XXVI. La petite vérole.

Un jour, Camille se plaignit de mal de tête, de mal de coeur. Son

visage pâle et altéré inquiéta Mme de Fleurville, qui la fit

coucher; la fièvre, le mal de tête continuant, ainsi que le mal de

coeur et les vomissements, on envoya chercher le médecin. Il ne

vint que le soir, mais quand il arriva, il trouva Camille plus

calme; Élisa lui avait mis aux pieds des cataplasmes saupoudrés de

camphre qui l'avaient beaucoup soulagée; elle buvait de l'eau de

gomme fraîche. Le médecin complimenta Élisa sur les soins éclairés

et affectueux qu'elle donnait à sa petite malade; il complimenta

Camille sur sa bonne humeur et sa docilité et dit à

Mme de Fleurville de ne pas s'inquiéter et de continuer le même

traitement. Le lendemain, Élisa aperçut des petites taches rouges

sur le visage de Camille; les bras et le corps en avaient aussi;

vers le soir chaque tache devint un bouton, et en même temps le

mal de coeur et le mal de tête se dissipèrent. Le médecin déclara

que c'était la petite vérole: on éloigna immédiatement les trois

autres enfants. Élisa et Mme de Fleurville restèrent seules auprès

de Camille. Mme de Fleurville voulait aussi renvoyer Élisa, de

peur de la contagion, mais Élisa s'y refusa obstinément.

ÉLISA.--Jamais, madame, je n'abandonnerai ma pauvre malade;

quand même je devrais gagner la petite vérole, je ne manquerai pas

à mon devoir.

CAMILLE.--Ma bonne Élisa, je sais combien tu m'aimes, mais, moi

aussi je t'aime, et je serais désolée de te voir malade à cause de

moi.

ÉLISA.--Ta, ta, ta; restez tranquille, ne vous inquiétez de

rien; ne parlez pas; si vous vous agitez, le mal de tête

reviendra.

Camille sourit et remercia Élisa du regard; ses pauvres yeux

étaient à moitié fermés; son visage était couvert de boutons.

Quelques jours après les boutons séchèrent, et Camille put quitter

son lit; il ne lui restait que de la faiblesse.

Pendant sa maladie, Madeleine, Marguerite et Sophie demandaient

sans cesse de ses nouvelles; on leur défendit d'approcher de la

chambre de Camille, mais elles pouvaient voir Élisa et lui parler;

vingt fois par jour, quand elles entendaient sa voix dans la

cuisine ou dans l'antichambre, elles accouraient pour s'informer

de leur chère Camille; elles lui envoyaient des découpures, des

dessins, de petits paniers en jonc, tout ce qu'elles pensaient

pouvoir la distraire et l'amuser. Camille leur faisait dire mille

tendresses; mais elle ne pouvait rien leur envoyer, car on lui

défendait de travailler, de lire, de dessiner, de peur de fatiguer

ses yeux.

Il y avait huit jours qu'elle était levée; ses croûtes

commençaient à tomber, lorsqu'elle fut frappée un matin de la

pâleur d'Élisa.

CAMILLE, _avec inquiétude.--_Tu es malade, Élisa; tu es pâle

comme si tu allais mourir. Ah! comme ta main est chaude; tu as la

fièvre.

ÉLISA.--J'ai un affreux mal de tête depuis hier: je n'ai pas

dormi de la nuit; voilà pourquoi je suis pâle, mais ce ne sera

rien.

CAMILLE.--Couche-toi, ma chère Élisa, je t'en prie; tu peux à

peine te soutenir; vois, tu chancelles.

Élisa s'affaissa sur un fauteuil; Camille courut appeler sa maman,

qui la suivit immédiatement. Voyant l'état dans lequel était la

pauvre Élisa, elle lui fit bassiner son lit et la fit coucher

malgré sa résistance. Le médecin fut encore appelé; il trouva

beaucoup de fièvre, du délire, et déclara que c'était probablement

la petite vérole qui commençait. Il ordonna divers remèdes qui

n'amenèrent aucun soulagement; le lendemain il fit poser des

sangsues aux chevilles de la malade, pour lui dégager la tête et

faire sortir les boutons. Depuis qu'Élisa était dans son lit,

Camille ne la quittait plus; elle lui donnait à boire, chauffait

ses cataplasmes, lui mouillait la tête avec de l'eau fraîche. Il

fallut toute son obéissance aux ordres de sa mère pour l'empêcher

de passer la nuit auprès de sa chère Élisa.

«C'est en me soignant qu'elle est devenue malade, répétait-elle en

pleurant: il est juste que je la soigne à mon tour.»

Élisa ne sentait pas la douceur de cette tendresse touchante:

depuis la veille elle était sans connaissance; elle ne parlait

pas, n'ouvrait même pas les yeux. On lui mit vingt sangsues aux

pieds sans qu'elle eût l'air de les sentir; son sang coula

abondamment et longtemps; enfin on l'arrêta, on lui enveloppa les

pieds de coton. Le lendemain tout son corps se couvrit de plaques

rouges: c'était la petite vérole qui sortait. En même temps elle

éprouva un mieux sensible; ses yeux purent s'ouvrir et supporter

la lumière; elle reconnut Camille qui la regardait avec anxiété,

et lui sourit; Camille saisit sa main brûlante et la porta à ses

lèvres.

«Ne parle pas, ma pauvre Élisa, lui dit-elle, ne parle pas, maman

et moi, nous sommes près de toi.»

Élisa ne pouvait pas encore répondre; mais, en reprenant l'usage

de ses sens, elle avait repris le sentiment des soins que lui

avaient donnés Camille et Mme de Fleurville; sa reconnaissance

s'exprimait par tous les moyens possibles.

