_la Flûte enchantée_ de Mozart. J'y courus avec empressement, et pris un
billet des places les moins chères, tout en haut de la salle. Pour
modeste que fût ma place, je ne l'aurais pas donnée pour un empire.
C'était la première fois que j'entendais cette adorable partition de _la
Flûte enchantée_. Je fus ravi. L'exécution fut excellente. C'était Otto
Nicolaï qui dirigeait l'orchestre. Le rôle de la Reine de la nuit était
supérieurement tenu par une cantatrice d'un très grand talent, madame
Hasselt-Barth; celui du grand-prêtre Sarastro était chanté par un
artiste d'une grande réputation, doué d'une voix admirable qu'il
conduisait avec une grande méthode et un grand style: c'était Staudigl.
Les autres rôles étaient tous tenus avec un très grand soin, et je me
rappelle encore les charmantes voix des trois garçons qui remplissaient
les rôles des trois génies.
Je fis passer au directeur ma carte de pensionnaire, et demandai si je
pouvais le voir. Il m'envoya chercher, et je fus conduit vers lui sur
le théâtre où il me présenta aux artistes, avec qui je me trouvai, dès
lors, en relations assez suivies. Comme je ne savais pas un traître mot
d'allemand et que la plupart d'entre eux ne parlaient guère mieux
français, les premiers temps furent assez durs.
Par bonheur, je rencontrai sur la scène un des artistes de l'orchestre
auquel Nicolaï me présenta également, et qui parlait français: il se
nommait Lévy et était premier corniste,--père de Richard Lévy, qui était
alors un enfant de quatorze ans, et qui a tenu depuis à l'Opéra de
Vienne l'emploi de son père.--Il me fit charmant accueil et m'invita à
venir le voir. En peu de temps, nous devînmes très bons amis. Il y avait
dans la maison trois autres enfants: l'aîné, Carl Lévy, était pianiste
de beaucoup de talent et compositeur distingué; le second, Gustave, est
aujourd'hui éditeur de musique à Vienne, et la fille, Mélanie, charmante
personne, avait épousé le harpiste Parish Alwars.
Ce fut à lui que je dus d'entrer en relations, au bout de quelques
semaines de séjour, avec le comte Stockhammer, l'un des hommes qui
m'aient été le plus utiles à Vienne. Le comte Stockhammer était
président de la Société philharmonique. Lévy, à qui j'avais fait
entendre ma messe de Rome, me conduisit chez lui, et lui parla de ma
messe en termes très favorables. Le comte m'offrit, avec un bienveillant
empressement, de la faire exécuter, dans l'église Saint-Charles, par les
solistes, les choeurs et l'orchestre de la société[3]. Le jour choisi
fut le 14 septembre. On parut assez content de mon ouvrage, et le comte
Stockhammer m'en donna sur-le-champ la preuve en me demandant une messe
de requiem,--soli, choeurs et orchestre,--pour être exécutée dans la
même église, le 2 novembre, fête de la Commémoration des morts.
[3] Voir plus loin, p. 231, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 21
août 1842.
Je n'avais que six semaines devant moi. Il était impossible d'être prêt
pour l'époque indiquée, à moins de travailler jour et nuit, sans trêve
ni relâche. J'acceptai avec joie et ne perdis pas un instant. Le requiem
fut achevé en temps voulu. Une seule répétition fut suffisante pour que
tout marchât à merveille, grâce à une généralité d'éducation musicale
qu'on ne trouve qu'en Allemagne et qui est bien agréable à rencontrer.
Je fus surtout émerveillé de la facilité avec laquelle les garçons des
écoles déchiffraient à première vue: ils lisaient tous la musique aussi
couramment que si c'eût été leur langue maternelle. Aussi l'exécution
des choeurs fut-elle parfaite. J'avais, parmi les solistes, une voix de
basse superbe: c'était Draxler, qui était alors tout jeune et partageait
avec Staudigl l'emploi de première basse au théâtre. Depuis lors,
Staudigl est mort fou, dit-on; et Draxler, qui l'a remplacé, était
encore au théâtre vingt-cinq ans après, en 1868, lorsque je retournai à
Vienne pour y faire représenter mon opéra de _Roméo et Juliette_.
