Quand je repasse en moi-même où nous ont conduits (jusqu'à présent, du

moins) toutes les générosités morales, tous les crédits de confiance

dont l'humanité politique et sociale a été l'objet jusqu'à ce jour, je

ne puis m'empêcher de reconnaître que l'homme a été traité en enfant

gâté; je me demande si on n'a pas devancé, par une prodigalité

imprudente et téméraire, la distribution opportune et sage de tous ces

dons que l'_âge de majorité_ est seul capable de comprendre et

d'utiliser. Nous avons encore besoin de tuteurs; et, maître pour maître,

j'en aime mieux _un_ que _deux cent mille_: on peut se délivrer d'un

tyran (la mort naturelle, ce qu'on appelle _la belle mort_, peut s'en

charger); mais une tyrannie collective, compacte, renaissant d'elle-même

et s'alimentant sans cesse de ses victimes, dont elle se fait comme un

engrais perpétuel, il est impossible que ce soit là le _plan_ sur lequel

Dieu a jeté le mouvement humain.

Maintenant, si on voulait presser toutes les conséquences de ceci, on

arriverait à cette conclusion: «La Liberté n'est que l'accomplissement

_volontaire_ et _conscient_ de la justice.» Et comme la justice est

d'obéir à des lois éternelles et immuables, il s'ensuit que, pour être

_libre_, il faut être _soumis_. Voilà la _fin_ de tout argument et la

_base_ de toute vie... Je bavarderais longtemps là-dessus (et toi

aussi); mais, je ne dois pas oublier que ma lettre ne sera pas seule

sous cette enveloppe.

Je t'embrasse donc, toi et ta Berthe, de tout mon coeur.

Ton frère,

CHARLES GOUNOD.

[18] Chez Édouard Dubufe.

XVIII

À. S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE

Mardi 6 janvier 1891.

Chère princesse,

Permettez-moi de proposer un toast à votre santé,

Pour la première fois nous avons l'honneur et la joie de vous voir

assise à notre table.

Si c'est un honneur de recevoir la princesse, c'est surtout un bonheur

de recevoir l'amie sûre, constante et dévouée qui a su se créer et

retenir tant d'amis dont la fidélité fait votre éloge plus encore que le

leur. Trop souvent, hélas! l'ingratitude des obligés se charge

d'entretenir la mémoire des bienfaiteurs.

Il n'en est pas ainsi chez nous, princesse; et puisque l'occasion s'en

présente, permettez-moi de rappeler devant ceux qui le savent et

d'apprendre à ceux qui l'ignorent que si _le Médecin malgré lui_, le

premier de mes ouvrages qui m'ait concilié la faveur du public, a vu le

feu de la rampe, je le dois à votre entière et chaleureuse intervention

qui a fait tomber les obstacles suscités par le ministre d'État et par

la Comédie-Française, et que vous avez mis le comble à nos bonnes

grâces en acceptant la dédicace de cet ouvrage. Je suis sûr que vous

avez moins de bijoux que de souvenirs de cette sorte, et qu'à vos yeux

comme à ceux de vos amis, vos bienfaits sont la plus riche de vos

couronnes.

À la santé de la princesse Mathilde.

CHARLES GOUNOD.

DE L'ARTISTE

DANS

LA SOCIÉTÉ MODERNE

L'extension prodigieuse que la vie moderne a donnée aux relations

sociales a eu sur l'existence et les oeuvres de l'artiste une influence

considérable et, si je ne me trompe, plutôt funeste que salutaire.

Jadis,--et ce jadis n'est pas encore si loin de nous,--un artiste, non

moins qu'un savant, était, et à juste titre, considéré comme appartenant

à l'une des grandes corporations d'ouvriers de la pensée; on voyait en

lui une sorte de reclus dont la cellule était inviolable et sacrée; on

se faisait scrupule de l'arracher au silence et au recueillement sans

lesquels il est bien difficile, sinon impossible, de concevoir et de

produire des oeuvres robustes, victorieuses du temps, ce juge redoutable

qui «n'épargne pas ce qui se fait sans lui».

