Le roi Gustave III voyageait en Dalécarlie. Pressé par le temps, il
voulait avancer constamment à toute allure. La vitesse était telle que
les chevaux avaient l'air de lanières tendues sur la route et que la
voiture ne roulait plus que sur deux roues dans les tournants, et
pourtant le roi passait la tête à la portière pour crier au cocher:
--Pourquoi nous fais-tu traîner comme ça? Crois-tu conduire un convoi
de coquilles d'œufs?
À rouler à cette allure endiablée sur des routes mauvaises, c'eût
été miracle que harnais et voiture tinssent bon. C'est du reste ce
qu'ils ne firent point: au pied d'une pente raide, le timon se cassa, et
voilà le roi en panne. Les gentilshommes de la suite sautèrent
vivement hors du carrosse et se mirent à invectiver le cocher, ce qui
du reste ne changea rien au dégât. Il y avait impossibilité absolue
de continuer le voyage, avant d'avoir réparé la voiture.
Comme les courtisans promenaient leurs regards autour d'eux pour trouver
quelque chose qui pût divertir le roi durant l'attente, ils virent un
peu plus loin, sur le chemin, un clocher qui émergeait d'un bouquet
d'arbres. Ils proposèrent au roi de prendre place dans une des voitures
de la suite pour se laisser conduire à l'église. C'était un dimanche
et le roi pouvait toujours écouter la messe pour passer le temps,
jusqu'à ce que le grand carrosse royal fût prêt.
Le roi, ayant accepté, se dirigea vers l'église. Jusqu'à ce moment il
n'avait vu, de longues heures durant, que de vastes forêts noires; ici
le paysage prenait un aspect plus gai: parmi des champs assez étendus
et des villages, la Dalelf roulait ses flots clairs et splendides entre
les aulnes innombrables.
Mais le roi n'eut pas de chance; au moment même où il descendait de
voiture sur la place de l'église, il entendit le chantre entonner le
psaume de sortie et les gens commencèrent à s'en aller. En les voyant
passer devant lui, le roi s'arrêta un pied dans la voiture, l'autre sur
le marchepied, et resta ainsi immobile, fasciné par le spectacle.
Jamais il n'avait vu de gens de si belle tenue. Les hommes, qui tous
dépassaient la taille moyenne, avaient des figures graves et
intelligentes; les femmes avançaient dignes et majestueuses, comme si
la paix dominicale se fût reflétée dans leur maintien.
Toute la journée le roi avait parlé de la désolation du pays qu'il
parcourait et il ne cessait de répéter à sa suite:
--Je dois en ce moment traverser la partie la plus misérable de mon
royaume.
Mais à présent qu'il voyait les habitants vêtus du beau costume
national, il oubliait complètement de penser à leur pauvreté. Bien au
contraire, il se sentit le cœur tout réchauffé et se dit à lui
même: «Le roi de Suède n'est pas en si mauvaise posture que le
croient ses ennemis. Tant que mes sujets garderont cet aspect-là, je
serai bien en état de défendre mon trône et mon pays».
Sur son ordre, les courtisans annoncèrent aux passants que l'étranger
survenu au milieu d'eux, était leur roi, et les firent grouper autour
de lui pour qu'il pût leur parler.
Et ainsi le roi fit un discours au peuple. Il parla du haut de
l'escalier qui mène à la sacristie, et la marche étroite sur laquelle
il se tenait se trouve là aujourd'hui encore.
Le roi commença à exposer combien les affaires du pays allaient mal.
Il dit que les Suédois avaient été assaillis à la fois par les
Russes et par les Danois. Dans d'autres circonstances cela n'eût pas
été bien dangereux, mais à l'heure actuelle, l'armée était
tellement envahie de traîtres, qu'il n'osait plus s'y fier. Voilà
pourquoi il ne lui était resté d'autre ressource que de parcourir en
personne le pays pour demander à ses sujets s'ils voulaient se joindre
aux traîtres ou bien rester fidèles au roi et lui fournir leur aide en
hommes et en argent, pour lui permettre de sauver la patrie.
Les paysans gardèrent le silence tant que dura le discours du roi et
même quand il eut fini, ils ne donnèrent aucun signe, ni
d'approbation, ni de désapprobation.
