VIII. Les hérissons.

Un jour, Camille et Madeleine lisaient hors de la maison, assises

sur leurs petits pliants, lorsqu'elles virent accourir Marguerite.

«Camille, Madeleine, leur cria-t-elle, venez vite voir les

hérissons qu'on a attrapés; il y en a quatre, la mère et les trois

petits.»

Camille et Madeleine se levèrent promptement et coururent voir les

hérissons qu'on avait mis dans un panier.

CAMILLE.--Mais on ne voit rien que des boules piquantes; ils

n'ont ni tête ni pattes.

MADELEINE.--Je crois qu'ils se sont roulés en boule, et que

leurs têtes et leurs pattes sont cachées.

CAMILLE.--Nous allons bien voir; je vais les faire sortir du

panier.

MADELEINE.--Mais ils te piqueront; comment les prendras-tu?

CAMILLE.--Tu vas voir.

Camille prend le panier, le renverse: les hérissons se trouvent

par terre. Au bout de quelques secondes, un des petits hérissons

se déroule, sort sa tête, puis ses pattes; les autres petits font

de même et commencent à marcher, à la grande joie des petites

filles, qui restaient immobiles pour ne pas les effrayer. Enfin la

mère commença aussi à se dérouler lentement et avança un peu la

tête. Quand elle aperçut les trois enfants, elle resta quelques

instants indécise; puis, voyant que personne ne bougeait, elle

s'allongea tout à fait, poussa un cri en appelant ses petits et se

mit à trottiner pour se sauver.

«Les hérissons se sauvent, s'écria Marguerite; les voilà qui

courent tous du côté du bois.»

Au même moment le garde accourut.

«Eh! eh! dit-il, mes pelotes qui se sont déroulées! Il ne fallait

pas les lâcher, mesdemoiselles; je vais avoir du mal à les

rattraper.»

Et le garde courut après les hérissons, qui allaient presque aussi

vite que lui; déjà ils avaient gagné la lisière du bois; la mère

pressait et poussait ses petits. Ils n'étaient plus qu'à un pas

d'un vieux chêne creux dans lequel ils devaient trouver un refuge

assuré; le garde était encore à sept ou huit pas en arrière; ils

avaient le temps de se soustraire au danger qui les menaçait,

lorsqu'une détonation se fit entendre. La mère roula morte à

l'entrée du chêne creux; les petits, voyant leur mère arrêtée,

s'arrêtèrent également.

Le garde, qui avait tiré son coup de fusil sur la mère, se

précipita sur les petits et les jeta dans son carnier.

Camille, Madeleine et Marguerite accoururent.

«Pourquoi avez-vous tué cette pauvre bête, méchant Nicaise?» dit

Camille avec indignation.

MADELEINE.--Les pauvres petits vont mourir de faim à présent.

NICAISE.--Pour cela non, mademoiselle; ce n'est pas de faim

qu'ils vont mourir: je vais les tuer.

MARGUERITE, _joignant les mains.--_Oh! pauvres petits; ne les

tuez pas, je vous en prie, Nicaise.

NICAISE.--Ah! il faut bien les faire mourir, mademoiselle; c'est

mauvais, le hérisson: ça détruit les petits lapins, les petits

perdreaux. D'ailleurs, ils sont trop jeunes; ils ne vivraient pas

sans leur mère.

CAMILLE.--Viens, Madeleine; viens, Marguerite; allons demander à

maman de sauver ces malheureuses petites bêtes.

Toutes trois coururent au salon, où travaillaient

Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Maman, maman, madame, les pauvres

hérissons! ce méchant Nicaise va les tuer! La pauvre mère est

morte! Il faut les sauver, vite, vite!

MADAME DE FLEURVILLE.--Qui? Qu'est-ce? Qui tuer? Qui sauver?

Pourquoi «méchant Nicaise»?

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Il faut aller vite. C'est Nicaise.

Il ne nous écoute pas. Ces pauvres petits!

MADAME DE ROSBOURG.--Vous parlez toutes trois à la fois, mes

chères enfants; nous ne comprenons pas ce que vous demandez.

Madeleine, parle seule, toi qui es moins agitée et moins

essoufflée.

MADELEINE.--C'est Nicaise qui a tué une mère hérisson; il y a

trois petits, il veut les tuer aussi; il dit que les hérissons

sont mauvais, qu'ils tuent les petits lapins.

