c'est Venise! tu sais combien c'est beau: ainsi je ne m'étalerai pas en
descriptions, ni en extases, tu me comprends.
Tu as probablement appris de ton côté, cher ami, la mort de notre bon
camarade Blanchard. Je mesure à l'affliction que j'en ai eue celle que
tu as dû éprouver, toi, qui étais plus étroitement lié que moi avec lui.
Voilà, cher, comme on est sûr de se revoir quand on se quitte, et, bien
qu'il n'y ait rien de plus banal, il n'y a rien de plus terriblement
nécessaire que de mettre au bas de chacune de ses lettres:
Adieu, cher ami, adieu; je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire en
ami comme un frère: j'espère toujours que nous nous reverrons.
Adieu, tout à toi de coeur.
CHARLES GOUNOD.
V
MONSIEUR CHARLES GOUNOD,
_47, rue Pigalle, Paris._
19 novembre.
Mon cher Gounod,
Je viens de lire très attentivement vos choeurs d'_Ulysse_. L'oeuvre,
dans son ensemble, me paraît fort remarquable et l'intérêt musical va
croissant avec celui du drame. Le double choeur du Festin est admirable
et produira un effet entraînant s'il est convenablement exécuté. La
Comédie-Française ne doit ni ne peut lésiner sur vos moyens d'exécution.
La musique seule, selon moi, attirera la foule pendant un grand nombre
de représentations. Il est donc de l'intérêt le plus direct, le plus
commercial, du directeur de ce théâtre, de faire au compositeur la part
large dans les dépenses et la mise en scène d'_Ulysse_; et je crois
qu'il la lui fera telle. Mais ne faiblissez pas. _Il faut ce qu'il
faut_, ou rien. Prenez garde aux chanteurs que vous chargerez de vos
_solos_: un solo ridicule gâte tout un morceau.
À la page marquée d'une corne, se trouve une faute de ponctuation dans
la musique du commencement d'un vers que je vous engage à corriger. _Les
honnêtes gens_ ne doivent pas scander ainsi; laissons cela aux
pacotilleurs.
Mille compliments empressés et bien sincères.
Votre tout dévoué,
H. BERLIOZ.
VI
À MONSIEUR HECTOR LEFUEL,
_Rue de Tournon, 20, Paris._
Mon cher Hector,
Je suis allé chez toi, il y a environ un mois, pour t'informer d'un
événement très important et à la connaissance duquel ton vieux titre
d'ami et de _père_ te donnait un droit spécial. Je vais me marier, le
mois prochain, avec mademoiselle Anna Zimmerman.--Nous sommes tous on ne
peut plus contents de cette union, qui nous paraît offrir les plus
sérieuses assurances de bonheur durable. La famille est excellente, et
j'ai l'heureuse chance d'y être aimé de tous les membres.
Je suis sûr, cher ami, que tu vas t'associer de tout ton coeur à cette
nouvelle joie: elle sera momentanément troublée, cependant, par le
souvenir cruel pour notre pauvre Marthe[15] du même bonheur qu'elle a
goûté et qu'elle pleure maintenant tous les jours. Dieu veuille que ma
nouvelle compagne la dédommage par son affection du mal involontaire que
sa joie aura réveillé dans le coeur de sa nouvelle soeur! Ce sera,
j'espère, ainsi: car ces deux excellentes natures se sont déjà bien
sympathiques.
Adieu, cher Hector; tout à toi de coeur.
CHARLES GOUNOD.
Mes respects affectueux à madame Lefuel.
[15] La veuve de son frère.
VII
À MONSIEUR PIGNY[16], _rue d'Enghien, Paris._
La Luzerne, mardi 28 août 1855.
Mon bon et cher Pigny,
Dans la lettre que je reçois d'elle aujourd'hui, ma mère me parle, avec
la reconnaissante émotion d'un coeur qui s'y connaît, des attentions
toutes filiales que vous lui avez témoignées depuis mon départ et des
précautions délicates dont vous lui avez offert d'entourer, par votre
assistance personnelle, son déménagement de la campagne, pénible à ses
années déjà lourdes, si réduit qu'il soit par la simplicité de ses
habitudes et de sa vie.
