De la manière d’entretenir les connoissances acquises en se réservant le
temps nécessaire pour en acquérir de nouvelles.
Il n’est que trop commun de rencontrer dans le monde des personnes de
trente ans, qui ont laissé _rouiller_ de beaux talens, et qui ont oublié
la plus grande partie des choses apprises dans leur première jeunesse;
c’est cependant retrancher de sa vie une portion aussi utile
qu’agréable; on trouveroit digne des petites maisons celui qui avec
beaucoup de temps et de peines auroit amassé une somme considérable,
qu’il s’amuseroit ensuite tous les jours à jeter négligemment en détail
par les fenêtres: néanmoins celui qui perd des talens et de
l’instruction est infiniment plus extravagant. Mille événemens peuvent
tout-à-coup donner sans travail de la fortune; mais les talens (quand on
en fait un digne usage) sont d’autant plus précieux que l’aveugle hasard
ne les donne jamais, et qu’ils sont à l’abri des révolutions, des
confiscations et des vols.
L’évangile, qui seul a fait connoître toutes les vérités utiles et
sublimes, a dit: _Amassez-vous des trésors que les voleurs ne déterrent
ni ne dérobent._ Et les talens bien employés sont au nombre de ces
trésors; ils sont d’institution divine. Dieu donna l’esprit
d’intelligence aux artistes et même aux ouvriers qui travaillèrent au
temple bâti par Salomon; la musique fut sanctifiée et divinement
inspirée comme les autres arts; les chefs des chœurs de musique reçurent
le titre de _princes des musiciens_.
La musique est partout en honneur dans les saintes Écritures: on y voit
que Moïse inventa des instrumens de musique (des trompettes); que Marie,
sa sœur, chanta un beau cantique; que les prophètes avoient avec eux des
joueurs de harpe, et que, pour se disposer à l’inspiration, ils les
faisoient jouer de la harpe. David calma les fureurs de Saül avec la
harpe, sur laquelle, depuis, il chanta sa pénitence et les louanges du
Seigneur! Et ces admirables psaumes suffisent pour immortaliser le seul
nom de la harpe. Voici une ingénieuse remarque du chancelier de Suède
Oxenstiern: La musique, dit-il, est le seul de nos beaux-arts _que l’on
ait osé placer dans le ciel_; on peut ajouter à cette idée que la harpe
est le seul instrument que l’on ait _osé mettre entre les mains des
anges_[21].
[21] Au reste, la musique n’est point une invention humaine! le
célèbre Rameau a découvert que tout corps sonore, fortement frappé
d’un seul coup, rend par une seule émission de son les trois notes
de l’accord parfait, ce qu’il appela la _trinité musicale_; voyez à
ce sujet, dans les _Dîners du baron d’Holbach_, une note que tous
ceux qui savent la musique ont trouvée très-curieuse.
Ainsi donc la musique n’est point un art frivole; mais il faut que ce
don du ciel, que ce talent (ainsi que tous les autres) remonte à sa
source divine; il se dégrade en se profanant. Il est fait pour exalter
les âmes et non pour les efféminer; et les compositions musicales
n’atteignent la perfection de l’art que lorsqu’elles sont nobles et
pures; et par conséquent, la musique religieuse sera toujours la plus
belle de toutes; on en peut juger par les anciens chants d’église, faits
dans l’enfance de l’art, et dont la mélodie est toujours si belle!
Gluck, outre le chant si universellement applaudi du _pange lingua_, du
_veni creator_, etc., admiroit particulièrement le _gloria in exelsis_
et le _kirie-eleyson_! Il ne se lassoit pas de louer l’effet prodigieux
d’une mélodie si simple, et formée par si peu de notes.
