Non, certes, personne ne communique le génie, qui est incommunicable,

parce qu'il est un _don_ essentiellement personnel: mais ce qui est

communicable, transmissible, c'est le langage au moyen duquel se meut et

s'exprime le génie, et sans la possession duquel il n'est qu'un _muet_

ou un _impotent_. Est-ce que Raphaël, Mozart, Beethoven, n'étaient pas

des hommes de génie? Se sont-ils crus, pour cela, autorisés à rejeter

dédaigneusement le magistère traditionnel qui non seulement les initiait

à la _pratique_ de leur art, mais encore leur montrait la _route_ propre

à les y mener sûrement, leur épargnant ainsi une perte de temps

considérable à la recherche d'une certitude dont des siècles

d'expériences leur garantissaient le dépôt? Vraiment, c'est se moquer du

sens commun que de prétendre ainsi détrôner l'histoire à coups de

paralogismes! Autant vaut dire que l'orateur et l'écrivain n'ont besoin

d'apprendre ni leur langue, ni la syntaxe, ni le dictionnaire.

Théophile Gautier le disait avec raison: «Si j'écris mieux que beaucoup

d'autres, c'est que _j'ai appris mon métier_, et que j'ai un plus grand

nombre de mots à mes ordres.» Mais, poursuit l'objection, quantité

d'artistes éminents n'ont pas été pensionnaire de l'École de Rome.

Cela est vrai, et je m'empresse d'ajouter (ce dont, au reste,

l'opposition a peu de mérite à se targuer si haut) que, pour avoir été

pensionnaire de l'École de Rome, on n'en revient pas nécessairement un

homme supérieur. Mais que faut-il en conclure? Que Rome n'a pas fait le

miracle de donner ce que la nature avait refusé? C'est évident, et ce

serait par trop commode d'avoir du génie au prix d'un voyage que tout le

monde peut faire. Mais ce n'est pas là du tout ce dont il s'agit. Il

s'agit de savoir si, étant donné une organisation d'artiste, Rome

n'exerce pas sur cette organisation une influence incontestable et

incomparable sous le rapport de l'élévation de la pensée et du

développement artistique.

Cette considération m'amène à examiner l'utilité du séjour à Rome pour

les musiciens compositeurs.

Passe encore, dit-on, d'envoyer en Italie des peintres, des sculpteurs,

des architectes, des graveurs; ils trouvent là une collection

considérable de chefs-d'oeuvre qui peuvent du moins les intéresser en

raison de l'art spécial auquel ils appartiennent. Mais un musicien! Que

va-t-il faire à Rome? Quelle musique y entendre? Quel bénéfice en

retirer pour _son art_?

Il faut, en vérité, que ceux qui produisent de pareilles objections

aient bien peu réfléchi à ce que c'est qu'un artiste. Croit-on donc que

l'artiste soit tout entier dans la seule _technique_ de son art? Comme

si le _métier_, dans l'_art_, était _tout_! Comme si l'on ne pouvait pas

être un _praticien_ habile et un artiste vulgaire! un rhéteur consommé

en même temps qu'un écrivain sans style ou un orateur sans flamme! Eh

quoi! l'éloquence et la virtuosité ne sont qu'une seule et même chose?

Il n'y a nulle différence entre l'homme et l'instrument? On oublie donc

que, sous l'_artisan_, il y a l'_artiste_, c'est-à-dire l'_homme_, et

que c'est lui qu'il faut atteindre, éclairer, transporter, transfigurer

enfin, jusqu'à lui faire aimer éperdument cette incorruptible beauté qui

fait, non pas le succès d'un moment, mais l'empire sans fin de ces

chefs-d'oeuvre qui resteront les flambeaux et les guides de l'Humanité

en fait d'art, depuis l'Antiquité jusqu'à la Renaissance, et jusqu'à nos

jours, et après nous, et toujours!

