En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre,

fait justice d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l'histoire

nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de

l'individu à la multitude, et non de la multitude à l'individu; du

savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux

planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi! vous voulez que

trente-six millions d'aveugles représentent un télescope et que

trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la

foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les

Beethoven, les Newton et les Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à

_juger_ et à _se déjuger_, à condamner tour à tour ses engouements et

ses répugnances, et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette juridiction

flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle fût une magistrature

infaillible? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie,

_d'abord_, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui

n'est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine,

mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du génie que

pleuvent les couronnes d'immortelles refusées à son front. Le juge

définitif, qui est la postérité, n'est qu'une superposition de minorités

successives: les majorités sont des «conservatoires de _statu quo_»; je

ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans

le mécanisme général des choses: elles retiennent le char, mais enfin

elles ne le font pas avancer; elles sont les freins,--quand elles ne

sont pas des ornières. Le succès contemporain n'est, bien souvent,

qu'une question de mode; il prouve que l'oeuvre est au niveau de son

temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu

de s'en montrer si fier.

Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni

transactions; il appartenait à la race des «Alceste»: naturellement, il

eut contre lui la race des «Oronte»;--et Dieu sait si les Orontes sont

nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je?

Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu'à

l'irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des

épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et

incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours

est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient,

jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la

jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble,

généreuse et loyale nature.

Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand

prix de Rome furent l'image fidèle et comme le prélude prophétique de

celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il

concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le prix qu'à l'âge de

vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles

de toute sorte qu'il eut à surmonter. L'année même où il remporta le

prix avec sa cantate de _Sardanapale_, il fit exécuter une oeuvre qui

montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le

rapport de la conception, du coloris et de l'expérience. Sa _Symphonie

fantastique_ (épisode de la vie d'un artiste) fut un véritable événement

musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la violente

opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque discutée

cependant que puisse être une semblable composition, elle révèle, dans

le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention absolument

supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve dans toutes

ses oeuvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une foule

considérable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus jusqu'à

lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens: il a

révolutionné le domaine de l'instrumentation, et, sous ce rapport du

moins, on peut dire qu'il a «fait école». Et cependant, malgré des

triomphes éclatants, en France comme à l'étranger, Berlioz a été

contesté toute sa vie; en dépit d'exécutions auxquelles sa direction

personnelle de chef d'orchestre éminent et son infatigable énergie

ajoutaient tant de chances de réussite et tant d'éléments de clarté, il

n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua le

«public», ce _tout le monde_ qui donne au succès le caractère de la

_popularité_: Berlioz est mort des retards de la popularité. _Les

Troyens_, cet ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour lui la source

de tant de chagrins, _les Troyens_ l'ont achevé: on peut dire de lui,

comme de son héroïque homonyme Hector, qu'il a péri sous les murs de

Troie.

Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à

l'extrême; il ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état de délire;

comme il le dit lui-même, il est un «volcan». C'est que la sensibilité

nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et

les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des

souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l'absence des

défauts.

Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à

plaindre; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et,

s'ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie

ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut.

Berlioz a été l'une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait

quinze ans de plus que moi; il était donc âgé de trente-quatre ans à

l'époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j'étudiais la composition au

Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. Je me souviens de

l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et

ses oeuvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des

concerts du Conservatoire. À peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma

leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de

la salle de concert, et, là, je m'enivrais de cette musique étrange,

passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si

colorés. Un jour, entre autres, j'avais assisté à une répétition de la

symphonie _Roméo et Juliette_, alors inédite et que Berlioz allait faire

exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement

frappé par l'ampleur du grand finale de la «Réconciliation des Montaigus

et des Capulets», que je sortis en emportant tout entière dans ma

mémoire la superbe phrase du frère Laurent: «Jurez tous par l'auguste

symbole!»

À quelques jours delà, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano, je

lui fis entendre ladite phrase entière.

Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement:

--Où diable avez-vous pris cela? dit-il.

--À l'une de vos répétitions, lui répondis-je.

Il n'en pouvait croire ses oreilles.

L'oeuvre total de Berlioz est considérable. Déjà, grâce à l'initiative

de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard

Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connaître plusieurs des vastes

conceptions de ce grand artiste: la _Symphonie fantastique_, la

symphonie _Roméo et Juliette_, la symphonie _Harold, l'Enfance du

Christ_, trois ou quatre grandes ouvertures, le _Requiem_, et surtout

cette magnifique _Damnation de Faust_ qui a excité depuis deux ans de

véritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de

Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses

pourtant restent encore à explorer! Le _Te Deum_, par exemple, d'une

conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opéra,

_Beatrix et Bénédict_, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le

mettre au répertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de

revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances

de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l'audace; il serait

intelligent d'en profiter.

Les lettres qu'on va lire[23] ont un double attrait: elles sont toutes

inédites et toutes écrites sous l'empire de cette absolue sincérité qui

est l'éternel besoin de l'amitié. On regrettera, sans doute, d'y

rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur

talent semblait devoir mettre à l'abri de qualifications

irrévérencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz

eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un «petit polisson», et que la

désignation d'«illustre vieillard», appliquée à Cherubini dans une

intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne

que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et

auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l'insigne

honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa _Messe

solennelle_, oeuvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses

observations.

Quoi qu'il en soit, et malgré les taches dont l'humeur acariâtre est

seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s'y

montre pour ainsi dire _à nu_; il se laisse aller à tout ce qu'il

éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son

existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme

tout entière, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse,

d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l'un de

l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font

penser à l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: _les deux Amis_.

Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de

pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui

existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là tout le

charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette _vie

écrite_, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nommée la

_correspondance_.

Si les oeuvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes

lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure

de toutes les choses ici-bas.

[22] _Correspondance inédite_ d'Hector Berlioz, 1 vol., Calmann Lévy,

éditeur, 1878.

[23] Voir _Correspondance inédite_.

M. CAMILLE SAINT-SAËNS

--_HENRI VIII_--[24]

[24] Avril 1883.

Lorsque, après des années de persévérance et de lutte, un artiste de

haute valeur est parvenu à conquérir, dans l'opinion publique, la grande

situation à laquelle il a droit, chacun s'écrie,--même ceux qui lui ont

fait l'opposition la plus rétive:--«Que vous avais-je toujours dit?

qu'on finirait par se rendre.» Voilà vingt-cinq ans et plus (car c'était

un prodigieux enfant), que M. Saint-Saëns a fait son apparition dans le

monde musical. Combien de fois, depuis lors, ne m'a-t-on pas dit:

«Saint-Saëns? Ah bah! Vraiment? Vous croyez?... Comme pianiste, comme

organiste, oh! certainement; je ne dis pas; mais comme compositeur?

Est-ce que... réellement... vous trouvez?...» Et tous les vieux

clichés de ce genre. Eh bien, oui; je _trouvais_, et je n'étais pas le

seul; et aujourd'hui, c'est tout le monde qui _trouve_. Les défiances

sont tombées: les préjugés sont vaincus: M. Saint-Saëns est dans la

place; il n'a plus qu'à dire: «J'y suis, j'y reste.» Il demeurera une

des illustrations de son art et de son temps.

D'après une opinion admise, paraît-il, chez certains artistes, il serait

convaincu que, si l'on dit du bien de l'oeuvre d'un confrère, cela

signifie naturellement qu'on en pense du mal,--et réciproquement.

Eh! pourquoi donc cela? Pour avoir du talent ou du génie, est-il

nécessaire de le refuser à d'autres? Est-ce que Beethoven a tué Mozart?

Est-ce que Rossini empêchera Mendelssohn de vivre? Croyez-vous, comme le

dit Célimène:

Que c'est être savant que trouver à redire.

