La pension choisie fut celle d'un certain M. Boniface, rue d

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CHARLES GOUNOD

MÉMOIRES

D'UN ARTISTE

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

À LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1896

Droits de traduction et de reproduction réservés

pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.

PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-45.--(Encre Lorilleux).

AVERTISSEMENT

Les pages qu'on va lire sont un récit des événements qui ont le plus

intéressé ma vie d'artiste, des impressions que j'en ai ressenties, de

l'influence qu'ils ont pu exercer sur ma carrière, et des réflexions

qu'ils m'ont suggérées. Sans m'abuser sur le degré d'intérêt qui peut

s'attacher à mon individu, je crois que le récit exact et simple d'une

existence d'artiste offre des enseignements utiles, qui, parfois, se

cachent sous un fait ou sous un mot sans importance apparente, mais qui

se rencontrent avec la disposition d'esprit ou le besoin du moment. Le

fait le plus indifférent, le mot le moins prémédité est souvent une

opportunité; j'en ai fait l'expérience, et ce qui m'a été utile ou

salutaire peut l'être à d'autres.

Dans des «Mémoires», on a beaucoup, on a même à chaque instant à parler

de soi. J'ai tâché de le faire avec impartialité dans mes jugements; je

l'ai fait avec exactitude et véracité dans le récit des événements, ou

lorsqu'il s'agit de rapporter les paroles d'autrui à mon sujet. J'ai dit

avec sincérité ce que je pense de mes ouvrages; mais le hibou se

trompait dans son jugement sur ses petits, et je ne suis pas plus que

lui à l'abri de l'illusion. Le temps, s'il s'occupe de moi, donnera la

mesure de mes appréciations; c'est à lui que je m'en rapporte pour me

mettre à ma place, comme il fait de toute chose, ou pour m'y remettre

si j'en suis sorti.

* * * * *

Ce récit est un témoignage de vénération et d'amour envers l'être qui

nous donne le plus d'amour en ce monde, une _mère_. La mère est,

ici-bas, la plus parfaite image, le rayon le plus pur et le plus chaud

de la Providence; son intarissable sollicitude est l'émanation la plus

directe de l'éternelle sollicitude de Dieu.

Si j'ai pu être, ou dire, ou faire quelque peu que ce soit de bon

pendant ma vie, c'est à ma mère que je l'aurai dû; c'est à elle que je

veux en restituer le mérite. C'est elle qui m'a nourri, qui m'a élevé,

qui m'a _formé_: non pas à son image, hélas! c'eût été trop beau; et ce

qui en a manqué n'a pas été de sa faute, mais de la mienne.

Elle repose sous une pierre simple comme l'a été sa vie.

Puisse ce souvenir d'un fils bien-aimé laisser sur sa tombe une couronne

plus durable que nos _immortelles d'un jour_, et assurer à sa mémoire,

au delà de ma vie, un respect que j'aurais voulu pouvoir rendre

éternel!

I

L'ENFANCE

Ma mère naquit à Rouen, sous le nom de Victoire Lemachois, le 4 juin

1780. Son père appartenait à la magistrature. Sa mère, une demoiselle

Heuzey, était douée d'une intelligence remarquable et de merveilleuses

aptitudes pour les arts. Elle était poète, musicienne; elle composait,

chantait, jouait de la harpe, et j'ai souvent ouï dire à ma mère qu'elle

jouait la tragédie comme mademoiselle Duchesnois et la comédie comme

mademoiselle Mars.

Un ensemble aussi rare de dons naturels et exceptionnels la faisait

rechercher par les personnes les plus distinguées de la haute société,

les d'Houdetot, les de Mortemart, les Saint-Lambert, les d'Herbouville,

dont elle était, littéralement, l'enfant gâtée.

Mais, hélas! les facultés qui font le charme et la séduction de la vie

n'en assurent pas toujours le bonheur. La paix du foyer s'accommode

difficilement d'une disparité totale de goûts, de tendances,

d'instincts, et c'est un rêve dangereux que de vouloir assujettir les

réalités de l'existence au règne de l'idéal. Aussi l'harmonie ne

tarda-t-elle guère à déserter un intérieur d'où tant de dissemblances

conspiraient à la bannir. L'enfance de ma mère en reçut le douloureux

contre-coup, et sa vie devint sérieuse à l'âge qui devait encore ignorer

le souci.

Mais Dieu l'avait douée d'une âme robuste, d'une haute raison et d'un

courage à toute épreuve. Privée des premiers soins de la vigilance

maternelle, réduite à apprendre seule la lecture et l'écriture, c'est

par elle seule encore qu'elle acquit les premières notions du dessin et

de la musique, dont elle allait être bientôt obligée de se faire un

moyen d'existence.

La Révolution venait de faire perdre à mon grand-père sa position à la

cour de Rouen. Ma mère ne songea plus qu'à travailler pour se rendre

utile. Elle chercha à donner des leçons de piano; elle en trouva et

commença ainsi, dès l'âge de onze ans, cette vie laborieuse à laquelle

elle devait plus tard, devenue veuve, demander le moyen d'élever ses

enfants.

Stimulée par un désir de faire toujours mieux, et par une conscience du

devoir qui dirigea et domina son existence tout entière, elle comprit

que, voulant enseigner, il fallait apprendre ce qui constitue l'autorité

de l'enseignement. Elle résolut donc de chercher, auprès de quelque

maître en renom, des conseils qui pussent à la fois affermir son crédit

et rassurer sa conscience. Pour atteindre son but, elle mit de côté,

petit à petit,--sou par sou, peut-être,--une part du pauvre argent que

lui rapportait sa modeste clientèle, et, quand elle eut économisé la

somme nécessaire, elle prit le _coche_,--qui mettait alors trois jours

pour aller de Rouen à Paris,--et courut tout droit chez Adam, professeur

de piano au Conservatoire, et qui fut le père d'Adolphe Adam, l'auteur

du _Chalet_ et de tant d'autres charmants ouvrages. Adam la reçut avec

bienveillance; il l'écouta avec attention et distingua de suite, chez

elle, les qualités qui maintiennent et consolident l'intérêt accordé

d'abord à d'heureuses aptitudes. Ma mère ne pouvant, en raison de son

jeune âge, s'installer à Paris pour y recevoir, d'une façon régulière et

suivie, les conseils d'Adam, il fut convenu qu'elle ferait, tous les

trois mois, le voyage de Rouen à Paris, pour venir prendre une leçon.