Ignore-t-on, ou feint-on d'ignorer les lois immuables de nutrition et

d'assimilation qui régissent le développement et le perfectionnement de

tout organisme? Mais si le musicien n'a besoin que de musique pour se

développer et se perfectionner, je ne demanderai plus seulement pourquoi

on l'envoie à Rome, où il n'a que faire d'aller contempler les fresques

de Raphaël et de Michel-Ange au Vatican, cette colline qui garde tous

les oracles! Je demanderai à quoi lui sert de lire Homère, Virgile,

Tacite, Juvénal, Dante et Shakespeare, Molière et La Fontaine, Bossuet

et Pascal, en un mot tous les grands nourriciers de la forme et de la

pensée humaines? À quoi bon tout cela? Ce n'est pas de la musique...

Non, sans doute; mais c'est de l'art, aussi moderne qu'ancien, de l'art

immortel et universel, et c'est de cet art-là que l'artiste--non

l'artisan--doit faire sa nourriture, sa santé, sa force et sa vie.

Qu'est-ce donc, après tout, que ce prétendu _naturalisme_ dans l'art?

J'avoue que je serais bien aise d'être édifié sur le sens qu'on attache

à ce mot, dont on semble faire le drapeau d'un grief et la revendication

d'un droit méconnu par le despotisme de la routine.

Veut-on dire que, dans les arts, il faut, avant tout, s'appuyer sur la

nature, la prendre pour point de départ? En ce sens, tous les maîtres

sont d'accord. Mais l'art ne doit pas en rester là; et Raphaël qui, je

suppose, connaissait bien la nature, n'a-t-il pas donné de l'art cette

définition aussi admirable que trop peu méditée: «L'art ne consiste pas

à faire les choses comme la nature les _fait_, mais comme elle _devrait

les faire_!» Paroles sublimes qui disent clairement que l'art est,

par-dessus tout, un choix, une préférence, une véritable _sélection_, ce

qui suppose une initiation de l'entendement à un critérium particulier

d'appréciation.

Si la nature est tout et l'éducation rien, si la foule en sait aussi

long que les maîtres, comment donc le Temps fait-il constamment justice

de ces jugements éphémères qui ont accueilli, les uns avec transport

tant d'oeuvres bientôt oubliées, les autres avec dédain tant de

chefs-d'oeuvre acclamés, depuis, par l'admiration de l'infaillible

postérité?

Que la foule soit juge, peut-être, en matière de _drame_, je l'accorde;

et encore, cet aveu serait-il susceptible de bien des restrictions, si

l'on songe à la quantité prodigieuse d'oeuvres qui ont passionné nos

pères et qui nous laissent aujourd'hui assez indifférents. Mais,

abstraction faite de ces revirements de la popularité, il s'en faut bien

que l'art ne soit que dans le _drame_! Il n'y a pas l'ombre d'analogie

entre les secousses violentes provoquées par un coup de théâtre

saisissant, et les jouissances sereines et nobles que procure une oeuvre

d'un art exquis et consommé: nul ne s'avisera d'établir un parallèle

entre les émotions produites par un mélodrame du boulevard et celles

qu'éveillent les frises du Parthénon ou la _Dispute du Saint-Sacrement_.

Il y a là tout l'abîme qui sépare le domaine des sensations de celui de

l'intelligence.

Que dire, enfin, des incalculables bienfaits de cette retraite et de

cette sécurité loin des bruits fiévreux et des constantes préoccupations

de chaque jour? Que dire de ce silence où l'on apprend à écouter ce qui

se passe au fond de soi-même? Que dire de ces solitudes profondes, de

ces horizons dont les lignes majestueuses semblent conserver le magique

pouvoir de ravir la pensée jusqu'à la hauteur des grands événements dont

ils furent les témoins? Et ce Tibre, dont les eaux sévères gardent, avec

la terreur des forfaits qu'elles ont engloutis, la tranquillité de cette

campagne romaine au sein de laquelle elles se déroulent!

Et Rome elle-même, elle seule, cette triple Rome dont le front a reçu de

la main des siècles la tiare auguste que porte son Pontife Suprême, et

d'où rayonne, sur le monde, la lumière sans déclin de l'éternelle

Vérité! Quel niveau! quel diapason! quel milieu pour qui sait se

recueillir!

