Cependant les études de _Faust_ ne devaient pas se poursuivre sans

rencontrer de difficultés. Le ténor à qui avait été confié le rôle de

Faust ne put, en dépit d'une voix charmante et d'un physique très

agréable, soutenir le fardeau de ce rôle important et considérable.

Quelques jours avant l'époque fixée pour la première représentation, on

dut s'occuper de le remplacer, et on eut recours à Barbot qui était

alors disponible. En un mois, Barbot sut le rôle et fut prêt à jouer, et

l'ouvrage put être représenté le 19 mars 1859.

Le succès de _Faust_ ne fut pas éclatant; il est cependant jusqu'ici ma

plus grande réussite au théâtre. Est-ce à dire qu'il soit mon meilleur

ouvrage? Je l'ignore absolument; en tout cas, j'y vois une confirmation

de la pensée que j'ai exprimée plus haut sur le succès, à savoir qu'il

est plutôt la résultante d'un certain concours d'éléments heureux et de

conditions favorables qu'une preuve et une mesure de la valeur

intrinsèque de l'ouvrage même. C'est par les surfaces que se conquiert

d'abord la faveur du public; c'est par le fond qu'elle se maintient et

s'affermit. Il faut un certain temps pour saisir et s'approprier

l'expression et le sens de cette infinité de détails dont se compose un

drame.

L'art dramatique est un art de portraitiste: il doit traduire des

caractères comme un peintre reproduit un visage ou une attitude; il doit

recueillir et fixer tous les traits, toutes les inflexions si mobiles

et si fugitives dont la réunion constitue cette propriété de physionomie

qu'on nomme un personnage. Telles sont ces immortelles figures d'Hamlet,

de Richard III, d'Othello, de Lady Macbeth, dans Shakespeare, figures

d'une ressemblance telle avec le type dont elles sont l'expression

qu'elles restent dans le souvenir comme une réalité vivante: aussi les

appelle-t-on justement des créations. La musique dramatique est soumise

à cette loi hors de laquelle elle n'existe pas. Son objet est de

spécialiser des physionomies. Or ce que la peinture représente

simultanément au regard de l'esprit, la musique ne peut le dire que

successivement: c'est pourquoi elle échappe si facilement aux premières

impressions.

Aucun des ouvrages que j'avais écrits avant _Faust_ ne pouvait faire

attendre de moi une partition de ce genre; aucun n'y avait préparé le

public. Ce fut donc, sous ce rapport, une surprise. C'en fut une aussi

quant à l'interprétation. Madame Carvalho n'avait certes pas attendu le

rôle de Marguerite pour révéler les magistrales qualités d'exécution et

de style qui la placent au premier rang parmi les cantatrices de notre

époque; mais aucun rôle ne lui avait fourni, jusque-là, l'occasion de

montrer à ce degré les côtés supérieurs de ce talent si sûr, si fin, si

ferme et si tranquille, je veux dire le côté lyrique et pathétique. Le

rôle de Marguerite a établi sa réputation sous ce rapport, et elle y a

laissé une empreinte qui restera une des gloires de sa brillante

carrière. Barbot se tira en grand musicien du rôle difficile de Faust.

Balanqué, qui créa le rôle de Méphistophélès, était un comédien

intelligent dont le jeu, le physique et la voix se prêtaient à merveille

à ce personnage fantastique et satanique: malgré un peu d'exagération

dans le geste et dans l'ironie, il eut beaucoup de succès. Le petit rôle

de Siebel et celui de Valentin furent très convenablement tenus par

mademoiselle Faivre et M. Raynal.

Quant à la partition, elle fut assez discutée pour que je n'eusse pas

grand espoir d'un succès...

LETTRES

I

À MONSIEUR H. LEFUEL, ARCHITECTE,

_À l'Académie de France, à Rome, villa Médicis._

Naples, le mardi 14 juillet 1840.

