CHAPITRE VII

Suite du précédent.

Le dessin et la peinture sont de tous les talens d’agrémens ceux qui se

conservent le mieux sans une culture assidue, parce qu’ils ont quelque

chose de plus intellectuel que tous les autres[28]. On dessinoit jadis

sans employer l’estompe, et il falloit beaucoup _de main_ et d’habitude

pour bien faire les ombres; maintenant l’estompe épargne toute cette

peine, et l’on n’oublie jamais la manière de s’en servir. La peinture en

pastel étoit une espèce de travail à l’estompe. Nous avons vu jadis au

Jardin du Roi, mademoiselle Basseporte, pensionnée par le gouvernement

pour peindre à la gouache des plantes et des reptiles, s’amuser de temps

en temps (à plus de quatre-vingts ans) à faire de petits tableaux en

pastel, et qui étoient charmans de fraîcheur et de vérité; elle nous dit

qu’elle avoit eu ce talent dès sa première jeunesse; mais que depuis

plus de trente ans elle le cultivoit très-rarement; néanmoins elle

l’avoit parfaitement conservé. Je ne sais pourquoi l’on a tout-à-fait

abandonné la peinture au pastel: les paysages et les fleurs ne peuvent

en ce genre s’exécuter avec succès; les fleurs au pastel sont trop

_cotonneuses_ et n’ont point assez de transparence; les paysages

manquent de finesse et de vérité; mais il est quelques fruits, et

surtout les pêches que le pastel représente admirablement, ainsi que la

fraîcheur des jeunes et jolies têtes de femmes et d’enfans. Il est

toujours dommage d’abandonner un art quel qu’il soit, et surtout

lorsqu’il est agréable et facile. Beaucoup de gens, que l’appareil, les

difficultés et les désagrémens de la peinture à l’huile rebutoient,

peignoient au pastel, ce qui propageoit l’art du dessin et les

connoissances en peinture; enfin c’étoit un talent de femme, et qui,

comme on l’a vu mille fois, conduisoit souvent à celui de la peinture à

l’huile; madame Le Brun en est un exemple bien digne d’être cité.

[28] Pour ceux qui peignent la figure, le paysage et les animaux.

L’essentiel en peinture est de bien voir et de bien sentir. Le fameux

Jouvenet, après avoir fait l’ébauche de son beau tableau le

_Magnificat_, eut une paralysie sur le bras droit, et il termina

supérieurement son tableau avec la main gauche, quoique cette main n’eût

jamais tenu un pinceau ou même un crayon. Ce fait me donna l’idée d’une

nouvelle manière d’enseigner l’art du dessin; j’en ai donné le détail

dans ma nouvelle méthode d’enseignement. Pour conserver une grande

exécution sur un instrument, il y a un mécanisme de doigts qu’il faut

nécessairement entretenir; mais le mécanisme de la main, pour dessiner à

l’estompe et pour peindre, est fort peu de chose. L’œil, le sentiment,

le jugement exercé, la connoissance du mélange des couleurs (qui ne

s’oublient jamais) font tout. On peut entretenir le talent de la

peinture sans peindre assiduement, par la seule observation, par

l’examen des figures que l’on rencontre, de leurs attitudes, de

l’expression de leur physionomie, des effets que produisent sur elles et

sur leurs vêtemens les ombres et le jour quand toutes ces choses forment

dans le cerveau des images bien vraies et bien distinctes; le talent de

la peinture, loin de se rouiller faute de l’exercer, peut s’accroître

dans cette apparente inaction, puisqu’on étudie l’essentiel et le

sublime de l’art: le naturel et la grâce des attitudes, la vérité de

l’expression; la seule étude de l’expression est immense, car

l’expression du visage varie suivant l’âge, le sexe, l’éducation et même

l’état; excepté toutefois dans quelques mouvemens passionnés de l’âme,

qui anéantissent tant qu’ils durent toutes les nuances, toutes les

formes et tous les petits déguisemens des conventions sociales.

