Cette année-là fut, au reste, particulièrement favorable au

développement de ma passion pour la musique. Après _Don Juan_,

j'entendis, pendant la semaine sainte, deux concerts spirituels de la

Société des concerts du Conservatoire, alors dirigée par Habeneck. À

l'un d'eux, on exécuta la _Symphonie pastorale_ de Beethoven, et, à

l'autre, la _Symphonie avec choeurs_ du même maître. Ce fut un nouvel

élan donné à mon ardeur musicale, et je me souviens très bien que, tout

en me révélant la personnalité si fière, si hardie de ce génie

gigantesque et unique, ces deux auditions me laissèrent comme la

conscience instinctive d'un langage semblable, au moins par bien des

côtés, à celui auquel m'avait initié l'audition de _Don Juan_: quelque

chose me disait que ces deux grands génies si diversement incomparables

avaient une patrie commune et appartenaient aux mêmes doctrines.

Mon temps de collège s'avançait. Parmi les ressorts que ma mère avait

mis en jeu pour me donner à réfléchir sur les conséquences de ma

détermination, outre qu'elle comptait toujours un peu sur le

redoublement de mes classes, elle avait espéré me dissuader en me

déclarant formellement que si j'amenais un mauvais numéro au tirage

pour la conscription, elle serait obligée de me laisser partir, étant

trop pauvre pour payer un remplaçant militaire. Évidemment, ce n'était

là qu'un expédient: la chère femme, qui avait, à coup sûr, mangé plus

d'une fois du pain sec pour que ses enfants ne manquassent de rien,

aurait vendu son lit plutôt que de se séparer de l'un de nous; et, comme

j'étais en âge de sentir et de comprendre tout ce qu'une pareille vie de

travail, de dévouement et de sacrifices m'imposait d'obligations, de

respect et d'amour pour ma mère, je lui dis, lorsqu'elle me parla de la

conscription:

--C'est bien, maman; ne m'en parlez plus; j'en fais mon affaire: je me

rachèterai moi-même, j'aurai le grand prix de Rome.

* * * * *

J'étais alors en troisième. Il s'était passé, dans la classe, un

événement qui m'avait attiré une certaine considération parmi mes

camarades.

Nous avions pour professeur un certain M. Roberge qui avait un faible

tout particulier pour les vers latins. Être fort en vers latins, c'était

être sûr de conquérir ses bonnes grâces. On avait fait, un jour, à M.

Roberge, je ne sais plus quelle farce, dont l'auteur ne voulait pas se

déclarer et dont aucun de nous ne se serait permis de révéler la

provenance. M. Roberge, devant ce refus d'aveu, frappa la classe entière

d'une privation de congé. Comme on touchait aux vacances de Pâques, qui

représentaient peut-être quatre ou cinq jours de sortie, la punition

était terrible. Néanmoins la solidarité lycéenne ne broncha pas et le

coupable resta ignoré.

L'idée me vint alors de prendre M. Roberge par son faible et d'essayer

de le fléchir. Sans en rien dire à mes camarades, je composai une pièce

de vers latins dont le sujet était le chagrin de petits oiseaux enfermés

dans une cage, loin des campagnes, des bois, du soleil, de l'air, et

redemandant à grands cris leur liberté. Il faut croire que le sentiment

sous la dictée duquel j'écrivis mes vers me porta bonheur. En entrant en

classe, je profitai d'un moment où M. Roberge avait les yeux tournés, et

je déposai furtivement sur sa chaise ma petite composition. Lorsqu'il

fut installé à sa place, il aperçut le papier, le déplia, il se mit à le

lire. Puis il dit:

--Messieurs, quel est l'auteur de cette pièce de vers?

Je levai la main.

--Elle est très bien, dit-il; puis il ajouta:--Messieurs, je lève la

privation de congé; remerciez votre camarade Gounod dont le travail vous

a mérité votre délivrance.