Vous qui avez, dit-on, une mère Dévouement, une mère Abnégation
(j'emploie les noms à dessein, car les épithètes ne suffisent pas pour
ces sortes de coeur-là), vous me comprendrez si je vous dis que donner à
ma mère, c'est me donner, à moi, ce qui m'est le plus doux et le plus
cher: car c'est me suppléer et m'aider dans une oeuvre que je
n'accomplirai jamais selon mon coeur, c'est-à-dire lui rendre une faible
partie de ce que sa longue, digne et laborieuse existence m'a prodigué
de soins, de sacrifices, d'inquiétudes, de dévouements de tout genre; en
un mot, nous avons été toute sa vie, elle n'aura été qu'une portion de
la nôtre!...
Croyez, mon cher Pigny, que je suis profondément touché de voir votre
âme déjà si parente pour moi, et rien, avec l'affection unanime qu'on
vous porte ici, ne pouvait vous donner plus de titres et plus de droits
à la mienne que la pieuse déférence dont vous avez fait si cordialement
l'hommage à ma vénérée et bien-aimée mère.
CHARLES GOUNOD.
[16] M. Pigny, architecte, avait épousé, lui aussi, une fille de
Zimmerman.
VIII
Varangeville, dimanche 4 septembre 1870.
Mes chers enfants,
Notre chère grand'mère est, et cela se comprend de reste, fort indécise
sur le parti qu'elle doit prendre. Les nouvelles qui circulent ce matin,
si elles sont exactes, nous annoncent des désastres. Vous savez que la
bonne Luisa Brown a fait auprès de grand'mère des offres _instantes_ et
_réitérées_ de l'abriter chez elle, à Blackheath, jusqu'à ce qu'elle
trouvât une installation, et que ces offres se rapportent
nominativement aussi à _vous_ comme à _nous_.
Dans ces conjonctures, je me sens une très grande responsabilité.
Engager ou dissuader me paraît également grave: je voudrais que notre
cher Pigny me fît connaître là-dessus son sentiment. Quant au mien, le
voici:
Si la fortune adverse veut que la Prusse triomphe (ce qui ne m'a jamais
paru si facile que cela), et si la France doit être humiliée sous la
conquête étrangère, j'avoue que je ne me sens pas le courage de vivre
sous le drapeau ennemi. Or, si la captivité de l'Empereur, la défaite de
Mac-Mahon, et la perte de quatre-vingt mille hommes sont des faits
certains, je pense que la France est, en ce moment, assez exposée pour
que ce soit un devoir pour moi de conduire _provisoirement_ à Londres
notre mère, ma femme et mes deux enfants. Parle, mon Pigny, je t'écoute
des deux oreilles.
CHARLES GOUNOD.
IX
8 Morden Road, Blackheath, near London.
Oui, mon ami, tu as raison: c'est une chose honteuse que les
propositions de paix rêvées par la Prusse! Mais, Dieu merci, la honte de
ces propositions reste tout entière à celui qui les a faites; la gloire
est pour qui les repousse.
Ainsi que toi, je me sens, je ne dirai pas humilié, mais navré jusqu'au
fond de l'âme de l'horrible fortune qui s'abat aujourd'hui sur notre
pauvre chère France! C'est au point que je me demande, à toute heure du
jour, si le devoir de ceux qui ont l'honneur et le bonheur de la
défendre n'est pas plus léger à porter que celui que toi et moi nous
accomplissons de notre côté, et que nul de nous ne voudrait remplir s'il
devait lui en monter le rouge au visage. Hélas! mon pauvre ami, fût-ce
dans cette seule page de son histoire, la France a trop vaillamment
répandu son sang généreux pour que la honte de ceux qui ne songent qu'à
se mettre en sûreté pour leur propre compte rejaillisse sur d'autres que
sur eux-mêmes. Mais aujourd'hui la gloire d'une victoire (pour la
première fois peut-être au monde!) revient aux machines plus qu'aux
hommes, et les désastres d'une défaite seront jugés dans la même
balance. La Prusse n'a pas été plus brave que nous, c'est nous qui avons
été plus malheureux qu'elle!
Tu sais, et je te le répète, que si tu te décidais à rentrer par une
porte de Paris, je ne t'y laisserais pas rentrer seul:--la _famille_, ce
n'est pas seulement de _dîner_ ensemble!...
Nous voici maintenant, cher ami, dans notre nouvelle habitation, après
dix-huit jours passés au sein d'une sérieuse et sincère hospitalité. Il
y a des Anglais qui, pour les Français, ne sont pas l'_Angleterre_: la
part que nos dignes et excellents Brown prennent à notre détresse est là
pour le prouver.
