Un jour, Camille et Madeleine lisaient hors de la maison, assises
sur leurs petits pliants, lorsqu'elles virent accourir Marguerite.
«Camille, Madeleine, leur cria-t-elle, venez vite voir les
hérissons qu'on a attrapés; il y en a quatre, la mère et les trois
petits.»
Camille et Madeleine se levèrent promptement et coururent voir les
hérissons qu'on avait mis dans un panier.
CAMILLE.--Mais on ne voit rien que des boules piquantes; ils
n'ont ni tête ni pattes.
MADELEINE.--Je crois qu'ils se sont roulés en boule, et que
leurs têtes et leurs pattes sont cachées.
CAMILLE.--Nous allons bien voir; je vais les faire sortir du
panier.
MADELEINE.--Mais ils te piqueront; comment les prendras-tu?
CAMILLE.--Tu vas voir.
Camille prend le panier, le renverse: les hérissons se trouvent
par terre. Au bout de quelques secondes, un des petits hérissons
se déroule, sort sa tête, puis ses pattes; les autres petits font
de même et commencent à marcher, à la grande joie des petites
filles, qui restaient immobiles pour ne pas les effrayer. Enfin la
mère commença aussi à se dérouler lentement et avança un peu la
tête. Quand elle aperçut les trois enfants, elle resta quelques
instants indécise; puis, voyant que personne ne bougeait, elle
s'allongea tout à fait, poussa un cri en appelant ses petits et se
mit à trottiner pour se sauver.
«Les hérissons se sauvent, s'écria Marguerite; les voilà qui
courent tous du côté du bois.»
Au même moment le garde accourut.
«Eh! eh! dit-il, mes pelotes qui se sont déroulées! Il ne fallait
pas les lâcher, mesdemoiselles; je vais avoir du mal à les
rattraper.»
Et le garde courut après les hérissons, qui allaient presque aussi
vite que lui; déjà ils avaient gagné la lisière du bois; la mère
pressait et poussait ses petits. Ils n'étaient plus qu'à un pas
d'un vieux chêne creux dans lequel ils devaient trouver un refuge
assuré; le garde était encore à sept ou huit pas en arrière; ils
avaient le temps de se soustraire au danger qui les menaçait,
lorsqu'une détonation se fit entendre. La mère roula morte à
l'entrée du chêne creux; les petits, voyant leur mère arrêtée,
s'arrêtèrent également.
Le garde, qui avait tiré son coup de fusil sur la mère, se
précipita sur les petits et les jeta dans son carnier.
Camille, Madeleine et Marguerite accoururent.
«Pourquoi avez-vous tué cette pauvre bête, méchant Nicaise?» dit
Camille avec indignation.
MADELEINE.--Les pauvres petits vont mourir de faim à présent.
NICAISE.--Pour cela non, mademoiselle; ce n'est pas de faim
qu'ils vont mourir: je vais les tuer.
MARGUERITE, _joignant les mains.--_Oh! pauvres petits; ne les
tuez pas, je vous en prie, Nicaise.
NICAISE.--Ah! il faut bien les faire mourir, mademoiselle; c'est
mauvais, le hérisson: ça détruit les petits lapins, les petits
perdreaux. D'ailleurs, ils sont trop jeunes; ils ne vivraient pas
sans leur mère.
CAMILLE.--Viens, Madeleine; viens, Marguerite; allons demander à
maman de sauver ces malheureuses petites bêtes.
Toutes trois coururent au salon, où travaillaient
Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg.
LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Maman, maman, madame, les pauvres
hérissons! ce méchant Nicaise va les tuer! La pauvre mère est
morte! Il faut les sauver, vite, vite!
MADAME DE FLEURVILLE.--Qui? Qu'est-ce? Qui tuer? Qui sauver?
Pourquoi «méchant Nicaise»?
LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Il faut aller vite. C'est Nicaise.
Il ne nous écoute pas. Ces pauvres petits!
MADAME DE ROSBOURG.--Vous parlez toutes trois à la fois, mes
chères enfants; nous ne comprenons pas ce que vous demandez.
Madeleine, parle seule, toi qui es moins agitée et moins
essoufflée.
MADELEINE.--C'est Nicaise qui a tué une mère hérisson; il y a
trois petits, il veut les tuer aussi; il dit que les hérissons
sont mauvais, qu'ils tuent les petits lapins.
