Cependant il fallait reprendre la route de Rome et rentrer à l'Académie.

Quelque agréable et séduisant que fût le séjour de Naples, je n'y suis

jamais resté sans éprouver, au bout d'un certain temps, le besoin de

revoir Rome: c'était comme le mal du pays qui s'emparait de moi, et je

m'éloignais sans tristesse de ce milieu auquel je devais cependant des

heures si délicieuses. C'est qu'avec toute sa splendeur et tout son

prestige, Naples est, en somme, une ville criarde, tumultueuse, agitée,

glapissante. La population s'y démène et s'y interpelle et s'y chicane

et s'y dispute, du matin au soir et même du soir au matin, sur ces quais

où l'on ne connaît ni le repos ni le silence. L'altercation, à Naples,

est l'état normal; on y est assiégé, importuné, obsédé par les

infatigables poursuites des _facchini_, des marchands, des cochers, des

bateliers qui, pour un peu, vous prendraient de force et se font, entre

eux, la concurrence au rabais[1].

[1] Voir plus loin, p. 211, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 14

juillet 1840.

* * * * *

De retour à Rome, je me mis au travail. C'était à l'automne de 1840.

Malgré le professorat qui, pendant la semaine, remplissait du matin au

soir les journées de ma mère, elle trouvait encore le temps de me faire

une large part de correspondance. Ce n'était guère que sur son sommeil

qu'elle pouvait prendre les heures que me consacrait, sous cette forme,

sa tendre et constante sollicitude. Je recevais d'elle des lettres dont

la longueur seule me donnait la mesure du repos dont elle avait dû se

priver pour les écrire. Je savais que, dès cinq heures, elle était levée

pour être prête à recevoir sa première élève, qui arrivait à six heures;

que, fort souvent, l'heure même de son déjeuner était sacrifiée à une

leçon pendant laquelle, pour tout repas, elle avalait une soupe, ou même

un simple morceau de pain avec un verre d'eau rougie; que ce métier

durait jusqu'à six heures du soir; qu'après son dîner il lui fallait

s'occuper des mille soins qu'exige l'entretien d'une maison; qu'elle

avait, d'ailleurs, à écrire à bien d'autres qu'à moi; que, de plus, elle

était dame de charité et travaillait bien souvent de ses mains pour

vêtir les pauvres qu'elle visitait; mille choses, enfin, qu'on ne

pouvait concilier qu'à force d'ordre et de méthode dans l'emploi du

temps:--c'est qu'elle était douée, au plus haut degré, de ces deux

essentielles et fondamentales qualités sur lesquelles repose toute vie

utile et bien remplie. Ah! par exemple, elle avait rayé de son programme

cette plaie de _la visite_ qui consiste à perdre son temps, du lundi au

samedi, pour aller simplement chez les autres leur faire perdre le leur,

et à _tuer_ ce temps qui fait mourir d'ennui quiconque ne l'emploie pas

à _vivre_. Aussi nous avait-elle élevés avec des maximes courtes, mais

qui en disaient long, et qu'elle nous jetait en passant, avec ce

laconisme des gens qui n'ont pas le temps d'être bavards:--«Qui ne fait

pas de dépenses inutiles trouve toujours moyen de faire les dépenses

nécessaires.»--«Qui ne perd pas une minute a toujours le temps de faire

tout ce qu'il doit.»

Un des amis de notre famille me disait: «Votre mère est, pour moi, non

pas un miracle, mais deux miracles; je ne sais pas où elle trouve le

temps qu'elle emploie et l'argent qu'elle donne.» Je sais bien, moi, où

elle trouvait l'un et l'autre: dans sa raison et dans son coeur. Plus

elle en avait à faire, plus elle en faisait. C'est l'inverse d'un mot

charmant d'Émile Augier, mais qui signifie absolument la même chose:

«J'ai été tellement inoccupé que je n'ai eu le temps de rien faire.»

Dans les lettres de ma mère, mon cher et excellent frère glissait aussi,

de temps à autre, quelques bonnes paroles et quelques sages conseils à

mon adresse. J'en avais grand besoin, car, je dois le dire, la sagesse

n'a jamais été mon côté fort, et la _faiblesse_ est bien _forte_ quand

la raison n'est pas là pour lui faire contrepoids. Hélas! j'ai assez

mal profité de tout cela, et j'en fais mon _meâ culpâ_...