On devine les honneurs civiques dont je fus comblé en retour de cette

amnistie...

J'étais arrivé en seconde. Je me retrouvais sous le professorat de mon

cher maître de sixième, Adolphe Régnier. J'avais là pour camarades

Eugène Despois, qui devint un brillant élève de l'École normale et un

humaniste si distingué; Octave Ducros de Sixt; enfin Albert Delacourtie,

l'honorable et intelligent avoué qui est resté un de mes plus fidèles et

meilleurs amis. C'est à peu près entre nous quatre que se partageait le

«banc d'honneur». À Pâques, on me jugea assez avancé pour passer en

rhétorique, où je ne fis qu'un séjour de trois mois, mes études ayant

été assez satisfaisantes pour que ma mère renonçât au fameux projet de

me faire redoubler des classes. Je quittai le lycée aux vacances;

j'avais un peu plus de dix-sept ans.

Mais ma philosophie n'était pas faite, et ma mère n'entendait pas que

mes études restassent inachevées. Il fut donc convenu et exigé que je

continuerais mes études à la maison, et que, tout en poursuivant mon

travail de composition, je préparerais mes examens pour le baccalauréat

ès lettres, que je passai en effet au bout d'un an.

J'ai bien souvent regretté de n'y avoir pas ajouté le baccalauréat ès

sciences, qui m'eût familiarisé de bonne heure avec une foule de notions

dont je n'ai apprécié que plus tard toute l'importance et sur lesquelles

je suis malheureusement resté un ignorant! Mais le temps pressait; il

fallait se mettre en état de remporter ce prix de Rome auquel je m'étais

engagé, et qui était une question de vie ou de mort pour mon avenir: or,

il n'y avait pas un jour à perdre.

* * * * *

Reicha venait de mourir: je me trouvais sans professeur. Ma mère eut la

pensée de me conduire chez Cherubini, et de lui demander mon admission

dans une des classes de composition du Conservatoire. J'emportai sous

mon bras quelques-uns de mes cahiers de leçons avec Reicha, afin de

pouvoir renseigner Cherubini sur le point où j'en étais. Cette

exhibition ne fut pas nécessaire. Cherubini s'informa verbalement de mon

passé; et, lorsqu'il sut que j'étais élève de Reicha (qui avait

cependant professé au Conservatoire), il dit à ma mère:

--Eh bien! maintenant, il faut qu'il recommence tout dans une autre

manière. Je n'aime pas la manière de Reicha: c'est un Allemand; il faut

que le petit suive la méthode italienne: je vais le mettre dans la

classe de contrepoint et de fugue de mon élève Halévy.

Or, pour Cherubini, l'école italienne, c'était la grande école qui

descend de Palestrina, comme, pour les Allemands, le maître par

excellence est Sébastien Bach. Loin de me décourager, cette décision me

ravit.

--Tant mieux, me disais-je et répétais-je à ma mère, je n'en serai que

mieux armé, ayant pris de chacune de ces deux grandes écoles ce qu'elles

ont de particulier: tout est pour le mieux!

J'entrai dans la classe d'Halévy; en même temps, Cherubini me mit, pour

la composition lyrique, entre les mains de Berton, l'auteur de _Montano

et Stéphanie_ et d'un grand nombre d'ouvrages qui avaient joui d'une

réputation méritée; esprit fin, aimable, délicat, grand admirateur de

Mozart, dont il recommandait la lecture assidue.

--Lisez Mozart, répétait-il sans cesse, lisez les _Noces de Figaro_!

