XXIV. Visite chez Hurel.

«La calèche découverte et le phaéton pour deux heures», dit Élisa

au cocher de Mme de Fleurville.

LE COCHER.--Tout le monde sort donc à la fois, aujourd'hui?

ÉLISA.--Oui; madame vous fait demander si vous savez le chemin

pour aller au village d'Aube?

LE COCHER.--Aube? Attendez donc... N'est-ce pas de l'autre côté

de Laigle, sur la route de Saint-Hilaire?

ÉLISA.--Je crois que oui, mais informez-vous-en avant de vous

mettre en route; ces demoiselles se sont perdues l'autre jour à

pied, il ne faudrait pas qu'elles se perdissent aujourd'hui en

voiture.

Le cocher prit ses renseignements près du garde Nicaise, et, quand

on fut prêt à partir, les deux cochers n'hésitèrent pas sur la

route qu'il fallait prendre.

Le pays était charmant, la vallée de Laigle est connue par son

aspect animé, vert et riant; le village d'Aube est sur la grand-route;

la maison d'Hurel était presque à l'entrée du village. Ces

dames se la firent indiquer; elles descendirent de voiture et se

dirigèrent vers la maison du boucher. Tout le village était aux

portes; on regardait avec surprise ces deux élégantes voitures, et

l'on se demandait quelles pouvaient être ces belles dames et ces

jolies demoiselles qui entraient chez Hurel. Le brave homme ne fut

pas moins surpris; sa femme et sa fille restaient la bouche

ouverte, ne pouvant croire qu'une si belle visite fût pour eux.

Hurel ne reconnaissait pas les enfants, qu'il avait à peine

entrevues dans l'obscurité; il ne pensait plus à son aventure de

la forêt:

«Ces dames veulent-elles faire une commande de viande? demanda

Hurel. J'en ai de bien fraîche, du mouton superbe, du boeuf, du...

--Merci, mon brave Hurel, interrompit en souriant

Mme de Rosbourg; ce n'est pas pour cela que nous venons, c'est

pour acquitter une dette.»

HUREL.--Une dette? Madame ne me doit rien; je ne me souviens pas

d'avoir livré à madame ni mouton, ni boeuf, ni...

MADAME DE ROSBOURG.--Non, pas de mouton ni de boeuf, mais deux

petites filles que voici et que vous avez trouvées dans la forêt.

HUREL, _riant.--_Bah! ce sont là ces petites demoiselles que

j'ai cueillies sur un arbre? Pauvres petites! elles étaient dans

un état à faire pitié. Eh! mes mignonnes! vous n'avez plus envie

d'arpenter la forêt, pas vrai?

MARGUERITE.--Non, non. Sans vous, mon cher monsieur Hurel, nous

serions certainement mortes de fatigue, de terreur et de faim;

aussi maman, Mme de Fleurville et nous, nous venons toutes vous

remercier.

Marguerite, en achevant ces mots, s'approcha de Hurel et se dressa

sur la pointe des pieds pour l'embrasser. Le brave homme l'enleva

de terre, lui donna un gros baiser sur chaque joue et dit:

«C'eût été bien dommage de laisser périr une gentille et bonne

demoiselle comme vous. Et comme ça vous aviez donc bien peur?»

MARGUERITE.--Oh oui! bien peur, bien peur. On entendait marcher,

craquer, souffler.

HUREL, _riant.--_Ah! bah! Tout cela est terrible pour de belles

petites demoiselles comme vous; mais pour des gens comme nous on

n'y fait pas seulement attention. Mais... asseyez-vous donc,

mesdames; Victorine, donne des chaises, apporte du cidre, du bon!

Victorine était une jolie fille de dix-huit ans, fraîche, aux yeux

noirs. Elle avança des chaises; tout le monde s'assit; on causa,

on but du cidre à la santé d'Hurel et de sa famille. Au bout d'une

demi-heure, Mme de Rosbourg demanda l'heure. Hurel regarda à son

coucou.

«Il n'est pas loin de quatre heures, dit-il; mais le coucou est

dérangé, il ne marque pas l'heure juste.»

Mme de Rosbourg tira de sa poche une boîte, qu'elle donna à Hurel.

«Je vois, mon bon Hurel, dit-elle, que vous n'avez de montre ni

sur vous ni dans la maison; en voilà une que vous voudrez bien

accepter en souvenir des petites filles de la forêt.

--Merci bien, madame, répondit Hurel: vous êtes en vérité trop

bonne; ça ne méritait pas...»

Il venait d'ouvrir la boîte, et il s'arrêta muet de surprise et de

bonheur à la vue d'une belle montre en or avec une longue et

lourde chaîne également en or.

HUREL, _avec émotion.--_Ma bonne chère dame, c'est trop beau;

vrai, je n'oserai jamais porter une si belle chaîne et une si

belle montre.

MADAME DE ROSBOURG.--Portez-les pour l'amour de nous; et songez

que c'est encore moi qui vous serai redevable; car vous m'avez

rendu un trésor en me ramenant mon enfant, et ce n'est qu'un bijou

que je vous donne.

Se tournant ensuite vers Mme Hurel et sa fille:

«Vous voudrez bien aussi accepter un petit souvenir.»

Et elle leur donna à chacune une boîte qu'elles s'empressèrent

d'ouvrir; à la vue de belles boucles d'oreilles et d'une broche en

or et en émail, elles devinrent rouges de plaisir. Toute la

famille fit à Mme de Rosbourg les plus vifs remerciements. Ces

dames et les enfants remontèrent en voiture, entourées d'une foule

de personnes qui enviaient le bonheur des Hurel et qui bénissaient

l'aimable bonté de Mme de Rosbourg.

Les petites filles modèles(#15059) · 第 27 / 32 题