Il y a, à Rome, dans le Corso, une église qu'on appelle

Saint-Louis-des-Français, et qui est desservie par un chanoine et des

prêtres français. Tous les ans, à la fête du roi Louis-Philippe,

c'est-à-dire le 1er mai, on célébrait, dans cette église, une messe

en musique dont la composition revenait au musicien pensionnaire.

L'année de mon arrivée à Rome, la messe exécutée (messe avec orchestre)

était de mon camarade Georges Bousquet. L'année suivante, ce devait être

mon tour. Craignant qu'avec mes obligations de pensionnaire je n'eusse

pas le temps d'accomplir un travail de cette importance, ma mère

m'envoya ma messe de Saint-Eustache entièrement copiée de sa main sur le

manuscrit de ma partition d'orchestre, dont elle ne voulait ni se

dessaisir ni risquer la perte dans le transport par la poste.

On imagine ce que j'éprouvai en recevant, à Rome, cette nouvelle preuve

de la tendresse et de la patience maternelles. Toutefois je n'en fis pas

l'usage auquel ma mère l'avait destinée: je trouvai qu'il était plus

digne d'un artiste consciencieux de chercher mieux que cela (ce qui

n'était pas difficile), et je poursuivis bravement la nouvelle messe que

j'avais commencée en vue de la fête du roi. Je la composai et j'en

dirigeai moi-même l'exécution[2]. Ce travail me porta bonheur; outre les

félicitations, fort indulgentes assurément, qu'il me valut, je lui dus

la nomination de «Maître de chapelle honoraire à vie» de l'église

Saint-Louis-des-Français, à Rome. Je ne me doutais guère que, l'année

suivante, j'aurais, en Allemagne, l'occasion de la faire entendre et de

la diriger. On verra plus loin quels furent pour moi les conséquences et

les avantages de cette seconde exécution.

[2] Sur une répétition de cette messe voir plus loin, p. 216, une lettre

de Gounod à Lefuel, avec post-scriptum d'Hébert, en date du 4 avril

1841.

* * * * *

Plus j'avançais dans mon séjour à Rome, plus je m'attachais profondément

à cette ville d'un attrait mystérieux et d'une paix incomparable. Après

les lignes crénelées, volcaniques, bondissantes, du cratère de Naples,

les lignes placides, solennelles, silencieuses de la campagne de Rome

encadrée par les monts Albains, les montagnes du Latium et la Sabine, le

majestueux mont Janvier, le Soracte, les monts de Viterbe, le Monte

Mario, le Janicule, me causaient l'impression douce et sereine d'un

cloître à ciel ouvert. Un de mes sites de prédilection, dans les

environs de Rome, était le village de Nemi, avec son lac que l'oeil

découvre au fond d'un vaste cratère et qui est entouré de bois touffus

d'une végétation splendide. Le tour du lac, par la route supérieure, est

une des plus ravissantes promenades qu'il soit possible de rêver: faite

par un beau jour et terminée par un coucher de soleil tel qu'il m'a été

donné de le contempler en apercevant la mer des hauteurs de Gensano,

c'est un souvenir enchanteur et ineffaçable.

Mais les environs de Rome abondent en sites admirables et fournissent au

voyageur et au touriste une série inépuisable d'excursions: Tivoli,

Subiaco, Frascati, Albano, l'Ariccia, et mille autres lieux tant de fois

explorés par les peintres paysagistes, sans parler de ce Tibre dont les

bords ont un caractère si noble et si majestueux.

* * * * *

Parmi les merveilles d'art qu'on ne rencontre qu'à Rome, comment

passerais-je sous silence, dans ces souvenirs de ma jeunesse, une oeuvre

d'une beauté incomparable qui se partage, avec la chapelle Sixtine,

l'intérêt et la gloire du Vatican? Je veux parler de ces immortelles

peintures de Raphaël dont l'ensemble compose ce que l'on nomme «les

Loges» et «les Stances»: «_le Loggie e le Stanze_». C'est là que se

trouvent ces pages immortelles de _l'École d'Athènes_ et de la _Dispute

du Saint-Sacrement_, dans la salle (_stanza_) dite «de la Signature».

