Un jour, Camille se plaignit de mal de tête, de mal de coeur. Son
visage pâle et altéré inquiéta Mme de Fleurville, qui la fit
coucher; la fièvre, le mal de tête continuant, ainsi que le mal de
coeur et les vomissements, on envoya chercher le médecin. Il ne
vint que le soir, mais quand il arriva, il trouva Camille plus
calme; Élisa lui avait mis aux pieds des cataplasmes saupoudrés de
camphre qui l'avaient beaucoup soulagée; elle buvait de l'eau de
gomme fraîche. Le médecin complimenta Élisa sur les soins éclairés
et affectueux qu'elle donnait à sa petite malade; il complimenta
Camille sur sa bonne humeur et sa docilité et dit à
Mme de Fleurville de ne pas s'inquiéter et de continuer le même
traitement. Le lendemain, Élisa aperçut des petites taches rouges
sur le visage de Camille; les bras et le corps en avaient aussi;
vers le soir chaque tache devint un bouton, et en même temps le
mal de coeur et le mal de tête se dissipèrent. Le médecin déclara
que c'était la petite vérole: on éloigna immédiatement les trois
autres enfants. Élisa et Mme de Fleurville restèrent seules auprès
de Camille. Mme de Fleurville voulait aussi renvoyer Élisa, de
peur de la contagion, mais Élisa s'y refusa obstinément.
ÉLISA.--Jamais, madame, je n'abandonnerai ma pauvre malade;
quand même je devrais gagner la petite vérole, je ne manquerai pas
à mon devoir.
CAMILLE.--Ma bonne Élisa, je sais combien tu m'aimes, mais, moi
aussi je t'aime, et je serais désolée de te voir malade à cause de
moi.
ÉLISA.--Ta, ta, ta; restez tranquille, ne vous inquiétez de
rien; ne parlez pas; si vous vous agitez, le mal de tête
reviendra.
Camille sourit et remercia Élisa du regard; ses pauvres yeux
étaient à moitié fermés; son visage était couvert de boutons.
Quelques jours après les boutons séchèrent, et Camille put quitter
son lit; il ne lui restait que de la faiblesse.
Pendant sa maladie, Madeleine, Marguerite et Sophie demandaient
sans cesse de ses nouvelles; on leur défendit d'approcher de la
chambre de Camille, mais elles pouvaient voir Élisa et lui parler;
vingt fois par jour, quand elles entendaient sa voix dans la
cuisine ou dans l'antichambre, elles accouraient pour s'informer
de leur chère Camille; elles lui envoyaient des découpures, des
dessins, de petits paniers en jonc, tout ce qu'elles pensaient
pouvoir la distraire et l'amuser. Camille leur faisait dire mille
tendresses; mais elle ne pouvait rien leur envoyer, car on lui
défendait de travailler, de lire, de dessiner, de peur de fatiguer
ses yeux.
Il y avait huit jours qu'elle était levée; ses croûtes
commençaient à tomber, lorsqu'elle fut frappée un matin de la
pâleur d'Élisa.
CAMILLE, _avec inquiétude.--_Tu es malade, Élisa; tu es pâle
comme si tu allais mourir. Ah! comme ta main est chaude; tu as la
fièvre.
ÉLISA.--J'ai un affreux mal de tête depuis hier: je n'ai pas
dormi de la nuit; voilà pourquoi je suis pâle, mais ce ne sera
rien.
CAMILLE.--Couche-toi, ma chère Élisa, je t'en prie; tu peux à
peine te soutenir; vois, tu chancelles.
Élisa s'affaissa sur un fauteuil; Camille courut appeler sa maman,
qui la suivit immédiatement. Voyant l'état dans lequel était la
pauvre Élisa, elle lui fit bassiner son lit et la fit coucher
malgré sa résistance. Le médecin fut encore appelé; il trouva
beaucoup de fièvre, du délire, et déclara que c'était probablement
la petite vérole qui commençait. Il ordonna divers remèdes qui
n'amenèrent aucun soulagement; le lendemain il fit poser des
sangsues aux chevilles de la malade, pour lui dégager la tête et
faire sortir les boutons. Depuis qu'Élisa était dans son lit,
Camille ne la quittait plus; elle lui donnait à boire, chauffait
ses cataplasmes, lui mouillait la tête avec de l'eau fraîche. Il
fallut toute son obéissance aux ordres de sa mère pour l'empêcher
de passer la nuit auprès de sa chère Élisa.
«C'est en me soignant qu'elle est devenue malade, répétait-elle en
pleurant: il est juste que je la soigne à mon tour.»
Élisa ne sentait pas la douceur de cette tendresse touchante:
depuis la veille elle était sans connaissance; elle ne parlait
pas, n'ouvrait même pas les yeux. On lui mit vingt sangsues aux
pieds sans qu'elle eût l'air de les sentir; son sang coula
abondamment et longtemps; enfin on l'arrêta, on lui enveloppa les
pieds de coton. Le lendemain tout son corps se couvrit de plaques
rouges: c'était la petite vérole qui sortait. En même temps elle
éprouva un mieux sensible; ses yeux purent s'ouvrir et supporter
la lumière; elle reconnut Camille qui la regardait avec anxiété,
et lui sourit; Camille saisit sa main brûlante et la porta à ses
lèvres.
«Ne parle pas, ma pauvre Élisa, lui dit-elle, ne parle pas, maman
et moi, nous sommes près de toi.»
Élisa ne pouvait pas encore répondre; mais, en reprenant l'usage
de ses sens, elle avait repris le sentiment des soins que lui
avaient donnés Camille et Mme de Fleurville; sa reconnaissance
s'exprimait par tous les moyens possibles.
