Suite du précédent.
Le dessin et la peinture sont de tous les talens d’agrémens ceux qui se
conservent le mieux sans une culture assidue, parce qu’ils ont quelque
chose de plus intellectuel que tous les autres[28]. On dessinoit jadis
sans employer l’estompe, et il falloit beaucoup _de main_ et d’habitude
pour bien faire les ombres; maintenant l’estompe épargne toute cette
peine, et l’on n’oublie jamais la manière de s’en servir. La peinture en
pastel étoit une espèce de travail à l’estompe. Nous avons vu jadis au
Jardin du Roi, mademoiselle Basseporte, pensionnée par le gouvernement
pour peindre à la gouache des plantes et des reptiles, s’amuser de temps
en temps (à plus de quatre-vingts ans) à faire de petits tableaux en
pastel, et qui étoient charmans de fraîcheur et de vérité; elle nous dit
qu’elle avoit eu ce talent dès sa première jeunesse; mais que depuis
plus de trente ans elle le cultivoit très-rarement; néanmoins elle
l’avoit parfaitement conservé. Je ne sais pourquoi l’on a tout-à-fait
abandonné la peinture au pastel: les paysages et les fleurs ne peuvent
en ce genre s’exécuter avec succès; les fleurs au pastel sont trop
_cotonneuses_ et n’ont point assez de transparence; les paysages
manquent de finesse et de vérité; mais il est quelques fruits, et
surtout les pêches que le pastel représente admirablement, ainsi que la
fraîcheur des jeunes et jolies têtes de femmes et d’enfans. Il est
toujours dommage d’abandonner un art quel qu’il soit, et surtout
lorsqu’il est agréable et facile. Beaucoup de gens, que l’appareil, les
difficultés et les désagrémens de la peinture à l’huile rebutoient,
peignoient au pastel, ce qui propageoit l’art du dessin et les
connoissances en peinture; enfin c’étoit un talent de femme, et qui,
comme on l’a vu mille fois, conduisoit souvent à celui de la peinture à
l’huile; madame Le Brun en est un exemple bien digne d’être cité.
[28] Pour ceux qui peignent la figure, le paysage et les animaux.
L’essentiel en peinture est de bien voir et de bien sentir. Le fameux
Jouvenet, après avoir fait l’ébauche de son beau tableau le
_Magnificat_, eut une paralysie sur le bras droit, et il termina
supérieurement son tableau avec la main gauche, quoique cette main n’eût
jamais tenu un pinceau ou même un crayon. Ce fait me donna l’idée d’une
nouvelle manière d’enseigner l’art du dessin; j’en ai donné le détail
dans ma nouvelle méthode d’enseignement. Pour conserver une grande
exécution sur un instrument, il y a un mécanisme de doigts qu’il faut
nécessairement entretenir; mais le mécanisme de la main, pour dessiner à
l’estompe et pour peindre, est fort peu de chose. L’œil, le sentiment,
le jugement exercé, la connoissance du mélange des couleurs (qui ne
s’oublient jamais) font tout. On peut entretenir le talent de la
peinture sans peindre assiduement, par la seule observation, par
l’examen des figures que l’on rencontre, de leurs attitudes, de
l’expression de leur physionomie, des effets que produisent sur elles et
sur leurs vêtemens les ombres et le jour quand toutes ces choses forment
dans le cerveau des images bien vraies et bien distinctes; le talent de
la peinture, loin de se rouiller faute de l’exercer, peut s’accroître
dans cette apparente inaction, puisqu’on étudie l’essentiel et le
sublime de l’art: le naturel et la grâce des attitudes, la vérité de
l’expression; la seule étude de l’expression est immense, car
l’expression du visage varie suivant l’âge, le sexe, l’éducation et même
l’état; excepté toutefois dans quelques mouvemens passionnés de l’âme,
qui anéantissent tant qu’ils durent toutes les nuances, toutes les
formes et tous les petits déguisemens des conventions sociales.