Ah! que l'on ne vienne plus agiter devant nous ces mots équivoques et

sonores de _naturalisme_, de _réalisme_ et autres semblables. Oui, l'Art

c'est la Nature, _d'abord_; mais la Nature vérifiée, contrôlée, pesée,

en un mot _jugée_ au tribunal d'un discernement qui l'analyse et d'une

raison qui la rectifie et la restaure: l'Art est une réparation des

défaillances et des oublis du Réel; c'est l'immortalisation des choses

mortelles par une élimination clairvoyante et non par un culte servile

et aveugle de leurs côtés défectueux et périssables. Conservons-la donc

à tout prix, envers et contre tout, cette belle École de Rome dont les

archives portent des noms comme ceux de David, d'Ingres, de Flandrin, de

Regnault, de Duret, d'Hérold, d'Halévy, de Berlioz, de Bizet, qui ne

sont pas, que je sache, pour autoriser la pitié hautaine dont on essaie

de flétrir une dynastie déjà plus que séculaire. Défendons de toutes nos

forces cet asile sacré qui abrite la croissance de l'artiste loin de

l'obsession prématurée des besoins de la vie, et le prémunit, à la fois,

contre les suggestions du mercantilisme et contre les vulgaires

triomphes d'une popularité sans noblesse et sans lendemain.

LA NATURE ET L'ART[21]

Messieurs,

Les transformations successives dont la terre a été le théâtre et dont

se compose son histoire, j'allais presque dire son éducation, depuis le

moment où elle s'est détachée de la nébuleuse solaire pour occuper une

place distincte dans l'espace, sont comme autant de chapitres de cette

grande loi du progrès, de ce perpétuel _devenir_ qui semble diriger

vers une finalité mystérieuse le mouvement de la création, et dont les

phases diverses ont pu être ramenées aux trois aspects généraux qui ont

reçu le nom de _règnes_, et qui désignent les trois manifestations les

plus tranchées de la vie sur le globe.

Cependant, tout n'était pas dit encore, et l'histoire de la terre ne

devait point s'arrêter à ces trois premières formes de la vie. Un

quatrième règne, le règne humain,--puisque la science même m'autorise à

l'appeler ainsi,--allait prendre possession de ce domaine qui

s'ignorait.

L'énorme travail d'évolution, le prodigieux effort d'enfantement à

travers lequel se déroule le plan de la pensée créatrice, l'homme allait

le reprendre au point où l'avaient amené ses devanciers, et le conduire,

en exerçant de plus nobles fonctions, vers de plus hautes destinées.

Cette loi de la vie, dont les créatures n'avaient été, jusqu'à lui, que

des dépositaires plus ou moins passifs mais irresponsables, l'homme

allait en devenir le _confident_, élevé au suprême honneur d'accomplir

volontairement sa loi connue, honneur qui constitue la notion même de la

liberté, et qui, d'emblée, transforme l'activité instinctive en activité

rationnelle et consciente.

En un mot, la moralité ou détermination du bien, la science ou

détermination du vrai, l'art ou détermination du beau, voilà ce dont

manquait la terre avant l'homme, et ce dont il était réservé à l'homme

de la doter et de l'embellir comme pontife de la raison et de l'amour

dans ce temple désormais consacré au culte du bien, du vrai et du beau.

Ainsi envisagé, qu'est-ce donc que l'artiste? Quelle est sa fonction

vis-à-vis des données et, si je puis ainsi parler, de la mise de fonds

de la nature?

La sublime fonction de l'homme, c'est d'être positivement, et à la

lettre, _un nouveau créateur de la terre_. C'est lui qui, en tout, est

chargé de la _faire_ ce qu'elle doit _devenir_. Non seulement par la

culture matérielle, mais par la culture intellectuelle et morale,

c'est-à-dire par la justice, l'amour, la science, les arts, l'industrie,

la terre ne s'achève, ne se conclut que par l'homme à qui elle a été

confiée pour qu'il la _mît en oeuvre_, «_ut operatur terram_», selon le

vieux texte sacré de la Genèse.

