Du Vice et de la Vertu.
On est toujours économe de la chose dont on veut faire un utile et digne
emploi; ainsi, rien ne ménage mieux le temps que la vertu. Mais, au
contraire, le vice en est prodigue, et quoiqu’il soit souvent effrayé de
sa rapidité, il craint également son poids et la longueur de sa durée;
il le consume par sa folie, et il se repent ensuite de l’avoir abrégé.
Le vice a des momens d’abattement, de paresse, d’inquiétude et de
découragement qui sont inconnus à la vertu. On marche mollement dans le
chemin aplani du vice, car, en y entrant, on abandonne la véritable
vigueur, c’est-à-dire, toute sa force morale: on marche avec activité
dans la route heureuse de la vertu. Plus on avance, plus la perspective
que l’on découvre devient belle et ravissante. Cette route n’a point de
ténèbres, et à chaque pas que l’on y fait, on est guidé par une clarté
plus vive...! La vieillesse n’y ralentit point le courage, et un attrait
céleste, un pouvoir surnaturel, y donne des ailes à la décrépitude
même...! Ce sentier divin n’est pas, il est vrai, assez battu, assez
fréquenté; mais, comme on chérit ceux qu’on y rencontre! comme ces
nobles compagnons de voyage paroissent beaux, grands, héroïques...! Là,
jamais la basse envie n’a pu flétrir un seul sentiment; là, nous
admirons du fond de l’âme ceux même qui nous devancent et qui nous
surpassent. La vaste carrière du vice n’est jamais déserte; la foule s’y
renouvelle sans cesse; mais, dans cette multitude d’individus, on
n’aperçoit que des complices ou des rivaux; on n’y trouvera jamais un
véritable ami: on s’y heurte, on s’y presse avec turbulence, ou l’on s’y
laisse entraîner par foiblesse et par affaissement; tout y est
illusoire: on croit y marcher sur des roses, et l’on n’y sent que des
épines; en ne regardant que superficiellement, on voit des chemins
parsemés de fleurs et des objets séduisans; mais, si l’on osait examiner
attentivement ce dangereux labyrinthe, on y découvriroit des piéges
cruels, des embûches profondes, d’horribles précipices, et des fantômes
hideux. Les moins à plaindre des infortunés qui s’y engagent, sont ceux
qui s’y défient de leurs compagnons: on doit espérer qu’ils pourront
rétrograder et trouver quelques issues pour sortir de ces affreux
repaires; mais ceux qui s’y élancent sans défiance et sans crainte, ou
sont perdus sans retour, ou ne s’affranchiront qu’après avoir subi tous
les tourmens imposés par le vice, le plus barbare de tous les tyrans, et
le seul qui ne punisse et avec une extrême cruauté que les infortunés
qui lui cèdent et qui lui obéissent.
Combien le vice fait perdre de temps par ses intrigues, ses complots
ténébreux, et la nécessité des précautions et du mystère. Il n’existe
pas un seul vice (sans parler de la paresse) qui ne consume un temps
prodigieux: l’orgueil s’empare de toutes les pensées de ceux qu’il
domine; l’avarice, qui sème sur toute la vie les cruelles inquiétudes de
la plus triste prévoyance, la remplit aussi des plus ennuyeux et des
plus misérables calculs; que de brouilleries, de tracasseries,
d’explications, d’injustices, qu’il faut réparer, de chagrins causés par
la colère et par la médisance... La gourmandise dévore honteusement une
partie des journées de ceux qui s’y livrent, et ses suites déplorables,
de longues maladies, n’emploient pas seulement le temps d’une manière
douloureuse, mais, très-souvent, l’anéantissent en causant des morts
prématurées. La lâcheté et la délicatesse physique font perdre un temps
incalculable; beaucoup de gens suspendent leurs occupations pour un mal
de tête ou d’estomac, et c’est une véritable honte, les maux habituels
du corps sont bien rarement assez violens pour autoriser l’inaction, et
les peines de l’âme ne sont jamais une raison valable d’interrompre des
travaux utiles. Chercher à se distraire d’un chagrin de cœur par les
plaisirs et la dissipation est à la fois une sottise et une indécence;
la meilleure de toutes les distractions est l’étude; mais enfin si la
foiblesse de votre caractère vous rend l’application impossible, allez
dans quelques greniers redonner la vie à des infortunés qui manquent de
pain, quelle que soit la médiocrité de votre fortune, c’est une chose
que vous pouvez faire; vous trouverez-là plus de consolation qu’aux
spectacles ou dans le grand monde, et vous n’aurez pas perdu votre
temps. Il y a une heureuse activité dans toutes les vertus dont la
religion est la base: rien n’est agissant comme la véritable charité:
elle ne se refuse à rien, et ne trouve rien d’ennuyeux et de pénible
lorsqu’il est question d’être utile aux autres; et comme elle est
ingénieuse! esprit, savoir, grands travaux, génie, ou seulement
industrie, petits talens, elle sait faire tout servir à la gloire de
Dieu et au bien du prochain. Lorsqu’après bien des soins et des
démarches, on échoue dans des projets formés par l’amour-propre et
l’ambition, on éprouve un dépit et des regrets amers; mais, lorsque des
desseins bienfaisans ne réussissent pas, il en reste, du moins, la
satisfaction inexprimable de les avoir conçus; on se rappelle avec
plaisir tous les pas qu’on a faits, tous les moyens (toujours légitimes)
qu’on a employés; on sait que ce temps n’a pas été perdu, et que le
souverain juge en tiendra compte!... Et tandis que l’ambitieux se désole
des obstacles invincibles qu’il a rencontrés, et que ce souvenir lui
ravit le repos et le sommeil, l’homme religieux trouve dans ce même
souvenir des consolations, de nouvelles espérances, et la tranquillité.