Quelque temps avant l'exécution de mon requiem, Nicolaï m'avait mis en
relation avec un compositeur éminent nommé Becker, qui s'adonnait
exclusivement à la musique de chambre; chez lui se réunissait, toutes
les semaines, un quatuor dont le premier violon, Holz, avait intimement
connu Beethoven, circonstance qui, en dehors de son talent, rendait sa
fréquentation très intéressante. Becker était, en outre, le critique
musical le plus accrédité peut-être à cette époque dans toute
l'Allemagne. Il vint entendre mon requiem et en fit un compte rendu très
élogieux, qui, pour un jeune homme de mon âge, était fort encourageant.
Il disait, que cette oeuvre, «tout en étant celle d'un jeune artiste qui
cherchait encore sa voie et son style, révélait une grandeur de
conception devenue très rare de son temps».
Ce grand travail que j'avais accompli en si peu de semaines m'avait
tellement fatigué que je tombai malade d'une angine très grave, avec
abcès à la gorge. Ne voulant pas inquiéter ma mère, je ne donnai de
nouvelles véridiques et confidentielles qu'à mes excellents amis
Desgoffe, qui étaient à Paris. Dès qu'il me sut malade à Vienne,
Desgoffe ne balança pas un instant: il quitta sa femme, sa fille, laissa
de côté les tableaux qu'il préparait pour le Salon, et partit pour venir
s'installer auprès de moi et me soigner.
On mettait, à cette époque, environ cinq ou six jours pour aller de
Paris à Vienne; nous étions en plein hiver, au mois de décembre, et ce
trajet, déjà bien pénible dans une telle saison, le devint plus encore
par suite d'une indisposition grave que mon pauvre ami avait contractée
en route. Il arriva donc à Vienne ayant besoin lui-même de se soigner.
Il n'en passa pas moins vingt-deux jours auprès de mon lit, dormant d'un
oeil sur un matelas par terre, épiant, avec la sollicitude d'une mère,
le moindre de mes mouvements, et ne me quitta, pour retourner à Paris,
que quand le médecin l'eut rassuré sur ma parfaite convalescence.
De telles amitiés ne se rencontrent pas souvent, et, sous ce rapport, la
Providence m'a comblé.
Cependant le succès de mon requiem était venu modifier tous mes plans
de séjour en Allemagne en me faisant prolonger ma résidence à Vienne.
Le comte Stockhammer me fit, au nom de la Société philharmonique, une
nouvelle commande. Il s'agissait d'écrire une messe vocale, sans
accompagnement, destinée à être exécutée, pendant le carême, dans cette
même église de Saint Charles,--mon patron.--Je n'eus garde de laisser
échapper cette nouvelle occasion de m'exercer d'abord, puis de
m'entendre, chose si rare et si précieuse au début de la carrière. Ce
fut mon second et mon dernier travail à Vienne, d'où je partis aussitôt
après pour me rendre à Berlin par Prague et Dresde où je ne fis que
passer.--Je voulus, cependant, ne pas quitter Dresde sans avoir visité
l'admirable musée où se trouvent, entre autres chefs-d'oeuvre, la
célèbre Vierge d'Holbein, et la merveilleuse Madone dite de Saint-Sixte,
due au pinceau de Raphaël.
À mon arrivée à Berlin, je m'empressai d'aller voir madame Henzel, ainsi
qu'elle m'avait engagé à le faire; mais, au bout de trois semaines
environ, je tombai de nouveau gravement malade d'une inflammation
d'intestins, au moment même où je venais d'écrire à ma mère que je me
disposais à partir et que j'allais enfin la revoir après une séparation
de trois ans et demi.
Madame Henzel m'envoya aussitôt son médecin auquel je posai l'ultimatum
suivant:
--Monsieur, j'ai à Paris une mère qui attend mon retour et qui,
maintenant, compte les heures: si elle me sait retenu loin d'elle par la
maladie, elle va partir et est capable d'en devenir folle en route. Elle
est âgée. Il faut que je lui donne un motif de mon retard, mais ce ne
peut être qu'à bref délai. Quinze jours, c'est tout ce que je puis vous
donner pour me mettre en terre ou me remettre sur pied.
--C'est bien, me dit le docteur; si vous êtes résolu à suivre mes
prescriptions, dans quinze jours vous partirez.
Il tint parole: le quatorzième jour, j'étais hors d'affaire, et
quarante-huit heures après, je partais pour Leipzig, où résidait
Mendelssohn pour qui sa soeur, madame Henzel, m'avait donné une lettre
d'introduction.