Ces deux chefs-d'oeuvre, parmi tant d'autres dus au pinceau de ce

peintre unique, ont porté si haut le prestige de la beauté qu'il semble

impossible qu'on les surpasse jamais. Et pourtant, tel est l'ascendant

irrésistible du génie que cet homme qui n'a pas son pareil, cet homme

dont les siècles ont placé le nom au sommet de la gloire, ce Raphaël

enfin, a été troublé par Michel-Ange! Il a subi l'étreinte de ce Titan;

il a fléchi sous le poids de ce colosse, et ses dernières oeuvres

portent la trace de l'hommage rendu à l'inspiration grandiose de ce

vaste et puissant cerveau qui a dépassé les proportions humaines.

Raphaël est le premier; Michel-Ange est le seul. Chez Raphaël, la force

se dilate et s'épanouit dans la grâce; chez Michel-Ange, c'est la grâce

qui semble, au contraire, discipliner et soumettre la force. Raphaël

vous charme et vous séduit, Michel-Ange vous fascine et vous écrase.

L'un est le peintre du Paradis terrestre; l'autre semble plonger, avec

le regard de l'aigle, comme le captif de Pathmos, jusque dans le séjour

enflammé des séraphins et des archanges. On dirait que ces deux grands

évangélistes de l'Art ont été placés là, l'un près de l'autre, dans la

plénitude des temps esthétiques, pour que celui qui avait reçu le don

de la beauté sereine et parfaite fût un abri salutaire contre les

splendeurs éblouissantes révélées au chantre des Apocalypses.

Une analyse détaillée des innombrables chefs-d'oeuvre qui se trouvent à

Rome sortirait des bornes de ces Mémoires où j'ai voulu surtout retracer

les circonstances principales de ma jeunesse et de ma carrière

artistique...

* * * * *

Ce fut dans l'hiver de 1840-41 que j'eus, pour la première fois,

l'occasion de voir et d'entendre Pauline Garcia, soeur de la Malibran,

et qui venait d'épouser Louis Viardot, alors directeur du

Théâtre-Italien à Paris. Elle n'avait pas encore dix-huit ans, et ses

débuts au Théâtre-Italien avaient été un événement. Elle faisait son

voyage de noces avec son mari, et j'eus l'honneur et le plaisir de lui

accompagner, dans le salon de l'Académie, l'air célèbre et immortel de

_Robin des Bois_. Je fus émerveillé du talent déjà si majestueux de

cette enfant qui annonçait et qui devait être, un jour, une femme

illustre. Je ne la revis qu'au bout de dix ans.--Chose curieuse! à douze

ans, j'avais entendu la Malibran dans l'_Otello_ de Rossini, et j'avais

emporté de cette audition le rêve de me consacrer à l'art musical; à

vingt-deux ans, je faisais la connaissance de sa soeur, madame Viardot,

pour qui je devais, à trente-deux ans, écrire le rôle de Sapho, qu'elle

créa, en 1851, sur la scène de l'Opéra, avec une si éclatante

supériorité.

Le même hiver, j'eus le bonheur de faire la connaissance de Fanny

Henzel, soeur de Mendelssohn. Elle passait l'hiver à Rome avec son mari,

peintre du roi de Prusse, et son fils qui était encore enfant. Madame

Henzel était une musicienne hors ligne, pianiste remarquable, femme

d'un esprit supérieur, petite, fluette, mais d'une énergie qui se

devinait dans ses yeux profonds et dans son regard plein de feu. Elle

était douée de facultés rares comme compositeur, et c'est à elle que

sont dues plusieurs mélodies sans paroles publiées dans l'oeuvre de

piano et sous le nom de son frère. M. et madame Henzel venaient souvent

aux soirées du dimanche, à l'Académie; madame Henzel se mettait au piano

avec cette bonne grâce et cette simplicité des gens qui font de la

musique parce qu'ils l'aiment, et, grâce à son beau talent et à sa

prodigieuse mémoire, je fus initié à une foule de chefs-d'oeuvre de la

musique allemande qui m'étaient, à cette époque, absolument inconnus;

entre autres, quantité de morceaux de Sébastien Bach, sonates, fugues et

préludes, concertos, et nombre de compositions de Mendelssohn qui furent

pour moi autant de révélations d'un monde ignoré. M. et madame Henzel

quittèrent Rome pour retourner à Berlin, où je devais les revoir deux

ans plus tard.

* * * * *

Avant de quitter l'Académie, M. Ingres voulut me laisser un souvenir qui

m'est doublement précieux comme gage de son affection et comme relique

de son talent; il fit mon portrait au crayon, et me représenta assis au

piano et ayant devant moi le _Don Juan_ de Mozart.