Le roi trouva lui-même qu'il avait été très éloquent. Les larmes
lui étaient montées aux yeux plusieurs fois pendant qu'il parlait.
Mais comme les paysans persistaient dans leur attitude hésitante et
gênée, sans se décider à lui donner une réponse, il fronça les
sourcils et eut l'air mécontent.
Les paysans comprirent que le roi commençait à trouver l'attente
longue, et à la fin, l'un d'eux sortant de la foule s'avança.
--Il faut que tu saches, roi Gustave, que nous ne nous attendions pas à
une visite royale pour aujourd'hui, dit le paysan; voilà pourquoi nous
ne sommes pas prêts à te répondre sur le champ. Or, je te conseille
d'entrer dans la sacristie pour parler à notre pasteur pendant que nous
délibérerons sur ce dont tu nous as saisis.
Le roi comprit qu'il n'en saurait pas davantage pour le moment et jugea
bon de suivre le conseil du paysan.
En entrant dans la sacristie, il n'y trouva personne, si ce n'est un
individu qui avait l'aspect d'un vieux paysan. Il était de haute et
forte taille, ses mains étaient grosses et usées de labeur; il ne
portait ni col, ni robe, mais des culottes de cuir et un long manteau de
bure blanche, comme tous les autres hommes du pays.
Il se leva et s'inclina devant le roi qui entrait:
--Je croyais que je trouverais ici le pasteur, dit le roi.
L'autre sentit la rougeur lui monter au visage. Voyant que le roi le
prenait pour un paysan, il lui parut désagréable de dire que c'était
lui le pasteur de la commune.
--Mais oui, le pasteur est d'habitude ici à cette heure-ci, fit-il.
Le roi s'installa dans un grand fauteuil à haut dossier qui se trouvait
alors dans la sacristie et qui s'y trouve encore aujourd'hui, tout
pareil, à cela près que depuis la commune en a orné le dossier d'une
couronne royale dorée.
--Avez-vous un bon pasteur par ici? demanda le roi qui voulait avoir
l'air de s'intéresser aux affaires de l'endroit.
Le roi posant la question ainsi, il parut au pasteur qu'il était
absolument impossible de révéler qui il était. «Il vaut mieux que le
roi garde son idée que je ne suis qu'un paysan,» se dit-il, et il
répondit que le pasteur n'était pas trop mauvais. Il prêchait la
parole de Dieu d'une façon claire et pure, et tâchait de vivre selon
son enseignement.
Le roi trouva que c'était là un bel éloge, mais ayant l'oreille fine,
il crut s'apercevoir d'une certaine hésitation dans la voix de son
interlocuteur.
--Il paraît qu'on n'est pourtant pas tout à fait content du pasteur,
dit-il.
--Il est bien un peu arbitraire, fit l'autre.
Il se disait que si le roi venait à apprendre qui il était, il fallait
éviter, du moins, d'avoir l'air de ne s'être attribué que des
éloges; c'est pour cela qu'il crut devoir porter quelques critiques.
--Il y en a bien qui disent que le pasteur veut être seul à tout
décider dans cette commune, continua-t-il.
--Dans ce cas, fit le roi, il a dû tout décider et arranger de la
meilleure façon. Il n'aimait pas que le paysan se plaignît de son
supérieur. Il me paraît à moi qu'ici règnent les bonnes mœurs et la
simplicité du bon vieux temps.
--Les gens d'ici sont assez honnêtes, poursuivit le pasteur, mais aussi
ils vivent loin de tout, dans l'isolement et la pauvreté. Ils ne
seraient guère meilleurs que les autres si les tentations de ce monde
venaient plus près d'eux.
--Heureusement, il n'est pas à craindre que cela arrive, dit le roi en
haussant les épaules.
Il ne dit plus rien mais se mit à tambouriner des doigts sur la table.
Il estima avoir échangé assez de paroles gracieuses avec ce rustre, et
se demanda avec impatience quand les autres auraient enfin préparé
leur réponse.
--Les paysans d'ici ne sont pas très empressés de venir au secours de
leur roi, pensa-t-il. Si j'avais au moins mon carrosse, je m'en irais de
suite loin d'eux et de leurs délibérations.
Le pasteur, de son côté, restait là en proie à une lutte
intérieure, au sujet d'une décision importante qu'il fallait prendre.