Il avait bien raison; ce devrait être le bréviaire des musiciens:

Mozart est à Palestrina et à Bach ce que le Nouveau Testament est à

l'Ancien dans l'esprit d'une seule et même Bible. Berton étant mort

environ deux mois après mon entrée dans sa classe, Cherubini me plaça

dans celle de Le Sueur, l'auteur des _Bardes_, de la _Caverne_, de

plusieurs messes et oratorios: esprit grave, recueilli, ardent, d'une

inspiration parfois biblique, très enclin aux sujets sacrés; grand, le

visage pâle comme la cire, l'air d'un vieux patriarche. Le Sueur

m'accueillit avec une bonté et une tendresse paternelles; il était

aimant, il avait un coeur chaud. Sa fréquentation, qui, malheureusement

pour moi, n'a duré que neuf ou dix mois, m'a été très salutaire, et j'ai

reçu de lui des conseils dont la lumière et l'élévation lui assurent un

titre ineffaçable à mon souvenir et à ma reconnaissante affection.

Je refis, sous la direction d'Halévy, tout mon chemin de contrepoint et

de fugue; mais, en dépit de mon travail, dont mon maître était pourtant

satisfait, je n'obtins jamais de prix au Conservatoire; mon objectif

unique était ce grand prix de Rome que je m'étais engagé à remporter

coûte que coûte.

J'allais avoir dix-neuf ans, lorsque je concourus pour la première fois.

Je remportai le second prix. Lesueur étant mort, je devins élève de

Paër, qui l'avait remplacé comme professeur de composition. Je concourus

de nouveau l'année suivante; ma mère était pleine de crainte et d'espoir

à la fois: désormais, je ne pouvais plus avoir que le grand prix ou un

échec. Ce fut un échec! J'avais vingt ans, l'âge de la conscription!

Mais mon second prix de l'année précédente me valait un sursis d'un an.

Il me restait donc encore les chances d'un troisième et dernier

concours. Pour me consoler de ma défaite, ma mère m'emmena faire un

voyage d'un mois en Suisse. Elle avait alors, malgré ses cinquante-huit

ans, toute la verdeur d'une femme de trente ans. Pour moi qui, en dehors

de Paris, n'avais encore vu que Versailles, Rouen et le Havre, ce voyage

ne fut qu'une suite d'enchantements, depuis Genève, par Chamonix,

l'Oberland, le Righi, les lacs, et le retour par Bâle. Je ne désadmirais

pas. Nous parcourions la Suisse à dos de mulets, partant de grand matin,

nous couchant tard, ma mère toujours levée la première et toute prête

avant de me réveiller.

Je rentrai à Paris plein d'une nouvelle ardeur pour le travail, et bien

résolu à en finir, cette fois, avec le grand prix de Rome. L'époque de

ce concours si impatiemment attendu arriva enfin. J'entrai en loge, et

je remportai le prix. Ma pauvre mère en pleura: de joie, d'abord, puis

aussi de la pensée que ce triomphe, c'était la séparation prochaine, et

une séparation de trois ans, dont deux passés à Rome et l'autre en

Allemagne. Jamais nous ne nous étions quittés, et la fable des _Deux

Pigeons_ allait devenir sa pensée quotidienne.

* * * * *

Les artistes qui avaient remporté les autres grands prix la même année

que moi étaient: pour la peinture, Hébert; pour la sculpture, Gruyère;

pour l'architecture, Le Fuel; pour la gravure en médailles, Vauthier,

petit-fils de Galle.

À la fin d'octobre avait lieu la distribution solennelle des prix de

Rome, séance publique annuelle, dans laquelle est exécutée la cantate du

musicien lauréat. Mon frère, qui était architecte, avait fait, comme

élève de Huyot, d'excellentes études à l'École des beaux-arts. Ne

voulant pas quitter notre mère, prévoyant peut-être que le grand prix

lui enlèverait, un jour, le plus jeune de ses deux fils, mon frère avait

renoncé au concours de Rome, qui l'eût éloigné, pour cinq ans, de cette

mère qu'il adorait et dont il était l'appui et le soutien. Mais il avait

remporté ce qu'on appelait le prix départemental, qui était accordé à

l'élève ayant obtenu le plus de médailles pendant le cours de ses études

à l'École des beaux-arts. Ce prix était proclamé en séance publique de

l'Institut, et notre mère eut la joie de voir couronner ses deux fils le

même jour.