Il y a un vague mystérieux dans la musique instrumentale, qui convient
merveilleusement à l’expression des idées religieuses. Que sont _les
airs bouffons_ en musique auprès des compositions d’un grand genre? Il
semble que le sérieux soit la morale de la musique, puisque toujours il
élève l’âme. Il est si peu naturel de s’abandonner aux éclats de la
joie, dans _cette vallée de larmes_, sur cette terre où nulle fortune
n’est assurée, nul plaisir durable, nul bonheur sans mélange, qu’il y a
toujours dans la grande gaîté quelque chose d’extravagant; aussi _faire
des folies_ ou se livrer à une excessive gaîté sont des phrases
synonymes. La gentillesse et la gaîté produisent _le joli_; mais _le
beau_ même, dans les figures, exclut toujours ce genre d’agrément. Les
têtes de Niobé seront à jamais les types de la beauté parfaite, et elles
ont quelque chose de douloureux; ce qu’on appelle _une physionomie
céleste_ a toujours une expression mélancolique; ce visage est en effet
bien nommé, car il peint une belle âme, qui, tristement fixée sur la
terre, aspire vaguement à des biens qu’on ne trouve point ici bas.
Bien chanter et jouer supérieurement des instrumens sont donc de beaux
talens qui peuvent procurer de grandes ressources dans l’adversité, et
qui, dans un sort prospère, pourroient être d’une utilité bienfaisante!
Pourquoi les amateurs, qui ont des talens véritablement distingués, ne
joueroient-ils pas deux ou trois fois par an dans des églises? Pourquoi
ne donneroient-ils pas de temps en temps des concerts au profit des
pauvres, ou pour soulager de malheureux incendiés, etc.? cela seroit
plus satisfaisant que de briller et d’être applaudi dans _une soirée_;
le désir de connoître des talens dont le public ne jouiroit pas
habituellement, attireroit beaucoup de monde à ces concerts et dans les
églises, ce qui d’abord seroit un bien; enfin, pourquoi ces amateurs ne
prendroient-ils pas quelques écoliers au bénéfice des pauvres, en
chargeant les écoliers de remettre eux-mêmes l’argent aux curés désignés
à cet effet? et quel parti l’on pourroit tirer pour l’éducation de ce
moyen nouveau de faire du bien, en changeant le but de l’émulation, en
disant à l’élève: _avec de l’application vous serez bientôt en état de
donner des leçons au profit des pauvres, et de jouer (dans la tribune
grillée d’une église) ou de l’orgue ou de la harpe_; là se trouveroient
tous les amis de vos parens, et leurs suffrages, au lieu de vains
applaudissemens, se marqueroient par des aumônes!... Que peut-on
objecter contre cette idée? _que l’on ne veut pas se mettre en scène,
produire de l’effet_. Hélas! on ne craint pas de chanter et de jouer
dans un salon devant cent personnes: c’est là véritablement se _mettre
en scène_, et seulement au profit de la vanité la plus puérile[22].
[22] D’ailleurs rien ne seroit plus facile que de jouer incognito dans
les églises ou dans les concerts; on n’est point vu dans la tribune,
et l’on pourroit se voiler dans les concerts publics, ce qu’il est
impossible de faire dans les salons.
Il est reconnu que pour ne rien perdre d’un grand talent sur un
instrument, il faut en jouer tous les jours environ une heure et demie;
et pour entretenir la _médiocrité_ sur deux autres, il faut une
demi-heure pour chaque: le chant prendroit encore à peu près vingt-cinq
minutes; la musique seule, dans ce cas, emploieroit donc plus de _trois
heures_. C’est trop pour n’y manquer jamais, lorsqu’on veut aussi
cultiver son esprit, que l’on vit un peu dans le monde, et qu’on a des
devoirs d’état et de famille à remplir. Voici les petits moyens qui
peuvent parfaitement suppléer à cette longue suite d’étude musicale:
J’avois à Berlin, il y a vingt-cinq ans, une amie charmante, âgée de
vingt-huit ans, et aveugle depuis quatorze; elle étoit néanmoins
très-bonne musicienne; elle chantoit d’une manière ravissante et elle
jouoit très-agréablement du piano; elle me conjura de lui apprendre à
s’accompagner de la harpe, et je m’occupai à chercher les moyens de lui
abréger l’ennui des premières études, si pénibles surtout dans son état.