Toutefois, la tranquillité extérieure que nous sommes venus chercher ici
est loin de nous tranquilliser au dedans. Plus cette effroyable
sanglante guerre d'orgueil et d'extermination se prolonge, plus je sens
ma vie se consumer de deuil pour mon pauvre pays, et tout ce qui me
détourne de ce regard triste que je ne puis détacher de ma France
m'irrite comme une injure, loin de me soulager comme un bienfait.
Malheureuse terre! misérable habitation des hommes, où la barbarie n'a
pas encore cessé non seulement d'_être_, mais d'être _de la gloire_, et
de faire obstacle aux rayons purs et bienfaisants de la seule vraie
gloire, celle de l'_amour_, de la _science_ et du _génie_! Humanité qui
en est encore aux difformités du chaos et aux monstruosités de l'âge de
fer, et qui, au lieu d'enfoncer le fer dans le sol pour le bien des
hommes, enfonce le fer dans le coeur des hommes pour la possession du
sol! Barbares! Barbares!...
Ah! cher ami! je m'arrête: car je ne m'arrêterais pas de chagrin!... Les
santés que j'ai près de moi et que nous aimons sont bien: que
n'avons-nous pu les cacher un peu moins loin!--dans Paris!...
CHARLES GOUNOD.
X
Mercredi, 12 octobre 1870,
8 Morden Road, Blackheath Park, near London.
Mes chers amis,
Puisque la correspondance est la seule ressource qui nous soit laissée
pour combattre l'épreuve de la séparation, on ne saurait trop
l'employer tant que les circonstances le permettent: car sait-on, hélas!
si ce qui est possible aujourd'hui le sera encore demain? Nous avons
donc réglé avec grand'mère que nous ferions à tour de rôle le service de
Varangeville pendant le temps que vous y séjournerez; j'entre en
fonctions aujourd'hui.
Mon cher Pi, je viens de lire dans un journal français que le
sous-préfet de Dieppe avait fait afficher un arrêté interdisant la
sortie de France à tout citoyen âgé de moins de soixante ans. Te voilà
donc interné chez nous, non plus seulement par ta propre volonté, mais
par ordre des autorités. Mais moi, qui me trouve hors de France, et dont
le départ a eu lieu avant toute défense de ce genre, je voudrais savoir
de toi si le décret en question se trouve, ou non, accompagné de
quelque autre mesure complémentaire qui me semble en être la
conséquence ou plutôt la cause et le principe logique, c'est l'_appel au
service_ pour tous les hommes valides au-dessous de soixante ans: car je
ne comprendrais pas une interdiction de quitter la France s'appliquant à
des hommes dont on ne voudrait pas se servir pour défendre le pays.
Je te demande donc, à ce sujet, les renseignements les plus officiels
que tu puisses obtenir. Je ne te laisserai pas prendre ton fusil sans en
prendre un à côté de toi, et, quoique je ne sois pas chasseur, je ne
serai pas encore assez maladroit pour te tuer, sois tranquille. Chacun
de nous deux _doit_ être près de l'autre, dès que l'un des deux est
exposé, je te l'ai déjà dit, et l'humeur peu militaire dont je suis doué
n'a rien à voir ni à réclamer là dedans. Ce que j'ai fait, je l'ai
regardé comme un devoir _absolu_, qui ne serait plus qu'un devoir
_relatif_, et par conséquent _moindre_, et par conséquent _nul_, dès
qu'un autre viendrait le primer.
Notre chère pauvre patrie est dans une situation bien grave, et n'a
encore, que je sache, rien traversé de pareil. Jamais les deux grands
problèmes de la lutte à l'extérieur et de l'union à l'intérieur ne se
sont posés avec la même urgence et dans de semblables proportions. Je
suis convaincu de l'unité _actuelle_ à l'intérieur, contre l'ennemi
commun. Est-elle temporaire ou durera-t-elle après l'issue du combat,
quelle qu'en soit la fin? voilà la question. Vaincus ou victorieux,
serons-nous, oui ou non, la France républicaine? En tout cas, quelles
que soient la résistance et la destinée de Paris, il me semble que la
France mettra du temps à être dévorée; c'est un gros morceau, et son
unité ne sera peut-être pas si commode à déraciner.
Allons, je vous embrasse pour nous tous. Mille bonnes amitiés à vos
chers hôtes, et mes très affectueux respects à M. le curé, que je
n'oublie jamais.
CHARLES GOUNOD.
XI
19 octobre 1870, midi et demi.