Une leçon tous les trois mois! C'était, on en conviendra, une pauvre

ration, en apparence du moins, pour penser qu'elle pût être profitable.

Mais il y a des âmes qui sont une démonstration vivante de la

_multiplication des pains_ dans le désert, et l'on verra, par bien

d'autres exemples, au cours de ce récit, que ma mère était une de ces

âmes-là.

Cette femme, qui devait se faire, plus tard, un si solide et si légitime

renom dans le professorat, n'était pas, ne pouvait pas être une élève à

rien laisser perdre des rares et précieuses instructions de son maître.

Aussi Adam fut-il émerveillé des progrès qu'il constatait d'une leçon à

l'autre; et, plus sensible encore au courage de sa jeune élève qu'à ses

capacités musicales, il obtint pour elle la livraison gratuite d'un

piano qui pût lui permettre d'étudier assidûment sans avoir le souci ni

porter le fardeau d'une location, qui, si peu coûteuse qu'elle fût,

représentait encore un gros impôt pour un si mince budget.

À quelque temps de là, survint, dans l'existence de ma mère, un

événement qui eut sur son avenir une influence décisive.

Les maîtres en vogue, à cette époque, pour la musique de piano, étaient

les Clementi, les Steibelt, les Dussek, etc. Je ne parle pas de Mozart

qui déjà, à la suite de Haydn, rayonnait sur le monde musical, ni du

grand Sébastien Bach qui, depuis un siècle, était devenu, par son

immortel recueil de Préludes et Fugues connu sous le nom de _Clavecin

bien tempéré_, le code insurpassable de l'étude du clavier et comme le

bréviaire de la composition musicale. Beethoven, jeune encore, n'avait

pas atteint la célébrité que devait lui conquérir son oeuvre de géant.

Ce fut alors qu'un musicien allemand, violoniste de mérite, Hullmandel,

contemporain et ami de Beethoven, vint se fixer en France, dans le

dessein de s'y créer une clientèle de leçons d'accompagnement.

Hullmandel fit un séjour à Rouen, et voulut y entendre plusieurs des

jeunes personnes qui passaient pour être le mieux organisées au point de

vue musical. Une sorte de concours s'ouvrit: ma mère y prit part et eut

l'honneur d'être tout particulièrement distinguée et félicitée par

Hullmandel, qui la désigna de suite comme capable de recevoir ses leçons

et de se faire entendre avec lui dans les maisons où l'on cultivait

passionnément et sérieusement la musique.

Ici s'arrêtent, pour moi, les renseignements que je tiens de ma mère sur

son enfance et sa jeunesse. Je ne sais plus rien de sa vie jusqu'à

l'époque de son mariage, qui eut lieu en 1806. Elle avait alors

vingt-six ans et demi.

* * * * *

Mon père, François-Louis Gounod, né en 1758, avait, au moment de son

mariage, un peu plus de quarante-sept ans. C'était un peintre distingué,

et ma mère m'a dit souvent qu'il était considéré comme le premier

dessinateur de son temps par les grands artistes ses contemporains,

Gérard, Girodet, Guérin, Joseph Vernet, Gros et autres. Je me rappelle

un mot de Gérard que ma mère racontait avec un bien légitime orgueil.

Gérard, entouré de gloire et d'honneurs, baron de l'Empire, possesseur

d'une grande fortune, avait de fort beaux équipages. Sortant, un jour,

en voiture, il rencontra, dans les rues de Paris, mon père qui était à

pied. Aussitôt il s'écria:

--Gounod! à pied! quand moi je roule carrosse! Ah! c'est une honte!

Mon père avait été élève de Lépicié, en même temps que Carle Vernet (le

fils de Joseph et le père d'Horace). Il avait concouru, à deux reprises

différentes, pour le grand prix de Rome. Un trait de sa jeunesse

montrera combien étaient scrupuleuses sa conscience et sa modestie

d'artiste et de condisciple. Le sujet du concours était _la Femme

adultère_. Parmi les concurrents dont mon père faisait partie, se

trouvait le peintre Drouais, dont tout le monde connaît le remarquable

tableau qui lui valut le grand prix. Mon père avait été admis par

Drouais à voir son oeuvre de concours: il déclara sincèrement à son

camarade qu'il n'y avait pas de comparaison possible entre leurs deux

tableaux, et, de retour dans sa loge, il creva sa toile, la jugeant

indigne de figurer à côté de celle de Drouais. Cela donne la mesure de

cette probité artistique qui ne balançait pas un instant entre la voix

de la justice et celle de l'intérêt personnel.

Homme instruit, esprit délicat et cultivé, mon père eut, toute sa vie,

une sorte d'effroi à la pensée d'entreprendre une grande oeuvre. Doué

comme il l'était, peut-être est-ce dans une santé assez frêle qu'il faut

chercher l'explication de cette répugnance; peut-être aussi faut-il

tenir compte d'un extrême besoin d'indépendance qui lui faisait redouter

de s'engager dans un travail de longue haleine. L'anecdote suivante en

fournira un exemple.

M. Denon, alors conservateur du Musée du Louvre, et en même temps, je

crois, surintendant des musées royaux de France, avait pour mon père

beaucoup de sympathie et faisait grand cas de son talent comme

dessinateur et comme graveur à l'eau-forte. Il proposa un jour à mon

père l'exécution d'un recueil de gravures à l'eau-forte destiné à

reproduire la collection composant le Cabinet des médailles, et lui

assurait, en retour, et jusqu'à l'achèvement de ce travail, un revenu

annuel de dix mille francs. Pour un ménage qui n'avait rien, c'était,

dans ce temps-là surtout, une fortune; et il y avait à faire vivre un

mari, une femme et deux enfants. Mon père refusa net, se bornant à

quelques portraits et à des lithographies qu'on lui commandait, et dont

plusieurs sont des oeuvres de premier ordre, conservées encore

aujourd'hui dans les familles pour lesquelles elles avaient été

exécutées.

