XXV. Un événement tragique.

Quelque temps se passa depuis cette visite à Hurel; il était venu

de temps en temps au château, quand ses occupations le lui

permettaient. Un jour qu'on l'attendait dans l'après-midi, Élisa

proposa aux enfants d'aller chercher des noisettes le long des

haies pour en envoyer un panier à Victorine Hurel; elles

acceptèrent avec empressement, et, en emportant chacune un panier,

elles coururent du côté d'une haie de noisetiers. Pendant qu'Élisa

travaillait, elles remplirent leurs paniers, puis elles se

réunirent pour voir laquelle en avait le plus.

«C'est moi...--C'est moi...--Non, c'est moi... Je crois que

c'est moi», disaient-elles toutes quatre.

MARGUERITE.--Regardez donc si ce n'est pas mon panier qui est le

plus plein! Voyez quelle différence avec les autres!

CAMILLE et MADELEINE.--C'est vrai!

SOPHIE.--Bah! j'en ai tout autant, moi!

MARGUERITE.--Pas du tout; j'en ai un tiers de plus!

SOPHIE, _avec humeur.--_Laisse donc! quelle sottise! Tu veux

toujours avoir fait mieux que tout le monde!

MARGUERITE.--Ce n'est pas pour faire mieux que les autres; c'est

parce que c'est la vérité. Et toi, tu te fâches parce que tu es

jalouse.

SOPHIE.--Ha! ha! ha! Jalouse de tes méchantes noisettes.

MARGUERITE.--Oui, oui, jalouse, et tu voudrais bien que je te

donnasse mes méchantes noisettes.

SOPHIE.--Tiens, voilà le cas que je fais de ta belle récolte.

En disant ces mots, et avant qu'Élisa et les petites eussent eu le

temps de l'en empêcher, elle donna un coup de poing sous le panier

de Marguerite, et toutes les noisettes tombèrent par terre.

MARGUERITE, _poussant un cri.--_Mes noisettes, mes pauvres

noisettes!

Camille et Madeleine jetèrent à Sophie un regard de reproche et

s'empressèrent d'aider Marguerite à ramasser ses noisettes.

CAMILLE.--Tiens, ma petite Marguerite; pour te consoler, prends

les miennes.

MADELEINE.--Et les miennes aussi; les trois paniers seront pour

toi.

Marguerite, qui avait les yeux un peu humides, les essuya et

embrassa tendrement ses bonnes petites amies. Sophie était

honteuse et cherchait un moyen de réparer sa faute.

«Prends aussi les miennes, dit-elle en présentant son panier et

sans oser lever les yeux sur Marguerite.

--Merci, mademoiselle; j'en ai assez sans les vôtres.

--Marguerite, dit Madeleine, tu n'es pas gentille! Sophie, en

t'offrant ses noisettes, reconnaît qu'elle a eu tort; il ne faut

pas que tu continues à être fâchée.»

Marguerite regarda Sophie un peu en dessous, ne sachant trop ce

qu'elle devait faire: l'air malheureux de Sophie l'attendrissait

un peu, mais elle n'avait pas encore surmonté sa rancune.

Camille et Madeleine les regardaient alternativement.

CAMILLE.--Voyons, Sophie, voyons, Marguerite, embrassez-vous. Tu

vois bien, toi, Sophie, que Marguerite n'est plus fâchée; et toi,

Marguerite, tu vois que Sophie est triste d'avoir eu de l'humeur.

SOPHIE.--Chère Camille, je vois que je resterai toujours

méchante; jamais je ne serai bonne comme vous. Vois comme je

m'emporte facilement, comme j'ai été brutale envers la pauvre

Marguerite!

MARGUERITE.--N'y pense plus, ma pauvre Sophie; embrasse-moi et

soyons bonnes amies, comme nous le sommes toujours.

Quand Marguerite et Sophie se furent embrassées et réconciliées,

ce qu'elles firent de très bon coeur, Camille dit à Sophie:

«Ma petite Sophie, ne te décourage pas; on ne se corrige pas si

vite de ses défauts. Tu es devenue bien meilleure que tu ne

l'étais en arrivant chez nous, et chaque mois il y a une

différence avec le mois précédent.»

SOPHIE.--Je te remercie, chère Camille, de me donner du courage,

mais, dans toutes les occasions où je me compare à toi et à

Madeleine, je vous trouve tellement meilleures que moi.

MADELEINE, _l'embrassant.--_Tais-toi, tais-toi, ma pauvre

Sophie; tu es trop modeste, n'est-ce pas, Marguerite?

MARGUERITE.--Non, je trouve que Sophie a raison; elle et moi,

nous sommes bien loin de vous valoir.