J'ai dit que mon frère avait été élevé au lycée de Versailles. C'est là

qu'il avait connu Le Fuel, dont le père était lui-même architecte au

château, et qui devait, plus tard, rendre illustre le nom qu'il portait.

Le Fuel avait retrouvé mon frère comme condisciple à l'atelier du

célèbre architecte Huyot, l'un des auteurs de l'Arc de Triomphe de

l'Étoile, et, depuis lors, ils s'étaient liés d'une amitié que rien

désormais ne devait rompre. Le Fuel avait près de neuf ans de plus que

moi. Ma mère, qui l'aimait comme un fils, me confia à lui, on devine

avec quelles instances, et je dois à la mémoire de cet excellent ami de

dire qu'il s'acquitta de sa mission avec la plus fidèle et la plus

vigilante sollicitude.

* * * * *

Avant mon départ, l'occasion s'offrit à moi de me livrer à un travail

bien sérieux à tout âge et surtout au mien, une messe. Le maître de

chapelle de Saint-Eustache, Dietsch, qui était alors chef des choeurs à

l'Opéra, me dit un jour:

--Écrivez donc une messe avant de partir pour Rome; je vous la ferai

exécuter à Saint-Eustache.

Une messe! de moi! dans Saint-Eustache! Je crus rêver. J'avais cinq

mois devant moi; je me mis résolument à l'oeuvre, et, au jour dit,

j'étais prêt, grâce à l'activité laborieuse de ma mère qui m'avait aidé

à copier les parties d'orchestre, car nous n'avions pas le moyen de

payer un copiste. Une messe à grand orchestre, s'il vous plaît! je la

dédiai, avec autant de témérité que de reconnaissance, à la mémoire de

mon cher et regretté maître Le Sueur, et j'en dirigeai, moi-même,

l'exécution à Saint-Eustache.

Ma messe n'était certes pas une oeuvre remarquable: elle dénotait

l'inexpérience qu'on pouvait attendre d'un jeune homme encore tout

novice dans le maniement de cette riche palette de l'orchestre dont la

possession demande une si longue pratique; quant à la valeur des idées

musicales considérées en elles-mêmes, elle se bornait à un sentiment

assez juste, à un instinct assez vrai de conformité au sens du texte

sacré; mais la fermeté du dessin, le voulu y laissait fort à désirer.

Quoi qu'il en soit, ce premier essai me valut de bienveillants

encouragements, parmi lesquels celui-ci, dont je fus particulièrement

touché. Au moment où je rentrais à la maison avec ma mère après

l'exécution de la messe, je trouvai à la porte de notre appartement

(nous demeurions alors au rez-de-chaussée 8, rue de l'Éperon) un

commissionnaire qui m'attendait, une lettre à la main. Je prends la

lettre, je l'ouvre, et je lis ceci:

«Bravo, cher homme que j'ai connu enfant! Honneur au _Gloria_, au

_Credo_, surtout au _Sanctus_! c'est beau; c'est vraiment religieux!

Bravo et merci; vous m'avez rendu bien heureux.»

C'était de l'excellent M. Poirson, mon ancien proviseur de Saint-Louis,

alors proviseur du lycée Charlemagne. Il avait vu annoncer l'exécution

d'une messe de moi, et il était accouru, tout plein d'intérêt et de

sollicitude, pour entendre les débuts du jeune artiste auquel il avait

dit, sept ans auparavant:

--Va, mon enfant, fais de la musique!

Je fus tellement touché de son souvenir que je ne pris même pas le temps

d'entrer chez moi; je ne fis qu'un bond dans la rue, je montai dans un

cabriolet... et j'arrive au lycée Charlemagne, rue Saint-Antoine, où je

trouve mon cher ancien proviseur qui m'ouvre les bras et m'embrasse de

tout son coeur.