Il commença à se féliciter de n'avoir pas dit au roi qui il était.
Il estimait pouvoir ainsi lui parler de choses qu'il n'aurait pas osé
aborder autrement.
Après une pause, le pasteur rompit de nouveau le silence pour demander
au roi s'il était vrai que les ennemis allaient tomber sur eux et que
la patrie était en danger.
Le roi trouvait que ce rustre aurait dû avoir le bon goût de ne plus
le déranger. Il le regarda avec de gros yeux sans rien dire.
--Je le demande parce que j'étais à l'intérieur et n'arrivais pas à
bien saisir les paroles, dit le pasteur. Mais si vraiment il en est
ainsi, je voudrais vous dire que le pasteur de cette commune serait
peut-être en état de procurer au roi autant d'argent qu'il lui en
faut.
--Il me semble avoir entendu tout à l'heure que tout le monde par ici
est pauvre, dit le roi, pensant tout bas que cet homme ne savait pas au
juste ce qu'il disait.
--Oui, c'est vrai reprit l'autre, et le pasteur possède encore moins
que personne. Mais si le roi veut être assez gracieux pour m'écouter
un moment, je vais lui raconter comment il est au pouvoir du pasteur de
l'aider.
--Parle! fit le roi. Tu parais avoir moins de peine à faire sortir les
mots de tes lèvres que tes amis et voisins là-bas, qui n'arrivent pas
à formuler leur réponse.
--Ce n'est pas si facile de répondre au roi. J'ai bien peur que ce ne
soit le pasteur qui ait à répondre au nom et lieu des autres.
Le roi passa une jambe sur l'autre, s'enfonça dans le fauteuil, se
croisa les bras et inclina la tête sur la poitrine.
--Maintenant tu peux commencer, dit-il du même ton que s'il dormait
déjà.
--Il y avait une fois cinq hommes de cette commune qui chassaient
l'élan dans la forêt, commença le pasteur. L'un d'eux était le
pasteur, dont nous parlons. Deux des autres étaient soldats, et
s'appelaient Olof et Erik Svärd, le quatrième était l'aubergiste du
village où nous sommes et le cinquième était un paysan du nom de
Israëls Per Persson.
--Ce n'est pas la peine de donner tant de noms, murmura le roi, laissant
retomber la tête sur le côté.
--Ces hommes-là étaient de bons chasseurs, à qui la veine souriait
toujours. Mais ce jour-là ils avaient fait de longues marches sans rien
prendre. À la fin, ils renoncèrent complètement à toute recherche et
s'assirent par terre pour causer. Ils se disaient entre eux que dans la
forêt entière, il n'y avait pas un seul endroit qui convînt à la
culture. Il n'y avait partout que des rochers et des marais.
--Le seigneur n'a pas été juste envers nous, en nous donnant un pays
si pauvre à habiter, dit l'un d'eux. Dans d'autres contrées les gens
peuvent se procurer de la richesse et du superflu, tandis qu'ici avec
tous nos efforts, nous arrivons à peine à gagner notre pain quotidien.
Le pasteur s'interrompit un instant, se demandant, si le roi écoutait,
mais celui-ci remua un peu le petit doigt, pour montrer qu'il était
encore éveillé.
Au moment même où les chasseurs échangeaient ces paroles, le pasteur
vit quelque chose briller dans la roche à un endroit d'où son pied,
par hasard, avait enlevé la mousse.
--En voilà une roche singulière, se dit-il, et d'un nouveau coup de
pied il enleva encore une motte. Il ramassa un éclat de pierre qui
adhérait à la motte et qui brillait de la même façon que tout le
restant.
--Ce n'est pas Dieu possible que ce soit là du plomb? fit-il.
À ces mots les autres se levèrent vivement, et se mirent à enlever la
mousse à coups de crosses. Cela fait, ils virent tous distinctement un
filon de minerai qui traversait la roche.
--Que pensez-vous que cela puisse être? dit le pasteur. Les hommes
détachèrent de nouveaux éclats, et y mordirent à pleines dents.
--Ça doit être au moins du plomb ou du zinc, opinèrent-ils.
--Et le rocher entier en est plein, ajouta l'aubergiste.