J'aurais bien désiré, cher Hector, t'adresser plus tôt ce petit mot que

je remets à Murat[9]. Mais je n'ai trouvé jusqu'à cette heure que le

temps d'écrire à mon frère une assez longue pancarte; et dans cette

ville de Naples, où j'ai fait quelques connaissances il y a trois mois,

il m'a fallu commencer cette fois par me faire voir. Maintenant, à

partir d'aujourd'hui, me voilà plus libre. J'ai écrit aussi à Desgoffe,

et j'aurais voulu en faire autant pour ce bon Hébert, auquel je te prie

de faire bien des excuses de ma part. Il aura certainement de mes

nouvelles directes un de ces jours, et même très prochainement, car je

pense, sans toutefois en être sûr, partir mercredi ou jeudi de la

semaine prochaine pour faire ma tournée des îles d'Ischia, Capri, puis

revenir par Poestum, Salerne, Amalfi, Sorrento, Pompéia et Naples; c'est

une affaire d'une douzaine de jours. J'espère, cher bon ami, que tu t'es

bien porté depuis mon départ; je le demande aussi à Desgoffe, que je

prie de t'engager à ne pas trop travailler. La chaleur là-bas doit être

si grande en ce moment! Ici, à Naples, il fait quelquefois très lourd;

aujourd'hui surtout, nous avons eu un temps d'orage assommant; mais la

brise de mer n'est pas une charge et, surtout pour nous qui sommes logés

en quelque sorte sur la mer, nous en jouissons et nous en sentons la

fraîcheur autant qu'il est possible.

Naples m'ennuie plus que jamais (la ville, s'entend). Je suis fort

curieux de Capri et d'Ischia, ainsi que de Poestum. Je suis enfin monté

hier aux Camaldules: c'est un point de vue admirable, surtout comme

étendue de mer; tu sais si nous aimons la mer: plus on la voit, plus on

comprend la beauté de cette simple ligne horizontale derrière laquelle

on pourrait soupçonner l'infini. Demain soir, à quatre heures, s'il fait

beau, nous montons au Vésuve pour y voir le coucher du soleil; nous y

passons la nuit pour voir l'effet de tout le golfe au clair de lune, et

nous voyons le lendemain matin le lever du soleil. Tu vois que c'est

une belle partie.

J'ai reçu avant-hier une lettre de ma mère, envoyée de Rome; je te

remercie, cher Hector, si c'est à toi que je dois l'arrivée de cette

lettre. Ma mère m'y charge de mille amitiés pour toi ainsi que mon bon

Urbain.

Comment t'es-tu trouvé du tableau de M. Ingres? Écris-le-moi, ou

mets-moi un mot dans la lettre de Desgoffe quand il me répondra.

Envoyez-moi toujours vos lettres à la Ville-de-Rome, quai Sainte-Lucie,

à Naples. Si je suis en tournée pendant ce temps, je les trouverai à mon

retour. Dis à Hébert que je serai très content aussi de savoir l'effet

que lui aura produit le tableau de M. Ingres: bien que je ne mérite pas

cette nouvelle avant de lui avoir écrit moi-même, j'en suis bien

désireux.

Embrasse bien mon petit frère Vauthier, que je prie aussi de ne pas

m'oublier. Dis à Fleury[10] que je suis bien fâché de n'avoir pu lui

dire adieu avant mon départ. Enfin je te charge, cher ami, de tous mes

souvenirs pour nos bons camarades en général et en particulier, selon la

formule consacrée.

Adieu, cher Hector, je t'embrasse comme je t'aime, et c'est de tout

coeur, tu le sais bien; au reste, je peux te le dire, car dans notre

exil à tous deux, j'ai la part de trois.

Tout à toi de coeur,

CHARLES GOUNOD.

Guénepin[11] t'écrira sous peu de jours; il te dit mille choses

aimables; il est fort bon garçon pour moi, nous avons fait bon voyage,

bien que nos nuits aient été de trois ou quatre heures au plus: c'est

un détail. Fais-moi donc l'amitié de me dire, quand tu m'écriras, si

Desgoffe a renvoyé chercher ma partition de _Freischütz_ chez le prince

Soutzo.