Au reste, dans ces portraits même qui révélaient un sentiment si fin, un

talent si sûr, la vaillante énergie de ma mère était souvent

indispensable pour que la tâche fût menée jusqu'au bout. Combien d'entre

eux seraient restés en route, si elle n'y avait pas mis la main! Que de

fois elle a dû charger et nettoyer elle-même la palette! Et ce n'était

pas tout. Tant qu'il ne s'agissait que du côté humain du portrait, de

l'attitude, de la physionomie, des éléments d'expression du visage, les

yeux, le regard, l'être intérieur en un mot, c'était tout plaisir, tout

bonheur! Mais, quand il fallait en venir au détail des accessoires,

manchettes, ornements, galons, insignes, etc., oh! alors, la défaillance

arrivait; l'intérêt n'y était plus; il fallait de la patience; c'est là

que la pauvre épouse prenait la brosse et endossait la partie ingrate de

la besogne, achevant, par l'intelligence et le courage, l'oeuvre

commencée par le talent et abandonnée par la crainte de l'ennui.

Mon père, outre son travail de peintre, avait heureusement consenti à

ouvrir chez lui un cours de dessin, qui, non seulement amenait à la

maison un peu du nécessaire pour vivre, mais qui devint, comme on le

verra plus loin, le point de départ de la carrière de ma mère comme

professeur de piano.

Tel fut le train plus que modeste de notre pauvre maison, jusqu'à la

mort de mon père, qui eut lieu le 4 mai 1823, à la suite d'une fluxion

de poitrine. Il était âgé de soixante-quatre ans. Ma mère restait veuve

avec deux enfants, mon frère aîné, âgé de quinze ans et demi, et moi,

qui allais avoir cinq ans le 17 juin.

* * * * *

En mourant, mon père emportait avec lui le gagne-pain de la famille. Je

dirai maintenant comment ma mère, par son énergie virile et son

incomparable tendresse, nous rendit, et au delà, la protection et

l'appui du père qui nous était enlevé.

Il y avait, à cette époque, quai Voltaire, un lithographe nommé

Delpech,--dont le nom se voyait encore longtemps après sur la façade de

la maison qu'il avait habitée.

À peine devenue veuve, ma mère courut chez lui.

--Delpech, lui dit-elle, mon mari n'est plus; me voilà seule avec deux

enfants à nourrir et à élever; je dois être désormais leur père en même

temps que leur mère; je travaillerai pour eux. Je viens vous demander

deux choses: comment taille-t-on le crayon lithographique? comment

prépare-t-on la pierre à lithographier?... Je me charge du reste, et je

vous prie de me procurer du travail.

Le premier soin de ma mère fut d'annoncer qu'elle conserverait et

continuerait le cours de dessin de mon père, si les parents des élèves

voulaient bien y consentir.

Il n'y eut qu'une voix pour saluer la vaillante initiative de cette

noble et généreuse femme qui, au lieu de s'abattre et de s'ensevelir

dans sa douleur de veuve, se relevait et se redressait dans son

dévouement et dans sa tendresse de mère. Le cours de dessin fut donc

maintenu et s'augmenta même rapidement d'un assez grand nombre de

nouvelles élèves. Cependant, comme ma mère, tout en dessinant fort bien,

était excellente musicienne, les parents de ses jeunes élèves de dessin

lui demandèrent si elle consentirait à donner également à leurs filles

des leçons de musique.

Devant cette nouvelle ressource pour subvenir aux besoins de la petite

famille, ma mère n'hésita pas. Les deux enseignements marchèrent de

front pendant quelque temps; mais, comme c'était un mauvais moyen de

suffire à la tâche que de succomber à la peine, il fallut bien opter

entre les deux professorats, et ce fut la musique qui resta maîtresse du

terrain.

Je n'ai pu conserver de mon père, l'ayant si peu connu, qu'un bien petit

nombre de souvenirs, trois ou quatre au plus; mais ils sont encore aussi

nets que s'ils dataient d'hier. J'éprouve, à les retracer ici, une

émotion qu'il est facile de comprendre.

Au nombre des impressions qui me sont restées de lui, je distingue

surtout son attitude de lecteur attentif, assis, les jambes croisées, au

coin de la cheminée, portant des lunettes, habillé d'un pantalon à pieds

en molleton, d'une veste à raies blanches, et coiffé d'un bonnet de

coton tel que le portaient, d'habitude, les artistes de son temps, et

que je l'ai vu porter encore, bien des années plus tard, par mon

illustre et regretté ami et directeur de l'Académie de France à Rome, M.

Ingres.

Pendant que mon père était ainsi absorbé dans sa lecture, j'étais, moi,

couché à plat ventre au beau milieu de la chambre, et je dessinais, avec

un crayon blanc sur une planche noire vernie, des yeux, des nez et des

bouches dont mon père avait lui-même tracé le modèle sur ladite planche.

Je vois cela comme si j'y étais encore, et j'avais alors quatre ans ou

quatre ans et demi tout au plus. Cette occupation avait pour moi, je

m'en souviens, un charme si vif que je ne doute nullement que, si

j'avais conservé mon père, je fusse devenu peintre plutôt que musicien;

mais la profession de ma mère et l'éducation que je reçus d'elle pendant

les années de l'enfance firent pencher la balance du côté de la

musique.

Peu de temps après la mort de mon père dans la maison qui portait et

porte encore aujourd'hui le nº 11, place Saint-André-des-Arts (ou plutôt

des Arcs), ma mère alla s'établir dans un autre logement, non loin de

là, rue des Grands-Augustins, nº 20. C'est de cette époque que datent

les premiers souvenirs précis de mes impressions musicales.

Ma mère, qui avait été ma nourrice, m'avait certainement fait avaler

autant de musique que de lait. Jamais elle ne m'allaitait sans chanter,

et je peux dire que j'ai pris mes premières leçons sans m'en douter et

sans avoir à leur donner cette attention si pénible au premier âge et si

difficile à obtenir des enfants. Sans en avoir conscience, j'avais déjà

la notion très claire et très précise des intonations et des intervalles

qu'elles représentent, des tout premiers éléments qui constituent la

modulation, et de la différence caractéristique entre le mode majeur et

le mode mineur, avant même de savoir parler, puisqu'un jour, ayant

entendu chanter dans la rue (par quelque mendiant, sans doute) une

chanson en mode mineur, je m'écriai:

--Maman, pourquoi il chante en do qui _plore_ (pleure)?

J'avais donc l'oreille parfaitement exercée et je pouvais tenir

avantageusement déjà ma place d'élève dans un cours de solfège, où

j'aurais pu même être professeur.

Toute fière de voir son bambin en remontrer à de grandes jeunes filles

en fait de lecture musicale (et cela grâce à elle seule), ma mère ne

résista pas au désir de montrer son petit élève à quelque musicien en

crédit.