CAMILLE.--Et je crois qu'il ment; ils ne mangent que de

mauvaises bêtes.

MADAME DE FLEURVILLE.--Et pourquoi mentirait-il, Camille?

CAMILLE.--Parce qu'il veut tuer ces pauvres petits, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.--Tu le crois donc bien méchant? Pour avoir

le plaisir de tuer de pauvres petites bêtes inoffensives, il

inventerait contre elles des calomnies!

CAMILLE.--C'est vrai, maman, j'ai tort; mais si vous pouviez

sauver ces petits hérissons? Ils sont si gentils!

MADAME DE ROSBOURG, _souriant.--_Des hérissons gentils? c'est

une rareté. Mais, chère amie, nous pourrions aller voir ce qu'il

en est et s'il y a moyen de laisser vivre ces pauvres orphelins.

Ces dames et les trois petites filles sortirent et se dirigèrent

vers le bois où on avait laissé le garde et les hérissons.

Plus de garde, plus de hérissons, ni morts ni vivants. Tout avait

disparu.

CAMILLE.--Ô mon Dieu! ces pauvres hérissons! je suis sûre que

Nicaise les a tués.

MADAME DE FLEURVILLE.--Nous allons voir cela; allons jusque chez

lui.

Les trois petites coururent en avant. Elles se précipitèrent avec

impétuosité dans la maison du garde.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Où sont les hérissons? Où les avez-vous

mis, Nicaise?

Le garde dînait avec sa femme. Il se leva lentement et répondit

avec la même lenteur:

«Je les ai jetés à l'eau, mesdemoiselles; ils sont dans la mare du

potager.»

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Comme c'est méchant! comme c'est

vilain! Maman, maman, voilà Nicaise qui a jeté les petits

hérissons dans la mare.

Mmes de Fleurville et de Rosbourg arrivaient à la porte.

MADAME DE FLEURVILLE.--Vous avez eu tort de ne pas attendre,

Nicaise; mes petites désiraient garder ces hérissons.

NICAISE.--Pas possible, madame; ils auraient péri avant deux

jours: ils étaient trop petits. D'ailleurs c'est une méchante race

que le hérisson. Il faut la détruire.

Mme de Fleurville se retourna vers les petites, muettes et

consternées.

«Que faire, mes chères petites, sinon oublier ces hérissons?

Nicaise a cru bien faire en les tuant; et, en vérité, qu'en

auriez-vous fait? Comment les nourrir, les soigner?»

Les petites trouvaient que Mme de Fleurville avait raison, mais

ces hérissons leur faisaient pitié; elles ne répondirent rien et

revinrent à la maison un peu abattues.

Elles allaient reprendre leurs leçons, lorsque Sophie arriva sur

un âne avec sa bonne.

Mme Fichini faisait dire qu'elle viendrait dîner et qu'elle se

débarrassait de Sophie en l'envoyant d'avance.

SOPHIE.--Bonjour, mes bonnes amies; bonjour, Marguerite! Eh

bien, Marguerite, tu t'éloignes?

MARGUERITE.--Vous avez fait punir l'autre jour ma chère Camille:

je ne vous aime pas, mademoiselle.

CAMILLE.--Écoute, Marguerite, je méritais d'être punie pour

m'être mise en colère: c'est très vilain de s'emporter.

MARGUERITE, _l'embrassant tendrement.--_C'est pour moi, ma chère

Camille, que tu t'es mise en colère. Tu es toujours si bonne!

Jamais tu ne te fâches.

Sophie avait commencé par rougir de colère; mais le mouvement de

tendresse de Marguerite arrêta ce mauvais sentiment; elle sentit

ses torts, s'approcha de Camille et lui dit, les larmes aux yeux:

«Camille, ma bonne Camille, Marguerite a raison: c'est moi qui

suis la coupable, c'est moi qui ai eu le premier tort en répondant

durement à la pauvre petite Marguerite, qui défendait tes fraises.

C'est moi qui ai provoqué ta juste colère en repoussant Marguerite

et la jetant à terre; j'ai abusé de ma force, j'ai froissé tous

tes bons et affectueux sentiments. Tu as bien fait de me donner un

soufflet; je l'ai mérité, bien mérité. Et toi aussi, ma bonne

petite Marguerite, pardonne-moi; sois généreuse comme Camille. Je

sais que je suis méchante; mais, ajouta-t-elle en fondant en

larmes, je suis si malheureuse!»