CAMILLE.--Ah! ah! ah! quelle modestie! Bravo, ma petite

Marguerite; tu es plus humble que moi, donc tu vaux mieux que moi.

MARGUERITE, _très sérieusement.--_Camille, aurais-tu fait la

sottise que nous avons commise l'autre jour en allant dans la

forêt?

CAMILLE, _embarrassée.--_Mais... je ne sais... peut-être...

aurais-je...

MARGUERITE, _avec vivacité.--_Non, non, tu ne l'aurais pas

faite. Et te serais-tu querellée avec Sophie comme je l'ai fait le

jour de la fameuse scène des cerises?

CAMILLE, _embarrassée.--_Mais... il y a un an de cela... à

présent... tu...

MARGUERITE, _avec vivacité._--Il y a un an, il y a un an! C'est

égal, tu ne l'aurais pas fait. Et tout à l'heure, aurais-tu

renversé mon panier comme a fait Sophie? aurais-tu boudé comme je

l'ai fait?... Tu ne réponds pas! tu vois bien que tu es obligée de

convenir que toi et Madeleine vous êtes meilleures que nous.

CAMILLE, _l'embrassant.--_Nous sommes plus âgées que vous, et

par conséquent plus raisonnables; voilà tout. Pense donc que je me

prépare à faire ma première communion l'année prochaine.

SOPHIE.--Et moi, mon Dieu, quand serai-je digne de la faire?

CAMILLE.--Quand tu auras mon âge, chère Sophie; ne te décourage

pas; chaque journée te rend meilleure.

SOPHIE.--Parce que je la passe près de vous.

MARGUERITE.--J'entends une voiture: c'est maman et

Mme de Fleurville qui rentrent de leur promenade; allons leur

demander si elles n'ont pas rencontré Hurel. Élisa, Élisa, Élisa,

nous rentrons.

Élisa se leva et suivit les enfants, qui coururent à la maison;

elles arrivèrent au moment où les mamans descendaient de voiture.

MARGUERITE.--Eh bien, maman, avez-vous rencontré Hurel? Va-t-il

venir bientôt? Nous avons cueilli un grand panier de noisettes que

nous lui donnerons pour Victorine.

MADAME DE ROSBOURG.--Nous ne l'avons pas rencontré, chère

petite, mais il ne peut tarder; il vient en général de bonne

heure.

Les mamans rentrèrent pour ôter leurs chapeaux; les petites

attendaient toujours. Sophie et Marguerite s'impatientaient;

Camille et Madeleine travaillaient.

«C'est trop fort, dit Sophie en tapant du pied; voilà deux heures

que nous attendons, et il ne vient pas. Il ne se gêne pas,

vraiment! Nous devrions ne pas lui donner de noisettes.»

MARGUERITE.--Oh! Sophie! Pauvre Hurel! Il est très ennuyeux de

nous faire attendre si longtemps, c'est vrai, mais ce n'est peut-être

pas sa faute.

SOPHIE.--Pas sa faute, pas sa faute! Pourquoi fait-il dire qu'il

viendra à midi, qu'il nous apportera des écrevisses? et voilà

qu'il est deux heures! Un homme comme lui ne devrait pas se

permettre de faire attendre des demoiselles comme nous.

MARGUERITE, _vivement.--Des demoiselles comme nous _ont été bien

heureuses de rencontrer dans la forêt _un homme comme lui,

_mademoiselle; c'est très ingrat, ce que tu dis là.

MADELEINE.--Marguerite, Marguerite, voilà que tu t'emportes

encore! Ne peux-tu pas raisonner avec Sophie sans lui dire des

choses désagréables?

MARGUERITE.--Mais, enfin, pourquoi Sophie attaque-t-elle ce

pauvre Hurel?

SOPHIE, _piquée.--_Je ne l'ai pas attaqué, mademoiselle; je suis

seulement ennuyée d'attendre, et je m'en vais chez moi apprendre

mes leçons. J'aime encore mieux travailler que de perdre mon temps

à attendre cet Hurel.

MARGUERITE.--Entends-tu, entends-tu, Madeleine, comme elle parle

de cet excellent Hurel? Si j'étais à sa place, je ne donnerais pas

les écrevisses qu'il nous a promises, et... Mais... le voilà;

voici son cheval qui arrive.

En effet, le cheval d'Hurel s'arrêtait devant le perron; il était

ruisselant d'eau et paraissait fatigué.

CAMILLE.--Où est donc Hurel? Comment son cheval vient-il tout

seul?

MADELEINE.--Hurel est sans doute descendu pour ouvrir et

refermer la barrière, et le cheval aura continué tout seul.

MARGUERITE.--Mais regarde comme il a l'air fatigué!

CAMILLE.--C'est qu'il a fait une longue course.

SOPHIE.--Mais pourquoi est-il si mouillé?