Comme le pasteur en était là de son récit, il vit la tête du roi se
soulever un peu et un œil s'ouvrir.
--Sais-tu si quelqu'un de ces hommes-là s'y connaissait en fait de
roches ou de minerais? demanda-t-il.
--Non, ils n'y comprenaient rien, répondit le pasteur. Alors la tête
du roi retomba, et les deux yeux se fermèrent.
--Et le pasteur et ceux qui étaient avec lui se réjouirent grandement
de la trouvaille, continua le narrateur sans se laisser distraire par
l'indifférence du roi. Ils pensèrent qu'ils venaient de découvrir
quelque chose qui devait les rendre riches, eux et leurs descendants.
--Jamais plus je n'aurai besoin de travailler, dit l'un d'eux.
--J'aurai les moyens de ne rien faire de toute la semaine, et le
dimanche j'irai à l'église en carrosse doré.
C'étaient d'habitude de fort braves gens, mais la grande découverte
leur avait tourné la tête, au point de les faire parler comme des
enfants. Ils gardaient cependant assez de sang-froid pour remettre tout
en état en recouvrant le filon de mottes de mousse. Après quoi ils
marquèrent bien l'endroit et s'en retournèrent chez eux.
Avant de se quitter, ils décidèrent d'un commun accord que le pasteur
devait aller à Falun demander à l'inspecteur des mines quel genre de
minerai on avait trouvé. Il devait revenir aussitôt que possible, et
en attendant ils s'engagèrent mutuellement par un serment solennel à
ne révéler à aucun être humain l'endroit où l'on avait trouvé le
minerai.
De nouveau le roi releva un tant soit peu la tête, mais il
n'interrompit plus le narrateur d'un seul mot. Il parut enfin commencer
à croire que l'autre devait avoir quelque chose de vraiment important
à lui dire, puisqu'il ne se laissait pas impressionner par son
indifférence.
--Ainsi le pasteur se mit en route, quelques échantillons du minerai
dans ses poches. Il se réjouissait tout autant que les autres de
l'idée de devenir riche. Il se disait dans son for intérieur que
bientôt il allait pouvoir rebâtir le presbytère, qui avait l'air
d'une simple cabane; et puis il allait se marier avec la fille du doyen
qu'il aimait beaucoup. Il avait toujours cru qu'il aurait à attendre
bien des années avant de pouvoir l'épouser! Il était pauvre et
obscur, et il savait que de longs jours passeraient avant qu'il eût un
poste assez bien rémunéré pour pouvoir se marier.
Le pasteur gagna Falun en deux jours, et passa le troisième dans
l'attente de l'inspecteur qui était absent. Enfin il put le voir et lui
montrer les morceaux de minerai. L'inspecteur les mit dans sa main. Il
regarda d'abord les morceaux, puis le pasteur.
Celui-ci raconta qu'il les avait trouvés dans une montagne de sa
commune, et que maintenant il se demandait si cela ne pouvait pas être
du plomb.
--Non, ce n'est pas du plomb, dit l'inspecteur.
--Peut-être alors que c'est du zinc? demanda le pasteur.
--Ce n'est pas du zinc non plus, dit l'inspecteur.
Il sembla au pasteur que tout espoir s'évanouissait. Il y avait
longtemps qu'il ne s'était senti si abattu.
--Est-ce que dans votre commune vous avez beaucoup de morceaux de pierre
de ce genre? demanda l'inspecteur.
--Nous en avons une montagne entière, dit le pasteur.
Alors l'inspecteur des mines s'approcha de lui, et le frappa sur
l'épaule en disant:
--Je vous souhaite d'en faire un tel usage, que cela profite tant à
vous qu'à la patrie, car c'est là de l'argent!
--De l'argent, répéta le pasteur, et il resta là comme abasourdi.
C'est de l'argent!
L'inspecteur se mit à lui expliquer comment il fallait s'y prendre pour
acquérir le droit légal sur la mine, et lui donna une foule de bons
conseils, mais le pasteur demeura tout étourdi et n'écouta pas ce
qu'on lui disait. Il ne faisait que retourner dans sa tête cette idée
merveilleuse que là-bas dans sa pauvre commune, il y avait une montagne
entière de minerai d'argent qui l'attendait.
Le roi leva la tête si vivement que le pasteur s'arrêta net.