J’inventai et je fis faire pour elle un petit instrument _muet_ un peu
plus long que le doigt, et seulement assez large pour contenir trois
cordes à boyau de moyenne grosseur, bien tendues et placées à la
distance observée sur la harpe. Une petite bande d’écarlate posée sur
ces cordes en ôte absolument toute espèce de son. Une des grandes
difficultés de la harpe est de bien faire les cadences; c’est-à-dire non
du bras (comme font certains professeurs), mais uniquement des doigts,
et en tenant le bras immobile; car ce n’est qu’ainsi qu’on peut les
faire _liées_ et brillantes[23].
[23] Pour commencer et terminer la cadence il faut trois notes.
J’invitai mon amie à commencer par faire des cadences de tous les doigts
et des deux mains sur le petit instrument, ce qu’elle fit avec une
ardeur incroyable; elle portoit toujours avec elle cet extrait de harpe,
qui dans son sac tenoit moins de place qu’un éventail; elle en jouoit
durant les visites et souvent sans qu’on s’en aperçût, en le cachant
sous son schall; au bout de quinze jours ses doigts étoient parfaitement
déliés et disposés comme je le désirois; alors je lui fis faire une
autre harpe, toujours en miniature et _muette_, mais plus grande et
portant seize cordes, sur laquelle je lui fis faire des gammes, des
arpégemens et les mouvemens des cinq doigts (de chaque main) les plus
difficiles dont j’ai fait le calcul. Cet exercice, presque toujours fait
en voiture ou pendant des visites, fut infiniment plus profitable en
deux mois que n’auroient pu l’être en six les études ordinaires de
petites pièces de commençans jouées cinq heures par jour, et qui
n’auroient familiarisé avec aucun mouvement difficile, en supposant même
que l’on eût adopté la méthode que j’ai proposée jadis[24], assurément
préférable à l’ancienne, et qui consiste à ne faire d’abord sur la harpe
que des passages des deux mains; car s’entendre, dans ce cas, est d’un
ennui presque insurmontable! peu de personnes ont assez de patience pour
pouvoir répéter ainsi le même passage une heure de suite; au lieu que
sur le petit instrument muet on ne s’en aperçoit pas, et quand on a eu
les doigts posés dans les bons principes, l’habitude en très-peu de
jours les fait aller machinalement et parfaitement bien; comme le son
n’importune point, on répéteroit ces passages des heures entières sans
fatigue, et l’on peut les répéter tout en causant ou en se faisant lire
tout haut. Il est de fait que cette étude avance le talent ou
l’entretient beaucoup mieux que celle des pièces, parce qu’on ne répète
que des traits d’une extrême difficulté, et que, dans les pièces, il
s’en trouve toujours un grand nombre de très-faciles. Après avoir joué
pendant deux mois et demi avec la même ardeur sur le second petit
instrument muet, mon amie, par mon conseil, prit mes leçons sur une
véritable harpe[25]; alors elle confondit tout le monde par l’étonnante
rapidité de ses progrès! en moins de six mois d’étude, et de leçons sur
les petites et la grande harpe, elle accompagnoit à ravir et en jouant
d’un beau mouvement les ritournelles les plus ornées, remplies de
cadences, de roulades, etc.
[24] Dans _Adèle et Théodore_, et que trente ans après un célèbre
pianiste (M. Adam) a adaptée au piano.
[25] J’inventai d’autres moyens pour lui enseigner à bien connoître
les notes et à mettre ensemble; mais, comme ces moyens se
rapportoient à sa cécité, je n’en ferai point mention, puisqu’ils
sont étrangers au sujet que je traite.