L'artiste n'est donc pas simplement une sorte d'appareil mécanique sur

lequel se réfléchit ou s'imprime l'image des objets extérieurs et

sensibles; c'est une lyre vivante et consciente que le contact de la

nature révèle à elle-même et fait vibrer; et c'est précisément cette

vibration qui est l'indice de la vocation artistique et la cause

première de l'oeuvre d'art.

Toute oeuvre d'art doit éclore sous la lumière personnelle de la

sensibilité, pour se consommer dans la lumière impersonnelle de la

raison. L'art, c'est la réalité concrète et sensible fécondée jusqu'au

beau par cette autre réalité, abstraite et intelligible, que l'artiste

porte en lui-même et qui est son _idéal_, c'est-à-dire cette révélation

intérieure, ce tribunal suprême, cette vision toujours croissante du

terme final vers lequel il tend de toute l'ardeur de son être.

S'il était possible de saisir directement l'idéal, de le contempler face

à face dans la vision complète de sa réalité, il n'y aurait plus qu'à le

copier pour le reproduire, ce qui reviendrait à un véritable réalisme,

supérieur assurément, mais définitif et qui, du même coup, supprimerait

chez l'artiste les deux facteurs de son oeuvre, la fonction personnelle

qui constitue son _originalité_, et la fonction esthétique qui constitue

sa _rationalité_.

Telle n'est pas la position de l'idéal vis-à-vis de l'oeuvre d'art.

L'idéal n'est reproductible d'aucune façon adéquate; il est un pôle

d'attraction, une force motrice, on le _sent_, on le _subit_; c'est

«l'excelsior» indéfini, le «desideratum» impérieux dans l'ordre du beau,

et la persistance de son témoignage intime est la garantie même de son

insaisissable réalité. Dégager du réel inférieur et imparfait la notion

qui détermine et mesure le degré de conformité ou de désaccord de ce

réel dans la nature avec sa loi dans la raison, telle est la fonction

supérieure de l'artiste; et ce contrôle du réel dans la nature par sa

loi dans la raison est ce qu'on nomme «l'esthétique». L'esthétique est

la «rationalité du beau».

Dans l'art, comme en tout, le rôle de la raison est de faire équilibre

à la passion; c'est pourquoi les oeuvres d'un ordre tout à fait

supérieur sont empreintes de ce caractère de tranquillité qui est le

signe de la vraie force, «maîtresse de son art jusqu'à le gourmander».

Dans cette collaboration de l'artiste avec la nature, c'est, nous

l'avons vu, l'émotion personnelle qui donne à l'oeuvre d'art son

caractère d'_originalité_.

On confond souvent l'originalité avec l'étrangeté ou bizarrerie; ce sont

pourtant choses absolument dissemblables. La bizarrerie est un métal

anormal, maladif; c'est une forme mitigée de l'aliénation mentale et qui

rentre dans la classe des cas pathologiques: c'est, comme l'exprime fort

bien son synonyme l'excentricité, une déviation par la tangente.

L'originalité, tout au contraire, est le rayon distinct qui rattache

l'individu au centre commun des esprits. L'oeuvre d'art étant le

produit d'une mère commune qui est la nature et d'un père distinct qui

est l'artiste, l'originalité n'est pas autre chose qu'une déclaration de

paternité; c'est le nom propre associé au nom de famille; c'est le

passeport de l'individu régularisé par la communauté.

Toutefois, l'oeuvre de l'artiste ne consiste pas uniquement dans

l'expression de sa personne, ce qui en est la marque distinctive, il est

vrai, la physionomie propre, mais, aussi et par cela même, la limite. En

effet, si, par la sensibilité, l'artiste se trouve en contact avec les

données de la nature, il entre, par la raison, en contact avec l'idéal,

en vertu de cette loi de transfiguration qui doit s'appliquer à toutes

les réalités qui _existent_, pour les rapprocher, de plus en plus, des

réalités qui _sont_, autrement dit, de leur prototype parfait.