CAMILLE.--Et je crois qu'il ment; ils ne mangent que de
mauvaises bêtes.
MADAME DE FLEURVILLE.--Et pourquoi mentirait-il, Camille?
CAMILLE.--Parce qu'il veut tuer ces pauvres petits, maman.
MADAME DE FLEURVILLE.--Tu le crois donc bien méchant? Pour avoir
le plaisir de tuer de pauvres petites bêtes inoffensives, il
inventerait contre elles des calomnies!
CAMILLE.--C'est vrai, maman, j'ai tort; mais si vous pouviez
sauver ces petits hérissons? Ils sont si gentils!
MADAME DE ROSBOURG, _souriant.--_Des hérissons gentils? c'est
une rareté. Mais, chère amie, nous pourrions aller voir ce qu'il
en est et s'il y a moyen de laisser vivre ces pauvres orphelins.
Ces dames et les trois petites filles sortirent et se dirigèrent
vers le bois où on avait laissé le garde et les hérissons.
Plus de garde, plus de hérissons, ni morts ni vivants. Tout avait
disparu.
CAMILLE.--Ô mon Dieu! ces pauvres hérissons! je suis sûre que
Nicaise les a tués.
MADAME DE FLEURVILLE.--Nous allons voir cela; allons jusque chez
lui.
Les trois petites coururent en avant. Elles se précipitèrent avec
impétuosité dans la maison du garde.
LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Où sont les hérissons? Où les avez-vous
mis, Nicaise?
Le garde dînait avec sa femme. Il se leva lentement et répondit
avec la même lenteur:
«Je les ai jetés à l'eau, mesdemoiselles; ils sont dans la mare du
potager.»
LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Comme c'est méchant! comme c'est
vilain! Maman, maman, voilà Nicaise qui a jeté les petits
hérissons dans la mare.
Mmes de Fleurville et de Rosbourg arrivaient à la porte.
MADAME DE FLEURVILLE.--Vous avez eu tort de ne pas attendre,
Nicaise; mes petites désiraient garder ces hérissons.
NICAISE.--Pas possible, madame; ils auraient péri avant deux
jours: ils étaient trop petits. D'ailleurs c'est une méchante race
que le hérisson. Il faut la détruire.
Mme de Fleurville se retourna vers les petites, muettes et
consternées.
«Que faire, mes chères petites, sinon oublier ces hérissons?
Nicaise a cru bien faire en les tuant; et, en vérité, qu'en
auriez-vous fait? Comment les nourrir, les soigner?»
Les petites trouvaient que Mme de Fleurville avait raison, mais
ces hérissons leur faisaient pitié; elles ne répondirent rien et
revinrent à la maison un peu abattues.
Elles allaient reprendre leurs leçons, lorsque Sophie arriva sur
un âne avec sa bonne.
Mme Fichini faisait dire qu'elle viendrait dîner et qu'elle se
débarrassait de Sophie en l'envoyant d'avance.
SOPHIE.--Bonjour, mes bonnes amies; bonjour, Marguerite! Eh
bien, Marguerite, tu t'éloignes?
MARGUERITE.--Vous avez fait punir l'autre jour ma chère Camille:
je ne vous aime pas, mademoiselle.
CAMILLE.--Écoute, Marguerite, je méritais d'être punie pour
m'être mise en colère: c'est très vilain de s'emporter.
MARGUERITE, _l'embrassant tendrement.--_C'est pour moi, ma chère
Camille, que tu t'es mise en colère. Tu es toujours si bonne!
Jamais tu ne te fâches.
Sophie avait commencé par rougir de colère; mais le mouvement de
tendresse de Marguerite arrêta ce mauvais sentiment; elle sentit
ses torts, s'approcha de Camille et lui dit, les larmes aux yeux:
«Camille, ma bonne Camille, Marguerite a raison: c'est moi qui
suis la coupable, c'est moi qui ai eu le premier tort en répondant
durement à la pauvre petite Marguerite, qui défendait tes fraises.