L’expression du dédain et de l’humeur d’un villageois se marque
fortement sur son visage; mais elle est adoucie et voilée par la
politesse sur la physionomie d’un homme du monde; la grâce et la naïveté
d’une bergère ne sont point celles d’une dame de la cour, et c’est
pourtant ce que l’on confond très-souvent depuis plusieurs années; afin
d’éviter _la manière_ et l’affectation, nos artistes tombent quelquefois
dans l’excès opposé, surtout dans les grands portraits de femme; en
voulant leur donner des attitudes simples et naturelles, on leur donne
quelque chose de lourd et de grossier qui les fait ressembler aux
figures étrusques; ce défaut s’est fait remarquer d’abord dans les
peintures et dans les gravures anglaises; il est fâcheux que
quelques-uns de nos artistes en aient été séduits. Puisque les maîtres
de danse ont fait un art de la manière d’entrer dans une chambre, de
poser ses bras, ses mains, de saluer, de marcher dans une promenade, il
y a toujours un peu de convention dans tout ce que nous appelons _bonne
grâce_; ainsi pour représenter l’élégante négligence, la nonchalance
noble et gracieuse d’une jeune personne assise dans un fauteuil, il est
ridicule de lui donner le lourd maintien et l’attitude affaissée d’une
paysanne fatiguée, se reposant des travaux de la campagne et _du
ménage_. Le peintre doit observer et connoître toutes ces différences,
toutes ces nuances; lorsqu’il possède parfaitement _la manutention_ et
les secrets de son art, il doit en chercher le génie dans la nature, et
bien étudier les formes diverses qui la modifient sans jamais la
changer. Lorsque dans cette vue l’artiste partagera son temps entre la
ville et la campagne, il perfectionnera infiniment mieux son art qu’en
restant constamment dans son cabinet; il n’exagérera point les
expressions, il saisira toutes les nuances qui les caractérisent, il ne
confondra point la grossièreté presque toujours brutale et cynique des
crocheteurs et des _forts des halles_ des cités somptueuses, avec la
rusticité si souvent aimable des villageois éloignés des grandes villes.
Pourquoi l’homme de la dernière classe du peuple des capitales est-il
mille fois plus grossier que l’habitant d’une chaumière de province? il
est pourtant au centre de l’empire, des beaux-arts et des sciences; mais
il est aussi _au centre_ de la corruption, et il se familiarise à chaque
pas, tous les jours, avec les plus hideux tableaux de la perversité
humaine, qu’il rencontre dans les rues, dans les places publiques, aux
promenades, etc. Il n’a que l’intelligence et _les lumières_ qu’il va
chercher aux petits spectacles. Sa morale se compose de _maximes_ de
mélodrames; celle de l’habitant des chaumières est puisée dans
l’évangile!... ce campagnard reçoit son instruction de son curé et d’une
pieuse sœur de charité!... il est entouré des douces images de la paix
et de l’innocence!... ce sont de ces paysans-là que madame de Sévigné
disoit: _Ils ont des esprits et des cœurs plus droits qu’une ligne_, et
si parmi ceux-là il se trouve des hommes de génie, ils deviennent
peintres (le peintre des Vosges), poëtes (la célèbre Karsching, bergère
de Silésie), astronomes (le fameux Duval). Hélas! sont-ils toujours ce
qu’ils étoient jadis ces bons villageois?... ont-ils les mêmes mœurs, la
même droiture d’esprit et de caractère depuis que des mains barbares ont
souillé les chaumières en y répandant des écrits infâmes et remplis
d’impostures?... Quoi qu’il en soit, il est certain et bien prouvé
qu’une véritable civilisation est formée surtout par les principes
affermis d’une morale uniforme, invariable et pure, et que par
conséquent elle ne sauroit exister sans la religion; car la perfection
de la morale publique sera toujours celle de la civilisation. Jamais les
plus beaux modèles d’atelier ne pourront donner aux artistes les
expressions de la modestie, de la pudeur et de l’ingénuité; on ne doit
chercher dans ces modèles que le matériel de la beauté, la perfection
des formes et la régularité des traits.