[9] Murat (Jean), peintre, prix de Rome.

[10] Domestique de confiance des pensionnaires; au service de

l'Académie, alors, depuis quarante ans.

[11] Guénepin (François-Jean-Baptiste), architecte, prix de Rome.

II

À MONSIEUR HECTOR LEFUEL

_À Venise, poste restante._

Rome, le mardi 4 avril 1841.

Mon cher et tendre père,

Voilà déjà que ton enfant désolé se creusait la tête pour savoir où

t'écrire, et il commençait à désespérer de la tendresse de son vieux

papa, lorsqu'il apprend par M. Schnetz que cet intrépide centenaire

s'est transporté de Florence à Bologne pour se rendre au plus vite à

Venise. C'est donc à Venise que ce fils rassuré se hâte de lui faire

parvenir de ses nouvelles pour lui dire qu'il se porte très bien, et

ensuite que sa messe a obtenu un heureux succès parmi ses petits

camarades d'abord, et en second lieu parmi les en bas. Il a pensé

aussitôt à la satisfaction de son vieux père et cette pensée a été pour

beaucoup dans la joie de son succès.

Il a aussi regretté beaucoup l'absence du même vieux père, qui est

naturellement l'être auquel il tenait le plus ici, et dont le sort l'a

frustré fort mal à propos dans ce moment-là.

De plus, nouvelles de Paris qui me chargent de mille amitiés pour toi,

mon cher bon Hector: je ne sais pas comment cela se fait, mais maman

croyait que j'allais te revoir au bout d'un ou deux mois: je l'ai

désabusée sur ce point, et cette désillusion n'aura pas été sans lui

faire de peine. Et puis tu ne sais pas la nouvelle que j'ai reçue à

propos d'Urbain: elle m'a donné d'abord une fameuse alerte de joie, et

puis à la fin du paragraphe un affreux renfoncement; il s'agissait tout

bonnement pour lui du voyage en Sicile et à Rome; mais c'est tombé dans

l'eau, et voici comment.

M. le marquis de Crillon, qui a toujours porté beaucoup d'intérêt à

notre famille, avait l'intention de s'adjoindre pour son compagnon de

voyage en Sicile un artiste distingué, ayant fait de bonnes études,

enfin un homme sérieux. Bref, il avait pensé à Urbain. Il arrive donc à

la maison un jour, et fait à ma mère la déclaration de ce projet; ma

mère le remercie de cette extrême bonté, lui en exprime toute sa

reconnaissance, en parle à Urbain lorsqu'elle le voit. Urbain, après

avoir vite et mûrement réfléchi, se décide, et va donner sa réponse

affirmative à M. de Crillon. Ensuite, lorsqu'il s'est agi d'aller faire

ses visites d'adieu à ses clients, il a trouvé partout des visages

contrits et désolés de le voir partir, des regrets universels: on ne

trouverait jamais à remplacer sa délicatesse, sa loyauté, etc... enfin

toutes les bonnes et estimables qualités que tu lui connais.

Circonstance déjà entravant les projets de départ; mais ce n'est pas le

tout; voici qui est venu mettre les plus gros bâtons dans les roues: ce

sont ses intérêts compromis pour une somme de dix ou douze mille francs.

À ce moment-là, sa présence est devenue indispensable à Paris, comme tu

peux bien penser. Je suis fort inquiet de cette aventure critique et

voudrais bien savoir le plus tôt possible comment cela aura tourné: je

t'en informerai dans ma plus prochaine lettre. Pauvre Urbain, qui est si

bon et qui s'est donné tant de mal! Heureusement qu'il a bien du courage

et qu'il sait supporter de vilaines épreuves; mais c'est dur sur le

moment.