Mendelssohn me reçut admirablement. J'emploie ce mot à dessein pour
qualifier la condescendance avec laquelle un homme de cette valeur
accueillait un enfant qui ne pouvait être à ses yeux qu'un écolier.
Pendant les quatre jours que je passai à Leipzig, je puis dire que
Mendelssohn ne s'occupa que de moi. Il me questionna sur mes études et
sur mes travaux avec le plus vif et le plus sincère intérêt; il voulut
entendre au piano mes derniers essais, et je reçus de lui les paroles
les plus précieuses d'approbation et d'encouragement. Je n'en
mentionnerai qu'une seule, dont j'ai été trop fier pour jamais
l'oublier. Je venais de lui faire entendre le _Dies iræ_ de mon requiem
de Vienne. Il mit la main sur un morceau à cinq voix seules, sans
accompagnement, et me dit:
--Mon ami, ce morceau-là pourrait être signé Cherubini!
Ce sont de véritables décorations que de semblables paroles venant d'un
tel maître, et on les porte avec plus d'orgueil que bien des rubans.
Mendelssohn était directeur de la Société philharmonique _Gewandhaus_.
Cette Société ne se réunissait pas à cette époque, la saison des
concerts étant passée; il eut la délicate prévenance de la convoquer
pour moi et me fit entendre sa belle symphonie dite «Écossaise» en _la_
mineur, de la partition de laquelle il me fit présent avec un mot de
souvenir amical écrit de sa main,--Hélas! la mort prématurée de ce beau
et charmant génie devait bientôt faire pour moi de ce souvenir une
véritable et précieuse relique!... Et cette mort elle-même suivait, au
bout de six mois, celle de la charmante soeur à qui je devais d'avoir
connu son frère!
Mendelssohn ne borna pas ses attentions à cette convocation de la
Société philharmonique. Il était organiste de premier ordre, et voulut
me faire connaître plusieurs des nombreuses et admirables compositions
que le grand Sébastien Bach a écrites pour l'instrument sur lequel il
régna en souverain. Il fit, à cette intention, visiter et remettre en
état le vieil orgue de Saint-Thomas que Bach lui-même avait joué jadis,
et là, pendant plus de deux heures, me révéla des merveilles que je ne
soupçonnais pas; puis, pour mettre le comble à ses gracieusetés, il me
fit cadeau d'un recueil de motets de ce Bach pour lequel il avait une
religieuse vénération, à l'école duquel il avait été formé dès son
enfance, et dont, à l'âge de quatorze ans, il dirigeait et accompagnait
par coeur le grand oratorio de la _Passion selon Saint Mathieu_.
Telle fut pour moi l'obligeance parfaite de cet homme charmant, de ce
grand artiste, de cet immense musicien, enlevé, dans la fleur de
l'âge,--trente-huit ans,--à l'admiration qu'il avait conquise et aux
chefs-d'oeuvre que lui eût réservés l'avenir. Étrange destinée du génie,
même le plus aimable! ces oeuvres exquises qui font aujourd'hui les
délices des abonnés du Conservatoire, il a fallu la mort de celui qui
les avait écrites pour leur faire trouver grâce devant les mêmes
oreilles qui les avaient autrefois repoussées.
* * * * *
Après avoir vu Mendelssohn, je n'avais plus qu'un souci: revenir le
plus tôt possible à Paris et retrouver ma pauvre chère mère. Je partis
donc de Leipzig le 18 mai 1843; je changeai de voiture dix-sept fois en
route: sur six nuits, j'en passai quatre en voyage; et enfin, le 25 mai,
j'arrivais à Paris, où allait commencer pour moi une vie nouvelle. Mon
frère m'attendait à l'arrivée de la diligence, et tous deux nous
prenions le chemin de cette chère maison où j'allais retrouver et
rapporter tant de joie.
IV
LE RETOUR
Soit que ces trois ans et demi d'absence m'eussent beaucoup changé, soit
que ma dernière et encore récente maladie jointe à la fatigue du voyage
eût terriblement altéré mes traits, lorsque ma mère me revit elle ne me
reconnut pas. J'avais, il est vrai, une ébauche de barbe, mais si peu
qu'on en aurait, je crois, même compté les rudiments.