C'est moi qui ai provoqué ta juste colère en repoussant Marguerite
et la jetant à terre; j'ai abusé de ma force, j'ai froissé tous
tes bons et affectueux sentiments. Tu as bien fait de me donner un
soufflet; je l'ai mérité, bien mérité. Et toi aussi, ma bonne
petite Marguerite, pardonne-moi; sois généreuse comme Camille. Je
sais que je suis méchante; mais, ajouta-t-elle en fondant en
larmes, je suis si malheureuse!»
À ces mots, Camille, Madeleine, Marguerite se précipitèrent vers
Sophie, l'embrassèrent, la serrèrent dans leurs bras.
«Ma pauvre Sophie, disaient-elles toutes trois, ne pleure pas,
nous t'aimons bien; viens nous voir souvent, nous tâcherons de te
distraire.»
Sophie sécha ses larmes et essuya ses yeux....
«Merci, mille fois merci, mes chères amies, je tâcherai de vous
imiter, de devenir bonne comme vous. Ah! si j'avais comme vous une
maman douce et bonne, je serais meilleure!
Mais j'ai si peur de ma belle-mère; elle ne me dit pas ce que je
dois faire, mais elle me bat toujours.
--Pauvre Sophie! dit Marguerite. Je suis bien fâchée de t'avoir
détestée.
--Non, tu avais raison, Marguerite, parce que j'ai été vraiment
détestable le jour où je suis venue.» Camille et Madeleine
demandèrent à Sophie de leur permettre d'achever un devoir de
calcul et de géographie. «Dans une demi-heure nous aurons fini et
nous irons vous rejoindre au jardin.»
MARGUERITE.--Veux-tu venir avec moi, Sophie? je n'ai pas de
devoir à faire.
SOPHIE.--Très volontiers; nous allons courir dehors.
MARGUERITE.--Je vais te raconter ce qui est arrivé ce matin à
trois pauvres petits hérissons et à leur maman. Et, tout en
marchant, Marguerite raconta toute la scène du matin.
SOPHIE.--Et où les a-t-on jetés, ces hérissons?
MARGUERITE.--Dans la mare du potager.
SOPHIE.--Allons les voir; ce sera très amusant.
MARGUERITE.--Mais il ne faut pas trop approcher de l'eau; maman
l'a défendu.
SOPHIE.--Non, non; nous regarderons de loin. Elles coururent
vers la mare et, comme elles ne voyaient rien, elles approchèrent
un peu.
SOPHIE.--En voilà un, en voilà un! je le vois; il n'est pas
mort, il se débat. Approche, approche; vois-tu?
MARGUERITE.--Oui, je le vois! Pauvre petit, comme il se débat!
les autres sont morts.
SOPHIE.--Si nous l'enfoncions dans l'eau avec un bâton pour
qu'il meure plus vite? Il souffre, ce pauvre malheureux.
MARGUERITE.--Tu as raison. Pauvre bête! le voici tout près de
nous.
SOPHIE.--Voilà un grand bâton: donne-lui un coup sur la tête, il
enfoncera.
MARGUERITE.--Non, je ne veux pas achever de tuer ce pauvre petit
hérisson; et puis, maman ne veut pas que j'approche de la mare.
SOPHIE.--Pourquoi?
MARGUERITE.--Parce que je pourrais glisser et tomber dedans.
SOPHIE.--Quelle idée! Il n'y a pas le moindre danger.
MARGUERITE.--C'est égal! il ne faut pas désobéir à maman.
SOPHIE.--Eh bien, à moi on n'a rien défendu; ainsi je vais
tâcher d'enfoncer ce petit hérisson.
Et Sophie, s'avançant avec précaution vers le bord de la mare,
allongea le bras et donna un grand coup au hérisson, avec la
longue baguette qu'elle tenait à la main. Le pauvre animal
disparut un instant, puis revint sur l'eau, où il continua à se
débattre. Sophie courut vers l'endroit où il avait reparu, et le
frappa d'un second coup de sa baguette. Mais, pour l'atteindre il
lui avait fallu allonger beaucoup le bras; au moment où la
baguette retombait, le poids de son corps l'entraînant, Sophie
tomba dans l'eau; elle poussa un cri désespéré et disparut.
Marguerite s'élança pour secourir Sophie, aperçut sa main qui
s'était accrochée à une touffe de genêt, la saisit, la tira à
elle, parvint à faire sortir de l'eau le haut du corps de la
malheureuse Sophie, et lui présenta l'autre main pour achever de
la retirer.