J'ai su, mon cher Hector, que tu avais écrit à Gruyère; au moment où je

me laissais aller à ma jalousie, Hébert m'a dit: «Console-toi: c'est une

commission dont il le charge, tout simplement.» Alors, je me suis

consolé dans l'espoir d'en recevoir une plus tard pour moi. Je dois te

dire que j'ai été fort heureux des témoignages d'intérêt que m'ont

donnés ces jours-ci plusieurs de mes camarades, entre autres notre bon

petit peintre Hébert: j'ai été très sensible au soin et à l'attention

avec lesquels je l'ai vu écouter la répétition de ma messe; il n'y

aurait certainement pas eu cela chez un indifférent, et on est toujours

heureux de pouvoir citer ceux qui ne le sont pas. Comme je sais que tu

aimes aussi Hébert, je suis bien aise de te faire parvenir ce

renseignement sur son compte, bien sûr que son attachement pour moi ne

diminuera en rien le tien pour lui. Il se porte aussi d'une manière

satisfaisante, et me charge de mille amitiés pour toi ainsi que tous ces

messieurs de l'Académie. Je vais voir s'il est chez lui et le tenter

pour qu'il te mette deux mots au bas de ma lettre.

Bazin n'est toujours pas arrivé; je ne sais pas ce qu'il fait: j'ai

grand'peur que dans l'enthousiasme qu'a dû lui témoigner sa ville natale

à son passage on ne l'ait pris lui-même en nature pour le clouer sur un

piédestal en guise de statue à son honneur. Les Marseillais ont la tête

chaude, ils sont capables de lui avoir fait celle-là; elle serait un peu

bonne pour ses mois de pension!

Adieu, mon cher Hector; tu sais comme je t'aime, eh bien, je t'embrasse

comme cela, sur les deux joues et sur l'oeil gauche, comme on dit: si tu

es encore avec Courtépée[12], dis-lui que je lui envoie une poignée de

main bien soignée aussi. J'espère que vous vous portez bien tous les

deux et que, si vous avez le même temps que nous, vous devez faire des

choses superbes. Adieu, cher ami. Tout à toi de coeur.

CHARLES GOUNOD.

[12] Architecte, «rapin» de Lefuel.

Mon cher architecte, je profite de l'occasion de notre cher musicien

pour te donner signe de vie. J'ai appris par notre grand sculpteur

Gruyère que tu étais aux prises avec une foule de rhumes; j'espère que

le soleil de la noble et voluptueuse Venise te fondra les glaces que le

vieux hiver a amoncelées dans ton cerveau. Tu as eu un succès à

l'Exposition; tous ont été étonnés de tes dessins, l'ambassadeur et

l'ambassadrice n'en dorment plus. Je ne te parle pas de moi: ce que j'ai

fait est trop peu important et trop peu bien pour mériter une ligne. La

messe de notre célèbre musicien a eu un plein succès parmi nous et parmi

le monde. Elle a été bien exécutée grâce à l'activité qu'il a déployée à

secouer ces vieux endormis. Si tu vois Loubens[13], dis-lui bien des

choses de ma part; et ce Courtépée, qu'en fais-tu? peux-tu venir à bout

de le faire lever en même temps que toi, ô travailleur matinal?

Adieu. Si je puis t'être utile ou agréable, je suis à toi.

E. HÉBERT.

Murat ne veut pas seulement t'écrire deux mots: il dit qu'il t'écrira.

CH. GOUNOD.

Ce n'est pas vrai.

MURAT.

[13] Ancien élève de l'École polytechnique, ami de Gounod, d'Hébert,

etc...

III

À MONSIEUR LEFUEL, ARTISTE

_à Nice-Maritime (poste restante)_[14]

Rome, le 21 juin (lundi).