MADELEINE.--C'est qu'il aura traversé la rivière.

Les enfants attendirent quelques instants; ne voyant pas venir

Hurel, elles appelèrent Élisa.

«Élisa, dit Camille, veux-tu venir avec nous à la rencontre

d'Hurel? Voici son cheval qui est arrivé, mais sans lui.»

Élisa descendit, regarda le cheval.

«C'est singulier, dit-elle, que le cheval soit venu sans le

maître. Et dans quel état ce pauvre animal! Venez, enfants, allons

voir si nous rencontrerons Hurel... Pourvu qu'il ne soit pas

arrivé un malheur!» se dit-elle tout bas.

Elles se mirent à marcher précipitamment, en prenant le chemin

qu'avait dû suivre le cheval. À mesure qu'elles avançaient,

l'inquiétude les gagnait; elles redoutaient un accident, une

chute. En approchant de la grand-route qui bordait la rivière,

elles virent un attroupement considérable; Élisa, prévoyant un

malheur, arrêta les enfants.

«N'avancez pas, mes chères petites; laissez-moi aller voir la

cause de ce rassemblement; je reviens dans une minute.»

Les enfants restèrent sur la route, pendant qu'Élisa se dirigeait

vers un groupe qui causait avec animation.

«Messieurs, dit-elle en s'approchant, pouvez-vous me dire quelle

est la cause du mouvement extraordinaire que j'aperçois là-bas,

sur le bord de la rivière?»

UN OUVRIER.--C'est un grand malheur qui vient d'arriver, madame!

On a trouvé dans la rivière le corps d'un brave boucher nommé

Hurel!...

ÉLISA.--Hurel!... pauvre Hurel! Nous l'attendions; il venait au

château. Mais est-il réellement mort? N'y a-t-il aucun espoir de

le sauver?

L'OUVRIER.--Hélas! non, madame: le médecin a essayé pendant deux

heures de le ranimer, et il n'a pas fait un mouvement. Que faire

maintenant? Comment apprendre ce malheur à sa femme? Il y a de

quoi la tuer, la pauvre créature!

ÉLISA.--Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur! Je ne sais quel

conseil vous donner. Mais il faut que j'aille rejoindre mes

petites, qui venaient au-devant de ce pauvre Hurel et que j'ai

laissées sur le chemin.

Élisa retourna en courant près des enfants, qu'elle trouva où elle

les avait laissées, malgré leur impatience d'apprendre quelque

chose sur Hurel. Sa pâleur et son air triste les préparèrent à une

mauvaise nouvelle. Toutes à la fois, elles demandèrent ce qu'il y

avait.

«Pourquoi tout ce monde, Élisa? Sait-on ce qu'il est devenu?»

ÉLISA.--Mes chères enfants, nous n'avons pas besoin d'aller plus

loin pour avoir de ses nouvelles... Pauvre homme, il lui est

arrivé un accident, un terrible accident...

MARGUERITE, _avec terreur.--_Quoi? quel accident? est-il blessé?

ÉLISA.--Pis que cela, ma bonne Marguerite: le pauvre homme est

tombé dans l'eau, et... et...

CAMILLE.--Parle donc, Élisa; quoi! serait-il noyé?

ÉLISA.--Tout juste. On a retiré son corps de l'eau il y a deux

heures...

SOPHIE.--Ainsi, pendant que je l'accusais si injustement, le

malheureux homme était déjà mort!

MARGUERITE.--Tu vois bien, Sophie, que ce n'était pas sa faute.

Pauvre Hurel! quel malheur!

Les enfants pleuraient. Élisa leur raconta le peu de détails

qu'elle savait, et leur conseilla de revenir à la maison.

ÉLISA.--Nous informerons ces dames de ce malheureux événement;

elles trouveront peut-être le moyen d'adoucir le chagrin de la

pauvre femme Hurel. Nous autres, nous ne pouvons rien ni pour le

mort, ni pour ceux qui restent.

CAMILLE.--Oh si! Élisa: nous pouvons prier le bon Dieu pour eux,

lui demander d'admettre le pauvre Hurel dans le paradis et de

donner à sa femme et à ses enfants la force de se résigner et de

souffrir sans murmure.

MARGUERITE.--Bonne Camille, tu as toujours de nobles et pieuses

pensées. Oui, nous prierons toutes pour eux.

MADELEINE.--Et nous demanderons à maman de faire dire des messes

pour Hurel.

Tout en pleurant, elles arrivèrent au château et entrèrent au

salon. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient parler; leurs larmes

coulaient malgré elles. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg,

étonnées et peinées de ce chagrin, leur adressaient vainement une

foule de questions. Enfin Madeleine parvint à se calmer et raconta

ce qu'elles venaient de voir et d'entendre. Les mamans partagèrent

le chagrin de leurs enfants, et, après avoir discuté sur ce qu'il

y avait de mieux à faire, elles se mirent en route pour aller voir

par elles-mêmes s'il n'y avait aucun espoir de rappeler Hurel à la

vie.