Aujourd'hui, l'artiste ne s'appartient plus: il est à tout le monde; il

est plus qu'une cible, il est une proie. Sa vie personnelle et

productive est presque tout entière absorbée, confisquée, gaspillée par

les prétendues obligations de la vie sociale qui l'étouffent peu à peu

dans le réseau de ces devoirs factices et stériles dont se composent

tant d'existences dépourvues d'un but sérieux et d'un mobile supérieur.

En un mot, il est dévoré par le monde.

Or, qu'est-ce que le monde? C'est la collection des gens qui ont peur de

s'ennuyer, et qui ne songent à sortir d'eux-mêmes que par crainte de se

trouver en face d'eux-mêmes.

Lorsqu'on se prend à faire le décompte des heures prélevées sur le

travail d'un artiste par la quantité toujours croissante des menues

réquisitions qui se disputent et s'arrachent l'emploi de ses journées,

on se demande par quel supplément d'activité, par quel effort de

concentration, il peut trouver le temps d'accomplir son premier devoir,

celui de faire honneur à la carrière qu'il a choisie et à laquelle

appartiennent le meilleur de ses forces et le plus pur de ses facultés.

Il faut bien l'avouer, en faisant tomber devant l'artiste des barrières

qu'une indifférence dédaigneuse, plus encore peut-être qu'une discrétion

intelligente, avait longtemps élevées devant lui, la société moderne lui

a causé un préjudice que ne saurait compenser aucun des attraits dont

elle dispose.

Molière, qui a sondé d'un regard si profond et dessiné d'une main si

ferme tous les travers de la vie humaine, adressait, sous ce rapport, au

grand ministre Colbert, des réflexions pleines de la plus haute sagesse

et de la plus saine philosophie:

L'étude et la visite ont leurs talents à part.

Qui se donne à la cour se dérobe à son art;

Un esprit partagé rarement s'y consomme,

Et les emplois de feu demandent tout un homme.

Qu'on imagine ce qui peut sortir d'un esprit incessamment écartelé par

des soirées mondaines, par des dîners en ville, par des convocations

perpétuelles à des réunions de toute sorte, par l'assaut d'une

correspondance dont l'importunité ne lui laisse pas un instant de répit

et dont les coupables ne songent guère à se dire: «Mais voilà un homme à

qui je vole son temps, sa pensée, sa vie»; enfin par ces mille petites

tyrannies dont est faite la grande tyrannie de l'indiscrétion publique!

Et les visiteurs, cette foule d'inoccupés et de curieux qui assiègent

votre porte du matin au soir! On me dira: «C'est votre faute; vous

n'avez qu'à fermer votre porte.» À merveille; mais alors, voici venir

les lettres de recommandation, auxquelles il est souvent fort difficile

de refuser le service qu'elles vous demandent; en présence de quoi, on

se résigne!... et voilà le visiteur introduit.

--Pardon, monsieur, je vous dérange!...

--Mais... oui, monsieur.

--Alors, excusez-moi; je me retire; je reviendrai une autre fois...

--Oh! non!...

--Mais... quand peut-on vous voir sans vous déranger?

--Monsieur, on me dérange toujours, quand j'y suis.

--Vraiment? vous êtes donc toujours très occupé?

--Toujours, quand on ne me dérange pas.

--Oh! que je suis donc fâché!... Mais je ne vous prendrai que quelques

minutes...

--Mon Dieu, monsieur, c'est plus qu'il n'en faut pour décapiter un

homme, voire même une idée; mais enfin puisque vous voilà, parlez.

C'est ainsi que les choses se passent journellement. Et je ne prends ici

que l'artiste en général. Mais il y a une certaine catégorie d'artistes

qui est, sous ce rapport, tout à fait privilégiée; j'en puis parler en

connaissance de cause; c'est celle des musiciens.

Le peintre, le statuaire, abritent aisément leur journée de travail sous

une consigne implacable: la séance du modèle; et encore peuvent-ils, à

la rigueur, continuer à tenir le pinceau ou l'ébauchoir en présence des

visiteurs. Mais le musicien!... Oh! le musicien, c'est bien différent.

Comme il peut travailler pendant le jour, on lui prend ses soirées pour

l'amusement des salons; et comme il peut travailler le soir, on lui

dépense, on lui émiette ses journées sans le moindre scrupule.

D'ailleurs, c'est si facile, la composition musicale! cela n'exige aucun

travail! cela vient tout seul, d'inspiration.