Craignez-vous qu'il n'y ait plus de place pour vous? Oh! quant à cela,

rassurez-vous; dans le temple de la Gloire, il restera toujours plus de

places libres qu'il n'y en aura jamais d'occupées. S'il y en a une pour

vous, elle vous attend; le tout est de la prendre.

Mais non. Ce qu'on craint, c'est de n'être pas _le premier_. Hé, mon

Dieu! cette préoccupation chagrine et inquiète du mérite relatif est ce

qu'il y a, au monde, de plus contraire au mérite réel et véritable:

c'est toujours la vilaine histoire de l'amour-propre usurpant la place

et les devoirs de l'amour. Aimons notre art; défendons honnêtement et

vaillamment quiconque le sert avec noblesse et courage; ne retenons pas

la vérité «captive dans l'injustice»; la conscience publique saura,

demain, ce que l'on s'efforce de lui cacher aujourd'hui; le seul parti

honorable à prendre, c'est de préparer le jugement de la postérité, ce

_vox populi, vox Dei_, qui ne fixe pas les rangs par faveur ou, chose

pire encore, par intérêt, mais qui prononce dans l'infaillible et

immortelle justice. Taire la vérité, c'est prouver qu'on ne l'aime pas;

souffrir parce qu'un autre l'a mieux servie qu'on n'a pu le faire

soi-même, c'est montrer qu'on voulait pour soi l'hommage qui n'est dû

qu'à elle seule.

Faisons la lumière autant que nous le pouvons; il n'y en a jamais trop.

M. Saint-Saëns est une des plus étonnantes organisations musicales que

je connaisse. C'est un musicien armé de toutes pièces. Il possède son

métier comme personne; il sait les maîtres par coeur; il joue et se joue

de l'orchestre comme il joue et se joue du piano,--c'est tout dire. Il

est doué du sens descriptif à un degré tout à fait rare; il a une

prodigieuse faculté d'assimilation: il écrirait, à volonté, une oeuvre à

la Rossini, à la Verdi, à la Schumann, à la Wagner; il les connaît tous

à fond, ce qui est peut-être le plus sûr moyen de n'en imiter aucun. Il

n'est pas agité par la crainte de ne pas produire d'effet (terrible

angoisse des pusillanimes); jamais il n'exagère; aussi n'est-il ni

mièvre, ni violent, ni emphatique. Il use de toutes les combinaisons et

de toutes les ressources sans abuser ni être l'esclave d'aucune.

Ce n'est point un pédant, un solennel, un _transcendanteux_; il est

resté bien trop enfant et devenu bien trop savant pour cela. Il n'a pas

de système; il n'est d'aucun parti, d'aucune clique: il ne se pose en

réformateur de quoi que ce soit: il écrit avec ce qu'il _sent_ et ce

qu'il _sait_. Mozart non plus n'a rien réformé; je ne sache pas qu'il en

soit moins au sommet de l'art. Autre mérite (sur lequel j'insiste, par

le temps qui court), M. Saint-Saëns fait de la musique qui _va en

mesure_ et qui ne s'étale pas à chaque instant sur ces ineptes et odieux

_temps d'arrêt_ avec lesquels il n'y a plus d'ossature musicale

possible, et qui ne sont que de l'affectation et de la sensiblerie. Il

est simplement un musicien de la grande race: il dessine et il peint

avec la liberté de main d'un maître; et, si c'est être soi que de

n'imiter personne, il est assurément lui.

Je n'ai point à raconter ici, par le menu, le livret de l'opéra _Henri

VIII_: tous les comptes rendus de la première représentation se sont

chargés de ce soin. Au demeurant, tout le monde connaît

l'histoire--j'allais dire de ce pourceau couronné,--de ce Barbe-Bleue

émérite, doublé d'un pitoyable et vaniteux théologien. À son ambition,

il ne fallait rien moins que la tiare, et le pape le troublait, pour le

moins, autant que les femmes et la boisson. Mais il n'y a ni tempête ni

menace qui tienne: en fait de rodomontades, la papauté en a vu de toutes

les couleurs, ce qui ne l'a pas empêchée de dormir en paix dans sa

barque insubmersible.

