Emploi du temps dans la jeunesse.
Voici ce que doit être un jeune homme bien né et bien élevé qui débute
dans le monde:
1º. Il y porte la conviction que son inexpérience peut lui faire
commettre (sans mauvaises intentions) une infinité de fautes, et que par
conséquent il aura besoin, pendant long-temps, des conseils de ses
véritables amis: ses parens et ses anciens instituteurs.
2º. Il n’a jamais fait que de bonnes lectures, et il est armé par la
raison pour combattre solidement l’erreur, le mensonge, et tous les
sophismes de la fausse philosophie.
3º. Il sait que le monde n’est jamais une école lorsqu’on veut, en y
entrant, s’y faire remarquer et y briller; il se décide donc à écouter
et à observer long-temps avant de parler; il s’attache d’abord à
discerner tout ce qui mérite d’être approuvé et admiré. Rencontrer un
vieillard spirituel est pour lui une véritable bonne fortune; il
n’ignore pas qu’à cet âge, on aime les questions quand elles sont faites
avec modestie, et qu’on écoute les réponses avec attention. La jeunesse
entend bien ses intérêts lorsqu’elle met ainsi un impôt sur
l’expérience, car elle trouve souvent dans de tels entretiens, ce que
l’on chercheroit vainement dans des livres.
Les jeunes gens qui entrent dans le monde avec un esprit frondeur,
critique, et qui s’amusent surtout à y démêler les défauts de ceux qui y
sont établis, ces jeunes gens ne seront jamais de bons observateurs; ils
gâteront à la fois leur ton, leur esprit et leur caractère. Ils
prendront bientôt la dangereuse et méprisable prétention de se faire
citer pour des _bons mots malins_; chaque succès dans ce genre odieux et
si facile leur donnera un ennemi de plus; ils auront la sottise de
s’applaudir et de s’enorgueillir d’avoir obtenu la haine universelle. Un
jeune homme (comme je l’ai déjà dit) ne doit au contraire s’appliquer, à
son début dans la société, qu’à étudier les personnes qui par leurs
talens, leur mérite et leur conduite, ont acquis l’estime publique, et
tâcher autant que le respect et la politesse le permettent, de les faire
parler des choses qu’elles savent le mieux. C’est de cette manière que
la jeunesse retirera un grand profit de la conversation des vieillards,
des savans ecclésiastiques, des gens de lettres, des guerriers, des
voyageurs, des femmes aimables et spirituelles, des artistes et même des
artisans, des jardiniers, des cultivateurs, etc.; tous ces hommes (bien
choisis) offrent aux jeunes gens une encyclopédie vivante qui
n’embarrasse point les tablettes du petit logement d’un garçon, et qui
est d’autant plus utile qu’elle peut répondre aux questions qu’on lui
fait, donner les explications qu’on lui demande, et qu’enfin, toujours
fondée sur l’expérience, elle est en général exempte d’erreurs et de
mensonges.
Nous avons dit qu’un jeune homme bien né et bien élevé n’a fait que de
bonnes lectures, et en ceci, comme en tant d’autres choses, l’intérêt de
la morale se trouve uni à celui de l’amour-propre, puisqu’il est
impossible de se faire honneur dans la société d’avoir lu des ouvrages
contraires aux bonnes mœurs; tandis qu’au contraire on peut souvent sans
pédanterie citer des auteurs qu’il est honteux de ne pas connoître. On
doit comprendre dans les _mauvaises lectures_, non-seulement les écrits
qui sont irréligieux et licencieux, mais encore tous ceux qui, seulement
frivoles par eux-mêmes, n’ont pas d’ailleurs un mérite véritable et
célèbre; on peut lire le petit nombre de productions de pur agrément
(qui n’ont rien de répréhensible), si elles sont supérieures dans leur
genre, parce qu’elles peuvent contribuer à former le goût, le style et
le talent d’écrire du lecteur, soit en vers, soit en prose, et il est
fort à désirer que celui qui pense bien sache bien s’exprimer. Que la
jeunesse ne regrette point les révoltantes lectures que lui interdisent
la religion et la morale; la licence et l’impiété essentiellement
abjectes, inconséquentes, n’ont jamais rien produit de beau, de noble,
d’attachant; et la plume qui dans quelque ouvrage que ce puisse être se
plonge dans la fange de la dépravation, ne peut présenter dans ce genre
que des tableaux infâmes, dégoûtans et des extravagances.
Une chose importante à tout âge, c’est de ne jamais négliger l’emploi
des petits momens, des minutes, des secondes; les années de la plus
longue carrière ne sont absolument rien (comme mesure) dans l’éternité;
mais dans la vie humaine, la plus petite portion du temps, quelques
secondes sont quelque chose; il faut donc se préparer quelques
occupations pour ces petits momens communément perdus.
Nous allons entrer dans des détails bien minutieux; mais comme par cette
raison même on ne les trouve dans aucun livre, nous croyons qu’ils n’en
seront que plus utiles:
1º. Il faut avoir en magasin un grand nombre de petits livres cartonnés,
chaque livret contenant environ cent pages blanches, et que le format
soit assez petit pour qu’on puisse, et sans embarras, en mettre deux ou
trois dans une poche ou dans un sac. On écrira d’une écriture fine dans
ces petits livres, non des extraits détaillés, mais les traits
remarquables qui auront le plus frappé dans le cours des lectures
habituelles. On ne classera point ces petits livres suivant les œuvres
des auteurs; on les intitulera suivant les sujets et les choses. Par
exemple on donnera à quelques-uns les titres suivans: _sur la gloire_;
_sur l’amour maternel_; _sur l’amitié fraternelle_; _sur la piété
filiale_; _sur l’amitié_; _sur la vertu_; _sur la vérité_; _sur la
prudence et la discrétion_, etc. On prend dans les saintes écritures et
dans les auteurs célèbres (qu’on a toujours soin de citer) tous les
beaux passages sur ces divers sujets, et on les classe dans les petits
livres d’après l’ordre que nous venons d’indiquer. On peut aussi faire
des recueils de vers choisis et un petit volume de poésie, contenant des
maximes, des sentences, etc. de quatre, cinq ou sept et huit vers, chose
très-commode lorsqu’on veut faire une citation ou placer une épigraphe.
Il faut toujours porter sur soi un ou deux de ces livrets, et en relire
quelque chose, soit en voiture lorsqu’on y est seul, soit en se
promenant solitairement, et dans tous les petits momens d’attente qui,
dans la société, se renouvellent si souvent.
Il faut aussi, comme nous ne pouvons trop le répéter, ne pas perdre une
occasion en se promenant, ou dans les champs ou dans des jardins, de
questionner des paysans, des ouvriers, des jardiniers sur tout ce qu’on
ignore relativement à leur profession; voir souvent des manufactures,
des cabinets de tout genre, et écrire dans les petits livres blancs
toutes les choses principales.