Pendant plusieurs jours encore Élisa fut en danger. Enfin arriva
le moment où le médecin déclara qu'elle était sauvée; les boutons
commençaient à sécher; ils étaient si abondants, que tout son
visage et sa tête en étaient couverts.
Quand elle fut mieux et qu'elle commença à prendre quelque
nourriture, Camille, qui allait tout à fait bien, demanda à sa
mère si elle ne pouvait pas sortir et voir sa soeur et ses amies.
«Tu peux te promener, chère enfant, dit Mme de Fleurville, et
causer avec Madeleine et tes amies, mais pas encore les embrasser
ni les toucher.»
Camille sauta hors de la chambre, courut dehors, et, entendant les
voix de Madeleine, de Sophie et de Marguerite, qui causaient dans
leur petit jardin, elle se dirigea vers elles en criant:
«Madeleine, Marguerite, Sophie, je veux vous voir, vous parler;
venez vite, mais ne me touchez pas!»
Trois cris de joie répondirent à l'appel de Camille; elle vit
accourir ses trois amies, se pressant, se poussant, à qui
arriverait la première.
«Arrêtez! cria Camille, s'arrêtant elle-même, maman m'a défendu de
vous toucher. Je pourrais encore vous donner la petite vérole.»
MADELEINE.--Je voudrais tant t'embrasser, Camille, ma chère
Camille!
MARGUERITE.--Et moi donc! Ah bah! je t'embrasse tout de même.
En disant ces mots, elle s'élançait vers Camille, qui sauta
vivement en arrière.
«Imprudente! dit-elle. Si tu savais ce que c'est que la petite
vérole, tu ne t'exposerais pas à la gagner.»
SOPHIE.--Raconte-nous si tu t'es bien ennuyée, si tu as beaucoup
souffert, si tu as eu peur.
CAMILLE.--Oh oui! mais pas quand j'étais très malade. Je
souffrais trop de la tête et du mal de coeur pour m'ennuyer; mais
la pauvre Élisa a souffert bien plus et plus longtemps que moi.
MADELEINE.--Et comment est-elle aujourd'hui? Quand pourrons-nous
la revoir?
CAMILLE.--Elle va bien; elle a mangé du poulet à déjeuner, elle
se lève, elle croit que vous pourrez la voir par la fenêtre
demain.
MADELEINE.--Quel bonheur! et quand pourrons-nous t'embrasser,
ainsi que maman?
CAMILLE.--Maman, qui n'a pas eu comme moi la petite vérole,
pourra vous embrasser tout à l'heure; elle est allée changer ses
vêtements, qui sont imprégnés de l'air de la chambre d'Élisa.
Les enfants continuèrent à causer et à se raconter les événements
de leur vie simple et uniforme. Bientôt arriva Mme de Fleurville
avec Mme de Rosbourg; les enfants se précipitèrent vers elle et
l'embrassèrent bien des fois, pendant que Mme de Rosbourg
embrassait Camille. Depuis trois semaines Mme de Fleurville
n'avait vu les enfants que de loin et à la fenêtre. Le matin même,
le médecin avait déclaré qu'il n'y avait plus aucun danger de
gagner la petite vérole ni par elle ni par Camille; mais Élisa
devait encore rester éloignée jusqu'à ce que ses croûtes fussent
tombées.
Le lendemain il y avait grande agitation parmi les enfants; Élisa
devait se montrer à la fenêtre après déjeuner. Une heure d'avance,
elles étaient comme des abeilles en révolution; elles allaient,
venaient, regardaient à la pendule, regardaient à la fenêtre,
préparaient des sièges; enfin elles se rangèrent toutes quatre sur
des chaises, comme pour un spectacle, et attendirent, les yeux
levés. Tout à coup, la fenêtre s'ouvrit et Élisa parut.
«Élisa, Élisa, ma pauvre Élisa!» s'écrièrent Camille et Madeleine,
que les larmes empêchèrent de continuer.
MARGUERITE.--Bonjour, ma chère Élisa.
SOPHIE.--Bonjour, ma chère Élisa.
ÉLISA.--Bonjour, bonjour, mes enfants; voyez comme je suis
devenue belle; quel masque sur mon visage!
CAMILLE.--Oh! tu seras toujours ma belle et ma bonne Élisa;
crois-tu que j'oublie que c'est pour m'avoir soignée que tu es
tombée malade?
ÉLISA.--Tu me l'as bien rendu aussi. Tu es une bonne, une
excellente enfant; tant que je vivrai, je n'oublierai ni la
tendresse touchante que tu m'as témoignée pendant ma maladie, ni
la bonté de Mme de Fleurville.
Et la pauvre Élisa, attendrie, essuya ses yeux pleins de larmes;
son attendrissement gagna les enfants, qui se mirent à pleurer
aussi. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg arrivèrent pendant que
tout le monde pleurait.
«Qu'y a-t-il donc? demandèrent-elles, un peu effrayées.
--Rien, maman; c'est la pauvre Élisa qui est à sa fenêtre.» Ces
dames levèrent les yeux, et, voyant pleurer Élisa, elles
comprirent la scène de larmes joyeuses qui venait de se passer.
«Il s'agit bien de pleurer, aujourd'hui! dit Mme de Rosbourg;
laissons Élisa se reposer et se bien rétablir, et allons, en
attendant, arranger une fête pour célébrer son rétablissement.
--Une fête! une fête! s'écrièrent les enfants; oh! merci, chère
madame! Ce sera charmant! Une fête pour Élisa.»
Élisa était fatiguée; elle se retira dans le fond de sa chambre;
les enfants suivirent Mme de Rosbourg et discutèrent les
arrangements d'une fête en l'honneur d'Élisa. En passant au
chapitre suivant, nous saurons ce qui aura été décidé.