Il y avait à cette époque un musicien nommé Jadin, dont le fils et le

petit-fils se sont fait une réputation dans la peinture. Ce Jadin

s'était fait connaître par des romances qui avaient eu de la vogue, et

remplissait, si je ne me trompe, les fonctions d'accompagnateur dans la

célèbre école de musique religieuse de Choron. Ma mère lui écrivit pour

le prier de vouloir bien venir la voir et se rendre compte de mes

dispositions musicales. Jadin vint à la maison, me fit mettre, le visage

tourné, dans un coin que je vois encore, se mit au piano et improvisa

une suite d'accords et de modulations, me demandant à chaque modulation

nouvelle:

--Dans quel ton suis-je?

Je ne me trompai pas une seule fois. Jadin fut émerveillé. Ma mère

triomphait.

Pauvre chère mère, elle ne se doutait pas, alors, qu'elle développait

elle-même dans son enfant les germes d'une détermination qui devait,

bien peu d'années plus tard, causer sa grande préoccupation au sujet de

mon avenir, et sur laquelle eut déjà, probablement, une grande

influence l'audition de _Robin des bois_ au théâtre de l'Odéon, où elle

m'avait emmené quand j'avais six ans.

* * * * *

Ceux qui liront ce récit seront sans doute surpris que je n'aie rien dit

encore de mon frère. Cela tient à ce que son souvenir ne se rattache à

aucun de ceux de ma première enfance. Ce n'est guère qu'à partir de

l'âge de six ans que je lui vois prendre place dans ma vie et dans ma

mémoire.

Mon frère, Louis-Urbain Gounod, était né le 13 décembre 1807. Il avait

donc dix ans et demi de plus que moi.

Vers l'âge de douze ans, mon frère était entré au lycée de Versailles,

où il resta jusque vers dix-huit ans. C'est de Versailles que date le

premier souvenir que j'aie gardé de ce frère excellent, qui devait

m'être enlevé au moment où je pouvais apprécier la valeur d'un tel ami.

Mon père avait été appelé par le roi Louis XVIII aux fonctions de

professeur de dessin des Pages. Le roi, qui aimait beaucoup mon père,

l'avait autorisé à occuper, pendant le temps que nous passions à

Versailles, un logement situé dans les vastes bâtiments du nº 6 de la

rue de la Surintendance, laquelle s'étend de la place du Château à la

rue de l'Orangerie.

Notre appartement, que je vois encore, et où l'on montait par une

quantité d'escaliers d'une disposition bizarre, donnait sur la pièce

d'eau des Suisses et sur les grands bois de Satory. Tout le long de

l'appartement, régnait un corridor qui me semblait à perte de vue et qui

allait rejoindre le logement occupé par la famille Beaumont, dans

laquelle je rencontrai l'un de mes premiers compagnons d'enfance,

Édouard Beaumont, qui devait se faire, plus tard, un nom distingué

comme peintre. Le père d'Édouard était sculpteur, et restaurateur des

statues du château et du parc de Versailles; c'est en cette qualité

qu'il occupait le logement faisant suite au nôtre.

À la mort de mon père, en 1823, on avait conservé à ma mère le droit de

séjourner, aux vacances de chaque année, dans les bâtiments de la

Surintendance. Cette faveur continua de lui être accordée sous le règne

du roi Charles X, c'est-à-dire jusqu'en 1830, et fut retirée à

l'avènement de Louis-Philippe. Mon frère qui était, comme je l'ai dit,

au lycée de Versailles, passait au milieu de nous tout le temps de ses

vacances.

Il y avait un vieux musicien nommé Rousseau qui était maître de chapelle

du château de Versailles. Rousseau jouait du violoncelle (de la basse,

comme on disait alors), et ma mère avait fait donner par lui des leçons

de violoncelle à mon frère, qui était doué d'une voix charmante et

chantait souvent aux offices de la chapelle du château.

Je ne saurais dire si ce vieux père Rousseau jouait bien ou mal de la

basse; mais ce que je me rappelle, c'est que mon frère me faisait

l'effet d'être assez peu habile sur la sienne; et, comme je ne pouvais

me rendre compte de ce que c'était qu'un commençant, je me figurais,

instinctivement, que, dès qu'on jouait d'un instrument, on ne devait pas

pouvoir faire autrement que d'en jouer juste. L'idée qu'on pût jouer

faux n'entrait même pas dans ma petite tête.

Un jour, j'entendis, de ma chambre, mon frère qui était en train

d'étudier sa basse dans la pièce voisine. Frappé de la quantité de

passages plus que douteux dont mon oreille avait eu à souffrir, je

demandai à ma mère:

--Maman, pourquoi donc la basse d'Urbain est-elle si fausse?

Je ne me rappelle pas quelle fut sa réponse, mais, à coup sûr, elle a dû

s'égayer de la naïveté de ma question.

J'ai dit que mon frère avait une très jolie voix: outre que j'ai pu en

juger plus tard par moi-même, je l'ai entendu dire à Wartel, qui avait

souvent chanté avec lui à la chapelle royale de Versailles, et qui,

après avoir été à l'école de musique de Choron, fit partie de la troupe

de l'Opéra du temps de Nourrit, et acquit ensuite, dans le professorat,

une grande et légitime réputation.

* * * * *

En 1825, ma mère tomba malade. J'avais, à cette époque, près de sept

ans. Son médecin, depuis plusieurs années, était le docteur Baffos, qui

m'avait vu naître, et qui était devenu le médecin de notre famille après

le docteur Hallé, et à sa recommandation. Baffos, voyant dans ma

présence à la maison un surcroît de fatigue pour ma mère, dont la

journée se passait à donner des leçons chez elle, suggéra l'idée de me

faire conduire, chaque matin, dans une pension, où l'on venait me

reprendre avant le dîner.

La pension choisie fut celle d'un certain M. Boniface, rue de Touraine,

près l'École de médecine, et non loin de la rue des Grands-Augustins où

nous demeurions. Cette pension fut transférée, peu de temps après, rue

de Condé, presque en face du théâtre de l'Odéon. C'est là que je vis

pour la première fois Duprez, qui devait être, un jour, le grand ténor

que chacun sait et qui brilla d'un éclat si vif sur la scène de l'Opéra.