Cher bon ami,

Comme il est bien plus naturel de voir un enfant se presser de répondre

à son père qu'un père à son enfant, je commencerai par m'excuser de ne

t'avoir pas accusé plus tôt réception de ta dernière lettre datée de

Mantoue. Mais c'est bien malgré moi, je t'assure. J'ai eu beaucoup à

écrire tous ces derniers temps, et je n'ai pas encore fini. C'est

vraiment quelquefois très occupant et même autre chose que d'avoir à

reconnaître seul par écritures l'intérêt que quelques personnes se

contentent très bien de vous faire témoigner par d'autres, et dont on ne

peut pas rendre, soi, les remerciements en même monnaie. Enfin il faut

encore se trouver fort heureux de cet intérêt-là, et ne pas faire son

dégoûté devant un peu d'activité: sans quoi les autres diraient: «Il est

bien facile de lui retirer tout cet embarras», n'est-ce pas, cher ami?

Aussi je ne dis cela qu'à toi ou qu'à des amis en lesquels je me

confierais de même.

Je te dirai que j'ai fait auprès de Gruyère la commission relative à ton

habit autour duquel nous avons si longtemps _brûlé_, comme lorsqu'on

cherche quelque chose à cache-cache. Cet habit a enfin revu le jour et

n'était détérioré ni par de mauvais plis, ni par des vers ou des

papillons.

J'ai fait aussi tes amitiés à nos camarades qui n'ont pas manqué de me

demander d'où j'avais reçu une lettre de toi. J'ai répondu qu'elle me

venait de Mantoue. Alors se sont élevées maintes conversations

particulières et générales sur ta position comme pensionnaire favorisé,

surtout depuis que la même faveur a été refusée à Gruyère, qui avait

également demandé à faire un voyage, et qui prétend avoir allégué de

très bons motifs. Je n'ai pas voulu parler longuement de toi pour ne pas

échauffer les opinions qui nous étaient défavorables, mais j'ai

seulement relevé à l'instant un mot d'un pensionnaire que je ne nommerai

pas, mais qui, parlant de la faveur qui déjà t'avait été accordée l'an

passé pour Naples, présentait ta conduite comme peu délicate et peu

franche en allant à Florence d'abord. Je me suis borné à exclure de

toute ma force cette opinion-là sans vouloir nullement me lancer dans

une discussion qui aurait pu devenir une dispute. Et puis, cher Hector,

si tu savais que de choses, depuis ton départ, se sont passées dans les

caractères de bien des gens! Si cela ne change pas, je ne doute point

qu'à ton retour tu ne trouves des individus qui font ce qu'on appelle

_leur tête_. Je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué, et je ne pense

pas que cela doive t'échapper non plus.

Quant à moi, dans dix jours je pars pour Naples, et je compte rester un

mois et demi, deux mois, non pas à Naples même, mais dans le royaume et

dans les îles; pour le mois de septembre, je le passerai sans doute à

Frascate pour bien revoir à cette époque et pour la dernière fois ce

magnifique Monte Cavi dont je voudrais bien faire quelques études.

Si tu m'écris pendant mon voyage, adresse ta lettre poste restante à

Naples. Quand je serai en ville, je la prendrai moi-même; sinon je me la

ferai envoyer où je serai.

J'ai fait dernièrement une tournée d'une dizaine de jours dans la

montagne du côté de Subiaco, Civitella, Olevano; j'y ai vu de très

belles choses comme pays: mais de tout, ce qui m'a le plus intéressé,

c'est le couvent de San Benedetto à Subiaco. J'ai vu là des choses et

j'ai éprouvé des émotions que je n'oublierai jamais de ma vie.

J'ai reçu dernièrement des nouvelles de chez moi: on va bien et on

t'envoie mille affectueux souvenirs. On me dit qu'Urbain a adressé une

lettre à Gênes de manière que tu pusses l'y trouver le 15 du mois: je ne

sais sur quoi il a jugé que tu serais à Gênes à cette époque, mais en

tout cas, il me semble qu'il s'est trompé de quelque peu dans ses

calculs. Au reste il vaut mieux qu'elle soit arrivée avant toi qu'après;

outre que tu es sûr de la trouver en quittant Milan, tu pourrais au

besoin te la faire envoyer si tu avais quelqu'un de connaissance.