M. Saint-Saëns n'a pas écrit d'ouverture. Ce n'est certes pas que la

science symphonique lui fasse défaut; il l'a prouvé surabondamment.

L'ouvrage débute par un prélude basé sur un thème anglais qui se

reproduira comme thème principal du finale du troisième acte.

Ce prélude s'enchaîne, sans interruption, avec le drame. Dès la première

scène, entre Norfolk et Don Gomez, l'ambassadeur d'Espagne à la cour

d'Henri VIII, se trouve un charmant cantabile «La beauté que je sers»,

phrase pleine de jeunesse dont la terminaison, sur les mots «Bien que je

ne la nomme pas», est ravissante de simplicité. On remarque surtout,

dans le premier acte, un choeur de seigneurs s'entretenant de la

condamnation de Buckingham; une cantilène du roi: «Qui donc commande

quand il aime?» phrase pleine de vérité d'expression; l'entrée d'Anne de

Boleyn, sur une gracieuse ritournelle amenant un choeur de femmes très

élégant: «Salut à toi qui nous viens de la France!» auquel succède une

page tout à fait remarquable scéniquement et musicalement,--c'est la

marche funèbre accompagnant Buckingham à sa dernière demeure, sur le

chant du _De Profundis_ supérieurement combiné avec les apartés d'Henri

VIII et d'Anne sur le devant de la scène, pendant que l'orchestre

murmure, en même temps que le roi, à l'oreille de la jeune dame

d'honneur, la phrase caressante qui se reproduira dans le cours de

l'ouvrage: «Si tu savais comme je t'aime!» Cette belle scène s'achève

dans un magistral ensemble de grande envergure dramatique, qui couronne

noblement le premier acte.

Le second acte se passe dans le parc de Richmond. Il s'ouvre par un

délicieux prélude d'une instrumentation fine et transparente,

introduisant un thème ravissant qui reparaîtra plus loin dans le dernier

ensemble du duo entre le roi et Anne de Boleyn, un des morceaux les plus

saillants de la partition.

Après un monologue de Don Gomez, dans lequel on rencontre de beaux

accents de déclamation, paraît Anne de Boleyn, accompagnée de dames de

la cour qui lui offrent des fleurs, page remplie de charme et de

distinction. Vient ensuite une scène rapide entre Anne et Don Gomez;

puis le grand duo entre Anne et le roi. Ce duo est un morceau capital.

On y sent circuler partout une sensualité impatiente, noyée dans une

instrumentation pleine de caresses félines. Le dernier ensemble de ce

duo est exquis et d'un charme de sonorité incomparable. L'air qui suit:

«Reine! je serai reine!» est d'un beau caractère d'orgueilleux

enivrement. Dans le duo entre Anne de Boleyn et Catherine d'Aragon, l'on

remarque les accents tour à tour pleins de clémence et de fierté de la

noble et malheureuse reine.