Duprez, qui a environ neuf ans de plus que moi, pouvait donc avoir

alors seize ou dix-sept ans. Il était élève de Choron, et venait dans la

pension Boniface comme maître de solfège. Duprez, s'étant aperçu que je

lisais la musique aussi aisément qu'on lit un livre, et même beaucoup

plus couramment que je ne la lirais sans doute aujourd'hui, m'avait pris

en affection toute particulière. Il me prenait sur ses genoux, et, quand

mes petits camarades se trompaient, il me disait:

--Allons, petit, montre-leur comment il faut faire.

Lorsque, bien des années plus tard, je lui rappelai ces souvenirs, si

lointains pour lui comme pour moi, il en fut frappé et me dit:

--Comment! c'était vous, ce petit gamin qui solfiait si bien!...

Cependant, j'approchais de l'âge où il allait falloir songer à me faire

aborder le travail dans des conditions un peu plus sérieuses que dans

une maison qui ressemblait plutôt à un asile qu'à une école. On me fit

donc entrer comme interne dans l'institution de M. Letellier, rue de

Vaugirard, au coin de la rue Férou. À M. Letellier succéda bientôt M. de

Reusse, dont je quittai la maison au bout d'un an pour entrer dans la

pension Hallays-Dabot, place de l'Estrapade, près du Panthéon.

Je me rappelle M. Hallays-Dabot et sa femme aussi clairement, aussi

distinctement que si je les avais devant les yeux. Il est difficile

d'imaginer un accueil plus affectueux, plus bienveillant, plus tendre

que celui que je reçus d'eux; j'en fus tellement touché que cette

impression suffit pour dissiper instantanément toutes mes craintes, et

pour me faire accepter avec confiance cette nouvelle épreuve d'un régime

pour lequel je m'étais senti une répugnance insurmontable. Il me sembla

que je retrouvais presque un père et qu'auprès de lui je n'avais rien à

craindre.

En effet, des deux années que j'ai passées dans sa maison, je n'ai gardé

aucun souvenir pénible. Son affection pour moi ne s'est jamais démentie;

j'ai constamment trouvé en lui autant d'équité que de bonté; et,

lorsqu'à l'âge de onze ans, il fut décidé que j'entrerais au lycée

Saint-Louis, M. Hallays-Dabot me donna un certificat si flatteur que je

m'abstiendrai de le reproduire. J'ai regardé comme un devoir de faire

ici acte de reconnaissance envers ce qu'il a été pour moi.

* * * * *

Les bons renseignements sous la protection desquels je quittais

l'institution Hallays-Dabot avaient contribué à me faire obtenir un

«quart de bourse» au lycée Saint-Louis. J'y entrai dans ces conditions,

à la rentrée des vacances, c'est-à-dire au mois d'octobre 1829. Je

venais d'avoir onze ans.

Le proviseur du lycée était alors un ecclésiastique, l'abbé Ganser,

homme doux, grave, recueilli, paternel avec ses élèves. Je fus admis de

suite dans la classe désignée sous le nom de sixième. J'eus le bonheur

d'avoir, dès le début, pour professeur, l'homme que j'ai sans contredit

le plus aimé pendant la durée de mes études, mon chez et vénéré maître

et ami, Adolphe Régnier, membre de l'Institut, qui fut le précepteur et

est resté l'ami de monseigneur le comte de Paris.

Je n'étais pas un mauvais élève, et mes maîtres m'ont généralement aimé;

mais j'étais d'une légèreté terrible et je me faisais souvent punir pour

ma dissipation, plutôt cependant à l'étude qu'en classe.

J'ai dit que j'étais entré à Saint-Louis avec «quart de bourse»,

c'est-à-dire un quart de moins à payer du prix de la pension. C'était à

moi de parvenir, peu à peu, par mes bonnes notes de conduite et de

travail, à dégrever ma mère de ce que lui coûtait le collège, en

obtenant graduellement la «demi-bourse», puis les trois quarts, puis

enfin la «bourse entière»; et, comme j'adorais ma mère, et que mon plus

grand bonheur aurait été de lui venir en aide par mon application, il

semble que cette pensée n'eût pas dû m'abandonner un instant. Mais,

hélas! le naturel! chassez-le, il revient au galop!... Et le mien

galopait fort souvent!... trop souvent.

Un jour, je fus puni, je ne sais plus pour quelle peccadille de

distraction, ou de devoir non achevé, ou de leçon non sue. La punition

me parut sans doute excéder la faute, car je protestai, ce qui me valut

un tel surcroît de pénitence que je fus conduit au séquestre,

c'est-à-dire au cachot où je devais vivre de pain et d'eau jusqu'à ce

que j'eusse achevé un énorme _pensum_, consistant en je ne sais combien

de lignes à écrire: cinq cents ou mille; une ineptie. Quand je me vis en

prison, oh! alors, je me fis l'effet d'un criminel. Les Euménides criant

à Oreste: «Il a tué sa mère!» ne devaient pas être plus effroyables que

les pensées qui m'assaillirent au moment où l'on m'apporta le pain et

l'eau du condamné. Je regardai mon morceau de pain et je fus pris d'un

débordement de larmes. «Gredin, scélérat, infâme, me dis-je à moi-même,

ce morceau de pain, c'est le travail de ta pauvre mère qui te le gagne!

ta mère qui va venir te voir à l'heure de la récréation et à qui on va

répondre que tu es en prison, et elle va pleurer dans la rue en s'en

revenant chez elle sans t'avoir vu ni embrassé! Va, tu n'es qu'un

misérable, et tu n'es même pas digne de manger ce pain-là.»

Et je laissai mon pain.

Cependant, rentré dans le courant ordinaire, je travaillais

passablement; et, grâce aux prix que je remportais chaque année, je

m'acheminais vers l'obtention de cette «bourse entière», objet de tous

mes voeux.

Il y avait, au lycée Saint-Louis, une chapelle dans laquelle tous les

dimanches on exécutait une messe en musique. La tribune était coupée en

deux et occupait toute la largeur de la chapelle. Dans l'une des deux

moitiés se trouvaient l'orgue et les bancs réservés aux chanteurs. Le

maître de chapelle, à l'époque où j'entrai au lycée, était Hippolyte

Monpou, alors attaché comme accompagnateur à l'école de musique de

Choron, et qui depuis se fit connaître par plusieurs mélodies et

oeuvres de théâtre qui rendirent son nom assez populaire.

