CHAPITRE II.

Du Vice et de la Vertu.

On est toujours économe de la chose dont on veut faire un utile et digne

emploi; ainsi, rien ne ménage mieux le temps que la vertu. Mais, au

contraire, le vice en est prodigue, et quoiqu’il soit souvent effrayé de

sa rapidité, il craint également son poids et la longueur de sa durée;

il le consume par sa folie, et il se repent ensuite de l’avoir abrégé.

Le vice a des momens d’abattement, de paresse, d’inquiétude et de

découragement qui sont inconnus à la vertu. On marche mollement dans le

chemin aplani du vice, car, en y entrant, on abandonne la véritable

vigueur, c’est-à-dire, toute sa force morale: on marche avec activité

dans la route heureuse de la vertu. Plus on avance, plus la perspective

que l’on découvre devient belle et ravissante. Cette route n’a point de

ténèbres, et à chaque pas que l’on y fait, on est guidé par une clarté

plus vive...! La vieillesse n’y ralentit point le courage, et un attrait

céleste, un pouvoir surnaturel, y donne des ailes à la décrépitude

même...! Ce sentier divin n’est pas, il est vrai, assez battu, assez

fréquenté; mais, comme on chérit ceux qu’on y rencontre! comme ces

nobles compagnons de voyage paroissent beaux, grands, héroïques...! Là,

jamais la basse envie n’a pu flétrir un seul sentiment; là, nous

admirons du fond de l’âme ceux même qui nous devancent et qui nous

surpassent. La vaste carrière du vice n’est jamais déserte; la foule s’y

renouvelle sans cesse; mais, dans cette multitude d’individus, on

n’aperçoit que des complices ou des rivaux; on n’y trouvera jamais un

véritable ami: on s’y heurte, on s’y presse avec turbulence, ou l’on s’y

laisse entraîner par foiblesse et par affaissement; tout y est

illusoire: on croit y marcher sur des roses, et l’on n’y sent que des

épines; en ne regardant que superficiellement, on voit des chemins

parsemés de fleurs et des objets séduisans; mais, si l’on osait examiner

attentivement ce dangereux labyrinthe, on y découvriroit des piéges

cruels, des embûches profondes, d’horribles précipices, et des fantômes

hideux. Les moins à plaindre des infortunés qui s’y engagent, sont ceux

qui s’y défient de leurs compagnons: on doit espérer qu’ils pourront

rétrograder et trouver quelques issues pour sortir de ces affreux

repaires; mais ceux qui s’y élancent sans défiance et sans crainte, ou

sont perdus sans retour, ou ne s’affranchiront qu’après avoir subi tous

les tourmens imposés par le vice, le plus barbare de tous les tyrans, et

le seul qui ne punisse et avec une extrême cruauté que les infortunés

qui lui cèdent et qui lui obéissent.

Combien le vice fait perdre de temps par ses intrigues, ses complots

ténébreux, et la nécessité des précautions et du mystère. Il n’existe

pas un seul vice (sans parler de la paresse) qui ne consume un temps

prodigieux: l’orgueil s’empare de toutes les pensées de ceux qu’il

domine; l’avarice, qui sème sur toute la vie les cruelles inquiétudes de

la plus triste prévoyance, la remplit aussi des plus ennuyeux et des

plus misérables calculs; que de brouilleries, de tracasseries,

d’explications, d’injustices, qu’il faut réparer, de chagrins causés par

la colère et par la médisance... La gourmandise dévore honteusement une

partie des journées de ceux qui s’y livrent, et ses suites déplorables,

de longues maladies, n’emploient pas seulement le temps d’une manière

douloureuse, mais, très-souvent, l’anéantissent en causant des morts

prématurées. La lâcheté et la délicatesse physique font perdre un temps

incalculable; beaucoup de gens suspendent leurs occupations pour un mal

de tête ou d’estomac, et c’est une véritable honte, les maux habituels

du corps sont bien rarement assez violens pour autoriser l’inaction, et

les peines de l’âme ne sont jamais une raison valable d’interrompre des

travaux utiles. Chercher à se distraire d’un chagrin de cœur par les

plaisirs et la dissipation est à la fois une sottise et une indécence;

la meilleure de toutes les distractions est l’étude; mais enfin si la

foiblesse de votre caractère vous rend l’application impossible, allez

dans quelques greniers redonner la vie à des infortunés qui manquent de

pain, quelle que soit la médiocrité de votre fortune, c’est une chose

que vous pouvez faire; vous trouverez-là plus de consolation qu’aux

spectacles ou dans le grand monde, et vous n’aurez pas perdu votre

temps. Il y a une heureuse activité dans toutes les vertus dont la

religion est la base: rien n’est agissant comme la véritable charité:

elle ne se refuse à rien, et ne trouve rien d’ennuyeux et de pénible

lorsqu’il est question d’être utile aux autres; et comme elle est

ingénieuse! esprit, savoir, grands travaux, génie, ou seulement

industrie, petits talens, elle sait faire tout servir à la gloire de

Dieu et au bien du prochain. Lorsqu’après bien des soins et des

démarches, on échoue dans des projets formés par l’amour-propre et

l’ambition, on éprouve un dépit et des regrets amers; mais, lorsque des

desseins bienfaisans ne réussissent pas, il en reste, du moins, la

satisfaction inexprimable de les avoir conçus; on se rappelle avec

plaisir tous les pas qu’on a faits, tous les moyens (toujours légitimes)

qu’on a employés; on sait que ce temps n’a pas été perdu, et que le

souverain juge en tiendra compte!... Et tandis que l’ambitieux se désole

des obstacles invincibles qu’il a rencontrés, et que ce souvenir lui

ravit le repos et le sommeil, l’homme religieux trouve dans ce même

souvenir des consolations, de nouvelles espérances, et la tranquillité.

De l'emploi du temps · 第 8 / 40 题