--Je suppose, dit le roi, que lorsqu'il fut de retour et qu'il se mit à
travailler la mine, il constata que l'inspecteur n'avait fait que se
moquer de lui.
--Mais non, l'inspecteur ne l'avait pas trompé, dit le pasteur.
--Tu peux continuer, dit le roi qui se rassit pour écouter.
--Lorsqu'enfin le pasteur fut de retour dans sa commune, poursuivit le
narrateur, il jugea que son premier devoir était d'informer ses
camarades de chasse de la valeur de leur trouvaille. Et comme il passait
devant l'auberge de Sten Stensson il décida d'entrer chez lui pour
raconter que ce qu'on avait trouvé était de l'argent. Mais en arrivant
devant la porte, il vit qu'il y avait des draps devant les fenêtres et
qu'une large traînée de sapin haché conduisait à l'escalier
d'entrée.
--Qui est-ce qui est mort par ici? demanda-t-il à un gamin qui musait
près de la barrière.
--C'est l'aubergiste lui-même, répondit le gamin.
Et il raconta au pasteur que depuis une semaine l'aubergiste se soûlait
tous les jours.
--Ah que d'eau-de-vie! que d'eau-de-vie on a fait couler! s'exclama le
gamin.
--Comment cela se fait-il, demanda le pasteur. L'aubergiste ne se
soûlait jamais auparavant.
--Il buvait, dit le gamin, parce qu'il prétendait avoir trouvé une
mine. Il était tellement riche, disait-il. Il n'aurait jamais plus
besoin de faire autre chose que de boire. Et hier soir, il partit en
voiture tout bu qu'il était; la voiture versa et il fut tué net.
Lorsque le pasteur eut tout appris, il reprit son chemin. Il était bien
attristé de ce qu'on lui avait raconté. Il était revenu si heureux,
se réjouissant à l'idée de communiquer la grande nouvelle.
À peine eut-il fait quelques pas, qu'il vit Israëls Per Persson
s'avancer vers lui. Il avait son aspect ordinaire, et le pasteur se dit
qu'heureusement, la fortune n'avait pas tourné la tête à celui-là.
Il ne fallait pas tarder à le rendre heureux en lui annonçant que,
dès maintenant, il était un homme riche.
--Bonjour! dit Per Persson. Tu reviens de Falun, maintenant?
--Oui, répondit le pasteur, et je viens te dire que tout s'est passé
bien mieux que nous n'aurions pu l'imaginer. L'inspecteur des mines m'a
dit que c'est du minerai d'argent que nous avons trouvé.
À ce moment même, Per Persson eut l'aspect d'un homme devant qui la
terre vient de s'ouvrir.
--Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu dis? C'est de l'argent?
--Oui, reprit le pasteur, nous sommes riches, nous tous, à présent, et
nous pourrons vivre à l'aise.
--C'est de l'argent! répéta Per Persson encore une fois; et il eut
l'air encore plus accablé.
--Mais certainement, c'est de l'argent, affirma le pasteur, tu ne penses
pas que je veuille te tromper. N'aie pas peur de te réjouir.
--Me réjouir, dit Per Persson. Moi, me réjouir! Je croyais que ce que
nous avions trouvé n'était que du mica, et, comme je préférais le
certain à l'incertain, je viens de vendre ma part de la mine à Olof
Svärd pour cent écus.
Il était désespéré, et lorsque le pasteur le quitta, il resta à
pleurer sur la grand'route.
Une fois rentré chez lui, le pasteur envoya son valet annoncer à Olof
Svärd et à son frère que c'était de l'argent qu'on avait trouvé. Il
avait assez de colporter lui-même la bonne nouvelle.
Mais quand le pasteur se retrouva seul le soir, le bonheur reprit ses
droits. Il sortit dans l'obscurité, et monta sur la colline où il
pensait bâtir le nouveau presbytère. Naturellement, il serait
magnifique, aussi magnifique que n'importe quel évêché. Il resta
longtemps dehors cette nuit-là, et il ne se contenta pas de
reconstruire le presbytère. Il lui vint à l'esprit que, du moment
qu'il y avait tant de richesse dans la commune, il devait y affluer une
quantité de gens, et, à la fin, peut-être une ville entière serait
construite autour de la mine. Et alors il serait bien obligé de bâtir
une nouvelle église à la place de la vieille. Une grande partie de sa
fortune y passerait sans doute. Mais il ne s'arrêta pas là, car il se
disait que quand son église serait prête, le roi et un grand nombre
d'évêques viendraient la consacrer, et alors le roi serait bien
satisfait de l'église, mais il ferait observer qu'il n'y avait point
là de logis digne de le recevoir, lui, le roi. Et alors, il serait bien
obligé de construire un château royal dans la nouvelle ville.