À ces mots, Camille, Madeleine, Marguerite se précipitèrent vers

Sophie, l'embrassèrent, la serrèrent dans leurs bras.

«Ma pauvre Sophie, disaient-elles toutes trois, ne pleure pas,

nous t'aimons bien; viens nous voir souvent, nous tâcherons de te

distraire.»

Sophie sécha ses larmes et essuya ses yeux....

«Merci, mille fois merci, mes chères amies, je tâcherai de vous

imiter, de devenir bonne comme vous. Ah! si j'avais comme vous une

maman douce et bonne, je serais meilleure!

Mais j'ai si peur de ma belle-mère; elle ne me dit pas ce que je

dois faire, mais elle me bat toujours.

--Pauvre Sophie! dit Marguerite. Je suis bien fâchée de t'avoir

détestée.

--Non, tu avais raison, Marguerite, parce que j'ai été vraiment

détestable le jour où je suis venue.» Camille et Madeleine

demandèrent à Sophie de leur permettre d'achever un devoir de

calcul et de géographie. «Dans une demi-heure nous aurons fini et

nous irons vous rejoindre au jardin.»

MARGUERITE.--Veux-tu venir avec moi, Sophie? je n'ai pas de

devoir à faire.

SOPHIE.--Très volontiers; nous allons courir dehors.

MARGUERITE.--Je vais te raconter ce qui est arrivé ce matin à

trois pauvres petits hérissons et à leur maman. Et, tout en

marchant, Marguerite raconta toute la scène du matin.

SOPHIE.--Et où les a-t-on jetés, ces hérissons?

MARGUERITE.--Dans la mare du potager.

SOPHIE.--Allons les voir; ce sera très amusant.

MARGUERITE.--Mais il ne faut pas trop approcher de l'eau; maman

l'a défendu.

SOPHIE.--Non, non; nous regarderons de loin. Elles coururent

vers la mare et, comme elles ne voyaient rien, elles approchèrent

un peu.

SOPHIE.--En voilà un, en voilà un! je le vois; il n'est pas

mort, il se débat. Approche, approche; vois-tu?

MARGUERITE.--Oui, je le vois! Pauvre petit, comme il se débat!

les autres sont morts.

SOPHIE.--Si nous l'enfoncions dans l'eau avec un bâton pour

qu'il meure plus vite? Il souffre, ce pauvre malheureux.

MARGUERITE.--Tu as raison. Pauvre bête! le voici tout près de

nous.

SOPHIE.--Voilà un grand bâton: donne-lui un coup sur la tête, il

enfoncera.

MARGUERITE.--Non, je ne veux pas achever de tuer ce pauvre petit

hérisson; et puis, maman ne veut pas que j'approche de la mare.

SOPHIE.--Pourquoi?

MARGUERITE.--Parce que je pourrais glisser et tomber dedans.

SOPHIE.--Quelle idée! Il n'y a pas le moindre danger.

MARGUERITE.--C'est égal! il ne faut pas désobéir à maman.

SOPHIE.--Eh bien, à moi on n'a rien défendu; ainsi je vais

tâcher d'enfoncer ce petit hérisson.

Et Sophie, s'avançant avec précaution vers le bord de la mare,

allongea le bras et donna un grand coup au hérisson, avec la

longue baguette qu'elle tenait à la main. Le pauvre animal

disparut un instant, puis revint sur l'eau, où il continua à se

débattre. Sophie courut vers l'endroit où il avait reparu, et le

frappa d'un second coup de sa baguette. Mais, pour l'atteindre il

lui avait fallu allonger beaucoup le bras; au moment où la

baguette retombait, le poids de son corps l'entraînant, Sophie

tomba dans l'eau; elle poussa un cri désespéré et disparut.

Marguerite s'élança pour secourir Sophie, aperçut sa main qui

s'était accrochée à une touffe de genêt, la saisit, la tira à

elle, parvint à faire sortir de l'eau le haut du corps de la

malheureuse Sophie, et lui présenta l'autre main pour achever de

la retirer.