Chers amis,
Nous allons sortir dans un instant avec madame Brown qui va venir nous
prendre en voiture pour nous conduire au Palais de Cristal, dont les
eaux jouent aujourd'hui pour la dernière fois et qu'elle veut absolument
nous faire voir. Tu juges, mon Pigny, si mes yeux seront bien occupés de
ce qui sera devant eux! Je ne vois plus que _notre patrie_! Je la
_vois_, plus encore, plus obstinément que si j'y étais!
Ah! mon pauvre ami! qui se lèvera donc pour tracer au courage français
une conduite _compacte_ sans laquelle ce courage, _même héroïque_, ne
peut rien! Tu le vois: tous, les uns après les autres, tombent, _un à
un_, _un par un_, comme par une fatalité _inouïe_, dans la gueule de ce
géant _organisé_, de cette hydre d'artillerie; tous font naufrage dans
cet océan ennemi; tous vont échouer avec une intrépidité infatigable
devant cette montagne toujours croissante de canons, et de bombes, et
d'obus, et d'engins inattendus, et de bataillons tout prêts qui semblent
sortir de terre partout où l'ennemi en a besoin!
Et pendant ce temps-là, on destitue nos généraux, on les change de
poste, on les laisse sans instruction, on les livre au petit bonheur de
leur inspiration personnelle et privée!... Trois mille cinq cents hommes
se font hacher pour défendre tant bien que mal, et jusqu'à extinction,
une gare d'Orléans, sans savoir qu'ils ont trente-cinq mille hommes
devant eux!
Mais c'est de la démence que de prodiguer ainsi, dans les ténèbres de
l'improvisation et du hasard, le sang, le courage, l'héroïsme de ces
braves! C'est TOUS qu'il faudrait être maintenant devant la Prusse!
TOUS, ou PAS UN! Et ce qui m'étonne, c'est que l'urgence d'une loi n'ait
pas appelé, il y a un mois, sous le même drapeau (celui, non seulement
de la France, mais de l'humanité), trois millions de Français, et trente
mille canons pour repousser une invasion non d'_hommes_, mais de
machines!...
Voici madame Brown qui arrive! Adieu! à bientôt!
CHARLES GOUNOD.
XII
8 Morden Road, Blackheath Park,
Mardi, 8 novembre 1870.
Mon Édouard,
Voici encore que nous allons changer de domicile: nous quittons Morden
Road samedi pour aller nous installer à Londres, où il va être
indispensable que je sois pour mon travail et mes affaires. Il va
falloir se remettre à l'_oeuvre_ et à la vie _utile_, car je ne peux pas
me laisser plus longtemps éteindre et anéantir dans une tristesse sans
fin et sans fruit! Un mois de plus et je serais incapable de quoi que ce
soit.
Si je peux produire et vendre, je vendrai; si je suis obligé de donner
des leçons, j'en donnerai: car, hélas! l'armistice se gâte, et ce que
sera l'hiver chez nous, personne ne le sait. Voilà donc notre pauvre
volière dispersée, mon ami! Non les coeurs, mais les yeux et «je ne suis
pas de ceux qui disent: ce n'est rien!... je dis que c'est
beaucoup!»--comme le bon La Fontaine.
Dis à mon cher petit Guillaume combien ses lettres sont précieuses, non
seulement au coeur de sa grand'mère, mais à la tendresse de son oncle,
qui cherche et suit, avec une sollicitude que j'oserai presque appeler
maternelle, la trace de tous ses sentiments, les élans de sa nature, les
éléments de son avenir, le mouvement de sa pensée, tout cet ensemble
enfin se composant en nous de ce qui _persiste_ et de ce qui _se
transforme_. Tout ce que je vois en lui est bien bon et de bien bon
augure, et les graves et tragiques événements dont le tumulte accompagne
son entrée dans la vie auront donné à toutes ses qualités l'âge que la
paix leur eût peut-être donné vingt ans plus tard.
Tout le monde va bien. Jean et Jeanne embrassent tendrement leurs oncle
et cousin.
CHARLES GOUNOD.
XIII
Mon cher Pi,
Voilà donc encore une fois nos espérances trompées par la rupture
définitive de cet armistice aux chances duquel il me semble que M.
Thiers avait apporté toutes les garanties d'un négociateur consommé, et
le gouvernement toutes les concessions où peut descendre un peuple qui
se respecte.--Et maintenant, que va-t-il se passer? Hélas! je suis
bouleversé d'y songer! Mais, si je ne puis ni détacher ni détourner mon
coeur des malheurs de notre cher pays, je sens qu'il faut absolument
faire appel à mon travail, à mon devoir, à mon activité _utile_; utile
aux miens (car il faut les nourrir),--utile à moi-même, car il faut que
je me tire de cette agonie à distance qui dure depuis notre arrivée ici,
et qui me submergerait comme un déluge si je n'employais pas les forces
qui me restent à _réagir_, moi aussi, contre cette _invasion de mon
territoire moral_.