Ma mère avait, pendant mon absence, quitté la rue de l'Éperon, et elle
était venue s'installer rue Vaneau, sur la paroisse dite des Missions
étrangères, dont l'église fait le coin de la rue du Bac et de la rue de
Babylone, et où m'attendait le nouveau poste que j'allais occuper
pendant plusieurs années.
Le curé de ladite paroisse, l'abbé Dumarsais, avait été autrefois mon
aumônier au lycée Saint-Louis. Il avait succédé, dans la cure des
Missions, à l'abbé Lecourtier. Pendant mon séjour à l'Académie de France
à Rome, l'abbé Dumarsais m'avait écrit pour me demander d'être, à mon
retour à Paris, organiste et maître de chapelle de sa paroisse. J'avais
accepté mais en posant mes conditions. J'entendais ne recevoir d'avis,
encore moins d'ordres, ni du curé, ni de la fabrique, ni de qui que ce
fût. J'avais mes idées, mon sentiment, mes convictions: en un mot, je
serais le «curé de la musique»; sinon, non. C'était radical. Mes
conditions avaient été acceptées; cela ne devait pas faire un pli. Mais
les habitudes sont tenaces. Le régime musical auquel mon prédécesseur
avait accoutumé ces bons paroissiens était tout l'opposé des tendances
que je rapportais de Rome et d'Allemagne. Palestrina et Bach étaient mes
dieux, et je venais brûler ce qu'on avait adoré jusqu'ici.
Les ressources dont je disposais étaient à peu près nulles. En dehors de
l'orgue, très médiocre et très limité, j'avais un personnel chantant qui
se composait de deux basses, un ténor, un enfant de choeur; puis moi,
qui remplissais à la fois les fonctions de maître de chapelle,
d'organiste, de chanteur et de compositeur. Je travaillai donc en raison
et en vue de ce maigre budget, et ce fut un bien que cette nécessité où
je me trouvais de tirer le meilleur parti possible de moyens si
restreints.
Les choses n'allèrent pas mal tout d'abord, mais, à une sorte de réserve
et de froideur, je devinai que je n'étais pas absolument dans les bonnes
grâces de mon auditoire. Je ne me trompais pas. Vers la fin de ma
première année, mon curé me fit appeler et me confia qu'il avait à subir
les plaintes et les récriminations de ses paroissiens, Monsieur tel, et
madame telle, qui ne trouvaient pas que le service musical fût le moins
du monde jovial et divertissant. Le curé m'invita donc à «modifier mon
genre» et à «faire des concessions».
--Monsieur le curé, lui répondis-je, vous savez quel est notre contrat!
Je ne viens pas consulter vos paroissiens; je viens tâcher de les
édifier. Si _mon genre_ ne leur convient pas, la situation est bien
simple: je me retire, vous rappelez mon prédécesseur, et tout le monde
est content. C'est à prendre ou à laisser.
--Eh bien! me dit le curé, c'est très bien; c'est entendu, j'accepte
votre démission.
Et là-dessus, nous nous quittons les meilleurs amis du monde.
Je n'étais pas rentré chez moi depuis une demi-heure que le domestique
du curé sonnait à ma porte.
--Eh bien! Jean, qu'y a-t-il?
--Monsieur, c'est M. le curé qui voudrait vous parler.
--Ah!... C'est bien, Jean, dites que j'y vais.
J'arrive chez le curé, qui reprend la conversation en me disant:
--Voyons, voyons, mon cher enfant, vous avez jeté le manche après la
cognée, tout à l'heure; est-ce qu'il n'y a pas moyen de s'entendre?
Examinons la question avec calme. Vous êtes parti là comme la
poudre!...
--Monsieur le curé, c'est inutile de recommencer cette discussion; je
maintiens tout ce que j'ai dit. S'il me faut essuyer les objections du
tiers et du quart, il n'y a pas moyen de rien faire; ou bien je reste
avec une indépendance complète, ou bien je m'en vais: ce sont là nos
conventions, vous le savez, et je n'en rabattrai rien.
--Ah! mon Dieu, dit-il, quel terrible homme vous faites!
Puis, après une pause:
--Eh bien, allons, restez.
Et à partir de ce jour, il ne m'en reparla plus et me laissa la plus
parfaite liberté d'action. Depuis lors, mes opposants les plus
déterminés devinrent peu à peu mes plus chauds partisans, et mes petits
appointements se ressentirent, par suite, de ce progrès dans la
sympathie de mes auditeurs. J'étais entré à douze cents francs par an:
ce n'était guère; la seconde année, on m'accorda une augmentation de
trois cents francs; la troisième, j'eus dix-huit cents francs, et la
quatrième deux mille cent.--Mais je ne veux pas anticiper sur l'ordre
des événements.