Pendant quelques secondes elle lutta contre le poids trop lourd

qui l'entraînait elle-même dans la mare; enfin ses forces

trahirent son courage, et la pauvre petite Marguerite se sentit

tomber avec Sophie.

La courageuse enfant ne perdit pas la tête, malgré l'imminence du

danger; elle se souvint d'avoir entendu dire à Mme de Fleurville

que, lorsqu'on arrivait au fond de l'eau, il fallait, pour

remonter à la surface, frapper le sol du pied; aussitôt qu'elle

sentit le fond, elle donna un fort coup de pied, remonta

immédiatement au-dessus de l'eau, saisit un poteau qui se trouva à

portée de ses mains, et réussit, avec cet appui, à sortir de la

mare.

N'apercevant plus Sophie, elle courut toute ruisselante d'eau vers

la maison en criant: «Au secours, au secours!» Des faucheurs et

des faucheuses qui travaillaient près de là accoururent à ses

cris.

«Sauvez Sophie, sauvez Sophie! elle est dans la mare! criait

Marguerite.

--Mlle Marguerite est tombée dans l'eau, criaient les bonnes

femmes; au secours!

--Sophie se noie, Sophie se noie, sanglotait Marguerite désolée;

allez vite à son secours.»

Une des faneuses, plus intelligente que les autres, courut à la

mare, aperçut la robe blanche de Sophie qui apparaissait un peu à

la surface de l'eau, y plongea un long crochet qui servait à

charger le foin, accrocha la robe, la tira vers le bord, allongea

le bras, saisit la petite fille par la taille, et l'enleva non

sans peine.

Pendant que la bonne femme sauvait l'enfant, Marguerite, oubliant

le danger qu'elle avait couru elle-même, et ne pensant qu'à celui

de Sophie, pleurait à chaudes larmes et suppliait qu'on ne

s'occupât pas d'elle et qu'on retournât à la mare.

Camille, Madeleine, qui accoururent au bruit, augmentèrent le

tumulte en criant et pleurant avec Marguerite.

Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, entendant une rumeur

extraordinaire, arrivèrent précipitamment et poussèrent toutes

deux un cri de terreur à la vue de Marguerite, dont les cheveux et

les vêtements ruisselaient.

«Mon enfant, mon enfant! s'écria Mme de Rosbourg. Que t'est-il

donc arrivé? Pourquoi ces cris?

--Maman, ma chère maman, Sophie se noie, Sophie est tombée dans

la mare!»

À ces mots, Mme de Fleurville se précipita vers la mare, suivie du

garde et des domestiques. Elle ne tarda pas à rencontrer la

faneuse avec Sophie dans ses bras, qui, elle aussi, pleurait à

chaudes larmes.

Mme de Rosbourg, voyant l'agitation, le désespoir de Marguerite,

ne comprenant pas bien ce qui la désolait ainsi, et sentant la

nécessité de la calmer, lui dit avec assurance:

«Sophie est sauvée, chère enfant; elle va très bien, calme-toi, je

t'en conjure.

--Mais qui l'a sauvée? je n'ai vu personne.

--Tout le monde y a couru pendant que tu revenais.» Cette

assurance calma Marguerite; elle se laissa emporter sans

résistance. Quand elle fut bien essuyée, séchée et rhabillée, sa

maman lui demanda ce qui était arrivé. Marguerite lui raconta

tout, mais en atténuant ce qu'elle sentait être mauvais dans

l'insistance de Sophie à faire périr le pauvre hérisson et à

approcher de la mare, malgré l'avertissement qu'elle avait reçu.

«Tu vois, chère enfant, dit Mme de Rosbourg en l'embrassant mille

fois, si j'avais raison de te défendre d'approcher de la mare. Tu

as agi comme une petite fille sage, courageuse et généreuse...