Je vais donc, en présence des événements qui me paraissent rendre
impossible d'ici à quelque temps, la perspective d'un retour en France,
employer mon hiver à terminer ou du moins à avancer mon oeuvre[17], afin
que, quand les eaux se seront retirées, je puisse ouvrir mon arche, et
en laisser envoler cette colombe (qui ne sera peut-être qu'un corbeau),
mais qui, en tout cas, marquera pour moi le retour de l'arc-en-ciel et
de la tranquillité des nations.--Que ne pouvons-nous vous avoir près de
nous, mes chers amis! Quelle dispersion que la nôtre, cet hiver!
CHARLES GOUNOD.
[17] _Polyeucte._--C'est aussi à ce moment que Gounod écrivit _Gallia_.
XIV
Londres, 24 décembre 1870.
Chers amis,
Nous voici à la veille d'un grand jour, qui est le jour de l'an des
Anglais; et j'avoue qu'à mes yeux cette fête de Noël, qui nous ramène à
la plus grande date de notre histoire, commence la véritable année
humaine bien autrement que notre jour de l'an.
Hélas! quel que soit celui des deux que nous considérions comme tel,
chers amis, quelle douloureuse année que celle qui va s'achever pour
nous tous et pour chacun de nous, séparés les uns des autres, après tant
de malheurs accomplis, au milieu de tant d'angoisses toujours présentes,
et dans l'attente de ce qui peut survenir encore! _Depuis cinq mois le
coeur n'a pas cessé un jour de gémir et de souffrir!_ Depuis cinq mois,
l'humanité contemple l'épouvantable spectacle de la destruction la plus
acharnée dans un siècle qui s'est pompeusement drapé lui-même dans ce
mot de _progrès_, et qui va laisser à l'histoire le souvenir des plus
odieuses atrocités! Qu'est-ce donc que le progrès, si ce n'est pas la
marche de l'intelligence à la lumière de l'amour? Et ce siècle,
qu'aura-t-il fait, je ne dis pas pour le plaisir, mais pour le _bonheur_
de l'humanité? Napoléon Ier, Napoléon III, Guillaume de Prusse,
Waterloo, les mitrailleuses, le canon Krupp!...
Sur quelles ruines nous nous reverrons!... Elles ont séparé nos corps,
mais non pas nos coeurs; bien au contraire! il semble que ce rude et
sévère apprentissage doive nous rapprocher plus du centre de tout ce qui
est vrai, solide et sûr dans la vie. Je vous envoie donc à tous un coeur
plus tendre et plus attaché à travers l'absence qu'il ne l'a jamais été
dans des temps meilleurs! Tous, nous serons plus pénétrés de nous revoir
que si nous ne nous étions pas quittés. J'embrasse chacun de vous,
Berthe, le cher Pi, nos amis, du meilleur de mon coeur.
CHARLES GOUNOD.
XV
Le 25 décembre 1870.
Mon Édouard,
C'est un triste jour de l'an que celui que nous allons traverser si loin
les uns des autres, et séparés depuis si longtemps! Plus de foyer,
l'éloignement des siens, l'absence et la dispersion des amis, l'angoisse
de tout instant sur le sort, la santé, la vie de ceux qu'on aime, des
existences fauchées par milliers, des carrières anéanties, suspendues ou
entravées, des familles ruinées, des provinces ravagées, et au bout de
tout cela une solution encore inconnue: voilà le bilan et le testament
de l'année qui va mourir après avoir englouti tant de victimes et
répandu tant de désastres! Voilà le résultat _actuel_ du Progrès humain.
Si c'est aux fruits qu'on juge l'arbre, et si, comme cela est
incontestable, la valeur des causes doit se mesurer à celle des effets,
il faut reconnaître que, pour en arriver où nous sommes, la sagesse
humaine a dû faire bien fausse route, et que cette raison, de
l'émancipation de laquelle nous sommes si jaloux, n'a pas de quoi se
montrer bien fière de son indépendance et de ses enseignements! Si tant
de malheurs ont pu nous instruire et nous ramener à la simplicité du
vrai, et au vrai de la simplicité, tout ne sera pas perdu, et quelque
chose de précieux et de salutaire y aura été gagné, car tout se tient
ici-bas, les conséquences du faux comme celles de la vérité; telle la
sève, tel le fruit.