* * * * *
Ma mère et moi, nous habitions la même maison que le curé. Dans cette
maison logeait aussi un ecclésiastique, de trois ans plus âgé que moi,
et qui avait été un de mes camarades au lycée Saint-Louis. C'était
l'abbé Charles Gay. La distance d'âge et de classe qui nous séparait au
lycée nous eût sans doute laissés parfaitement étrangers ou, du moins,
indifférents l'un à l'autre, si un élément commun ne nous eût pas
rapprochés. Cet élément fut la musique. Charles Gay, qui avait alors
quatorze ans, avait de grandes aptitudes musicales, et chantait, dans
les choeurs, la partie de second dessus. Il était, en outre, un des
élèves les plus brillants du collège. Il termina ses études, et je
restai trois ans environ sans le revoir. Je le retrouvai au foyer de
l'Opéra, un soir où l'on jouait _la Juive_. Je le reconnus et j'allai
droit à lui.
--Comment! me dit-il, c'est toi! Et qu'est-ce que tu deviens?
--Mais je m'occupe de composition.
--Vraiment? dit-il. Moi aussi. Et avec qui travailles-tu?
--Avec Reicha.
--Tiens! moi aussi. Oh! mais c'est charmant; il faudra nous revoir.
C'est ainsi que se renoua cette amitié qui avait commencé au collège et
qui est restée l'une des plus chères affections de ma vie.
J'étais en admiration devant cet ami en qui je reconnaissais une
organisation d'élite et des facultés bien supérieures aux miennes. Ses
compositions me semblaient révéler un homme de génie, et j'enviais
l'avenir auquel il me paraissait appelé. J'allais souvent passer la
soirée chez lui, où l'on faisait beaucoup de musique. Sa soeur était
excellente pianiste, et j'entendais là (outre ses propres compositions
qu'on y essayait entre invités intimes) des trios de Mozart et de
Beethoven.
Un jour, je reçus de mon ami, qui était à la campagne, un mot par lequel
il me priait de venir le voir, me disant qu'il avait à me faire part
d'une nouvelle qui m'intéresserait. Je crus qu'il s'agissait d'un
mariage. Lorsque j'arrivai chez lui, il m'annonça qu'il voulait se faire
prêtre. Je m'expliquai alors le sens des in-folio et autres gros livres
dont, depuis quelque temps déjà, j'avais remarqué que sa table était
chargée. J'étais trop jeune pour comprendre un tel revirement, et je le
plaignais d'une préférence qui lui faisait sacrifier un si bel avenir
pour un sort qui me paraissait si peu digne d'envie.
Sur ces entrefaites, il résolut d'aller passer quelque temps à Rome pour
y commencer ses études théologiques. Je venais alors de remporter le
grand prix qui allait m'envoyer moi-même à Rome pour deux ans, et ce fut
ainsi que j'y retrouvai mon ami, dont l'arrivée avait précédé de trois
mois la mienne. À mon retour d'Allemagne, les circonstances nous
rapprochaient encore en nous faisant habiter à Paris sous le même toit.
Prêtre aujourd'hui depuis trente ans, vicaire général de son intime ami
l'évêque de Poitiers, l'abbé Gay[4] est devenu par ses vertus et ses
talents d'orateur et d'écrivain un des membres les plus éminents du
clergé de France.
[4] L'abbé Gay, depuis, est devenu lui-même évêque de Poitiers.
Vers la troisième année de mes fonctions de maître de chapelle, je me
sentis une velléité d'adopter la vie ecclésiastique. À mes occupations
musicales j'avais ajouté quelques études de philosophie et de théologie,
et je suivis même pendant tout un hiver, sous l'habit ecclésiastique,
les cours de théologie du séminaire de Saint-Sulpice.
Mais je m'étais étrangement mépris sur ma propre nature et sur ma vraie
vocation. Je sentis, au bout de quelque temps, qu'il me serait
impossible de vivre sans mon art, et, quittant l'habit pour lequel je
n'étais pas fait, je rentrai dans le monde. Je dois cependant à cette
période de ma jeunesse une amitié dont je tiens à honneur d'associer la
mention à cette histoire de ma vie.