Le troisième acte représente la salle du synode, et s'ouvre par une

marche processionnelle d'un caractère majestueux qui accompagne le

défilé de la cour et des juges. Alors commence un grand et superbe

ensemble: «Toi qui veilles sur l'Angleterre!», après lequel Henri VIII

s'adresse à l'assemblée synodale: «Vous tous qui m'écoutez, gens

d'église et de loi!» Catherine, très émue, pouvant à peine parler,

s'avance vers le roi et le supplie d'avoir pitié d'elle. Ce morceau,

dans lequel intervient le choeur, est d'un sentiment des plus vrais et

des plus touchants. Devant le dédain cruel du roi pour la pauvre reine,

Don Gomez se lève et déclare qu'il prend, comme Espagnol, la défense de

celle dont il est le sujet. Henri VIII s'indigne et en appelle à son

peuple, «les fils de la noble Angleterre», qui se proclament prêts à

accepter les décrets du Ciel, décrets dont l'archevêque de Cantorbéry va

être l'organe: «Nous déclarons nul et contraire aux lois l'hymen à nous

soumis!» Catherine se révolte, et, dans un superbe élan de fierté, elle

s'écrie: «Peuple, que de ton roi déshonore le crime, tu ne te lèves

pas!» Cette page est remarquable et laisse une impression profonde.

Catherine en appelle au jugement de la postérité. Elle sort avec Don

Gomez.

Paraît le légat, et alors commence la grande scène qui termine le

troisième acte.

Le légat tient en main la bulle du Saint-Père:

Au nom de Clément VII, pontife souverain...

Le roi, poussé à bout, ordonne qu'on ouvre les portes du palais et qu'on

fasse entrer le peuple:

Vous plaît-il recevoir des lois de l'étranger?

Non! Jamais!

Vous convient-il qu'un homme

Dont le vrai pouvoir est à Rome

Sur mon trône m'ose outrager?

Non! jamais!

Et le roi se proclame chef de l'Église de l'Angleterre; et pour sa femme

il prend dame Anne de Boleyn, marquise de Pembroke!

Toute cette scène, magistralement conduite, se termine par un grand et

pompeux ensemble:

C'en est donc fait! Il a brisé sa chaîne!

ensemble dont le thème est le chant national, exposé par le prélude

d'introduction qui sert d'ouverture.

Le quatrième acte est aussi divisé en deux tableaux, dont le premier est

la chambre d'Anne de Boleyn. Au lever du rideau, les musiciens exécutent

en scène un gracieux divertissement dansé, pendant lequel Norfolk et

Surrey se livrent à un _a parte_ très ingénieusement combiné avec la

musique de danse.

La scène suivante, entre Anne et Don Gomez, contient un charmant

cantabile chanté avec beaucoup d'expression par M. Dereims.

Un dialogue entre le roi et Don Gomez termine le premier tableau.

Le second tableau représente une vaste pièce des appartements de la

reine Catherine, reléguée au château de Kimbolton. Toute cette fin de

l'oeuvre de M. Saint-Saëns est absolument d'un maître; le souffle des

chefs-d'oeuvre a passé là.

Le monologue de la reine est d'un accent de douleur, d'une expression,

d'une vérité de déclamation admirables.

La reine distribue ensuite, comme souvenirs, aux femmes qui l'entourent,

quelques-uns des objets qui lui ont appartenu. Cette toute petite scène

intime est très grande par le sentiment profond que l'auteur y a

répandu, tant la vérité agrandit tout ce qu'elle touche.

Vient ensuite la magnifique scène entre Catherine et Anne de Boleyn; il

y a là des accents d'indignation superbes, que mademoiselle Krauss a

compris et rendus en tragédienne consommée dont le jeu atteint une

puissance d'expression saisissante.

La dernière page de ce second et dernier tableau est ce qu'on nomme, en

langage de théâtre, le _clou_ de la pièce. C'est irrésistible, et le

rideau ne peut tomber sur rien de plus empoignant. Situation, musique,

chant et jeu des interprètes, tout contribue à l'impression puissante de

cette admirable scène qui a soulevé les applaudissements de toute la

salle.

Tel est, autant du moins qu'un exposé aussi rapide en puisse donner

l'idée, le nouvel ouvrage de M. Camille Saint-Saëns.

Parmi les interprètes qui, tous, se sont montrés à la hauteur de leur

tâche, il convient de citer, en première ligne, ceux à qui sont échus

les trois plus grands rôles: Mademoiselle Krauss (Catherine d'Aragon),

mademoiselle Richard (Anne de Boleyn), M. Lassalle (Henri VIII). Puis

M. Boudouresque (le légat du Pape), M. Dereims (Don Gomez), M. Lorrain

(Norfolk), M. Sapin (Surrey), M. Gaspard (l'archevêque de Cantorbéry).