Ce n’est pas non plus aux spectacles que les peintres peuvent faire des
études profitables; les acteurs ne leur offriront que des _imitations_
souvent fausses et toujours plus ou moins foibles ou forcées. Les
peintres devroient même ne point aller d’habitude aux représentations
théâtrales; car ils y perdroient le goût du simple et du vrai; le
paysagiste, séduit par l’illusion des perspectives, finiroit par
préférer des décorations d’opéra aux plus beaux sites offerts par la
nature, et des lampions à l’astre du jour. Les peintres d’histoire et de
portraits, entraînés par les applaudissemens du parterre trop souvent
prodigués à l’exagération, s’accoutumeroient à confondre la morgue et
les rodomontades avec la noblesse et la dignité; le sublime avec
l’emphase; la grâce et le naturel avec l’afféterie et l’indécence; le
grand nombre de spectacles à Paris nuit également aux mœurs, au bon
goût, à l’étude, à la littérature, aux beaux-arts; premièrement, par la
perte énorme de temps que ces représentations occasionnent, et ensuite
par les idées fausses en tout genre qu’on y prend inévitablement. Si les
anciens artistes d’Italie, depuis l’établissement du christianisme, ont
excellé dans plusieurs arts d’une manière si merveilleuse, c’est qu’il
n’y avoit alors dans les villes capitales que peu ou point de
spectacles, et que notre élégante oisiveté et notre folle dissipation
étoient inconnues à ces peuples. Michel-Ange fut un peintre sublime, un
sculpteur admirable et le premier architecte de son temps et de tous les
siècles postérieurs. Raphaël excella aussi dans la peinture, la
sculpture et l’architecture[29]. Pierre de Cortone, dont les tableaux
ont tant d’éclat et dont les figures de femmes ont tant de charme[30],
étoit un excellent géographe; il a fait un ouvrage _in-folio_ de
géographie qui est très-estimé. Plusieurs peintres ont composé des
recueils de bons vers, entre autres Salvator Rosa, qui, d’ailleurs,
comme beaucoup d’autres peintres étoit grand musicien et jouoit
supérieurement du luth. Rubens qui a formé une école et qui a rempli
l’Europe de ses admirables tableaux, dont plusieurs sont d’une immense
et sublime composition (_le Jugement dernier_, qui est à Dusseldorf;
_l’Entrée de Henri IV à Paris_, l’un des plus beaux ornemens de la
superbe collection du palais Pitti à Florence)[31], Rubens fut un habile
négociateur; il exerça les fonctions d’ambassadeur en Espagne. Voilà ce
que peuvent produire l’activité, le goût du travail, l’ordre, la suite,
la persévérance dans les études; enfin le bon _emploi du temps_, et ce
qu’on ne reverra jamais dans nos artistes tant qu’ils iront aussi
souvent aux soirées musicales et dansantes, aux spectacles, et dîner
chez des restaurateurs.
[29] Son palais du cardinal _Aquavira_, que nous avons admiré à Rome
il y a plus de quarante-cinq ans, étoit regardé comme un
chef-d’œuvre.
[30] Nous avons entendu dire à Greuze que Pierre de Cortone est le
peintre qui a fait _les plus beaux bras de femmes_, et le Guide _les
plus beaux yeux_. Il y a dans la manière de peindre les yeux une
difficulté dont il n’est pas aisé de rendre raison: très-souvent les
yeux d’une tête paroissent grands et beaux sur le chevalet, et quand
le tableau est placé où il doit l’être, les yeux se rapetissent et
ne sont plus beaux; les têtes du Guide n’ont jamais ce défaut de
perspective.
[31] Avant la restauration, les Français n’osèrent enlever à l’Italie
ce tableau national, qui, en entrant au Louvre, eût ressemblé à une
restitution et non à une conquête. Ce glorieux trophée eût rappelé
alors des souvenirs de grandeur, de bonté, de popularité, de
justice, faits pour alarmer le despotisme.
Nous avons dit qu’un peintre doit connoître les usages, les mœurs, les
habitudes, etc. des personnages des diverses classes; il faut néanmoins
en excepter les enfans de deux ou trois ans; à cet âge ils ont dans tous
les états les mêmes grâces, le même maintien; l’égalité parfaite
n’existe qu’entre eux; ils n’appartiennent encore qu’à la nature, le
vêtement chargé de dentelles ou la blouse de charretier ne changent rien
à leurs manières; ainsi on peut les observer partout, et cet âge heureux
et charmant vaut bien la peine d’être étudié. On a entendu conter au
sculpteur Pigal l’anecdote suivante: Un jour en passant dans une rue, il
vit un petit enfant entre les genoux d’une fruitière, sa mère, lui
demandant avec instance une pomme qu’elle lui refusoit en souriant;
Pigal trouva ce tableau si agréable qu’il s’arrêta pour le contempler,
et il rapporta chez lui l’idée de la composition de son beau groupe de
l’Amour et de l’Amitié, qu’il exécuta depuis avec tant de succès.