Il y avait à une lieue du château de Fleurville une petite fille
âgée de six ans, qui s'appelait Sophie. À quatre ans, elle avait
perdu sa mère dans un naufrage; son père se remaria et mourut
aussi peu de temps après. Sophie resta avec sa belle-mère,
Mme Fichini; elle était revenue habiter une terre qui avait
appartenu à M. de Réan, père de Sophie. Il avait pris plus tard le
nom de Fichini, que lui avait légué, avec une fortune
considérable, un ami mort en Amérique; Mme Fichini et Sophie
venaient quelquefois chez Mme de Fleurville. Nous allons voir si
Sophie était aussi bonne que Camille et Madeleine.
Un jour que les petites soeurs et Marguerite sortaient pour aller
se promener, on entendit le roulement d'une voiture et, bientôt
après, une brillante calèche s'arrêta devant le perron du château;
Mme Fichini et Sophie en descendirent.
«Bonjour, Sophie, dirent Camille et Madeleine; nous sommes bien
contentes de te voir; bonjour, madame, ajoutèrent-elles en faisant
une petite révérence.
--Bonjour, mes petites, je vais au salon voir votre maman. Ne
vous dérangez pas de votre promenade; Sophie vous accompagnera. Et
vous, mademoiselle, ajouta-t-elle en s'adressant à Sophie d'une
voix dure et d'un air sévère, soyez sage, sans quoi vous aurez le
fouet au retour.»
Sophie n'osa pas répliquer; elle baissa les yeux. Mme Fichini
s'approcha d'elle, les yeux étincelants:
«Vous n'avez pas de langue pour répondre, petite impertinente!
--Oui, maman», s'empressa de répondre Sophie. Mme Fichini jeta
sur elle un regard de colère, lui tourna le dos et entra au salon.
Camille et Madeleine étaient restées stupéfaites. Marguerite
s'était cachée derrière une caisse d'oranges.
Quand Mme Fichini eut fermé la porte du salon, Sophie leva
lentement la tête, s'approcha de Camille et de Marguerite, et dit
tout bas:
«Sortons; n'allons pas au salon: ma belle-mère y est.»
CAMILLE.--Pourquoi ta belle-mère t'a-t-elle grondée, Sophie?
Qu'est-ce que tu as fait?
SOPHIE.--Rien du tout. Elle est toujours comme cela.
MADELEINE.--Allons dans notre jardin où nous serons bien
tranquilles. Marguerite, viens avec nous.
SOPHIE, _apercevant Marguerite.--_Ah! qu'est-ce que c'est que
cette petite? je ne l'ai pas encore vue.
CAMILLE.--C'est notre petite amie, et une bonne petite fille; tu
ne l'as pas encore vue, parce qu'elle était malade quand nous
avons été te voir et qu'elle n'a pu venir avec nous; j'espère,
Sophie, que tu l'aimeras. Elle s'appelle Marguerite. Madeleine
raconta à Sophie comment elles avaient fait connaissance avec
Mme de Rosbourg. Sophie embrassa Marguerite, et toutes quatre
coururent au jardin.
SOPHIE.--Les belles fleurs! Mais elles sont bien plus belles que
les miennes. Où avez-vous eu ces magnifiques oeillets, ces beaux
géraniums et ces charmants rosiers? Quelle délicieuse odeur!
MADELEINE.--C'est Mme de Rosbourg qui nous a donné tout cela.
MARGUERITE.--Prenez garde, Sophie; vous écrasez un beau
fraisier; reculez-vous.
SOPHIE.--Laissez-moi donc. Je veux sentir les roses.
MARGUERITE.--Mais vous écrasez les fraises de Camille. Il ne
faut pas écraser les fraises de Camille.
SOPHIE.--Et moi, je te dis de me laisser tranquille, petite
sotte.
Et, comme Marguerite cherchait à préserver les fraises en tenant
la jambe de Sophie, celle-ci la poussa avec tant de colère et si
rudement que la pauvre Marguerite alla rouler à trois pas de là.
Aussitôt que Camille vit Marguerite par terre, elle s'élança sur
Sophie et lui appliqua un vigoureux soufflet.
Sophie se mit à crier, Marguerite pleurait, Madeleine cherchait à
les apaiser. Camille était toute rouge et toute honteuse. Au même
instant parurent Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et
Mme Fichini.
Mme Fichini commença par donner un bon soufflet à Sophie, qui
criait.
SOPHIE, _criant.--_Cela m'en fait deux; cela m'en fait deux!
MADAME FICHINI.--Deux quoi, petite sotte?
SOPHIE.--Deux soufflets qu'on m'a donnés.
MADAME FICHINI, _lui donnant encore un soufflet.--_Tiens, voilà
le second pour ne pas te faire mentir.
CAMILLE.--Elle ne mentait pas, madame; c'est moi qui lui ai
donné le premier.
Mme Fichini regarda Camille avec surprise.
MADAME DE FLEURVILLE.--Que dis-tu, Camille? Toi, si bonne, tu as
donné un soufflet à Sophie, qui vient en visite chez toi?