Grâce à l'éducation musicale que j'avais reçue de ma mère dès ma plus

tendre enfance, je lisais la musique à première vue; j'avais, en outre,

une voix très jolie et très juste; et, lorsque j'entrai au collège, on

ne manqua pas de me présenter à Monpou qui fut émerveillé de mes

dispositions et me désigna immédiatement comme soprano solo de sa petite

troupe musicale qui consistait en deux premiers dessus, deux seconds,

deux ténors et deux basses.

Une imprudence de Monpou me fit perdre la voix. Au moment de la _mue_,

il continua à me faire chanter, en dépit du silence et du repos

commandés par cette phase de transformation des cordes vocales, et,

depuis lors, je ne retrouvai ni cette force, ni cette sonorité, ni ce

timbre, que je possédais étant enfant et qui constituent les véritables

voix; la mienne est restée couverte et voilée. J'eusse fait, je crois,

sans cet accident, un bon chanteur.

La Révolution de 1830 mit fin au provisorat de l'abbé Ganser. Il fut

remplacé par M. Liez, ancien professeur au lycée Henri IV, très attaché

au nouveau régime, zélé partisan des exercices militaires qui

s'introduisirent alors dans les collèges, et auxquels il assistait la

tête haute, la main droite passée à la Napoléon dans les boutons de sa

redingote, dans une attitude de sergent instructeur ou de chef de

bataillon.

Au bout de deux ans, M. Liez fut lui-même remplacé par M. Poirson, sous

le provisorat duquel commencent les événements qui ont décidé de la

direction de ma vie.

* * * * *

Parmi les fautes dont je me rendais le plus souvent coupable, il en

était une pour laquelle j'avais un faible particulier. J'adorais la

musique; et de ce goût passionné qui a déterminé le choix de ma carrière

sont sorties les premières tempêtes qui aient troublé ma jeune

existence. Quiconque a été élevé dans un lycée connaît cette fête chère

aux collégiens, la Saint-Charlemagne. C'est un grand banquet auquel

prennent part tous les élèves qui, depuis la rentrée des classes, ont

obtenu dans les compositions une place de premier ou deux places de

second. Ce banquet est suivi d'un congé de deux jours qui permet aux

élèves de _découcher_, c'est-à-dire de passer une nuit chez leurs

parents: régal très rare, gâterie très enviée de part et d'autre. Cette

fête tombait en plein hiver. J'eus, dans l'année 1831, la bonne fortune

d'y être convoqué; et, pour me récompenser, ma mère me promit que

j'irais, le soir, avec mon frère, au Théâtre-Italien, entendre _Otello_

de Rossini. C'était la Malibran qui jouait le rôle de Desdemona;

Rubini, celui d'Otello; Lablache, celui du père. L'attente de ce plaisir

me rendit fou d'impatience et de joie. Je me souviens que j'en avais

perdu l'appétit, si bien qu'à dîner ma mère me dit:

--Si tu ne manges pas, tu m'entends, tu n'iras pas aux Italiens!

Immédiatement je me mis à manger avec _résignation_. Le dîner avait eu

lieu de très bonne heure, attendu que nous n'avions pas de billets pris

à l'avance (ce qui eût coûté plus cher) et que nous étions obligés de

_faire queue_ pour tâcher d'attraper au bureau deux places au parterre,

de 3 francs 75 centimes chacune, ce qui était déjà pour ma pauvre chère

mère une grosse dépense. Il faisait un froid de loup; pendant près de

deux heures, mon frère et moi nous attendîmes, les pieds gelés, le

moment, si ardemment souhaité, où la file commencerait à s'ébranler

devant l'ouverture des bureaux. Nous entrâmes enfin. Jamais je

n'oublierai l'impression que j'éprouvai à la vue de cette salle, de ce

rideau, de ce lustre. Il me sembla que je me trouvais dans un temple, et

que quelque chose de divin allait m'être révélé. Le moment solennel

arrive. On frappe les trois coups d'usage; l'ouverture va commencer! Mon

coeur bat à fendre ma poitrine. Ce fut un ravissement, un délire que

cette représentation. La Malibran, Rubini, Lablache, Tamburini (qui

jouait Iago), ces voix, cet orchestre, tout cela me rendit littéralement

fou.

Je sortis de là complètement brouillé avec la prose de la vie réelle, et

absolument installé dans ce rêve de l'idéal qui était devenu mon

atmosphère et mon idée fixe. Je ne fermai pas l'oeil de la nuit;

c'était une obsession, une vraie possession: je ne songeais qu'à faire,

moi aussi, un Otello! (Hélas! mes thèmes et mes versions s'en sont bien

aperçus et ressentis!) J'escamotai mes devoirs dont je m'étais mis à ne

plus faire le brouillon et que j'écrivais tout de suite au net, sur

copie, pour en être plus vite débarrassé, et pouvoir me livrer sans

partage à mon occupation favorite, la composition, seul souci qui me

parût digne de fixer ma pensée. Ce fut la source de bien des larmes et

de gros chagrins. Mon maître d'étude, qui me voyait griffonner du papier

de musique, s'approcha un jour de moi et me demanda mon devoir. Je lui

présentai ma copie.

--Et votre brouillon? ajouta-t-il.

Comme je ne pus le lui montrer, il s'empara de mon papier de musique et

le déchira en mille morceaux. Je récrimine; il me punit; je proteste;

j'en appelle au proviseur; retenue, pensum, séquestre, etc.

* * * * *

Cette première persécution, loin de me guérir, ne fait qu'enflammer de

plus belle mon ardeur musicale, et je me promets bien de mettre

dorénavant mes joies en sûreté derrière l'accomplissement régulier de

mes devoirs de collégien. Dans ces conjonctures, je me décide à rédiger

une sorte de profession de foi dans laquelle je déclare formellement à

ma mère que je veux absolument être artiste: j'avais, un moment, hésité

entre la peinture et la musique; mais, définitivement, je me sentais

plus de propension à rendre mes idées en musique, et je m'arrêtais à ce

dernier choix.

Ma pauvre mère fut bouleversée. Cela se comprend. Elle avait vu de près

ce que c'est qu'une vie d'artiste, et probablement elle redoutait pour

moi une seconde édition de l'existence peu fortunée qu'elle avait

partagée avec mon père. Aussi accourut-elle, en grand émoi, conter ses

doléances au proviseur, M. Poirson.