Ensuite ma mère me dit que Blanchard a eu l'extrême gracieuseté de faire

pour Urbain un petit dessin de ton portrait, ce qui a excessivement

touché la mère et le frère. Ce beau Blanchard, à ce que me dit ma mère,

avait eu la fièvre très forte à Paris depuis son retour, mais il va

beaucoup mieux maintenant. Il a dîné à la maison plusieurs fois depuis

son retour à Paris, et ma mère me dit qu'il est fort aimable, qu'il a de

bonnes manières et qu'il lui plaît parce qu'il lui a paru fort bon.

Tu sais sans doute, si quelque journal français t'est tombé sous la

main, que notre Jules Richomme n'est pas reçu en loge; cette nouvelle

m'a causé une vive peine pour lui et pour sa famille, qui désirerait

tant le voir remporter le grand prix et venir à Rome. Pour moi je suis

sûr maintenant de le revoir à Paris; parce que, eût-il même le prix

l'année prochaine, il ne partirait en tout cas qu'après l'époque de mon

retour.

Et toi, cher ami, où en sont tes travaux? Il me semble que tes cartons

doivent fièrement se remplir. Écris-moi tout cela: comment tu te portes,

ce que tu fais: bien que je ne sois pas tout à fait apte à le

comprendre, je crois que mon avidité à savoir tout ce qui te plaît et ce

que tu aimes, m'ouvrira la comprenette jusqu'à un certain point. Au

reste je m'en remets absolument à toi pour le compte rendu sous ce

rapport: tant que cela ne te coûtera ni trop de temps, ni trop d'ennui,

donne toujours.

Adieu, cher Hector, porte-toi bien, et aime-moi toujours, parce que

c'est une bonne oeuvre que tu fais, et que cela te sera rendu de bien

des manières.

Sois aussi exact à me donner tes adresses successives que je le serai à

te donner la mienne pendant et après mon voyage.

Je t'embrasse de tout mon coeur de fils.

CHARLES GOUNOD.

[14] Cette lettre a été adressée d'abord «à Milan, poste restante,» puis

renvoyée de Milan à Gênes, et de Gênes à Nice.

IV

À MONSIEUR H. LEFUEL,

_À Gênes, poste restante._

_Si M. Lefuel ne vient pas réclamer ses lettres à Gênes,

lui envoyer celle-ci à l'Académie de France, à Rome._

Vienne, le 21 août 1842 (lundi).