Mademoiselle Krauss est d'une grandeur, d'une noblesse, d'une dignité

souveraines. Comme actrice et comme cantatrice, elle a déployé, dans ce

rôle de Catherine d'Aragon, une puissance pathétique merveilleuse; elle

a, en particulier, joué, chanté, souffert, pendant tout le dernier

tableau, avec une vérité et une intensité d'expression à rendre la

réalité positivement suffocante. Ah! la grande artiste! quel répertoire

elle soutient! quelle vaillance elle apporte à tous ses rôles! quelle

place elle occupe!--et quel vide laisserait son départ!...

Mademoiselle Richard a trouvé, dans Anne de Boleyn, l'occasion de faire

valoir tout le charme de son bel et généreux organe dont rien, dans

cette sage et saine musique, ne surmène la moelleuse sonorité.

M. Lassalle a donné au rôle d'Henri VIII tout l'intérêt de sa diction si

franche, de son articulation si claire, de son jeu tour à tour sombre et

passionné, et de cette voix privilégiée qui possède à un égal degré

toutes les ressources de la puissance et de la douceur.

M. Boudouresque semble être né cardinal; n'en déplaise au diabolique

Bertram et au huguenot Marcel qu'il représente avec tant de talent, on

le dirait mis au monde pour jouer les princes de l'Église, témoin

Brogni, dans la _Juive_, et le légat du pape auquel il a donné, dans

_Henri VIII_, un caractère imposant. M. Dereims s'est fait remarquer,

dans le rôle de Don Gomez, par ses qualités de charme et d'élégance.

L'orchestre, sous la conduite de M. Altès, a été admirable, ainsi que

les choeurs si soigneusement instruits et dirigés par M. Jules Cohen.

M. Vaucorbeil a bien aussi sa belle part dans cette affaire. Il a cru en

M. Saint-Saëns et, dès son avènement à la direction de l'Opéra, il

exprimait son désir de lui ouvrir les portes de notre première scène

lyrique. Il a déployé, comme toujours, sa sollicitude intelligente et

dévouée de directeur artiste au service de ce noble et sérieux ouvrage,

auquel un autre véritable artiste, M. Régnier, a consacré toute

l'expérience scénique de sa longue et brillante carrière de comédien.

Voilà donc, mon cher Saint-Saëns, ton nom désormais attaché à l'une des

oeuvres qui auront le plus honoré l'art français et notre Académie

nationale de musique. Pour ceux qui t'ont connu enfant (et je suis un de

ceux-là), ta destinée était certaine; tu n'as pas eu d'enfance musicale.

Infatigablement couvé par ton intelligente et généreuse mère, tu as eu,

tout de suite, pour nourriciers les maîtres du grand art; ils t'ont

fait robuste et ferme dans ta voie. Depuis longtemps déjà, la renommée

avait devancé pour toi cette popularité dont le théâtre semble avoir le

privilège exclusif; il ne manquait plus à ton autorité que la

consécration d'un éclatant succès dramatique; tu la tiens aujourd'hui.

Va donc maintenant, cher grand musicien; ta cause est victorieuse sur

toute la ligne. Parce que tu as été fidèle à ton art, l'avenir sera

fidèle à ton oeuvre. Dieu t'a donné la lumière et la main d'un maître:

qu'il te les conserve longtemps, pour toi comme pour nous tous.

FIN

TABLE

MÉMOIRES D'UN ARTISTE

Avertissement 1

I.--L'enfance 5

II.--L'Italie 77

III.--L'Allemagne 138

IV.--Le retour 162

LETTRES> 211

DE L'ARTISTE DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE 275

Mémoires d'un artiste · 第 11 / 12 段