CAMILLE, _les yeux baissés.--_Oui, maman.
MADAME DE FLEURVILLE, _avec sévérité.--_Et pourquoi t'es-tu
laissé emporter à une pareille brutalité?
CAMILLE, avec hésitation.--Parce que, parce que... (Elle lève
les yeux sur Sophie, qui la regarde d'un air suppliant.)
Parce que Sophie écrasait mes fraises.
MARGUERITE, _avec feu.--_Non, ce n'est pas cela, c'est pour
me...
CAMILLE, lui mettant la main sur la bouche, avec vivacité.--Si
fait, si fait; c'est pour mes fraises. (Tout bas à Marguerite.)
Tais-toi, je t'en prie.
MARGUERITE, _tout bas.--_Je ne veux pas qu'on te croie méchante,
quand c'est pour me défendre que tu t'es mise en colère.
CAMILLE.--Je t'en supplie, ma petite Marguerite, tais-toi
jusqu'après le départ de Mme Fichini.
Marguerite baisa la main de Camille et se tut.
Mme de Fleurville voyait bien qu'il s'était passé quelque chose
qui avait excité la colère de Camille, toujours si douce; mais
elle devinait qu'on ne voulait pas le raconter, par égard pour
Sophie. Pourtant elle voulait donner satisfaction à Mme Fichini et
punir Camille de cette vivacité inusitée; elle lui dit d'un air
mécontent:
«Montez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne descendrez que
pour dîner, et vous n'aurez ni dessert ni plat sucré.»
Camille fondit en larmes et se disposa à obéir à sa maman; avant
de se retirer, elle s'approcha de Sophie, et lui dit: «Pardonne-moi,
Sophie; je ne recommencerai pas, je te le promets.»
Sophie, qui au fond n'était pas méchante, embrassa Camille, et lui
dit tout bas:
«Merci, ma bonne Camille, de n'avoir pas dit que j'avais poussé
Marguerite; ma belle-mère m'aurait fouettée jusqu'au sang.»
Camille lui serra la main et se dirigea en pleurant vers la
maison. Madeleine et Marguerite pleuraient à chaudes larmes de
voir pleurer Camille. Marguerite avait bien envie d'excuser
Camille en racontant ce qui s'était passé; mais elle se souvint
que Camille l'avait priée de n'en pas parler.
«Méchante Sophie, se disait-elle, c'est elle qui est cause du
chagrin de ma pauvre Camille. Je la déteste...»
Mme Fichini remonta en voiture avec Sophie, qu'on entendit crier
quelques instants après; on supposa que sa belle-mère la battait;
on ne se trompait pas; car, à peine en voiture, Mme Fichini
s'était mise à gronder Sophie, et, pour terminer sa morale, elle
lui avait tiré fortement les cheveux.
À peine furent-elles parties, que Madeleine et Marguerite
racontèrent à Mme de Fleurville comment et pourquoi Camille
s'était emportée contre Sophie.
«Cette explication diminue beaucoup sa faute, mes enfants, mais
elle a été coupable de s'être laissée aller à une pareille colère.
Je lui permets de sortir de sa chambre, pourtant elle n'aura ni
dessert ni plat sucré.»
Madeleine et Marguerite coururent chercher Camille et lui dirent
que sa punition se bornait à ne pas manger de dessert ni de plat
sucré. Camille soupira et resta bien triste.
C'est qu'il faut avouer que la bonne, la charmante Camille avait
un défaut: elle était un peu gourmande; elle aimait les bonnes
choses, et surtout les fruits. Elle savait que justement ce jour-là
on devait servir d'excellentes pêches et du raisin que son
oncle avait envoyés de Paris. Quelle privation de ne pas goûter à
cet excellent dessert dont elle s'était fait une fête! Elle
continuait donc d'avoir les yeux pleins de larmes.
«Ma pauvre Camille, lui dit Madeleine, tu es donc bien triste de
ne pas avoir de dessert?»
CAMILLE, _pleurant.--_Cela me fait de la peine de voir tout le
monde manger le beau raisin et les belles pêches que mon oncle a
envoyés, et de ne pas même y goûter.
MADELEINE.--Eh bien, ma chère Camille, je n'en mangerai pas non
plus, ni de plat sucré: cela te consolera un peu.
CAMILLE.--Non, ma chère Madeleine, je ne veux pas que tu te
prives pour moi; tu en mangeras, je t'en prie.
MADELEINE.--Non, non, Camille, j'y suis décidée. Je n'aurais
aucun plaisir à manger de bonnes choses dont tu serais privée.
Camille se jeta dans les bras de Madeleine; elles s'embrassèrent
vingt fois avec la plus vive tendresse. Madeleine demanda à
Camille de ne parler à personne de sa résolution.
«Si maman le savait, dit-elle, ou bien elle me forcerait d'en
manger, ou bien j'aurais l'air de vouloir la forcer à te
pardonner.»