Pendant quelques secondes elle lutta contre le poids trop lourd
qui l'entraînait elle-même dans la mare; enfin ses forces
trahirent son courage, et la pauvre petite Marguerite se sentit
tomber avec Sophie.
La courageuse enfant ne perdit pas la tête, malgré l'imminence du
danger; elle se souvint d'avoir entendu dire à Mme de Fleurville
que, lorsqu'on arrivait au fond de l'eau, il fallait, pour
remonter à la surface, frapper le sol du pied; aussitôt qu'elle
sentit le fond, elle donna un fort coup de pied, remonta
immédiatement au-dessus de l'eau, saisit un poteau qui se trouva à
portée de ses mains, et réussit, avec cet appui, à sortir de la
mare.
N'apercevant plus Sophie, elle courut toute ruisselante d'eau vers
la maison en criant: «Au secours, au secours!» Des faucheurs et
des faucheuses qui travaillaient près de là accoururent à ses
cris.
«Sauvez Sophie, sauvez Sophie! elle est dans la mare! criait
Marguerite.
--Mlle Marguerite est tombée dans l'eau, criaient les bonnes
femmes; au secours!
--Sophie se noie, Sophie se noie, sanglotait Marguerite désolée;
allez vite à son secours.»
Une des faneuses, plus intelligente que les autres, courut à la
mare, aperçut la robe blanche de Sophie qui apparaissait un peu à
la surface de l'eau, y plongea un long crochet qui servait à
charger le foin, accrocha la robe, la tira vers le bord, allongea
le bras, saisit la petite fille par la taille, et l'enleva non
sans peine.
Pendant que la bonne femme sauvait l'enfant, Marguerite, oubliant
le danger qu'elle avait couru elle-même, et ne pensant qu'à celui
de Sophie, pleurait à chaudes larmes et suppliait qu'on ne
s'occupât pas d'elle et qu'on retournât à la mare.
Camille, Madeleine, qui accoururent au bruit, augmentèrent le
tumulte en criant et pleurant avec Marguerite.
Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, entendant une rumeur
extraordinaire, arrivèrent précipitamment et poussèrent toutes
deux un cri de terreur à la vue de Marguerite, dont les cheveux et
les vêtements ruisselaient.
«Mon enfant, mon enfant! s'écria Mme de Rosbourg. Que t'est-il
donc arrivé? Pourquoi ces cris?
--Maman, ma chère maman, Sophie se noie, Sophie est tombée dans
la mare!»
À ces mots, Mme de Fleurville se précipita vers la mare, suivie du
garde et des domestiques. Elle ne tarda pas à rencontrer la
faneuse avec Sophie dans ses bras, qui, elle aussi, pleurait à
chaudes larmes.
Mme de Rosbourg, voyant l'agitation, le désespoir de Marguerite,
ne comprenant pas bien ce qui la désolait ainsi, et sentant la
nécessité de la calmer, lui dit avec assurance:
«Sophie est sauvée, chère enfant; elle va très bien, calme-toi, je
t'en conjure.
--Mais qui l'a sauvée? je n'ai vu personne.
--Tout le monde y a couru pendant que tu revenais.» Cette
assurance calma Marguerite; elle se laissa emporter sans
résistance. Quand elle fut bien essuyée, séchée et rhabillée, sa
maman lui demanda ce qui était arrivé. Marguerite lui raconta
tout, mais en atténuant ce qu'elle sentait être mauvais dans
l'insistance de Sophie à faire périr le pauvre hérisson et à
approcher de la mare, malgré l'avertissement qu'elle avait reçu.
«Tu vois, chère enfant, dit Mme de Rosbourg en l'embrassant mille
fois, si j'avais raison de te défendre d'approcher de la mare. Tu
as agi comme une petite fille sage, courageuse et généreuse...