On ne se figure pas le nombre incalculable des sollicitations

indiscrètes auxquelles un musicien est quotidiennement en butte. Tout ce

qu'il y a de jeunes pianistes, violonistes, vocalistes, compositeurs,

rimeurs (lyriques ou non lyriques), de professeurs, d'inventeurs de

méthodes, théories, systèmes quelconques, de fondateurs de périodiques

qui vous persécutent de leurs offres d'abonnement,--sans compter les

demandes d'autographes, de photographies, les envois d'albums et

d'éventails, et mille autres choses encore,--tout cela constitue cette

épouvantable obsession qui fait du musicien une sorte de _propriété

nationale_ ouverte au public à toute heure du jour.

En un mot, ce n'est plus notre maison qui est dans la rue, c'est la rue

qui traverse notre maison; la vie est livrée en pâture aux oisifs, aux

curieux, aux ennuyés, et jusqu'aux _reporters_ de tout genre qui

pénètrent dans nos intérieurs pour initier le public, non seulement à

l'intimité de nos entretiens confidentiels, mais encore à la couleur de

nos robes de chambre ou de nos vestons de travail.

Eh bien! cela est mauvais et malsain. Cette précieuse et délicate pudeur

de conscience, qui ne s'entretient que par le recueillement, se

décolore et se fane, chaque jour davantage, au contact de cette

perpétuelle cohue, d'où l'on ne rapporte plus qu'une activité

superficielle, haletante, fiévreuse, qui s'agite convulsivement sur les

ruines d'un équilibre à jamais rompu. Adieu les heures de calme, de

lumineuse sérénité qui seules permettent de voir et d'entendre au fond

de soi-même; peu à peu délaissé pour l'agitation du dehors, le

sanctuaire auguste de l'émotion et de la pensée n'est bientôt plus qu'un

cachot sombre et sourd, dans lequel on meurt d'ennui faute d'y pouvoir

vivre de silence.

Si, du moins, le temps qu'on donne était toujours utilement donné! Si on

ne se dépensait que pour des êtres capables! Si on n'encourageait que

des êtres courageux! Mais que de peines perdues! Que de conversations

creuses! Que de non-valeurs qui flottent à la surface de cet océan de

relations sans y apporter rien, sans en retirer rien!

En somme, la plaie véritable, la plaie par excellence, ce sont les gens

qui _s'ennuient_, et qui, de peur que le temps ne les tue, viennent tuer

celui des autres.

S'ennuyer! Être son propre ennui! S'ingénier, par tous les moyens

imaginables, à s'enfuir de soi-même! Y a-t-il, au monde, un dénûment

comparable à celui-là, et quelle compensation à ce qu'on leur donne

peut-on attendre des gens qui s'ennuient?

Il y a une quantité d'opinions courantes dont on se donne rarement la

peine de vérifier le contenu et qui forment le vaste patrimoine des

absurdités admises. L'une d'elles consiste à croire, ou plutôt à

persuader que la sympathie et la protection du monde sont nécessaires

pour _arriver_.

Il faut vraiment avoir bien peu ressenti la vivifiante atmosphère d'une

fidèle conviction pour céder à une illusion pareille ou pour y demeurer.

La protection du monde! Mais elle n'est pas seulement incertaine; elle

est ce qu'il y a de plus inconstant, de plus versatile; et ce qui est

encore plus assuré, c'est qu'il ne l'offre, d'ordinaire, qu'à ceux qui

n'en ont plus besoin, à l'exemple de ces courtisans qui, dans un opéra

célèbre, accablent de leurs offres de services un jeune seigneur devenu

en un instant l'objet de faveurs royales.

Ah! quand l'_existence_ a pris la place de la _vie_, doit-on s'étonner

que le _paraître_ prenne la place de l'_être_, et le _savoir-faire_

celle du _savoir_?

Dès que le Dieu caché, le Dieu dont le règne est au dedans de nous, dès

que Celui-là est absent, il faut bien se fabriquer des idoles. De là,

tant d'artistes préoccupés de se répandre, de se montrer partout, de

s'appuyer sur ce bâton fragile de la réclame dont les débris jonchent la

pénible route de tant d'âmes sans ferveur et de tant d'ambitions

vulgaires.