Je sentis profondément le vide qu'allait me faire son départ et combien

me manquerait cette salutaire influence d'un maître dont la foi était si

vive, l'ardeur si communicative et la doctrine si sûre et si élevée. Il

y a, dans les arts, autre chose que le savoir technique, l'habileté

spéciale, la connaissance et la possession, même parfaites, des

procédés: tout cela est bien et même absolument nécessaire; mais tout

cela ne constitue que les matériaux de l'artiste, l'enveloppe et le

corps d'un art particulier et déterminé. Dans tous les arts, il y a

quelque chose qui n'appartient exclusivement à aucun et qui est commun à

tous, au-dessus de tous, et sans quoi ils ne sont plus que de simples

métiers; ce quelque chose, qui ne se voit pas, mais qui est l'âme et la

vie, c'est l'Art.

L'Art est une des trois grandes transformations que subissent les

réalités au contact de l'esprit humain, selon qu'il les considère à la

lumière idéale et souveraine de l'un des trois grands aspects du Bien,

du Vrai ou du Beau. L'Art n'est pas plus un rêve pur qu'il n'est une

pure copie; il n'est ni l'Idéal seul ni le Réel seul; il est, ainsi que

l'homme lui-même, la rencontre, l'union des deux. Il est l'unité dans la

dualité. Par l'Idéal seul, il est au-dessus de nous; par le Réel seul,

il reste au-dessous. La Morale est l'humanisation, l'incarnation du

Bien; la Science est celle du Vrai; l'Art est celle du Beau.

C'est à cet apostolat du Beau qu'appartenait M. Ingres; c'est là

qu'était sa vie; on le sentait dans ses discours autant que dans ses

oeuvres, et plus encore, peut-être, que dans ses oeuvres, tant les

hommes de _foi_ sont des hommes de _désirs_, et tant l'effort de

l'aspiration les emporte au delà du chemin parcouru. De cette hauteur,

il répandait sur un musicien autant de lumière que sur un peintre, et

révélait à tous le foyer commun des vérités supérieures. En me faisant

comprendre ce que c'est que l'Art, il m'en a plus appris sur mon art

propre que n'auraient pu le faire quantité de maîtres purement

techniques.

Quelque peu que j'eusse recueilli de ce précieux contact, ce peu avait

suffi pour laisser en moi une empreinte qui ne devait plus s'effacer et

un souvenir qui allait me tenir lieu de présence réelle.

* * * * *

Au mois d'avril 1841, M. Ingres fut remplacé par M. Schnetz, peintre

renommé, qui devait principalement son succès et sa popularité à des

qualités de sentiment et d'expression. M. Schnetz était un homme

aimable, affectueux, plein d'esprit naturel, très cordial avec les

pensionnaires, très gai, et d'une physionomie très douce et très

bienveillante, en dépit d'une charmille épaisse de sourcils noirs qui

venait rejoindre une chevelure abondante couvrant le front presque

entier, M. Schnetz était, par-dessus tout, le type de ce qu'on appelle

un _bon enfant_.

Je passai sous sa direction ma seconde et dernière année de séjour à

Rome. M. Schnetz avait pour Rome une prédilection que les circonstances

ont particulièrement favorisée. Trois fois il a été directeur de

l'Académie de France, où il a laissé les meilleurs souvenirs.

Mon temps de résidence à Rome allait expirer avec l'année 1841; mais je

ne me sentais pas la force de partir, et je prolongeai mon séjour, avec

le consentement du directeur; je restai à l'Académie près de cinq mois

au delà de mon temps réglementaire, et ne partis qu'à la dernière

extrémité, n'ayant plus que les ressources strictement nécessaires pour

me rendre à Vienne, où je devais toucher le premier semestre de ma

troisième année de pension.

Je n'essaierai pas de décrire mon chagrin lorsqu'il fallut dire adieu à

cette Académie, à ces chers camarades, à cette Rome où je sentais que

j'avais pris racine. Mes camarades me firent la conduite jusqu'à

Ponte-Molle (Pons Milvius), et, après les avoir embrassés, je montai

dans le voiturin qui devait m'arracher, c'est bien le mot, à ces deux

chères années de Terre Promise. Si, du moins, j'avais dû venir

directement retrouver ma pauvre mère et mon excellent frère, le départ

m'aurait moins coûté; mais j'allais me trouver seul dans un pays où je

ne connaissais personne, dont j'ignorais la langue, et cette perspective

ne laissait pas de me paraître bien froide et bien sombre. Tant que la

route le permit, mes yeux demeurèrent attachés sur la coupole de

Saint-Pierre, ce sommet de Rome et ce centre du monde: puis les collines

me la dérobèrent tout à fait. Je tombai dans une rêverie profonde et je

pleurai comme un enfant.