À ce moment, un gentilhomme de la suite du roi ouvrit la porte pour
annoncer que le grand carrosse était réparé.
Le premier mouvement du roi fut pour partir sur le champ, mais il se
ravisa:
--Il te sera permis d'achever ton histoire, dit-il au pasteur. Mais il
faut aller plus rapidement. Nous savons maintenant ce que pensait et
rêvait l'homme en question. Nous voulons savoir comment il agit.
--Mais, comme le pasteur était encore au beau milieu de ses rêves,
continua le pasteur, on vint lui dire qu'Israëls Per Persson s'était
suicidé. Il n'avait pu supporter l'idée d'avoir vendu sa part de la
mine. Il s'était dit sans doute qu'il ne pourrait pas voir tous les
jours un autre se réjouir d'une richesse qui aurait pu être la sienne.
Le roi changea de position dans le fauteuil. Il avait les deux yeux
grands ouverts.
--En vérité, fit-il, si j'avais été ce pasteur-là, j'aurais eu
assez de cette mine!
--Le roi est un homme riche, lui dit le pasteur. Il a tout ce qu'il lui
faut. Il n'en est pas ainsi d'un pauvre pasteur qui ne possède rien.
Voyant que la bénédiction de Dieu n'était pas sur son entreprise, il
se disait: je ne rêverai plus de devenir riche et honoré moi-même à
l'aide de ces trésors, mais je ne pourrai pas laisser l'argent inutile
dans la terre. Il faut que je l'en sorte pour le bien des pauvres et des
miséreux. J'exploiterai la mine pour mettre la commune entière à son
aise.
Donc, un beau jour, le pasteur s'achemina vers la demeure de Olof Svärd
pour causer avec celui-ci et avec son frère de ce qu'il fallait faire
tout d'abord de la montagne d'argent.
En s'approchant de la maison du soldat, il rencontra une charrette
entourée de paysans armés. Et, dans la charrette, un homme était
assis, les mains liées derrière le dos et les chevilles entourées de
cordes.
Lorsque le pasteur vint à passer, la charrette s'arrêta, et il eut le
temps de regarder le prisonnier. Sa tête était bandée de telle sorte
qu'il n'était pas facile de discerner qui c'était, mais il sembla
cependant au pasteur qu'il reconnaissait Olof Svärd.
Il entendit le prisonnier demander à ceux qui le surveillaient de lui
permettre de dire quelques mots au pasteur.
Il s'approcha donc, et le prisonnier se tourna vers lui.
--Maintenant, tu vas bientôt être seul à savoir où se trouve la mine
d'argent, dit Olof.
--Qu'est-ce que tu dis, Olof? dit le pasteur.
--C'est que, vois-tu, pasteur, depuis que nous avons su que c'était une
montagne d'argent que nous avions trouvée, mon frère et moi nous
n'avons pas pu rester aussi bons amis qu'auparavant: nous nous prenions
constamment de querelle. Hier soir, nous nous sommes disputés sur le
point de savoir qui de nous cinq avait le premier découvert la mine, et
nous en sommes venus aux mains. Et maintenant, j'ai tué mon frère, et
lui m'a blessé là sur le front. Je serai pendu, et après tu seras
seul à connaître l'emplacement de la mine. C'est pourquoi je veux te
demander une chose.
--Dis ce que tu as sur le cœur, fît le pasteur. Je ferai ce que je
peux pour toi.
--Tu sais que je laisse une nombreuse nichée, commença le soldat.
Mais le pasteur l'interrompit immédiatement.
--Pour cela, tu peux être tranquille. Ce qui devait être ta part de la
mine, leur reviendra comme si tu étais toujours en vie.
--Non, dit Olof Svärd, ce n'était pas cela que je voulais te demander.