Il n'y a qu'une protection dont il faille se mettre en peine, parce que

c'est la seule qui en vaille la peine, c'est celle de l'absolue

sincérité en face de soi-même; c'est de placer l'oeuvre extérieure sous

la garde de l'oeuvre vécue, la parole sous la garde de la pensée. Peu

importe, après cela, le conflit des jugements pour ou contre. Les

oeuvres ne communiquent que la somme de chaleur qui les a fait éclore et

qu'elles conservent toujours; mais il faut le temps d'allumer son feu et

de l'entretenir. C'est pour cela qu'un compositeur illustre avait mis

sur sa porte cette inscription significative: «Ceux qui viennent me voir

me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir.» En d'autres

termes: Je n'y suis jamais.

Voici une autre banalité, également accueillie avec faveur, et dont le

cliché fournit un tirage considérable:

--Vous vous tuerez! vous travaillez trop! il faut vous reposer; venez

donc nous voir; cela vous fera du bien, cela vous distraira!...

Cela me distraira! Hé! c'est justement ce dont je me plains et ce dont

on ne se charge que trop!... _Se distraire_, à un moment donné,

librement choisi, à la bonne heure; mais _être distrait_, à contretemps,

c'est être désorienté, déraciné.

Le travail, une fatigue! le travail, un danger! Ah! qu'il faut peu le

connaître pour lui faire une pareille injure! Non, le travail n'a ni

cette ingratitude ni cette cruauté; il rend au centuple les forces

qu'on lui consacre, et, au rebours des opérations financières, c'est ici

le revenu qui rapporte le capital.

S'il est au monde un travailleur occupé sans relâche,--et Dieu sait de

combien de façons,--c'est assurément le coeur: de la régularité

permanente de ses battements dépend celle de notre respiration, ainsi

que la circulation de ce sang qui charrie et distribue à chaque organe,

avec un discernement si merveilleux, les divers éléments nécessaires à

l'entretien de leurs fonctions; et tout ce magnifique ensemble se

déroule jusque pendant notre sommeil, sans un moment de trêve.

Que dirait le coeur, si on lui conseillait, à lui aussi, de ne pas

travailler tant que cela, de prendre un peu de repos, de se distraire,

enfin?

Or le travail est à la vie de l'esprit ce que le coeur est à la vie du

corps; c'est la nutrition, la circulation et la respiration de

l'intelligence.

Comme toutes les espèces de gymnastique, il n'est une fatigue que pour

ceux qui n'y sont point exercés. On a présenté le travail comme un

châtiment et une peine; il est une béatitude et une santé. Voyez une

terre cultivée et fertile auprès d'une terre en friche, et dites si

l'aspect de la joie et du bonheur n'est pas du côté de la culture et de

l'abondance.

Non, ce n'est pas le travail qui tue, c'est la stérilité; la fécondité,

voilà la jeunesse et la vie.

Je ne voudrais pas, cependant, que l'on me crût tellement quinteux,

chagrin, misanthrope, que de considérer l'artiste comme une sorte de

loup-garou. Assurément, et je le reconnais sans peine, en élargissant

ainsi le cercle des relations, la société moderne a multiplié pour

l'artiste les occasions de contact entre les différentes classes

sociales et de rencontres souvent charmantes, parfois même fort utiles.

Mais, encore un coup, qu'est-ce que cela, au prix de ces heures de

tranquillité délicieuse, j'allais dire d'espérance divine, pendant

lesquelles on attend--et d'une attente moins qu'on ne croit sujette à

déception--la visite d'une émotion vraie ou d'une vérité émouvante?

Qu'est-ce que tout l'éclat du dehors comparé à la lumière intime,

sereine et chaude de ce cher Idéal qu'on poursuit toujours sans jamais

l'atteindre, mais qui nous attire jusqu'à nous faire croire que c'est

lui qui nous aime, bien plus encore que nous ne l'aimons? Dès lors, ne

devine-t-on pas quelle épreuve on inflige à un malheureux qu'on fait

sortir d'un temple pour le conduire dans un palais, fût-il cent fois

plus brillant que ceux des Mille et une Nuits?...