Je n'avais plus que quatre jours à passer avec cette mère de qui

j'allais me séparer pour trois ans et qui, à travers ses larmes,

préparait toutes choses pour le jour de mon départ. Ce jour arriva

rapidement.

II

L'ITALIE

Le 5 décembre 1839, Lefuel, Vauthier et moi, nous prenions, à huit

heures du soir, la malle-poste qui partait de la rue

Jean-Jacques-Rousseau. Mon frère seul était venu nous dire adieu. Notre

première étape était Lyon. De là nous descendions le Rhône par Avignon,

Arles, etc... jusqu'à Marseille. À Marseille, nous prenions un

_voiturin_.

Le _voiturin_! que de souvenirs dans ce mot! Pauvre vieux véhicule

écroulé, écrasé, broyé sous la vitesse haletante, vertigineuse des roues

de fer de la vapeur! Le _voiturin_, qui permettait de s'arrêter, de

regarder, d'admirer paisiblement tous les sites à travers

lesquels--quand ce n'est pas par-dessous lesquels--la rugissante

locomotive vous emporte maintenant comme un simple colis, et vous lance

à travers l'espace avec la furie d'un bolide! Le _voiturin_, qui vous

faisait passer, peu à peu, graduellement, discrètement, d'un aspect à un

autre, au lieu de cet obus à rails qui vous prend endormis sous le ciel

de Paris et vous jette, au réveil, sous celui de l'Orient, sans

transition, ni d'esprit ni de température, brutalement, comme une

marchandise, à l'anglaise! Beaucoup, vite et à fond de cale: comme du

poisson qu'on expédie par le _rapide_ pour qu'il arrive encore frais!

Si, du moins, le Progrès, ce conquérant sans pitié, laissait la vie aux

vaincus! Mais non: le _voiturin_ n'est plus!... Je le bénis d'avoir été:

il m'a permis de jouir en détail de cette admirable route de la Corniche

qui prépare si bien le voyageur au climat et aux beautés pittoresques de

l'Italie: Monaco, Menton, Sestri, Gênes, la Spezia, Trasimène, la

Toscane avec Pise, Lucques, Sienne, Pérouse, Florence; enseignement

progressif et alternatif de la nature qui explique les maîtres et des

maîtres qui vous apprennent à regarder la nature. Tout cela, nous

l'avons pendant près de deux mois dégusté, savouré à notre aise; et, le

27 janvier 1840, nous entrions dans cette Rome qui allait devenir notre

résidence, notre éducatrice, notre initiatrice aux grandes et sévères

beautés de la nature et de l'art.

Le Directeur de l'Académie de France à Rome était alors M. Ingres. Mon

père l'avait connu tout jeune. Dès notre arrivée, nous montâmes, comme

c'était notre devoir, chez le directeur, pour lui être présentés, chacun

par notre nom. Il ne m'eut pas plutôt aperçu qu'il s'écria:

--C'est vous qui êtes Gounod! Dieu! ressemblez-vous à votre père!

Et il me fit de mon père, de son talent de dessinateur, de sa nature, du

charme de son esprit et de sa conversation, un éloge que j'étais fier

d'entendre de la bouche d'un artiste de cette valeur, et qui était bien

le plus doux accueil possible à mon arrivée.

Chacun de nous s'étant installé ensuite dans le logement qui lui était

destiné,--logement qui se composait d'une grande pièce unique qu'on

appelait une loge et qui servait de cabinet de travail et de chambre à

coucher,--mon premier sentiment fut celui de ce long exil qui me

séparait de ma mère. Je me demandai comment mon travail de pensionnaire

suffirait à me faire prendre en patience un éloignement que le séjour de

Rome et celui de l'Allemagne devaient faire durer trois ans.