Que va nous apporter 1871? Je ne le sais; mais il me semble que ce devra
être, en bien ou en mal, une année décisive, non pas pour nous
seulement, mais pour l'Europe, pour ce qu'on nomme le monde civilisé. Il
faut enfin savoir à quoi s'en tenir; il est temps que les nations soient
fixées sur ce qui doit les faire vivre ou mourir, les rendre fortes ou
faibles, leur donner la lumière ou l'ombre, les sauver des expédients
pour les asseoir sur des fondements solides et durables. Les sciences
font ainsi: la politique est une science; elle doit avoir sa base et ses
procédés de construction... Enfin!... Mille tendresses d'Anna et de
grand'mère.
CHARLES GOUNOD.
XVI
Jeudi, 16 mars 1871.
Ma Berthe,
C'est seulement ce matin que nous recevons votre lettre du 13. Elle nous
afflige profondément: le départ de notre chère mère, les motifs qui le
lui conseillent et même le lui imposent, la pensée de tout ce qu'elle va
revoir d'affligeant pour son coeur, l'espoir déçu de vous posséder ici
quelque temps, tout cela va clore tristement un hiver si tristement
rempli!
Si l'engagement que j'ai contracté pour le 1er mai ne me retenait à
Londres jusque-là, je serais parti ainsi qu'Anna et mes enfants, avec
notre mère. Le devoir, représenté par quelques morceaux de pain à
gagner, m'enjoint de ne pas partir encore; mais la première huitaine de
mai ne s'achèvera pas sans que nous soyons en route pour aller vous
retrouver. Malgré l'accueil très honorable et la situation artistique
que mes oeuvres m'ont faite ici, je sens que ce pays n'est pas ma
France: et comme je suis beaucoup plus humanitaire qu'autre chose, je
crois que ma nature et mes habitudes françaises sont trop âgées pour se
plier à une transplantation. Je mourrai _Français_ malgré tout. Ce n'est
qu'à des temps encore loin de nous, qu'il sera donné de faire prédominer
dans l'homme la _patrie de la Terre_, sur la _terre de la Patrie_.
Je vous embrasse tous deux du fond du coeur.
CHARLES GOUNOD.
XVII
Londres, 14 avril 1871.
Cher ami,
Ta lettre du 12 m'arrive à l'instant, et je me mets de suite en devoir
d'y répondre, dans l'espoir que celle-ci arrivera peut-être à temps à
Versailles pour t'y recevoir à ta rentrée dans la chère maison
fraternelle[18], et que tes deux frères pourront fêter ton retour chacun
à leur façon, l'un par la paix de son jardin, l'autre par quelques
lignes venues d'outre-mer; l'un en t'ouvrant sa porte, l'autre en
t'ouvrant ses bras; tous deux en t'ouvrant leur coeur, où tu sais la
place que tu occupes!
Hélas! mon ami, mon cher frère, j'entends comme toi cet horrible canon
dont le grondement te navre et te désespère à si juste titre! En suivant
pas à pas la marche des événements et les diverses phases du conflit ou
plutôt de la pétaudière qui les produit et qui les entretient, j'en
arrive à sentir tomber une à une, je ne dirai pas mes illusions (le nom
ne serait pas digne de la chose et n'en vaudrait pas le deuil!...) mais
mes espérances, au moins actuelles ou prochaines, sur l'avènement d'un
nouvel _étage_ dans la construction de cette maison morale qu'on appelle
_la Liberté_, et qui est pourtant la seule habitation digne de la race
humaine.
Non, je le répète, ce ne sont pas des illusions qui disparaissent: la
Liberté n'est pas un rêve; c'est une terre de Chanaan, une véritable
_Terre promise_. Mais, nous ne la verrons encore que de loin, comme les
Hébreux: pour y entrer, il faut que nous devenions le peuple de Dieu.
La Liberté est aussi réelle que le ciel: c'est un ciel sur la terre;
c'est une patrie des élus; mais il faut la mériter et la conquérir, non
par des tyrannies, mais par des dévouements; non en pillant, mais en
donnant; non en tuant, mais en faisant vivre moralement et
matériellement. Moralement surtout, car, lorsque la besogne morale sera
bien comprise, bien déterminée, la question matérielle ira de soi:
l'hygiène de l'_homme_ d'abord; puis ensuite celle de la bête. C'est la
marche de la justice: c'est pourquoi c'est la marche logique.