Chacun se rappelle le mot célèbre d'un de nos plus grands poètes:

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Il ne s'agit pas, en effet, que tous les verres soient de même grandeur;

l'essentiel est qu'ils soient toujours pleins. Un nain, tout couvert

d'or, se trouverait aussi bien partagé qu'un géant, si, pour tous deux,

le bonheur suprême consistait à être tout couvert d'or. C'est

l'ingénieuse comparaison imaginée par saint François de Sales au sujet

des élus, pour expliquer l'égalité du bonheur dans l'inégalité de la

gloire; comparaison si fine et si juste qu'on peut l'appliquer à tous

les degrés de la vie et à toutes les formes de la perfection.

Il n'est pas donné à chacun d'être un de ces fleuves majestueux dont les

eaux répandent partout la fertilité sur leur passage; mais le plus

humble ruisseau, si l'onde en est pure et limpide, reflète le ciel aussi

bien que les plus vastes rivières et que les profondeurs de l'Océan.

«Je le conduirai dans la solitude, et là je parlerai à son coeur», dit

un prophète hébreu.

L'excellent auteur de l'_Imitation_ exprime ainsi la même pensée:

«L'habitude de la retraite en augmente le charme.»

--Enfin, dit-on encore avec un air gracieux, que voulez-vous? ce sont

les inconvénients de la célébrité!...

Autre formule dont il serait grand temps de faire justice: car, en

conscience, être dévoré parce qu'on n'est plus ignoré, voilà qui est un

bénéfice médiocrement enviable.

On ne saurait assez le redire: ce n'est pas la _personne_ de l'artiste

qui appartient au monde; ce sont ses _oeuvres_: or, point d'oeuvres

fortes, homogènes, durables, avec un travail constamment interrompu et

morcelé. Que le monde se pénètre donc de ce dernier conseil adressé par

Molière à l'illustre ministre de qui je parlais tout à l'heure:

Souffre que, dans leur art, s'avançant chaque jour,

Par leurs ouvrages seuls ils te fassent la cour.

Une trop large part accordée aux relations sociales expose encore

l'artiste à un autre danger duquel il n'est peut-être pas inutile de

dire deux mots.

À force d'entendre bourdonner autour de lui tant d'opinions diverses,

d'éloges, de critiques, d'engouements pour telles productions en vogue,

l'artiste en arrive insensiblement à douter de lui, de sa nature, des

dictées de son émotion personnelle, qui lui indiquait la route à suivre,

et il finit par se sentir dans un dédale inextricable; la voix de son

guide intérieur disparaît dans le bruit de ce tourbillon, et c'est aux

caprices d'une faveur inconstante comme la mode qu'il mendie vainement

le point d'appui qu'elle ne peut donner. On dit: «Qui n'entend qu'une

cloche n'entend qu'un son.» Cela dépend du métal et de la fonte de la

cloche, qui, lorsqu'elle est parfaite, donne une admirable série de

vibrations harmoniques. Mais entendre à la fois toutes les cloches,

quelle horrible cacophonie!

Lorsque, par un de ces temps d'orage qui rendent la respiration pénible

et oppressée, nous disons qu'il fait lourd, nous employons un terme

inexact; il fait, au contraire, très léger: ce que nous appelons

pesanteur n'est qu'une raréfaction, un déficit de la quantité d'air dont

nous avons besoin pour respirer librement.

Il en est de même de l'atmosphère intellectuelle. Le savant, l'artiste,

le poète et bien d'autres encore ont, eux aussi, leur atmosphère

spéciale, et, par conséquent, leurs conditions spéciales de respiration

et d'asphyxie: gardons-nous de les enlever à l'élément qui les fait

vivre, et de les étouffer sous ce que Joseph de Maistre a si justement

appelé «l'horrible poids du rien».

Oh! je le sais et je le confesse; l'artiste est un être à part,

singulier, anormal, bizarre: c'est un original. D'accord. S'il en fait

souffrir, il en souffre aussi, et souvent beaucoup plus qu'on ne croit.

Mais, après tout, c'est peut-être à ce qu'il est qu'il faut s'en prendre

de ce qui lui manque, comme, peut-être aussi, est-ce un peu à ce qui lui

manque qu'il doit ce qu'il vaut. Prenons-le donc pour ce qu'il est,

laissons-le être tel qu'il est; c'est le seul moyen de le laisser

_devenir_ tout ce qu'il _peut être_.