III

L'ALLEMAGNE

Quittant Rome pour me rendre en Allemagne, j'avais ma route tracée tout

naturellement par Florence et le nord de l'Italie, en inclinant sur la

droite par Ferrare, Padoue, Venise et Trieste.

Je m'arrêtai à Florence, dont je n'entreprendrai pas de dresser

l'inventaire. Florence est, ainsi que Rome, une ville inépuisable sous

le rapport des oeuvres d'art. Les _Uffizi_, avec leur admirable tribune

(une vraie châsse de reliques du beau), le musée Pitti, l'Académie, les

églises, les couvents regorgent de chefs-d'oeuvre. Mais là encore, dans

cette délicieuse ville de Florence, le sceptre est dans la main de

Michel-Ange, qui domine tout du haut de cette merveilleuse et

saisissante Chapelle des Médicis. Là, comme à Rome, son génie a laissé

sa trace unique, souveraine, incomparable.

Partout où on le rencontre, Michel-Ange impose le recueillement: dès

qu'il parle, on sent qu'il faut se taire; et cette suprême autorité du

silence, il ne l'a peut-être exercée nulle part avec plus d'empire que

dans cette crypte redoutable de la Chapelle des Médicis. Quelle

prodigieuse conception que celle de ce _Pensieroso_, sentinelle muette

qui semble veiller sur la mort et attendre, immobile, le clairon du

Jugement! Quel repos et quelle souplesse dans cette figure de la Nuit,

ou plutôt de la Paix du sommeil, qui fait pendant à la robuste figure du

Jour étendu et comme enchaîné jusqu'à l'aurore du dernier des jours!

C'est par le sens profond, par l'attitude à la fois idéale et si

naturelle, que Michel-Ange s'élève partout à cette intensité

d'expression qui est le caractère propre de sa puissante individualité.

L'ampleur de sa forme est comme le lit creusé par le fleuve majestueux

de la pensée, et c'est ce qui condamne forcément à l'emphase et à la

boursouflure toute imitation d'une enveloppe que son génie seul pouvait

absoudre parce que seul il pouvait la remplir et la vivifier.

Mais je suis en route pour l'Allemagne, où le temps et l'argent me

pressent d'arriver: il faut glisser rapidement sur Florence et sur les

beaux souvenirs que j'en emporte. Je traverse Ferrare la déserte; je

m'arrête à Padoue un jour ou deux pour y visiter les belles fresques de

Giotto et de Mantegna.

* * * * *

Mon séjour en Italie m'avait fait connaître les trois grandes villes qui

sont les principaux foyers d'art de cette terre privilégiée: Rome,

Florence et Naples; Rome, la ville de l'âme; Florence, la ville de

l'esprit; Naples, la ville du charme et de la lumière, de l'ivresse et

de l'éblouissement. Il me restait à en connaître une quatrième, qui a

tenu, elle aussi, une place immense et glorieuse dans l'histoire des

arts, et à laquelle sa situation géographique a fait une physionomie

exceptionnelle et unique au monde, Venise.

Venise, joyeuse et triste, lumineuse et sombre, rose et livide, coquette

et sinistre, contraste permanent, assemblage étrange des impressions les

plus opposées: une perle dans une sentine.

Venise est une enchanteresse. C'est la patrie des maîtres rayonnants:

elle a ensoleillé la peinture.

Au rebours de Rome, qui vous attend, vous sollicite lentement et vous

conquiert invinciblement et pour toujours, Venise vous saisit par les

sens et vous fascine à l'instant même. Rome, c'est la sereine et la

pacifiante; Venise, c'est la capiteuse et l'inquiétante: l'ivresse

qu'elle procure est mêlée (du moins l'a-t-elle été pour moi) d'une

mélancolie indéfinissable comme serait le sentiment d'une captivité.