L’expression du dédain et de l’humeur d’un villageois se marque

fortement sur son visage; mais elle est adoucie et voilée par la

politesse sur la physionomie d’un homme du monde; la grâce et la naïveté

d’une bergère ne sont point celles d’une dame de la cour, et c’est

pourtant ce que l’on confond très-souvent depuis plusieurs années; afin

d’éviter _la manière_ et l’affectation, nos artistes tombent quelquefois

dans l’excès opposé, surtout dans les grands portraits de femme; en

voulant leur donner des attitudes simples et naturelles, on leur donne

quelque chose de lourd et de grossier qui les fait ressembler aux

figures étrusques; ce défaut s’est fait remarquer d’abord dans les

peintures et dans les gravures anglaises; il est fâcheux que

quelques-uns de nos artistes en aient été séduits. Puisque les maîtres

de danse ont fait un art de la manière d’entrer dans une chambre, de

poser ses bras, ses mains, de saluer, de marcher dans une promenade, il

y a toujours un peu de convention dans tout ce que nous appelons _bonne

grâce_; ainsi pour représenter l’élégante négligence, la nonchalance

noble et gracieuse d’une jeune personne assise dans un fauteuil, il est

ridicule de lui donner le lourd maintien et l’attitude affaissée d’une

paysanne fatiguée, se reposant des travaux de la campagne et _du

ménage_. Le peintre doit observer et connoître toutes ces différences,

toutes ces nuances; lorsqu’il possède parfaitement _la manutention_ et

les secrets de son art, il doit en chercher le génie dans la nature, et

bien étudier les formes diverses qui la modifient sans jamais la

changer. Lorsque dans cette vue l’artiste partagera son temps entre la

ville et la campagne, il perfectionnera infiniment mieux son art qu’en

restant constamment dans son cabinet; il n’exagérera point les

expressions, il saisira toutes les nuances qui les caractérisent, il ne

confondra point la grossièreté presque toujours brutale et cynique des

crocheteurs et des _forts des halles_ des cités somptueuses, avec la

rusticité si souvent aimable des villageois éloignés des grandes villes.

Pourquoi l’homme de la dernière classe du peuple des capitales est-il

mille fois plus grossier que l’habitant d’une chaumière de province? il

est pourtant au centre de l’empire, des beaux-arts et des sciences; mais

il est aussi _au centre_ de la corruption, et il se familiarise à chaque

pas, tous les jours, avec les plus hideux tableaux de la perversité

humaine, qu’il rencontre dans les rues, dans les places publiques, aux

promenades, etc. Il n’a que l’intelligence et _les lumières_ qu’il va

chercher aux petits spectacles. Sa morale se compose de _maximes_ de

mélodrames; celle de l’habitant des chaumières est puisée dans

l’évangile!... ce campagnard reçoit son instruction de son curé et d’une

pieuse sœur de charité!... il est entouré des douces images de la paix

et de l’innocence!... ce sont de ces paysans-là que madame de Sévigné

disoit: _Ils ont des esprits et des cœurs plus droits qu’une ligne_, et

si parmi ceux-là il se trouve des hommes de génie, ils deviennent

peintres (le peintre des Vosges), poëtes (la célèbre Karsching, bergère

de Silésie), astronomes (le fameux Duval). Hélas! sont-ils toujours ce

qu’ils étoient jadis ces bons villageois?... ont-ils les mêmes mœurs, la

même droiture d’esprit et de caractère depuis que des mains barbares ont

souillé les chaumières en y répandant des écrits infâmes et remplis

d’impostures?... Quoi qu’il en soit, il est certain et bien prouvé

qu’une véritable civilisation est formée surtout par les principes

affermis d’une morale uniforme, invariable et pure, et que par

conséquent elle ne sauroit exister sans la religion; car la perfection

de la morale publique sera toujours celle de la civilisation. Jamais les

plus beaux modèles d’atelier ne pourront donner aux artistes les

expressions de la modestie, de la pudeur et de l’ingénuité; on ne doit

chercher dans ces modèles que le matériel de la beauté, la perfection

des formes et la régularité des traits.