Allons voir ce que devient Sophie.» Sophie avait été emportée par

Mme de Fleurville et Élisa chez Camille et Madeleine, qui

l'accompagnaient. On l'avait également déshabillée, essuyée,

frictionnée, et on lui passait une chemise de Camille, quand la

porte s'ouvrit violemment et Mme Fichini entra. Sophie devint

rouge comme une cerise; l'apparition furieuse et inattendue de

Mme Fichini avait stupéfié tout le monde. «Qu'est-ce que

j'apprends, mademoiselle? vous avez sali, perdu votre jolie robe

en vous laissant sottement tomber dans la mare! Attendez,

j'apporte de quoi vous rendre plus soigneuse à l'avenir.» Et,

avant que personne ait eu le temps de s'y opposer, elle tira de

dessous son châle une forte verge, s'élança sur Sophie et la

fouetta à coups redoublés, malgré les cris de la pauvre petite,

les pleurs et les supplications de Camille et de Madeleine, et les

remontrances de Mme de Fleurville et d'Élisa, indignées de tant de

sévérité. Elle ne cessa de frapper que lorsque la verge se brisa

entre ses mains; alors elle en jeta les morceaux et sortit de la

chambre. Mme de Fleurville la suivit pour lui exprimer son

mécontentement d'une punition aussi injuste que barbare.

«Croyez, chère dame, répondit Mme Fichini, que c'est le seul moyen

d'élever des enfants; le fouet est le meilleur des maîtres. Pour

moi, je n'en connais pas d'autres.»

Si Mme de Fleurville n'eût écouté que son indignation, elle eût

chassé de chez elle une si méchante femme; mais Sophie lui

inspirait une pitié profonde: elle pensa que se brouiller avec la

belle-mère, c'était priver la pauvre enfant de consolations et

d'appui. Elle se fit donc violence et se borna à discuter avec

Mme Fichini les inconvénients d'une répression trop sévère. Tous

ces raisonnements échouèrent devant la sécheresse de coeur et

l'intelligence bornée de la mauvaise mère, et Mme de Fleurville se

vit obligée de patienter et de subir son odieuse compagnie.

Quand Mme de Rosbourg et Marguerite entrèrent chez Camille et

Madeleine, elles furent surprises de les trouver toutes deux

pleurant, et Sophie en chemise, criant, courant et sautant par

excès de souffrance, le corps rayé et rougi par la verge dont les

débris gisaient à terre.

Mme de Rosbourg et Marguerite restèrent immobiles d'étonnement.

«Camille, Madeleine, pourquoi pleurez-vous? dit enfin Marguerite,

prête elle-même à pleurer. Qu'a donc la pauvre Sophie et pourquoi

est-elle couverte de raies rouges?

--C'est sa méchante belle-mère qui l'a fouettée, chère

Marguerite. Pauvre Sophie! pauvre Sophie!»

Les trois petites entourèrent Sophie et parvinrent à la consoler à

force de caresses et de paroles amicales. Pendant ce temps Élisa

avait raconté à Mme de Rosbourg la froide cruauté de Mme Fichini,

qui n'avait vu dans l'accident de sa fille qu'une robe salie, et

qui avait puni ce manque de soin par une si cruelle flagellation.

L'indignation de Mme de Rosbourg égala celle de Mme de Fleurville

et d'Élisa; les mêmes motifs lui firent supporter la présence de

Mme Fichini.

Camille, Madeleine et Marguerite eurent besoin de faire de grands

efforts pour être polies à table avec Mme Fichini. La pauvre

Sophie n'osait ni parler ni lever les yeux; immédiatement après le

dîner, les enfants allèrent jouer dehors. Quand Mme Fichini

partit, elle promit d'envoyer souvent Sophie à Fleurville, comme

le lui demandaient ces dames.

«Puisque vous voulez bien recevoir cette mauvaise créature, dit-elle

en jetant sur Sophie un regard de mépris, je serai enchantée

de m'en débarrasser le plus souvent possible; elle est si

méchante, qu'elle gâte toutes mes parties de plaisir chez mes

voisins. Au revoir, chères dames... Montez en voiture, petite

sotte!» ajouta-t-elle en donnant à Sophie une grande tape sur la

tête.

Quand la voiture fut partie, Camille et Madeleine, qui n'étaient

pas revenues de leur consternation, ne voulurent pas aller jouer;

elles rentrèrent au salon, où, avec leur maman et avec

Mme de Rosbourg, elles causèrent de Sophie et des moyens de la

tirer le plus souvent possible de la maison maternelle. Marguerite

était couchée depuis longtemps; Camille et Madeleine finirent par

se coucher aussi, en réfléchissant au malheur de Sophie et en

remerciant le bon Dieu de leur avoir donné une si excellente mère.

Les petites filles modèles(#15059) · 第 11 / 32 题