Qu'on me permette de citer un mot qui me semble fournir sinon une

preuve, du moins une formule assez frappante des considérations qui

précèdent.

Sainte Thérèse, cette femme éminente que l'éclat de ses lumières a fait

placer au nombre et au rang des plus illustres docteurs de l'Église,

disait qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais entendu un mauvais

sermon. Dès qu'elle le dit, je ne demande pas mieux que de l'en croire.

Il faut, néanmoins, convenir que, si la grande sainte ne s'est point

fait illusion, il y a eu là, en faveur de son temps ou, tout au moins,

de sa personne, une grâce tout à fait spéciale et qui n'est certes pas

une des moindres que Dieu puisse accorder à ses fidèles.

Quoi qu'il en soit, et sans vouloir aucunement révoquer en doute la

sincérité d'un pareil témoignage, il y a moyen de l'expliquer, de le

traduire, et de comprendre comment et jusqu'à quel degré parfois

prodigieux la relation inexacte d'un fait peut se concilier avec la

véracité absolue du témoin.

Pourquoi sainte Thérèse ne se souvenait-elle pas d'avoir jamais entendu

un mauvais sermon? C'est parce que tous ceux qu'elle entendait au dehors

étaient spontanément transfigurés et littéralement _créés à nouveau_ par

la sublimité de celui qu'elle entendait en permanence au fond

d'elle-même: c'est parce que la parole du prédicateur, si dénuée qu'elle

fût de prestige littéraire et d'artifices oratoires, l'entretenait de ce

qu'elle aimait le plus au monde, et qu'une fois emportée dans cette

direction et à cette hauteur, elle ne voyait plus et n'entendait plus

que le Dieu même de qui on lui parlait.

«Prenez mes yeux», disait un peintre célèbre, à propos d'un modèle que

son interlocuteur trouvait affreux; «Prenez mes yeux, monsieur, et vous

le trouverez sublime!»

C'est ainsi qu'un grand artiste se révélera soudainement à lui-même et

plongera, d'un regard instantané, jusque dans les profondeurs de son

art, au simple contact d'une oeuvre même de médiocre valeur, mais qui

aura suffi pour faire jaillir en lui la divine étincelle où se reconnaît

le génie. Qui sait si le _Barbier de Séville_ et _Guillaume Tell_ n'ont

pas eu pour berceau le tréteau paternel qui a commencé l'éducation

musicale de Rossini?

Passer des réalités extérieures et sensibles à l'émotion, puis de

l'émotion à la raison, telle est la marche progressive du développement

intellectuel; c'est ce que saint Augustin résume admirablement dans une

de ces formules si nettes et si lumineuses que l'on rencontre à chaque

pas dans ses oeuvres: «_Ab exterioribus ad interiora, ab interioribus

ad superiora_», du dehors au dedans, du dedans au-dessus.

L'art est une des trois incarnations de l'idéal dans le réel; c'est une

des trois opérations de cet esprit qui doit _renouveler la face de la

terre_; c'est une des trois _renaissances de la nature dans l'homme_;

c'est, en un mot, une des trois formes de cette «autogénie» ou

«immortalité propre» qui constitue la résurrection de l'humanité, en

vertu de ses trois puissances créatrices fonctionnellement distinctes

mais substantiellement identiques, à savoir: l'amour, raison de l'être,

la science, raison du vrai, l'art, raison du beau.

Après avoir essayé de montrer, dans l'union de l'idéal et du réel, la

loi qui régit le progrès de l'esprit humain, il resterait à faire la

contre-preuve, en montrant où aboutit la séparation, l'isolement des

deux termes.

Dans l'art, le réel seul est la servilité de la copie; l'idéal seul est

la divagation de la chimère.

Dans la science, le réel seul est l'énigme du fait sans la lumière de sa

loi; l'idéal seul est le fantôme de la conjecture sans sa confirmation

par les faits.