Ce n’est pas non plus aux spectacles que les peintres peuvent faire des

études profitables; les acteurs ne leur offriront que des _imitations_

souvent fausses et toujours plus ou moins foibles ou forcées. Les

peintres devroient même ne point aller d’habitude aux représentations

théâtrales; car ils y perdroient le goût du simple et du vrai; le

paysagiste, séduit par l’illusion des perspectives, finiroit par

préférer des décorations d’opéra aux plus beaux sites offerts par la

nature, et des lampions à l’astre du jour. Les peintres d’histoire et de

portraits, entraînés par les applaudissemens du parterre trop souvent

prodigués à l’exagération, s’accoutumeroient à confondre la morgue et

les rodomontades avec la noblesse et la dignité; le sublime avec

l’emphase; la grâce et le naturel avec l’afféterie et l’indécence; le

grand nombre de spectacles à Paris nuit également aux mœurs, au bon

goût, à l’étude, à la littérature, aux beaux-arts; premièrement, par la

perte énorme de temps que ces représentations occasionnent, et ensuite

par les idées fausses en tout genre qu’on y prend inévitablement. Si les

anciens artistes d’Italie, depuis l’établissement du christianisme, ont

excellé dans plusieurs arts d’une manière si merveilleuse, c’est qu’il

n’y avoit alors dans les villes capitales que peu ou point de

spectacles, et que notre élégante oisiveté et notre folle dissipation

étoient inconnues à ces peuples. Michel-Ange fut un peintre sublime, un

sculpteur admirable et le premier architecte de son temps et de tous les

siècles postérieurs. Raphaël excella aussi dans la peinture, la

sculpture et l’architecture[29]. Pierre de Cortone, dont les tableaux

ont tant d’éclat et dont les figures de femmes ont tant de charme[30],

étoit un excellent géographe; il a fait un ouvrage _in-folio_ de

géographie qui est très-estimé. Plusieurs peintres ont composé des

recueils de bons vers, entre autres Salvator Rosa, qui, d’ailleurs,

comme beaucoup d’autres peintres étoit grand musicien et jouoit

supérieurement du luth. Rubens qui a formé une école et qui a rempli

l’Europe de ses admirables tableaux, dont plusieurs sont d’une immense

et sublime composition (_le Jugement dernier_, qui est à Dusseldorf;

_l’Entrée de Henri IV à Paris_, l’un des plus beaux ornemens de la

superbe collection du palais Pitti à Florence)[31], Rubens fut un habile

négociateur; il exerça les fonctions d’ambassadeur en Espagne. Voilà ce

que peuvent produire l’activité, le goût du travail, l’ordre, la suite,

la persévérance dans les études; enfin le bon _emploi du temps_, et ce

qu’on ne reverra jamais dans nos artistes tant qu’ils iront aussi

souvent aux soirées musicales et dansantes, aux spectacles, et dîner

chez des restaurateurs.

[29] Son palais du cardinal _Aquavira_, que nous avons admiré à Rome

il y a plus de quarante-cinq ans, étoit regardé comme un

chef-d’œuvre.

[30] Nous avons entendu dire à Greuze que Pierre de Cortone est le

peintre qui a fait _les plus beaux bras de femmes_, et le Guide _les

plus beaux yeux_. Il y a dans la manière de peindre les yeux une

difficulté dont il n’est pas aisé de rendre raison: très-souvent les

yeux d’une tête paroissent grands et beaux sur le chevalet, et quand

le tableau est placé où il doit l’être, les yeux se rapetissent et

ne sont plus beaux; les têtes du Guide n’ont jamais ce défaut de

perspective.

[31] Avant la restauration, les Français n’osèrent enlever à l’Italie

ce tableau national, qui, en entrant au Louvre, eût ressemblé à une

restitution et non à une conquête. Ce glorieux trophée eût rappelé

alors des souvenirs de grandeur, de bonté, de popularité, de

justice, faits pour alarmer le despotisme.

Nous avons dit qu’un peintre doit connoître les usages, les mœurs, les

habitudes, etc. des personnages des diverses classes; il faut néanmoins

en excepter les enfans de deux ou trois ans; à cet âge ils ont dans tous

les états les mêmes grâces, le même maintien; l’égalité parfaite

n’existe qu’entre eux; ils n’appartiennent encore qu’à la nature, le

vêtement chargé de dentelles ou la blouse de charretier ne changent rien

à leurs manières; ainsi on peut les observer partout, et cet âge heureux

et charmant vaut bien la peine d’être étudié. On a entendu conter au

sculpteur Pigal l’anecdote suivante: Un jour en passant dans une rue, il

vit un petit enfant entre les genoux d’une fruitière, sa mère, lui

demandant avec instance une pomme qu’elle lui refusoit en souriant;

Pigal trouva ce tableau si agréable qu’il s’arrêta pour le contempler,

et il rapporta chez lui l’idée de la composition de son beau groupe de

l’Amour et de l’Amitié, qu’il exécuta depuis avec tant de succès.

De l'emploi du temps · 第 13 / 40 题