Est-ce le souvenir des drames sombres dont elle a été le théâtre et

auxquels sa situation même semble l'avoir prédestinée? Cela peut être;

toujours est-il qu'un long séjour dans cette sorte de nécropole amphibie

ne me paraît pas possible sans qu'on finisse par s'y sentir asphyxié et

comme englouti par le _spleen_. Ces eaux dormantes dont le morne

silence baigne le pied de tous les vieux palais, cette ombre lugubre du

fond de laquelle on croit entendre sortir les gémissements de quelque

victime illustre, font de Venise une espèce de capitale de la Terreur:

elle a gardé l'impression du Sinistre. Et pourtant, par un beau soleil,

quelle magie que ce Grand Canal! Quel miroitement que ces lagunes où le

flot se transforme en lumière! Quelle puissance d'éclat dans ces vieux

restes d'une ancienne splendeur qui semblent se disputer les faveurs de

leur ciel et leur demander secours contre l'abîme dans lequel ils

s'enfoncent chaque jour davantage pour disparaître enfin à jamais!

Rome est un recueillement; Venise est une intoxication. Rome est la

grande ancêtre latine qui, par la canalisation de la conquête, répandra

sur le monde la catholicité du langage, prélude et moyen d'une

catholicité plus vaste et plus profonde; Venise est une orientale, non

grecque mais byzantine: on y songe aux satrapes plus qu'aux pontifes, au

luxe de l'Asie plus qu'aux solennités d'Athènes ou de Rome.

Il n'y a pas jusqu'à cette merveille de l'église Saint-Marc qui ne

tienne plutôt d'une mosquée que d'une basilique ou d'une cathédrale, et

qui ne s'adresse à l'imagination plus encore qu'au sentiment et à l'âme.

La magnificence de ces mosaïques et de cet or dont le chatoiement sombre

ruisselle du haut de la coupole jusqu'à la base est quelque chose

d'absolument unique au monde. Je ne sais rien de comparable comme

vigueur de ton et puissance d'effet.

Venise est une passion; ce n'est pas un amour. Je fus séduit en y

entrant; lorsque je la quittai, je n'éprouvai pas ce déchirement que

j'avais ressenti en me séparant de Rome, et qui est le signe et la

mesure des attaches et des racines.

Naples est un sourire de la Grèce: ses horizons noyés dans la pourpre et

dans l'azur, son ciel bleu se reflétant dans des flots de saphir, tout,

jusqu'à son ancien nom de Parthénope, tout vous replonge dans cette

civilisation brillante à laquelle la nature avait préparé un cadre

enchanteur. Tout autre est le sourire de Venise, à la fois caressant et

perfide: c'est une fête au-dessus d'une oubliette. C'est pour cela, sans

doute, que, sans m'en rendre compte, j'eus plutôt, en la quittant,

l'impression d'une délivrance que celle d'un regret, malgré les

chefs-d'oeuvre qu'elle renferme et la magie dont elle est enveloppée.

* * * * *

Le bateau à vapeur me conduit à Trieste, où je monte immédiatement en

diligence pour Graetz. En route, je visite les curieuses et superbes

grottes de stalactites d'Adelberg, véritables cathédrales souterraines.

Je traverse les montagnes de Carinthie dont je dessine, chemin faisant,

la silhouette dentelée. J'arrive à Graetz, puis à Olmutz, d'où le chemin

de fer me conduit jusqu'à Vienne, ma première étape dans cette Allemagne

que je ne songeais qu'à traverser le plus vite possible pour abréger

l'exil qui m'éloignait de la maison maternelle.

Vienne est une ville animée. La population y est presque plus française

qu'allemande par sa vivacité de caractère: elle a de l'entrain, de la

bonhomie, de la gaieté.

Je n'avais pour Vienne aucune lettre de recommandation: je n'y

connaissais âme qui vie. Je me logeai provisoirement à l'hôtel, sauf à

chercher le plus tôt possible une installation plus tranquille et moins

coûteuse dans cette ville où j'allais passer des mois et où il fallait

proportionner mon train de vie à mes ressources: un compagnon de voyage

m'avait conseillé de me loger, si je le pouvais, dans une maison

particulière, en pension bourgeoise. L'occasion s'offrit bientôt de

mettre cet avis en pratique.

Pour rien au monde je n'aurais voulu que ma mère se privât pour

engraisser mon petit pécule; d'ailleurs, eussé-je eu la moindre velléité

d'une dépense inutile, que l'exemple d'une vie laborieuse comme la

sienne eût suffi pour m'en ôter la tentation. Mon logement, ma

nourriture et le théâtre où m'appelait nécessairement l'étude de mon

art, c'était là tout mon budget, et, avec de l'ordre, le montant de ma

pension pouvait y suffire.

Mémoires d'un artiste · 第 4 / 12 段