Dans la morale, enfin, le réel seul est l'égoïsme de l'intérêt, ou

absence de sanction _rationnelle_ dans le domaine de la _volonté_;

l'idéal seul est l'utopie, ou absence de sanction _expérimentale_ dans

le domaine des _maximes_.

De tous côtés, le corps sans l'âme ou l'âme sans le corps, c'est-à-dire

négation de la loi de la vie pour l'être qui, par sa double nature,

appartient à la fois au monde sensible et au monde intelligible, et dont

l'oeuvre n'est complète et normale qu'à la condition d'exprimer ces deux

ordres de réalités.

S'il est un symptôme qui caractérise ces trois hautes vocations

humaines, le service du bien, du vrai et du beau, s'il est un lien qui

trahisse leur commune divinité d'origine et les élève à la dignité d'un

véritable apostolat, c'est le désintéressement, c'est la gratuité.

Les fonctions de _la vie_ sont si étroitement soudées à celles de

_l'existence_, que la liberté divine de la vocation est bien obligée de

subir la nécessité humaine de la profession; aussi les passionnés de la

vie s'entendent-ils généralement fort peu et fort mal aux choses de

l'existence; mais, en soi et de leur nature, toutes les fonctions

supérieures de l'homme sont _gratuites_. Ni l'amour, ni la science, ni

l'art n'ont rien de commun avec une estimation vénale; ce sont les trois

personnes divines de la conscience humaine; on ne vend que ce qui meurt;

ce qui est immortel ne peut que se donner. C'est pourquoi les oeuvres

du bien, du vrai et du beau défient les siècles; elles sont _vivantes_

de l'éternité même de leur principe.

«Ciel nouveau et nouvelle terre.»

C'est ainsi que le grand captif de Pathmos, l'aigle des évangélistes,

annonce la fin des temps, au chapitre vingt-unième de l'Apocalypse,

cette vision grandiose qui s'achève dans l'Hosannah de la «Jérusalem

nouvelle, la cité sainte, descendant des hauteurs célestes, comme une

fiancée parée pour son époux».

Quels voyants sublimes que ces grands lyriques du peuple hébreu! Quels

_divins_ que ces _devins_ de la croissance et de la destinée humaines!

Job, David, Salomon, les prophètes, et Paul, et Jean, l'initié aux

secrets éternels et aux insondables profondeurs de la génération

infinie!

Cette Jérusalem nouvelle, cette patrie de l'_élection_, c'est la

_sélection humaine_, victorieuse des énigmes et rapportant, comme un

glorieux trophée, tous les voiles sacramentels tombés, un à un, sur la

route des siècles; c'est l'intendant laborieux et fidèle qui entre dans

la joie de «son Seigneur», et qui remet entre les mains de son père et

de son Dieu, sous la clarté resplendissante d'un «ciel nouveau», cette

«terre nouvelle», régénérée, _re-créée_, conformément à la loi exprimée

par cette formule suprême:

«En vérité, je vous le dis, il faut que vous naissiez de nouveau; sinon

vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux!»

[21] Lu dans la séance publique annuelle des cinq Académies du 25

octobre 1886.

PRÉFACE[22]

À

LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ

Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité

particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que

les autres, et pour qui l'exception devient la règle. Chez eux, les

particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son

tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui

mènent le monde; et cela doit être, parce que ce sont elles qui paient

de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de

l'humanité. Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route

qu'ils ont frayée, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier

d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche

du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la

Révolution:

J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.

Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce

douloureux privilège: être une exception; il paya chèrement cette lourde

responsabilité! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et,

fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que

la foule (ce _profanum vulgus_ que le poète Horace avait en exécration)

se reconnaisse et s'avoue incompétente devant cette petite audacieuse

de personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti

aux habitudes invétérées et à la routine régnante? Voltaire n'a-t-il pas

dit (lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que

tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre

temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La

voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?...

Mémoires d'un artiste · 第 10 / 12 段