L'ACADÉMIE DE FRANCE

À ROME[19]

[19] Janvier 1882.

Au moment où, sous le masque d'un soi-disant _naturalisme_ dans l'art,

on s'efforce de jeter la défaveur sur cette noble et généreuse

institution de l'Académie de France à Rome, il m'a semblé que c'était un

devoir de protester contre des tendances dissolvantes qui, si elles

pouvaient aspirer à l'honneur de s'appeler des doctrines, n'iraient à

rien moins qu'à l'oblitération du sens élevé des Beaux-Arts, et qui,

d'ailleurs, ne reposent que sur les arguments les plus creux et les plus

frivoles.

Les avocats de ce qu'on nomme «l'Art moderne» (comme si l'art véritable

n'était pas de tous les temps) s'attaquent à l'École de Rome d'une

manière absolue, et leur _ultimatum_ est qu'il faut, au plus vite, raser

la villa Médicis comme un foyer d'infection artistique. C'est là le

_delenda Carthago_ de la secte anti-romaine.

Je n'entreprendrai pas ici une plaidoirie _ex professo_ en faveur des

peintres, sculpteurs, architectes et graveurs que l'État envoie, chaque

année, à Rome, pour leur assurer, en retour des espérances qu'ils ont

fait concevoir, le commerce assidu et gratuit de ces immortels docteurs

qu'on nomme «les maîtres». Je me bornerai, moi musicien, à ce qui

concerne les intérêts des musiciens compositeurs. Aussi bien, est-ce

surtout pour eux que l'on affecte de regarder comme parfaitement inutile

et insignifiant le séjour à Rome. Mais la cause de l'art étant la même

pour tous les arts, ce que j'aurai à dire au sujet des musiciens

s'appliquera de soi-même aux autres artistes.

Ce qui me frappe tout d'abord, c'est que cet acharnement contre l'École

de Rome n'est, lui-même, que la conséquence d'un voeu plus ou moins

franchement formulé, et qui résume à peu près, à lui seul, tout le

programme de l'opposition. Ce voeu, le voici: «Plus de professeurs! Il

faut voler de ses propres ailes!» C'est là, sans doute, ce qu'on entend

par «l'art moderne».

Ainsi, plus d'éducation; plus de notions acquises et transmissibles,

c'est-à-dire plus de capital, partant plus de patrimoine ni d'héritage;

plus de passé, partant plus de traditions, plus de paternité

intellectuelle; nous voici en pleine génération spontanée,--car il n'y

a pas de milieu: ou l'enseignement ou la science infuse.

Et remarquez bien que ceux qui prônent ce système sont justement ceux-là

mêmes qui parlent, à tout propos, de l'_École de l'avenir_! L'avenir!

Eh! de quel droit l'invoquez-vous donc, vous qui, demain, serez devenus,

pour lui, ce passé dont vous ne voulez pas?

Merveilleuse contradiction de l'absurde, ce «royaume divisé au dedans de

lui-même»! Qu'on me montre un emploi quelconque des facultés humaines,

un seul, qui repose sur une semblable théorie! Est-ce le droit? Est-ce

la physique, la chimie, l'astronomie, la mécanique? Est-ce que l'homme

n'est pas un être _enseigné_? Est-ce qu'il ne vit pas, en tout, sur un

capital de notions amassées? Est-ce qu'on ne lui apprend pas à lire, à

écrire, à marcher, à monter à cheval, à manier les armes, à jouer d'un

instrument quelconque? Est-ce que tout n'a pas sa _gymnastique_

spéciale? Or, qu'est-ce qu'une école, sinon un gymnase?

Hé bien! soit, dit-on; soit, pour tout ce qui est _science_ ou _métier_;

mais le génie? Le génie ne s'enseigne pas; on en a ou on n'en a pas, et

il n'est au pouvoir de personne de le donner à qui n'en a pas, non plus

que de le retirer à qui en a.

D'accord, et cela est incontestable; mais ce qui ne l'est pas moins,

c'est que, selon le mot d'un grand artiste[20] qui avait qualité pour en

parler, _il n'y a pas d'art sans science_.

[20] Ingres.

Mémoires d'un artiste · 第 9 / 12 段