De ma fenêtre, j'apercevais au loin le dôme de Saint-Pierre, et je

m'abandonnais volontiers à la mélancolie dans laquelle me plongeait ma

première expérience de la solitude, bien qu'à tout prendre ce ne fût pas

une solitude que ce palais où nous étions vingt-deux pensionnaires,

réunis chaque jour au moins deux fois autour de la table commune,--dans

cette fameuse salle à manger tapissée des portraits de tous les

pensionnaires depuis la fondation de l'Académie,--et que je fusse de

nature à faire de suite connaissance et bon ménage avec tous mes

camarades.

Je dois l'avouer: une des causes qui contribuèrent le plus à cette

tristesse fut assurément l'impression que me fit mon arrivée à Rome. Ce

fut une déception complète. Au lieu de la ville que je m'étais figurée,

d'un caractère majestueux, d'une physionomie saisissante, d'un aspect

grandiose, pleine de temples, de monuments antiques, de ruines

pittoresques, je me trouvais dans une vraie ville de province, vulgaire,

incolore, sale presque partout: j'étais en pleine désillusion, et il

n'aurait pas fallu grand chose pour me faire renoncer à ma pension,

reboucler ma malle et me sauver au plus vite à Paris pour y retrouver

tout ce que j'aimais.

Certes, Rome renfermait tout ce que j'avais rêvé, mais non de manière à

frapper tout d'abord: il fallait l'y chercher; il fallait fouiller çà et

là et interroger peu à peu cette grandeur endormie du glorieux passé et

faire revivre, en les fréquentant, les ruines muettes, les ossements de

l'antiquité romaine.

J'étais trop jeune alors, non seulement d'âge, mais

encore et surtout de caractère; j'étais trop enfant pour saisir et

comprendre, au premier coup d'oeil, le sens profond de cette ville

grave, austère, qui ne me parut que froide, sèche, triste et maussade,

et qui parle si bas qu'on ne l'entend qu'avec des oreilles préparées par

le silence et initiées par le recueillement. Rome peut dire ce que la

Sainte Écriture fait dire à Dieu par rapport à l'âme: «Je la conduirai

dans la solitude et là je parlerai à son coeur.»

Rome est, à elle seule, tant de choses, et ces choses sont enveloppées

d'un calme si profond, d'une majesté si tranquille et si sereine qu'il

est impossible d'en soupçonner, au premier abord, le prodigieux

ensemble et l'inépuisable richesse. Son passé comme son présent, son

présent comme sa destinée, font d'elle la capitale non d'un pays mais de

l'humanité. Quiconque y a vécu longtemps le sait bien; et, à quelque

nation que l'on appartienne, quelque langue que l'on parle, Rome parle

une langue si universelle qu'on ne peut plus la quitter sans sentir que

l'on quitte une _patrie_.

Peu à peu, je sentis ma mélancolie faire place à une disposition tout

autre. Je me familiarisai avec Rome et je sortis de cette espèce de

linceul où j'étais renfermé.

Toutefois je n'étais pas demeuré absolument oisif. Ma distraction

favorite était la lecture du _Faust_ de Goethe, en français, bien

entendu, car je ne savais pas un mot d'allemand; je lisais, en outre, et

avec grand plaisir, les poésies de Lamartine: avant de songer à mon

premier envoi de Rome, pour lequel j'avais du temps devant moi, je

m'étais occupé à écrire plusieurs mélodies, au nombre desquelles se

trouvaient _le Vallon_ ainsi que _le Soir_, dont la musique devait être,

dix ans plus tard, adaptée à la scène de concours du premier acte de mon

opéra, _Sapho_, sur les beaux vers de mon ami et illustre collaborateur

Émile Augier: «_Héro, sur la tour solitaire..._»--Je les écrivis toutes

deux à peu de jours de distance et presque dès mon arrivée à la Villa

Médicis.

Six semaines environ s'écoulèrent; mes yeux s'étaient habitués à cette

ville dont le silence m'avait causé l'impression d'un désert; ce silence

même commençait à me charmer, à devenir un bien-être, et je trouvais un

plaisir particulier à fréquenter le Forum, les ruines du Palatin, le

Colisée, tous ces restes d'une grandeur et d'une puissance disparues,

sur lesquels s'étend, depuis des siècles, la houlette auguste et

pacifique du Pasteur des peuples et de la Dominatrice des nations.