L'abbé Dumarsais, l'abbé Gay et moi, nous avions été envoyés, pendant
l'été de 1846 aux bains de mer de Trouville pour notre santé. Je
faillis un jour m'y noyer, et la presse s'empara si vite de cet incident
que la nouvelle en était publiée le lendemain même dans des journaux de
Paris, pendant que, de son côté, mon frère que j'avais heureusement
informé de suite du danger auquel j'avais échappé, rassurait ma mère en
lui apportant ma lettre qu'il venait de recevoir. On annonçait sans
façon que «j'avais été rapporté mort sur une civière»! La vérité a bien
de la peine à courir aussi vite que le mensonge.
Or, dans le courant de notre saison de bains, nous rencontrâmes sur la
plage un excellent abbé qui se promenait avec un jeune garçon dont il
était le précepteur. Cet enfant de douze à treize ans se nommait Gaston
de Beaucourt. Sa mère, la comtesse de Beaucourt, possédait une fort
belle propriété à quelques lieues de Trouville, entre Pont-l'Évêque et
Lisieux. Elle nous engagea, de la façon la plus courtoise et la plus
gracieuse, à nous y arrêter avant de retourner à Paris.
Ce cher et charmant enfant, qui est aujourd'hui un homme de
quarante-trois ans et le meilleur des hommes, est devenu un ami de toute
ma vie: je dois à son affection si sûre, si solide et si tendre, non
seulement les joies que peut donner par elle-même une aussi parfaite
amitié, mais les preuves du dévouement le plus complet et le plus
résolu.
* * * * *
La révolution de Février 1848 venait d'éclater lorsque je quittai la
maîtrise des Missions étrangères. J'avais rempli, pendant quatre ans et
demi, des fonctions qui, tout en étant très utiles et très profitables à
mes études musicales, avaient néanmoins l'inconvénient de me laisser
végéter, au point de vue de ma carrière et de mon avenir, dans une
situation sans issue. Pour un compositeur il n'y a guère qu'une route à
suivre pour se faire un nom: c'est le théâtre.
Le théâtre est un lieu dans lequel on trouve chaque jour l'occasion et
le moyen de parler au public: c'est une exposition quotidienne et
permanente ouverte au musicien.
La musique religieuse et la symphonie sont assurément d'un ordre
supérieur, absolument parlant, à la musique dramatique; mais les
occasions et les moyens de s'y faire connaître sont exceptionnels et ne
s'adressent qu'à un public intermittent, au lieu d'un public régulier
comme celui du théâtre. Et puis quelle infinie variété dans le choix des
sujets pour un auteur dramatique! Quel champ ouvert à la fantaisie, à
l'imagination, à l'histoire! Le théâtre me tentait. J'avais alors près
de trente ans, et j'étais impatient d'essayer mes forces sur ce nouveau
champ de bataille. Mais il fallait un poème, et je ne connaissais
personne à qui en demander un; mais il fallait trouver un directeur qui
voulût de moi et consentît à me confier un ouvrage: lequel y eût été
disposé devant mes antécédents de musique religieuse et mon inexpérience
de la scène? Aucun: je me voyais dans une impasse.
Les circonstances placèrent sur mon chemin un homme qui me mit en
lumière. Ce fut le violoniste Seghers, qui dirigeait, à cette époque,
les concerts de la Société Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin.
J'eus l'occasion de faire entendre, à ces concerts, quelques morceaux
qui firent une bonne impression. Seghers connaissait la famille Viardot:
Madame Viardot était alors dans tout l'éclat de son talent et de sa
réputation: c'était en 1849, au moment où elle venait de créer, avec
une autorité si magistrale, le rôle de Fidès dans le _Prophète_, de
Meyerbeer. Madame Viardot m'accueillit avec la meilleure grâce et
m'engagea à lui apporter plusieurs de mes compositions pour les lui
faire entendre: je me rendis à son offre avec empressement. Je passai
plusieurs heures au piano avec elle; et, après m'avoir écouté avec le
plus bienveillant intérêt, elle me dit:
--Mais, monsieur Gounod, pourquoi n'écrivez-vous pas un opéra?
--Eh! madame, répondis-je, je ne demanderais pas mieux; mais je n'ai pas
de poème.
--Comment? vous ne connaissez personne qui puisse vous en faire un?