de la

littérature et des arts trouvent aussi dans cette immense capitale tous

les moyens d’entretenir et d’acquérir de l’instruction et des talens, et

sans frais dispendieux ou même gratuitement. 1º. Les plus belles

bibliothèques de l’Europe leur sont ouvertes, et les livres leur sont

prêtés avec la plus aimable obligeance; 2º. ils trouveront les mêmes

facilités lorsqu’ils voudront visiter les cabinets les plus remarquables

d’histoire naturelle, de physique, de curiosités et de tableaux. Rien ne

peut surpasser la politesse, l’urbanité des savans, des professeurs, des

amateurs qui possèdent des collections intéressantes, et des

littérateurs distingués, à Paris et dans les principales villes de

province en France. Si de nos jours, sous mille formes diverses, on a

répandu dans les villes et les campagnes les germes affreux et

destructeurs de la corruption, nous avons aussi la consolation de voir

s’étendre et se multiplier partout des moyens faciles et très-peu

coûteux d’acquérir de l’instruction: moyennant une légère rétribution,

et souvent gratuitement, on peut faire à Paris sous d’habiles

professeurs des cours dans tous les genres[32]. Ainsi la jeunesse

studieuse trouve dans cette grande ville toutes les ressources dont elle

a besoin.

[32] _Cours de langues_ anciennes et vivantes; d’_histoire_ et de

_littérature_, de _physique_, de _chimie_, d’_anatomie_, de

_botanique_, d’_histoire naturelle_, etc.

Nous terminerons ce chapitre par quelques réflexions particulières sur

les femmes; il y a en général sur les femmes deux opinions différentes

qui nous paroissent également fausses; les uns font consister tout le

mérite des femmes dans l’instruction et les talens; les autres veulent

qu’elles ne soient uniquement que de _bonnes ménagères_; cependant

l’intelligence supérieure est bonne à tout, et l’on peut avec un _esprit

orné_ conduire une maison, et même beaucoup mieux que ne pourroit le

faire une personne bornée. L’éducation doit mettre en œuvre et

développer toutes les dispositions naturelles qui se rencontrent dans

les femmes, ainsi que parmi les hommes; il est à désirer pour le bonheur

dans le mariage qu’une femme soit en état de comprendre son mari quand

il voudra s’entretenir avec elle sur ses affaires, ses lectures, ses

occupations; il faut donc qu’une femme ait l’esprit cultivé; mais il

faut aussi qu’elle sache gouverner parfaitement sa maison, ce qui ne

demande qu’une seule chose: de compter chaque jour avec une cuisinière

ou un maître-d’hôtel; mais avec une régularité que rien ne puisse

déranger; cette petite sujétion n’exige que vingt ou trente minutes tous

les soirs ou tous les matins. Une maîtresse de maison doit encore savoir

tous les prix courans de tout ce qui s’achète chez elle, et les doses de

ce qui s’emploie dans la cuisine. On conviendra qu’il est facile

d’allier toutes ces choses avec les talens et la culture de l’esprit,

c’est uniquement faute d’intelligence que les femmes qui savent à peine

lire et écrire consacrent la moitié des journées aux _soins du ménage_;

et _ces bonnes ménagères_, après avoir passé la matinée entière à

gronder des domestiques et à jeter l’alarme dans toute la maison,

employent ordinairement le reste du jour à s’informer de ce qui ne les

regarde pas, à écouter de petits rapports _confidentiels_, souvent faux,

toujours exagérés; à se faire conter des fables malignes, des

historiettes insipides, et à les répéter; c’est ce qu’on appelle _du

commérage_; triste résultat du manque d’éducation, d’occupations, de

lumières, et de l’aversion du silence et de la solitude[33]. C’est fort

injustement qu’on accuse les femmes de parler plus que les hommes: on

rencontre dans la société beaucoup plus de _grands parleurs_ que de

_babillardes_; mais on confond deux défauts très-différens: _le

bavardage_ et _le commérage_; le premier a quelque chose de plus relevé,

et demande plus d’éducation: un _grand parleur_ doit s’exprimer

facilement et en bons termes; il vise même souvent à l’éloquence, il

veut briller, étonner; une _commère_ n’a point ces grandes prétentions:

un instinct d’ignorance mal dirigé lui fait désirer de donner quelque

aliment à son esprit et à son imagination tout-à-fait vides; loin de

vouloir toujours parler exclusivement, elle questionne avec intérêt sur

les choses qu’elle peut comprendre sans effort; elle répète, il est

vrai, mais elle sait écouter avec plaisir, ce qu’on ne trouvera jamais

dans un grand parleur.

[33] Un ancien poëte grec a dit avec raison qu’_une femme de bon sens

est amie du silence_.

Il ne faut pas croire que les _commères_ soient toutes confinées dans la

dernière classe de la société, il en existe avec des schals de

cachemires et des diamans, ainsi qu’avec des robes de bure et

d’indienne. L’oisiveté, l’ignorance et l’ennui produisent dans tous les

états les mêmes inconvéniens.

Les femmes doivent aimer le travail des mains, c’est à la fois en elles

un attribut de leur sexe, un maintien et une grâce[34].

[34] Après l’admirable portrait de _la femme forte_ (de Salomon), on

n’a rien dit de mieux pour peindre une femme vertueuse que ce qui

forme l’épitaphe d’une dame grecque dont le tombeau antique a été

découvert de nos jours. Voici cette épitaphe:

_Elle fut chaste, elle aima sa maison et le travail._

La première éducation des garçons et l’éducation tout entière des filles

appartiennent aux femmes, et l’accomplissement de ce devoir leur sera

très-utile pour leur propre instruction; rien n’apprend mieux que

d’enseigner; on oublie facilement les élémens des connoissances humaines

qui en sont pourtant la base, et qu’il est par conséquent nécessaire de

se rappeler. _Comment_ (diront certaines personnes) _les journées

seront-elles assez longues pour que l’on puisse faire tout cela?_ Nous

répondrons: qu’avec le goût de l’occupation, l’amour de ses devoirs et

quand on est sédentaire, on suffit à tout[35].

[35] L’empereur Auguste gouvernoit le monde, et cependant il trouvoit

encore le temps de donner tous les jours régulièrement deux heures

de leçons à ses neveux.

De l'emploi du temps · 第 14 / 40 题