J'avais fait connaissance et peu à peu lié amitié avec une excellente

famille, les Desgoffe, qui recevaient l'hospitalité de M. et de madame

Ingres. Alexandre Desgoffe était, non un pensionnaire de Rome, mais un

élève de M. Ingres, paysagiste d'un talent noble et sévère. Il habitait

l'Académie avec sa femme et sa fille, une charmante enfant de neuf

ans,--devenue depuis madame Paul Flandrin, épouse et mère aussi

admirable qu'elle avait été une fille parfaite.--Desgoffe était une

nature rare: coeur profond, digne, dévoué, modeste; simple et limpide

comme un enfant; fidèle et généreux. Ce fut, on le pense bien, une

grande joie pour ma mère lorsque je lui écrivis qu'il y avait près de

moi des êtres excellents qui me témoignaient une véritable affection et

auprès desquels je pouvais trouver quelque adoucissement à ma solitude

et, au besoin, des soins affectueux et dévoués.

* * * * *

Notre soirée du dimanche se passait habituellement dans le grand salon

du directeur, chez qui les pensionnaires avaient, ce jour-là, leurs

entrées de droit. On y faisait de la musique. M. Ingres m'avait pris en

amitié. Il était fou de musique; il aimait passionnément Haydn, Mozart,

Beethoven, Gluck surtout, qui, par la noblesse et l'accent pathétique de

son style, lui semblait un Grec, un descendant d'Eschyle, de Sophocle et

d'Euripide. M. Ingres jouait du violon: ce n'était pas un exécutant,

moins encore un virtuose; mais il avait, dans sa jeunesse, fait sa

partie de violon dans l'orchestre du théâtre de sa ville natale,

Montauban, où il avait pris part à l'exécution des opéras de Gluck.

J'avais lu et étudié les oeuvres de Gluck. Quant au _Don Juan_ de

Mozart, je le savais par coeur, et, bien que je ne fusse pas un

pianiste, je me tirais assez passablement d'affaire pour pouvoir régaler

M. Ingres du souvenir de cette partition qu'il adorait. Je savais

également, de mémoire, les symphonies de Beethoven, pour lesquelles il

avait une admiration passionnée: nous passions souvent une partie de la

nuit à nous entretenir ainsi tous deux dans l'intimité des grands

maîtres, et en peu de temps je fus tout à fait dans ses bonnes grâces.

Qui n'a pas connu intimement M. Ingres n'a pu avoir de lui qu'une idée

inexacte et fausse. Je l'ai vu de très près, familièrement, souvent,

longtemps; et je puis affirmer que c'était une nature simple, droite,

ouverte, pleine de candeur et d'élan, et d'un enthousiasme qui allait

parfois jusqu'à l'éloquence. Il avait des tendresses d'enfant et des

indignations d'apôtre; il était d'une naïveté et d'une sensibilité

touchantes et d'une fraîcheur d'émotion qu'on ne rencontre pas chez les

_poseurs_, comme on s'est plu à dire qu'il l'était.

Sincèrement humble et petit devant les maîtres, mais digne et fier

devant la suffisance et l'arrogance de la sottise; paternel pour tous

les pensionnaires qu'il regardait comme ses enfants et dont il

maintenait le rang avec une affection jalouse au milieu des visiteurs,

quels qu'ils fussent, qui étaient reçus dans ses salons, tel était le

grand et noble artiste dont j'allais avoir le bonheur de recueillir les

précieux enseignements.

Je l'ai beaucoup aimé, et je n'oublierai jamais qu'il a laissé tomber

devant moi quelques-uns de ces mots lumineux qui suffisent à éclairer la

vie d'un artiste quand il a le bonheur de les comprendre.

Mémoires d'un artiste · 第 2 / 12 段