Pendant plusieurs jours encore Élisa fut en danger. Enfin arriva

le moment où le médecin déclara qu'elle était sauvée; les boutons

commençaient à sécher; ils étaient si abondants, que tout son

visage et sa tête en étaient couverts.

Quand elle fut mieux et qu'elle commença à prendre quelque

nourriture, Camille, qui allait tout à fait bien, demanda à sa

mère si elle ne pouvait pas sortir et voir sa soeur et ses amies.

«Tu peux te promener, chère enfant, dit Mme de Fleurville, et

causer avec Madeleine et tes amies, mais pas encore les embrasser

ni les toucher.»

Camille sauta hors de la chambre, courut dehors, et, entendant les

voix de Madeleine, de Sophie et de Marguerite, qui causaient dans

leur petit jardin, elle se dirigea vers elles en criant:

«Madeleine, Marguerite, Sophie, je veux vous voir, vous parler;

venez vite, mais ne me touchez pas!»

Trois cris de joie répondirent à l'appel de Camille; elle vit

accourir ses trois amies, se pressant, se poussant, à qui

arriverait la première.

«Arrêtez! cria Camille, s'arrêtant elle-même, maman m'a défendu de

vous toucher. Je pourrais encore vous donner la petite vérole.»

MADELEINE.--Je voudrais tant t'embrasser, Camille, ma chère

Camille!

MARGUERITE.--Et moi donc! Ah bah! je t'embrasse tout de même.

En disant ces mots, elle s'élançait vers Camille, qui sauta

vivement en arrière.

«Imprudente! dit-elle. Si tu savais ce que c'est que la petite

vérole, tu ne t'exposerais pas à la gagner.»

SOPHIE.--Raconte-nous si tu t'es bien ennuyée, si tu as beaucoup

souffert, si tu as eu peur.

CAMILLE.--Oh oui! mais pas quand j'étais très malade. Je

souffrais trop de la tête et du mal de coeur pour m'ennuyer; mais

la pauvre Élisa a souffert bien plus et plus longtemps que moi.

MADELEINE.--Et comment est-elle aujourd'hui? Quand pourrons-nous

la revoir?

CAMILLE.--Elle va bien; elle a mangé du poulet à déjeuner, elle

se lève, elle croit que vous pourrez la voir par la fenêtre

demain.

MADELEINE.--Quel bonheur! et quand pourrons-nous t'embrasser,

ainsi que maman?

CAMILLE.--Maman, qui n'a pas eu comme moi la petite vérole,

pourra vous embrasser tout à l'heure; elle est allée changer ses

vêtements, qui sont imprégnés de l'air de la chambre d'Élisa.

Les enfants continuèrent à causer et à se raconter les événements

de leur vie simple et uniforme. Bientôt arriva Mme de Fleurville

avec Mme de Rosbourg; les enfants se précipitèrent vers elle et

l'embrassèrent bien des fois, pendant que Mme de Rosbourg

embrassait Camille. Depuis trois semaines Mme de Fleurville

n'avait vu les enfants que de loin et à la fenêtre. Le matin même,

le médecin avait déclaré qu'il n'y avait plus aucun danger de

gagner la petite vérole ni par elle ni par Camille; mais Élisa

devait encore rester éloignée jusqu'à ce que ses croûtes fussent

tombées.

Le lendemain il y avait grande agitation parmi les enfants; Élisa

devait se montrer à la fenêtre après déjeuner. Une heure d'avance,

elles étaient comme des abeilles en révolution; elles allaient,

venaient, regardaient à la pendule, regardaient à la fenêtre,

préparaient des sièges; enfin elles se rangèrent toutes quatre sur

des chaises, comme pour un spectacle, et attendirent, les yeux

levés. Tout à coup, la fenêtre s'ouvrit et Élisa parut.

«Élisa, Élisa, ma pauvre Élisa!» s'écrièrent Camille et Madeleine,

que les larmes empêchèrent de continuer.

MARGUERITE.--Bonjour, ma chère Élisa.

SOPHIE.--Bonjour, ma chère Élisa.

ÉLISA.--Bonjour, bonjour, mes enfants; voyez comme je suis

devenue belle; quel masque sur mon visage!

CAMILLE.--Oh! tu seras toujours ma belle et ma bonne Élisa;

crois-tu que j'oublie que c'est pour m'avoir soignée que tu es

tombée malade?

ÉLISA.--Tu me l'as bien rendu aussi. Tu es une bonne, une

excellente enfant; tant que je vivrai, je n'oublierai ni la

tendresse touchante que tu m'as témoignée pendant ma maladie, ni

la bonté de Mme de Fleurville.

Et la pauvre Élisa, attendrie, essuya ses yeux pleins de larmes;

son attendrissement gagna les enfants, qui se mirent à pleurer

aussi. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg arrivèrent pendant que

tout le monde pleurait.

«Qu'y a-t-il donc? demandèrent-elles, un peu effrayées.

--Rien, maman; c'est la pauvre Élisa qui est à sa fenêtre.» Ces

dames levèrent les yeux, et, voyant pleurer Élisa, elles

comprirent la scène de larmes joyeuses qui venait de se passer.

«Il s'agit bien de pleurer, aujourd'hui! dit Mme de Rosbourg;

laissons Élisa se reposer et se bien rétablir, et allons, en

attendant, arranger une fête pour célébrer son rétablissement.

--Une fête! une fête! s'écrièrent les enfants; oh! merci, chère

madame! Ce sera charmant! Une fête pour Élisa.»

Élisa était fatiguée; elle se retira dans le fond de sa chambre;

les enfants suivirent Mme de Rosbourg et discutèrent les

arrangements d'une fête en l'honneur d'Élisa. En passant au

chapitre suivant, nous saurons ce qui aura été décidé.

Les petites filles modèles(#15059) · 第 29 / 32 题