Allons voir ce que devient Sophie.» Sophie avait été emportée par
Mme de Fleurville et Élisa chez Camille et Madeleine, qui
l'accompagnaient. On l'avait également déshabillée, essuyée,
frictionnée, et on lui passait une chemise de Camille, quand la
porte s'ouvrit violemment et Mme Fichini entra. Sophie devint
rouge comme une cerise; l'apparition furieuse et inattendue de
Mme Fichini avait stupéfié tout le monde. «Qu'est-ce que
j'apprends, mademoiselle? vous avez sali, perdu votre jolie robe
en vous laissant sottement tomber dans la mare! Attendez,
j'apporte de quoi vous rendre plus soigneuse à l'avenir.» Et,
avant que personne ait eu le temps de s'y opposer, elle tira de
dessous son châle une forte verge, s'élança sur Sophie et la
fouetta à coups redoublés, malgré les cris de la pauvre petite,
les pleurs et les supplications de Camille et de Madeleine, et les
remontrances de Mme de Fleurville et d'Élisa, indignées de tant de
sévérité. Elle ne cessa de frapper que lorsque la verge se brisa
entre ses mains; alors elle en jeta les morceaux et sortit de la
chambre. Mme de Fleurville la suivit pour lui exprimer son
mécontentement d'une punition aussi injuste que barbare.
«Croyez, chère dame, répondit Mme Fichini, que c'est le seul moyen
d'élever des enfants; le fouet est le meilleur des maîtres. Pour
moi, je n'en connais pas d'autres.»
Si Mme de Fleurville n'eût écouté que son indignation, elle eût
chassé de chez elle une si méchante femme; mais Sophie lui
inspirait une pitié profonde: elle pensa que se brouiller avec la
belle-mère, c'était priver la pauvre enfant de consolations et
d'appui. Elle se fit donc violence et se borna à discuter avec
Mme Fichini les inconvénients d'une répression trop sévère. Tous
ces raisonnements échouèrent devant la sécheresse de coeur et
l'intelligence bornée de la mauvaise mère, et Mme de Fleurville se
vit obligée de patienter et de subir son odieuse compagnie.
Quand Mme de Rosbourg et Marguerite entrèrent chez Camille et
Madeleine, elles furent surprises de les trouver toutes deux
pleurant, et Sophie en chemise, criant, courant et sautant par
excès de souffrance, le corps rayé et rougi par la verge dont les
débris gisaient à terre.
Mme de Rosbourg et Marguerite restèrent immobiles d'étonnement.
«Camille, Madeleine, pourquoi pleurez-vous? dit enfin Marguerite,
prête elle-même à pleurer. Qu'a donc la pauvre Sophie et pourquoi
est-elle couverte de raies rouges?
--C'est sa méchante belle-mère qui l'a fouettée, chère
Marguerite. Pauvre Sophie! pauvre Sophie!»
Les trois petites entourèrent Sophie et parvinrent à la consoler à
force de caresses et de paroles amicales. Pendant ce temps Élisa
avait raconté à Mme de Rosbourg la froide cruauté de Mme Fichini,
qui n'avait vu dans l'accident de sa fille qu'une robe salie, et
qui avait puni ce manque de soin par une si cruelle flagellation.
L'indignation de Mme de Rosbourg égala celle de Mme de Fleurville
et d'Élisa; les mêmes motifs lui firent supporter la présence de
Mme Fichini.
Camille, Madeleine et Marguerite eurent besoin de faire de grands
efforts pour être polies à table avec Mme Fichini. La pauvre
Sophie n'osait ni parler ni lever les yeux; immédiatement après le
dîner, les enfants allèrent jouer dehors. Quand Mme Fichini
partit, elle promit d'envoyer souvent Sophie à Fleurville, comme
le lui demandaient ces dames.
«Puisque vous voulez bien recevoir cette mauvaise créature, dit-elle
en jetant sur Sophie un regard de mépris, je serai enchantée
de m'en débarrasser le plus souvent possible; elle est si
méchante, qu'elle gâte toutes mes parties de plaisir chez mes
voisins. Au revoir, chères dames... Montez en voiture, petite
sotte!» ajouta-t-elle en donnant à Sophie une grande tape sur la
tête.
Quand la voiture fut partie, Camille et Madeleine, qui n'étaient
pas revenues de leur consternation, ne voulurent pas aller jouer;
elles rentrèrent au salon, où, avec leur maman et avec
Mme de Rosbourg, elles causèrent de Sophie et des moyens de la
tirer le plus souvent possible de la maison maternelle. Marguerite
était couchée depuis longtemps; Camille et Madeleine finirent par
se coucher aussi, en réfléchissant au malheur de Sophie et en
remerciant le bon Dieu de leur avoir donné une si excellente mère.