Camille lui promit de n'en pas parler pendant le dîner; mais elle
résolut de raconter ensuite la généreuse privation que s'était
imposée sa bonne petite soeur: car Madeleine avait d'autant plus
de mérite qu'elle était, comme Camille, un peu gourmande.
L'heure du dîner vint; les enfants étaient tristes tous les trois.
Le plat sucré se trouva être des croquettes de riz que Madeleine
aimait extrêmement.
MADAME DE FLEURVILLE.--Madeleine, donne-moi ton assiette, que je
te serve des croquettes.
MADELEINE.--Merci, maman, je n'en mangerai pas.
MADAME DE FLEURVILLE.--Comment! tu n'en mangeras pas, toi qui
les aimes tant!
MADELEINE.--Je n'ai plus faim, maman.
MADAME DE FLEURVILLE.--Tu m'as demandé tout à l'heure des pommes
de terre, et je t'en ai refusé parce que je pensais aux croquettes
de riz, que tu aimes mieux que tout autre plat sucré.
MADELEINE, _embarrassée et rougissante.--_J'avais encore un peu
faim, maman, mais je n'ai plus faim du tout.
Mme de Fleurville regarde d'un air surpris Madeleine, rouge et
confuse; elle regarde Camille, qui rougit aussi et qui s'agite,
dans la crainte que Madeleine ne paraisse capricieuse et ne soit
grondée.
Mme de Fleurville se doute qu'il y a quelque chose qu'on lui
cache, et n'insiste plus.
Le dessert arrive; on apporte une superbe corbeille de pêches et
une corbeille de raisin; les yeux de Camille se remplissent de
larmes; elle pense avec chagrin que c'est pour elle que sa soeur
se prive de si bonnes choses. Madeleine soupire en jetant sur les
deux corbeilles des regards d'envie.
«Veux-tu commencer par le raisin ou par une pêche, Madeleine?
demanda Mme de Fleurville.
--Merci, maman, je ne mangerai pas de dessert.
--Mange au moins une grappe de raisin, dit Mme de Fleurville de
plus en plus surprise; il est excellent.
--Non, maman, répondit Madeleine qui se sentait faiblir à la vue
de ces beaux fruits dont elle respirait le parfum; je suis
fatiguée, je voudrais me coucher.
--Tu n'es pas souffrante, chère petite? lui demanda sa mère avec
inquiétude.
--Non, maman, je me porte très bien; seulement je voudrais me
coucher.»
Et Madeleine, se levant, alla dire adieu à sa maman et à
Mme de Rosbourg; elle allait embrasser Camille, quand celle-ci
demanda d'une voix tremblante à Mme de Fleurville la permission de
suivre Madeleine. Mme de Fleurville, qui avait pitié de son
agitation, le lui permit. Les deux soeurs partirent ensemble.
Cinq minutes après, tout le monde sortit de table; on trouva dans
le salon Camille et Madeleine s'embrassant et se serrant dans les
bras l'une de l'autre. Madeleine quitta enfin Camille et monta
pour se coucher.
Camille était restée au milieu du salon, suivant des yeux
Madeleine et répétant:
«Cette bonne Madeleine! comme je l'aime! comme elle est bonne!
--Dis-moi donc, Camille, demanda Mme de Fleurville, ce qui passe
par la tête de Madeleine. Elle refuse le plat sucré, elle refuse
le dessert, et elle va se coucher une heure plus tôt qu'à
l'ordinaire.
--Si vous saviez, ma chère maman, comme Madeleine m'aime et comme
elle est bonne! Elle a fait tout cela pour me consoler, pour être
privée comme moi; et elle est allée se coucher parce qu'elle avait
peur de ne pouvoir résister au raisin, qui était si beau et
qu'elle aime tant!
--Viens la voir avec moi, Camille; allons l'embrasser!» s'écria
Mme de Fleurville.
Avant de quitter le salon, elle alla dire quelques mots à
l'oreille de Mme de Rosbourg, qui passa immédiatement dans la
salle à manger.
Mme de Fleurville et Camille montèrent chez Madeleine qui venait
de se coucher; ses grands yeux bleus étaient fixés sur un portrait
de Camille, auquel elle souriait; Mme de Fleurville s'approcha de
son lit, la serra tendrement dans ses bras et lui dit:
«Ma chère petite, ta générosité a racheté la faute de ta soeur et
effacé la punition. Je lui pardonne à cause de toi, et vous allez
toutes deux manger des croquettes, du raisin et des pêches que
j'ai fait apporter.»
Au même moment, Élisa, la bonne, entra, apportant des croquettes
de riz sur une assiette, du raisin et des pêches sur une autre.
Tout le monde s'embrassa. Mme de Fleurville descendit pour
rejoindre Mme de Rosbourg. Camille raconta à Élisa combien
Madeleine avait été bonne; toutes deux donnèrent à Élisa une part
de leur dessert et, après avoir causé, s'être bien embrassées,
avoir fait leur prière de tout leur coeur, Camille se déshabilla,
et toutes deux s'endormirent pour rêver soufflets, gronderies,
tendresse, pardon et raisin.