Suite du précédent.
Les domestiques pourroient nous épargner beaucoup de temps, et c’est à
quoi l’on ne songe guère, ou même point du tout; on veut qu’une femme de
chambre sache faire des robes et des chiffons, on gagne à cela fort peu
d’argent, l’essentiel est qu’elles sachent parfaitement coudre et
travailler en linge, et un peu savonner et repasser; mais lorsqu’on en
prend une nouvelle, il faudrait exiger, qu’outre ces choses, elle fût en
état de lire, tout haut, si non avec une parfaite correction, du moins
d’une manière passable qui n’eût rien de ridicule, qui fût surtout bien
intelligible. On doit lui demander encore de savoir bien tailler des
plumes, des crayons, ployer des billets, des lettres, faire des
enveloppes, des paquets, choses que tout le monde peut facilement
apprendre en une quinzaine de jours[18].
[18] Feu M. le marquis de Puisieux imposoit ces petites conditions à
tous les valets-de-chambre qu’il prenoit à son service.
Quand on a des talens, il faut demander de plus, non que l’on sache
accorder des instrumens, mais qu’on sache choisir et remettre des cordes
à un violon, un violoncelle, une harpe, une guitare, une mandoline, etc.
J’ai connu par moi-même combien toutes ces petites choses font perdre de
temps, faute d’avoir auprès de soi quelqu’un qui puisse les faire.
La lecture tout haut épargne beaucoup de temps, surtout aux femmes,
parce qu’elles peuvent se faire lire tout haut pendant qu’elles font de
la tapisserie, des broderies, etc. On doit choisir pour ce genre de
lecture parmi les bons livres ceux qui n’exigent pas une profonde
application, et faire marquer à mesure les passages que l’on veut
particulièrement retenir, et par conséquent extraire et placer dans les
livres blancs[19].
[19] J’ai oublié en parlant de ces petits livrets de donner un conseil
très-utile: c’est d’en consacrer deux ou trois à des recherches
particulières sur des sujets que l’on veut approfondir; par exemple,
je désirois connaître tous les instituteurs qui ont fait l’éducation
de personnages célèbres, et outre les recherches générales dans les
livres où je devois naturellement les trouver, j’en découvrois de
temps en temps de nouveaux dans des ouvrages tout-à-fait étrangers à
ce sujet; je ne manquois pas de les inscrire dans mes livrets, ce
qui a complété mes recherches à cet égard. Je n’en ai point fait
d’usage; mais avec mon manuscrit on pourroit faire en trois mois un
livre moral, utile et très-curieux. J’ai fait le même travail sur
les fleurs et les végétaux, non comme botaniste, mais sur le _rôle_
que les fleurs ont joué dans l’histoire, sur leur usage, etc. Ces
recherches, qui ont duré plus de trente ans, m’ont fourni sans
fatigues tant de matériaux (qui heureusement n’ont pas été volés
comme tant d’autres manuscrits que j’ai perdus), que j’en ai fait ma
_Botanique historique et littéraire_, ouvrage dont on a loué les
_étonnantes_ recherches, qui, au vrai, pour la plupart, n’étoient
pas des _recherches_, puisque j’en ai trouvé le plus grand nombre
par hasard dans mes diverses lectures, durant le cours de tant
d’années. Et en outre, il m’est resté toutes mes notes sur les
plantes dont il est question dans _les Saintes Écritures_ et _la Vie
des Saints_. J’en ai fait un ouvrage à part et manuscrit
très-curieux, de mon écriture, avec toutes les plantes peintes par
moi, un gros vol. in-4º, que le roi a daigné placer dans sa
bibliothèque particulière, et dont je n’ai conservé, ni _esquisse_,
ni brouillon, ni copie.
Lorsque les femmes dînent seules chez elles, ce qui arrive assez souvent
à celles qui savent s’occuper, une lecture tout haut seroit très-bien
placée pendant ce repas solitaire; et comme les hommes studieux aiment
mieux dîner chez eux tout seuls que chez des restaurateurs, ils
pourroient faire la même chose (1).
Je vais maintenant entrer dans le détail, non de la manière d’apprendre
les langues, le dessin, la géographie, l’histoire, à jouer des
instrumens, etc.; j’ai donné mes idées à cet égard dans _Adèle et
Théodore_, dans mes _Leçons d’une gouvernante_[20] et dans ma _Nouvelle
méthode d’enseignement_. Je ne parlerai dans cet ouvrage que de la
manière d’entretenir (en ménageant le temps autant qu’il est possible)
les talens acquis.
[20] Deux gros vol. in-8, dont les éditions sont entièrement épuisées;
mais on a mis dans le commerce une odieuse contrefaction in-12 de
cet ouvrage; cette petite édition est tronquée, mutilée, avec mille
fautes d’impression et le retranchement de plus de trois cents
pages.