Celui-ci la rassura:

--Ne craignez rien, lui dit-il; votre fils ne sera pas musicien. C'est

un bon petit élève; il travaille bien; ses professeurs sont contents de

lui; je me charge de le pousser du côté de l'École normale. J'en fais

mon affaire; soyez tranquille, madame Gounod, votre fils ne sera pas

musicien!

Ma mère partit toute remontée. Le proviseur me fit appeler dans son

cabinet.

--Eh bien? me dit-il, qu'est-ce que c'est, mon enfant? tu veux être

musicien?

--Oui, monsieur.

--Ah çà, mais tu n'y songes pas! Être musicien, ce n'est pas un état!

--Comment? monsieur! Ce n'est pas un état de s'appeler Mozart? Rossini?

Et je sentis, en lui répondant, ma petite tête de treize à quatorze ans

se rejeter en arrière.

À l'instant, le visage de mon interlocuteur changea d'expression.

--Ah! dit-il, c'est comme cela que tu l'entends? Eh bien, c'est bon;

nous allons voir si tu es capable de faire un musicien. J'ai depuis dix

ans ma loge aux Italiens, et je suis bon juge.

Aussitôt il ouvrit un tiroir, en tira une feuille de papier et se mit à

écrire des vers. Puis il me dit:

--Emporte cela et mets-le-moi en musique.

Je jubilais.

Je le quittai et revins à l'étude; chemin faisant, je parcourus avec une

anxiété fiévreuse les vers qu'il venait de me confier. C'était la

romance de _Joseph_: «À peine au sortir de l'enfance...»

Je ne connaissais ni _Joseph_ ni Méhul. Je n'étais donc gêné ni intimidé

par aucun souvenir. On se figure aisément le peu d'ardeur que je

ressentis pour le thème latin dans ce moment d'ivresse musicale. À la

récréation suivante, ma romance était faite. Je courus en hâte chez le

proviseur.

--Qu'est-ce que c'est, mon enfant?

--Monsieur, ma romance est faite.

--Comment? déjà?

--Oui, monsieur.

--Voyons un peu! chante-moi cela.

--Mais, monsieur, il me faudrait le piano, pour m'accompagner.

(M. Poirson avait une fille qui étudiait le piano, et je savais qu'il y

en avait un dans la pièce voisine.)

--Non, non, c'est inutile; je n'ai pas besoin de piano.

--Mais, monsieur, j'en ai besoin, moi, pour mes harmonies!

--Comment, tes harmonies? Et où sont-elles, tes harmonies?

--Mais là, monsieur, dis-je en mettant un doigt sur mon front.

--Ah!... Eh bien, c'est égal, chante tout de même; je comprendrai bien

sans les harmonies.

Je vis qu'il fallait en passer par là, et je m'exécutai.

J'en étais à peine à la moitié de la première strophe, que je vis

s'attendrir le regard de mon juge. Cette vue m'enhardit; je commençais à

sentir la victoire passer de mon côté. Je poursuivis avec confiance, et,

lorsque j'eus achevé, le proviseur me dit:

--Allons, maintenant, viens au piano.

Du coup, je triomphais; j'avais toutes mes armes en mains. Je

recommençai mon petit exercice, et, à la fin, ce pauvre M. Poirson,

vaincu, les larmes aux yeux, me prenait la tête dans ses deux mains, et

m'embrassait en me disant:

--Va, mon enfant, fais de la musique!

* * * * *

Ma chère sainte mère avait prudemment agi: sa résistance était un devoir

dicté par sa sollicitude; mais, à côté des dangers qu'offrait un

consentement trop facile à mes désirs, se présentait la grave

responsabilité d'avoir peut-être entravé ma vocation. L'encouragement

que m'avait donné le proviseur enlevait à ma mère un des principaux

appuis de son opposition à mes projets et le premier soutien sur lequel

elle eût compté pour m'en détourner: l'assaut était donné, le siège

commencé; il fallut capituler. Ma mère, cependant, tint bon aussi

longtemps qu'elle put; et, dans la crainte de céder trop vite et trop

aisément à mes voeux, voici ce qu'elle imagina et à quel expédient elle

eut recours.

Il y avait alors à Paris un musicien allemand qui jouissait d'une haute

réputation comme théoricien: c'était Antoine Reicha. Outre ses fonctions

de professeur de composition au Conservatoire, dont Cherubini était

alors directeur, Reicha donnait chez lui des leçons particulières. Ma

mère songea à me mettre entre ses mains et demanda au proviseur du lycée

l'autorisation de venir me prendre les dimanches, à l'heure où le

collège allait en promenade, et de me conduire chez Reicha pour y

commencer l'étude de l'harmonie, du contre-point, de la fugue, en un

mot, les préliminaires de l'art de la composition. Ma sortie, ma leçon

et ma rentrée au collège représentaient environ le temps consacré à la

promenade; mes études régulières ne devaient donc souffrir en rien de

cette faveur de sortie exceptionnelle. Le proviseur consentit, et ma

mère me conduisit chez Reicha. Mais, en me confiant à lui, voici ce

qu'elle lui dit en secret, ainsi qu'elle me l'a raconté elle-même plus

tard:

--Mon cher monsieur Reicha, je vous amène mon fils, un enfant qui

déclare vouloir se livrer à la composition musicale. Je vous l'amène

contre mon gré; cette carrière des arts m'effraie pour lui, car je sais

de quelles difficultés elle est hérissée. Toutefois, je ne veux avoir à

m'adresser, ni que mon fils soit en droit de m'adresser, un jour, le

reproche d'avoir entravé sa carrière et mis obstacle à son bonheur. Je

veux donc m'assurer, d'abord, que ses dispositions sont réelles et que

sa vocation est solide. C'est pourquoi je vous prie de le mettre à une

sérieuse épreuve. Accumulez devant lui les difficultés: s'il est

vraiment appelé à faire un artiste, elles ne le rebuteront pas; il en

triomphera. Si, au contraire, il se décourage, je saurai à quoi m'en

tenir, et je ne laisserai certainement pas s'engager dans une carrière

dont il n'aurait pas l'énergie de surmonter les premiers obstacles.

Reicha promit à ma mère de me soumettre au régime qu'elle exigeait; il

tint parole, autant du moins qu'il était en lui.

Comme échantillon de mes petits talents de gamin, j'avais porté à Reicha

quelques pages de musique, des romances, des préludes, des bouts de

valse, que sais-je? tout le peu qui avait passé jusque-là par ma petite

cervelle.