C’est par le moyen des petites harpes que j’ai conservé jusqu’à ce
moment (dans ma soixante et dix-huitième année) une flexibilité et une
agilité de doigts véritablement surprenantes, que sans cela j’aurois
perdues depuis long-temps, d’abord faute de temps pour jouer, et ensuite
parce que la position fatigante de la harpe ne me permet pas d’en jouer
plus de trente ou trente-cinq minutes de suite; je suis en tout ceci
forcée de parler de moi, puisque les exemples seuls peuvent persuader de
la bonté d’une méthode inusitée; j’ajouterai donc que j’ai même inventé
nouvellement, en jouant sur ma petite harpe pendant que je dicte mes
ouvrages, des mouvemens des cinq doigts d’une excessive difficulté, et
que j’exécute d’une grande vitesse et avec une parfaite aisance. On a
mis dans le commerce les petites harpes de mon invention[26]; on
pourroit faire aussi de faux claviers, des pianos de quinze touches,
avec les dièses, le tout muet et portatif. J’ai éprouvé que pour
entretenir parfaitement la souplesse des doigts sur cet instrument, il
suffisoit de faire sur une table, en posant bien la main et les doigts,
une douzaine de mouvemens difficiles, ce qu’on peut faire dans une
infinité de momens sans que personne le remarque.
[26] On en vend chez madame Duhan, luthier; mais elles ne sont pas
_muettes_, et madame Duhan n’en fait à trois cordes que de commande.
J’ai été _vingt mois_ sans piano, et pendant tout ce temps, je m’amusois
tous les jours à exercer mes doigts de temps en temps, quand j’avois du
monde, sur le bord d’une table ou sur le bras d’un fauteuil, en appuyant
assez les doigts pour ne pas perdre la force nécessaire à la _pression_.
Et quoique je me sois moins occupée de cet exercice que de celui des
harpes _muettes_ quand j’ai pu me procurer un piano, il y a six
semaines, j’ai trouvé que mes doigts n’avoient absolument rien perdu.
J’avois seulement presque entièrement oublié tout ce que je savois par
cœur, ce que j’ai rappris sans peine en huit ou dix jours.
J’ai entendu conter à une excellente musicienne (nièce de M. Érard), le
trait suivant[27]. Un très-bon pianiste fut mis en prison pour dettes,
il demanda et obtint la permission d’avoir avec lui son fils, âgé de
sept ans; il eut l’idée, pour se distraire, d’enseigner à cet enfant à
jouer du piano; il ne lui en avoit jamais donné une seule leçon; mais il
lui fut impossible de se procurer un piano; alors il imagina, ainsi que
moi, d’y suppléer par l’exercice des doigts sur une table; mais, de
plus, il traça sur la table les figures des notes: il marqua les dièses
avec des morceaux de papiers, auxquels il donna le relief nécessaire;
l’enfant jouoit ainsi presque toute la journée, et dans les intervalles,
il apprenoit la musique. Son père resta une année entière en prison;
aussitôt qu’il fut en liberté, il fit étudier son enfant sur un vrai
piano, et au bout d’un mois l’enfant fut en état de jouer dans un
concert une sonate difficile et brillante composée de trois morceaux, et
qu’il exécuta avec une perfection très-rare à cet âge.
[27] A propos de la manière dont j’exerçois _à vide_ mes doigts pour
entretenir leur légèreté sur le piano.
Tartini, excellent compositeur italien et le premier violon de son temps
(il y a soixante ans), s’avisa de commencer le violon à trente-trois
ans; il y devint supérieur en un an; on sait que durant cette année, il
portoit toujours dans sa poche un manche de violon, afin de rompre ses
doigts aux positions les plus difficiles et les plus extraordinaires du
manche de cet instrument.
Je joue aussi de la guitare, sur laquelle j’ai été d’une très-grande
force, dont j’ai beaucoup perdu, parce que je n’ai point imaginé sur cet
instrument des moyens de suppléer à des études ordinaires et
journalières; de sorte que, n’en jouant que de loin en loin, ma main
gauche est beaucoup moins habile; la droite est toujours bonne, car les
_arpégemens_ et les _batteries_, exécutés sur la harpe, la donnent
toujours telle sur la guitare.