Mon cher Hector,

J'ai reçu, l'autre semaine, une lettre d'Hébert, auquel j'avais écrit le

premier de Vienne; il m'apprend que tu es quelque part autour de Gênes,

mais il ne peut pas me dire au juste où tu es. Comme tu m'as abandonné

tout le long de mon voyage, cher ami, et que je n'ai trouvé ni à

Florence ni à Venise ni à Vienne une ligne de tes nouvelles, je me suis

vu obligé de demander à quelque ami commun si, par hasard, il ne saurait

pas ton adresse et s'il ne pourrait pas me la donner. Par la réponse que

j'ai reçue d'Hébert, j'ai vu qu'il avait été plus heureux que moi,

puisqu'il savait au moins où tu étais et où il pouvait te donner de ses

nouvelles en recevant des tiennes. Tu sais pourtant bien, abominable et

monstrueux père, combien ton fils aurait été content de voir quelques

lignes de toi! mais tout le long du voyage, pas une panse d'A! moi, de

mon côté, comment t'écrire? partout j'en ai eu envie, nulle part je n'en

ai eu par toi le moyen. D'un autre côté, je crains maintenant que cette

lettre-ci ne te trouve déniché d'où tu étais: de sorte que cette

incertitude m'a décidé à prendre pour l'adresse de ma lettre les

précautions que tu vois. Si j'étais près de toi, va, je te gronderais

bien fort. Comment! tes entrailles patriarcales ont donc dégénéré au

point de n'avoir plus besoin d'envoyer quelques-unes de ces bonnes

lignes auxquelles tu sais que ton premier-né est si sensible! avec ton

nom et ton adresse, si tu n'avais pas le temps d'écrire, moi au moins

j'aurais pu te tenir au courant de tout ce qui m'avait intéressé, de ce

qui m'intéresse encore aujourd'hui, choses auxquelles je ne puis pas te

croire indifférent. Enfin, cher et très cher père et ami, maintenant que

je t'ai bien grondé, j'oublie tes iniquités; je te pardonne du fond du

coeur, je sais depuis longtemps que cela t'embête d'écrire; je sais

aussi que tu ne perds pas ton temps, et j'en eu trop souvent la preuve à

Rome pour jeter le manque de tes nouvelles sur le compte de la

flânerie. Ainsi donc, tout est oublié excepté toi.

J'aurais voulu pouvoir te dire déjà depuis longtemps ce qui m'arrive

d'heureux ici: c'est de pouvoir faire exécuter à grand orchestre, le 8

septembre, dans une des églises de Vienne, ma messe de Rome, qui a été

jouée à Saint-Louis-des-Français à la fête du Roi. C'est un grand

avantage et qui n'est encore échu à aucun pensionnaire: je dois cela à

la connaissance de quelques artistes fort obligeants qui m'en ont fait

connaître d'autres, _influents_. À Vienne, je travaille; je n'y vois que

très peu de monde, je ne sors presque pas; je suis jusqu'au cou dans un

requiem à grand orchestre qui sera probablement exécuté en Allemagne le

2 novembre. On m'a déjà offert ici, dans l'église où sera jouée ma messe

de Rome, de m'exécuter aussi mon requiem. Comme je ne sais pas encore

jusqu'à quel point je serai satisfait de l'exécution, je n'ai encore

rien décidé à part moi. À Berlin, par la connaissance de madame Henzel

et de Mendelssohn, il serait fort possible que j'obtinsse une exécution

beaucoup plus belle qu'à Vienne, et qui aurait l'avantage de me donner

une position meilleure aux yeux des artistes. À Vienne, je suis toujours

libre d'accepter: si je suis content de l'exécution de ma messe du 8

septembre, je me déciderai à donner mon requiem ici; sinon, je le porte

à Berlin. Madame Henzel, lorsqu'elle était à Rome, me disait: «Quand

vous viendrez en Allemagne, si vous avez de la musique à faire jouer,

mon frère pourra vous être d'un grand secours.» Je lui ai écrit à

Berlin, il y a quelques jours, et, comme je dois partir d'ici le 12

septembre pour faire une tournée à Munich, Leipzig, Berlin, Dresde,

Prague, je la prie de vouloir bien me dire si elle croit que je puisse

ou non arriver à Berlin avec des projets d'y faire jouer de ma musique;

sa réponse influencera encore ma décision à cet égard. Si elle me dit

oui, je reste à Berlin jusque dans les premiers jours de novembre, et

puis je reviens ensuite à Paris; sinon, il me faut redescendre à Vienne,

où je reviens en quatre jours par les chemins de fer. Il y en a un qui

va de Vienne à Olmutz, et qui me fait faire près de soixante lieues. Si

je dois rester à Berlin pour mon requiem, je serai obligé d'arranger mon

voyage différemment et de le faire ainsi: Munich, Prague, Dresde,

Leipzig, Berlin. Au reste, je t'en informerai quand j'en serai sûr.

J'ai bien des fois regretté notre belle Rome, cher Hector, et j'envie

bien le sort de ceux qui y sont encore; ce n'est presque que dans le

souvenir de ce beau pays que je trouve vraiment quelque charme et

quelque bonheur: si tu savais ce que c'est que tous les pays que j'ai

traversés, quand on les compare à l'Italie!

Mémoires d'un artiste · 第 7 / 12 段