Elles revinrent peu de temps après, et se virent entourées par les

petites, impatientes d'avoir quelques nouvelles consolantes.

CAMILLE.--Eh bien, chère maman, eh bien! y a-t-il quelque

espoir?

MADAME DE FLEURVILLE.--Aucun, mes chères petites, aucun. Quand

nous sommes arrivées, on venait de placer le corps froid et

inanimé du pauvre Hurel sur une charrette pour le ramener chez

lui; un de ses beaux-frères et une soeur de Mme Hurel sont partis

en avant pour la préparer à cet affreux malheur; demain se fera

l'enterrement; après-demain nous irons, Mme de Rosbourg et moi,

offrir quelques consolations à la femme Hurel et voir si elle n'a

pas besoin d'être aidée pour vivre.

SOPHIE.--Mais ne va-t-elle pas continuer la boucherie, comme

faisait son mari?

MADAME DE FLEURVILLE.--Je ne le pense pas; pour être boucher, il

faut courir le pays, aller au loin chercher des veaux, des

moutons, des boeufs; et puis une femme ne peut pas tuer ces

pauvres animaux; elle n'en a ni la force ni le courage.

CAMILLE.--Et son fils Théophile, ne peut-il remplacer son père?

MADAME DE FLEURVILLE.--Non, parce qu'il est garçon boucher à

Paris, et qu'il est encore trop jeune pour diriger une boucherie.

Pendant le reste de la journée, on ne parla que du pauvre Hurel et

de sa famille; tout le monde était triste.

Le surlendemain, ces dames montèrent en voiture pour aller à Aube

visiter la malheureuse veuve. Elles restèrent longtemps absentes;

les enfants guettaient leur retour avec anxiété, et au bruit de la

voiture, elles coururent sur le perron.

MARGUERITE.--Eh bien, chère maman, comment avez-vous trouvé les

pauvres Hurel? Comment est Victorine?

MADAME DE ROSBOURG.--Pas bien, chères petites; la pauvre femme

est dans un désespoir qui fait pitié et que je n'ai pu calmer;

elle pleure jour et nuit et elle appelle son mari, qui est auprès

du bon Dieu. Victorine est désolée, et Théophile n'est pas encore

de retour; on lui a écrit de revenir.

MADELEINE.--Ont-ils de quoi vivre?

MADAME DE ROSBOURG.--Tout au plus; les gens qui doivent de

l'argent à Hurel ne s'empressent pas de payer, et ceux auxquels il

devait veulent être payés tout de suite, et menacent de faire

vendre leur maison et leur petite terre.

SOPHIE.--Je crois que nous pourrions leur venir en aide en leur

donnant l'argent que nous avons pour nos menus plaisirs. Nous

avons chacune deux francs par semaine; en donnant un franc, cela

ferait quatre par semaine et seize francs par mois; ce serait

assez pour leur pain du mois.

CAMILLE, _bas à Sophie.--_Tu vois, Sophie: l'année dernière, tu

n'aurais jamais eu cette bonne pensée.

MADELEINE.--Sophie a raison; c'est une excellente idée. Vous

nous permettez, n'est-ce pas, maman, de faire cette petite pension

à la mère Hurel?

MADAME DE FLEURVILLE, _les embrassant.--_Certainement, mes

excellentes petites filles; vous êtes bonnes et charitables toutes

les quatre. Sophie, tu n'auras bientôt rien à envier à tes amies.

Enchantées de la permission, les quatre amies coururent demander

leurs bourses à Élisa, et remirent chacune un franc à

Mme de Fleurville, qui les envoya à la mère Hurel en y ajoutant

cent francs.

Elles continuèrent à lui envoyer chaque semaine bien exactement

leurs petites épargnes; elles y ajoutaient quelquefois un jupon,

ou une camisole qu'elles avaient faite elles-mêmes, ou bien des

fruits ou des gâteaux dont elles se privaient avec bonheur pour

offrir un souvenir à la pauvre femme. Mme de Rosbourg et

Mme de Fleurville y joignaient des sommes plus considérables.

Grâce à ces secours, ni la veuve ni la fille d'Hurel ne manquèrent

du nécessaire. Quelque temps après, Victorine se maria avec un

brave garçon, aubergiste à deux lieues d'Aube; et sa mère,

vieillie par le chagrin et la maladie, mourut en remerciant Dieu

de la réunir à son cher Hurel.

Les petites filles modèles(#15059) · 第 28 / 32 题