Emploi du temps dans l’Éducation.
L’instituteur doit penser, dans tous les instans, qu’il tient entre ses
mains la destinée de son élève, ou que, du moins, ses soins, ses ordres,
ses discours, ses exemples, son autorité, auront la plus grande
influence sur son avenir. L’espace de temps, confié à l’instituteur,
doit être calculé de manière que tous les momens en soient utilement
employés. Comme il faut des délassemens à l’enfance et à la jeunesse,
l’élève a besoin de récréation; mais l’instituteur doit s’attacher à
donner à tous ces amusemens quelque chose d’instructif ou d’utile à la
santé; dans les promenades, le jardinage, la botanique; à la campagne,
les travaux champêtres et domestiques, les métiers villageois, surtout
la vannerie si facile à apprendre; à la ville, les visites dans les
manufactures, les cabinets d’histoire naturelle, et de tableaux, etc.
L’hiver, on peut les amuser avec les petits métiers qui ne demandent ni
force, ni machines compliquées, le tour, les métiers avec lesquels on
fait des rubans, de la gaze, des lacets, etc.[16], enfin, en toute
saison, les exercices du corps qui peuvent donner de la force, de
l’agilité, de la souplesse[17]. On ne doit jamais négliger d’avoir avec
eux ou devant eux des entretiens qui puissent leur être profitables;
mais il est essentiel qu’aux heures de leurs récréations, ils ne
soupçonnent jamais ce dessein, car toute espèce de leçons leur
paroîtroit une injustice au temps accordé pour leur amusement. C’est ici
que l’instituteur (comme en beaucoup d’autres occasions) a besoin
d’adresse et d’un peu d’art. Il faut enfin que les études, parfaitement
réglées, ne soient jamais interrompues.
[16] Voyez _Adèle et Théodore_.
[17] J’ai parlé de toutes ces choses avec détail dans _les Leçons
d’une gouvernante_, 2 gros vol. in-8.
Les vacances ont perdu plus d’éducations que le manque d’habileté des
maîtres. Et quelle perte déplorable de temps pour l’enfance,
l’adolescence et la jeunesse que les visites, les bals et les
spectacles, du moins d’habitude et sans un choix particulier... Quels
germes de corruption un tel genre de vie jette dans leurs âmes!...
Mener souvent ses jeunes élèves dans le monde est un moyen certain de
les empêcher d’y être jamais de bons observateurs, car ils s’y
familiarisent avec les vices et les ridicules, et par la suite rien dans
ce genre ne pourra les frapper. D’ailleurs dans un cercle où se trouvent
des enfans, chacun pour plaire à leurs parens s’occupe d’eux; on paroît
être enchanté de leur gentillesse et même de leur importunité; on
s’extasie sur leur esprit et leurs prétendus bons mots, et c’est ainsi
que d’une part les flatteries des indifférens, et de l’autre
l’amour-propre mal-entendu, et la crédulité des père et mère, nous
préparent une génération de fats, indiscrets et présomptueux, et de
coquettes inconsidérées et minaudières... qu’ils seront mécontens un
jour ces pauvres enfans, _bercés_ de ridicules adulations, lorsqu’ayant
quitté leurs lisières, c’est-à-dire marchant tout seuls et séparés de
leur escorte de famille, ils débuteront véritablement dans le monde...
quel sera leur étonnement de n’y produire aucun effet, et de n’y
recueillir que la vague et froide bienveillance d’une indulgence
protectrice!... Comme la maîtresse de maison qui ne s’occupera nullement
d’eux, leur paroîtra impertinente... et combien ils trouveront insipide
la société qui ne sera pas dans l’enchantement de leur esprit et de
leurs saillies!... Alors ces jeunes gens deviendront frondeurs par
dépit, dédaigneux par vengeance; ils se jetteront dans la mauvaise
compagnie afin de produire de l’effet et de primer; et les tristes
résultats de tous leurs mécomptes seront presque inévitablement les
inimitiés, la médisance, la méchanceté, les querelles, les duels, et la
vile passion du jeu.