«La calèche découverte et le phaéton pour deux heures», dit Élisa
au cocher de Mme de Fleurville.
LE COCHER.--Tout le monde sort donc à la fois, aujourd'hui?
ÉLISA.--Oui; madame vous fait demander si vous savez le chemin
pour aller au village d'Aube?
LE COCHER.--Aube? Attendez donc... N'est-ce pas de l'autre côté
de Laigle, sur la route de Saint-Hilaire?
ÉLISA.--Je crois que oui, mais informez-vous-en avant de vous
mettre en route; ces demoiselles se sont perdues l'autre jour à
pied, il ne faudrait pas qu'elles se perdissent aujourd'hui en
voiture.
Le cocher prit ses renseignements près du garde Nicaise, et, quand
on fut prêt à partir, les deux cochers n'hésitèrent pas sur la
route qu'il fallait prendre.
Le pays était charmant, la vallée de Laigle est connue par son
aspect animé, vert et riant; le village d'Aube est sur la grand-route;
la maison d'Hurel était presque à l'entrée du village. Ces
dames se la firent indiquer; elles descendirent de voiture et se
dirigèrent vers la maison du boucher. Tout le village était aux
portes; on regardait avec surprise ces deux élégantes voitures, et
l'on se demandait quelles pouvaient être ces belles dames et ces
jolies demoiselles qui entraient chez Hurel. Le brave homme ne fut
pas moins surpris; sa femme et sa fille restaient la bouche
ouverte, ne pouvant croire qu'une si belle visite fût pour eux.
Hurel ne reconnaissait pas les enfants, qu'il avait à peine
entrevues dans l'obscurité; il ne pensait plus à son aventure de
la forêt:
«Ces dames veulent-elles faire une commande de viande? demanda
Hurel. J'en ai de bien fraîche, du mouton superbe, du boeuf, du...
--Merci, mon brave Hurel, interrompit en souriant
Mme de Rosbourg; ce n'est pas pour cela que nous venons, c'est
pour acquitter une dette.»
HUREL.--Une dette? Madame ne me doit rien; je ne me souviens pas
d'avoir livré à madame ni mouton, ni boeuf, ni...
MADAME DE ROSBOURG.--Non, pas de mouton ni de boeuf, mais deux
petites filles que voici et que vous avez trouvées dans la forêt.
HUREL, _riant.--_Bah! ce sont là ces petites demoiselles que
j'ai cueillies sur un arbre? Pauvres petites! elles étaient dans
un état à faire pitié. Eh! mes mignonnes! vous n'avez plus envie
d'arpenter la forêt, pas vrai?
MARGUERITE.--Non, non. Sans vous, mon cher monsieur Hurel, nous
serions certainement mortes de fatigue, de terreur et de faim;
aussi maman, Mme de Fleurville et nous, nous venons toutes vous
remercier.
Marguerite, en achevant ces mots, s'approcha de Hurel et se dressa
sur la pointe des pieds pour l'embrasser. Le brave homme l'enleva
de terre, lui donna un gros baiser sur chaque joue et dit:
«C'eût été bien dommage de laisser périr une gentille et bonne
demoiselle comme vous. Et comme ça vous aviez donc bien peur?»
MARGUERITE.--Oh oui! bien peur, bien peur. On entendait marcher,
craquer, souffler.
HUREL, _riant.--_Ah! bah! Tout cela est terrible pour de belles
petites demoiselles comme vous; mais pour des gens comme nous on
n'y fait pas seulement attention. Mais... asseyez-vous donc,
mesdames; Victorine, donne des chaises, apporte du cidre, du bon!
Victorine était une jolie fille de dix-huit ans, fraîche, aux yeux
noirs. Elle avança des chaises; tout le monde s'assit; on causa,
on but du cidre à la santé d'Hurel et de sa famille. Au bout d'une
demi-heure, Mme de Rosbourg demanda l'heure. Hurel regarda à son
coucou.
«Il n'est pas loin de quatre heures, dit-il; mais le coucou est
dérangé, il ne marque pas l'heure juste.»
Mme de Rosbourg tira de sa poche une boîte, qu'elle donna à Hurel.
«Je vois, mon bon Hurel, dit-elle, que vous n'avez de montre ni
sur vous ni dans la maison; en voilà une que vous voudrez bien
accepter en souvenir des petites filles de la forêt.
--Merci bien, madame, répondit Hurel: vous êtes en vérité trop
bonne; ça ne méritait pas...»
Il venait d'ouvrir la boîte, et il s'arrêta muet de surprise et de
bonheur à la vue d'une belle montre en or avec une longue et
lourde chaîne également en or.
HUREL, _avec émotion.--_Ma bonne chère dame, c'est trop beau;
vrai, je n'oserai jamais porter une si belle chaîne et une si
belle montre.
MADAME DE ROSBOURG.--Portez-les pour l'amour de nous; et songez
que c'est encore moi qui vous serai redevable; car vous m'avez
rendu un trésor en me ramenant mon enfant, et ce n'est qu'un bijou
que je vous donne.
Se tournant ensuite vers Mme Hurel et sa fille:
«Vous voudrez bien aussi accepter un petit souvenir.»
Et elle leur donna à chacune une boîte qu'elles s'empressèrent
d'ouvrir; à la vue de belles boucles d'oreilles et d'une broche en
or et en émail, elles devinrent rouges de plaisir. Toute la
famille fit à Mme de Rosbourg les plus vifs remerciements. Ces
dames et les enfants remontèrent en voiture, entourées d'une foule
de personnes qui enviaient le bonheur des Hurel et qui bénissaient
l'aimable bonté de Mme de Rosbourg.