Sur quoi, Reicha avait dit à ma mère:

--Cet enfant-là sait déjà beaucoup de ce que j'aurai à lui apprendre;

seulement, il ignore qu'il le sait.

Lorsqu'au bout d'un an ou deux je fus arrivé à des exercices d'harmonie

un peu plus qu'élémentaires, contrepoint de toute espèce, fugues,

canons, etc., ma mère lui demanda:

--Eh bien, qu'en pensez-vous?

--Je pense, chère madame, qu'il n'y a pas moyen de le dégoûter: rien ne

le rebute; tout l'amuse; tout l'intéresse; et, ce qui me plaît surtout

chez lui, c'est qu'il veut toujours savoir _le pourquoi_.

--Allons! dit ma mère, il faut se résigner.

Je savais qu'avec elle il n'y avait pas à plaisanter. Plusieurs fois

elle m'avait dit:

--Tu sais, si cela ne marche pas bien, un fiacre, et _chez le

notaire_!...

Le notaire! c'était assez pour me faire faire l'impossible.

D'autre part, mes notes de collège étaient bonnes; et, en dépit de la

menace suspendue sur moi de me faire redoubler mes classes pour gagner

du temps, j'avais soin de ne pas donner à mes maîtres le droit de

considérer ma passion musicale comme nuisible à mes études. Une fois

pourtant, je fus puni, et même assez sévèrement, pour n'avoir pas achevé

je ne sais quel devoir. Le maître d'étude me mit en retenue avec un gros

_pensum_, quelque chose comme cinq cents vers à copier. J'étais donc en

train d'écrire, ou plutôt de gribouiller avec cette rapidité négligente

qu'on apporte d'ordinaire à de semblables exercices, lorsque le

surveillant s'approcha de la table. Après m'avoir observé en silence

pendant quelques instants, il me mit doucement la main sur l'épaule, et

me dit:

--C'est bien mal écrit, ce que vous faites là!

Je relevai la tête et répondis:

--Tiens! si vous croyez que c'est amusant!

--Cela vous ennuie parce que vous le faites mal; si vous y apportiez

plus de soin, ajouta-t-il paisiblement, cela vous ennuierait bien

moins.

Cette simple parole, si pleine de sens, si tranquille, prononcée avec un

accent de bonté patiente et persuasive, fut pour moi une telle lumière

que, depuis ce jour, je ne me souviens pas d'avoir apporté de négligence

ou de légèreté à mon travail: elle a été, pour moi, une révélation

soudaine, complète et définitive de l'_attention_ et de l'_application_.

Je me remis à mon _pensum_ que j'achevai dans de tout autres

dispositions, et l'ennui disparut sous le contentement et le profit du

bon conseil que je venais de recevoir.

* * * * *

Cependant, mes études musicales se poursuivaient avec fruit et

m'attachaient de plus en plus.

Une vacance de plusieurs jours arriva (les congés du jour de l'an), et

ma mère en profita pour me procurer un plaisir qui fut en même temps une

grande et salutaire leçon. On donnait aux Italiens le _Don Giovanni_ de

Mozart. Ma mère m'y conduisit elle-même; et cette divine soirée passée

auprès d'elle, dans une petite loge des quatrièmes du Théâtre-Italien,

est restée l'un des plus mémorables et des plus délicieux souvenirs de

ma vie. Je ne sais si ma mémoire est fidèle, mais je crois que c'est

Reicha qui avait conseillé à ma mère de me mener entendre _Don Juan_.

Devant le récit de l'émotion que me fit éprouver cet incomparable

chef-d'oeuvre, je me demande si ma plume pourra jamais la traduire, je

ne dis pas fidèlement, cela me paraît impossible, mais au moins de

manière à donner quelque idée de ce qui s'est passé en moi pendant ces

heures uniques dont le charme a dominé ma vie comme une apparition

lumineuse et une sorte de vision révélatrice. Dès le début de

l'ouverture, je me sentis transporté, par les solennels et majestueux

accords de la scène finale du Commandeur, dans un monde absolument

nouveau. Je fus saisi d'une terreur qui me glaçait; et, lorsque vint

cette progression menaçante sur laquelle se déroulent ces gammes

ascendantes et descendantes, fatales et implacables comme un arrêt de

mort, je fus pris d'un tel effroi que ma tête tomba sur l'épaule de ma

mère, et qu'ainsi enveloppé par cette double étreinte du beau et du

terrible, je murmurai ces mots:

--Oh! maman, quelle musique! c'est vraiment _la_ musique, cela!

L'audition de l'_Otello_ de Rossini avait remué en moi les fibres de

l'instinct musical; mais l'effet que me produisit le _Don Juan_ eut une

signification toute différente et une tout autre portée. Il me semble

qu'il dut y avoir entre ces deux sortes d'impressions quelque chose

d'analogue à ce que ressentirait un peintre qui passerait tout à coup

du contact des maîtres vénitiens à celui des Raphaël, des Léonard de

Vinci et des Michel-Ange. Rossini m'avait fait connaître l'ivresse de la

volupté purement musicale: il avait charmé, enchanté mon oreille. Mozart

faisait plus: à cette jouissance si complète au point de vue

exclusivement musical et sensible, se joignait, cette fois, l'influence

si profonde et si pénétrante de la vérité d'expression unie à la beauté

parfaite. Ce fut, d'un bout à l'autre de la partition, un long et

inexprimable ravissement. Depuis les pathétiques accents du trio de la

mort du Commandeur et de Donna Anna sur le corps de son père, jusqu'à

cette grâce de Zerline, et à cette suprême et magistrale élégance du

trio des Masques et de celui qui commence le deuxième acte sous le

balcon de Donna Elvire, tout, enfin (car, dans cette oeuvre immortelle,

il faudrait tout citer), me procura cette espèce de béatitude qu'on ne

ressent qu'en présence des choses absolument belles qui s'imposent à

l'admiration des siècles, et servent, pour ainsi dire, d'_étiage_ au

niveau esthétique dans les arts. Cette représentation compte pour les

plus belles étrennes de mes années d'enfance; et plus tard, lorsque

j'obtins le grand prix de Rome, en 1839, ce fut de la grande partition

de _Don Juan_ que ma pauvre mère me fit cadeau pour me récompenser.

Mémoires d'un artiste · 第 1 / 12 段