Je te demande de ne donner à aucun d'eux la moindre chose qui provienne
de cette mine!
Le pasteur recula d'un pas, puis s'arrêta, muet de stupeur.
--Si tu ne me promets pas cela, je ne pourrai pas mourir tranquille, dit
le prisonnier.
--Oui, dit le pasteur, lentement et avec effort. Je te promets ce que tu
me demandes.
Puis on emmena le meurtrier, et le pasteur demeura tout seul sur la
route à se demander comment il allait tenir la promesse qu'il avait
faite au prisonnier. Pendant tout le retour, il ne pensait qu'à cette
fortune dont il s'était tant réjoui. Mais s'il se trouvait maintenant,
que les gens de sa commune ne supportaient pas la richesse? Déjà, il
en avait vu périr quatre, tous, auparavant, hommes braves et fiers. Il
lui sembla voir, devant lui, tous ses paroissiens, et il se figura que
la mine d'argent allait les perdre l'un après l'autre. Convenait-il que
lui, qui était préposé à veiller sur les âmes de ces pauvres gens,
déchaînât au contraire sur eux ce qui devait les perdre?
Le roi se redressa tout d'un coup dans le fauteuil et regarda fixement
son interlocuteur.
--En vérité, dit-il, en vérité, tu me fais comprendre qu'un pasteur
de ces contrées reculées doit nécessairement être un homme peu
ordinaire!
--Il ne suffisait même pas de ce qui était déjà arrivé, continua le
pasteur; à mesure que la nouvelle de la découverte se répandait parmi
les habitants de la commune, ils cessaient de travailler et on les
voyait se promener oisifs, attendant le jour où la grande richesse
devait affluer sur eux. Tous les gens sans aveu qui se trouvaient dans
la contrée accoururent, et bientôt le pasteur n'entendit parler que de
soûleries et de rixes sanglantes.
Une foule de gens ne faisaient que parcourir la forêt en tous sens, à
la recherche de la mine, et le pasteur remarquait que, aussitôt qu'il
s'éloignait de chez lui, il était guetté par des gens qui tâchaient
de le surprendre en route pour la mine, afin de lui voler son secret.
Les choses en étant là, le pasteur convoqua ses paroissiens en
assemblée communale.
Pour commencer, il leur rappela tous les malheurs que la découverte de
la montagne d'argent leur avait attirés, et il leur demanda s'ils
voulaient se laisser perdre ou s'ils tenaient à se sauver eux-mêmes.
Puis il leur dit qu'il ne fallait pas attendre de lui, leur pasteur,
qu'il contribuât à leur perdition. Maintenant il avait décidé de ne
révéler à personne où se trouvait la montagne d'argent et jamais non
plus il n'en tirerait aucun profit pour lui-même. Enfin il demanda aux
paysans comment ils désiraient l'avenir. S'ils choisissaient de
continuer leur vaine recherche de la mine et d'attendre une richesse à
venir, il s'en irait assez loin d'eux pour que jamais aucun bruit de
tout cela ne pût arriver jusqu'à lui. Mais s'ils voulaient enfin
cesser de penser à cette mine d'argent pour redevenir ce qu'ils
étaient auparavant, alors il resterait parmi eux.
--Mais quel que soit votre choix, rappelez-vous que de ma bouche jamais
personne ne saura rien de la montagne d'argent!
--Eh bien, dit le roi, quel fut le choix des paysans?
--Il fut celui que désirait le pasteur. Ils comprirent qu'il voulait
leur bien, puisqu'il choisissait lui-même de rester pauvre à cause
d'eux. Et ils chargèrent leur pasteur d'aller à la forêt cacher le
filon de minerai sous les pierres et les branches mortes si bien que
jamais personne ne pût le retrouver, ni eux-mêmes, ni leurs
descendants.
--Et après cela le pasteur a vécu ici aussi pauvre que les autres?
--Oui, répondit le pasteur, il a vécu ici aussi pauvre que les autres.
--Il a cependant dû se marier et se faire construire un nouveau
presbytère, dit le roi.
--Non, il n'a pas eu les moyens de se marier et il demeure toujours dans
la vieille cabane.
--C'est là une belle histoire que tu m'as racontée, dit le roi en
inclinant la tête.
Le pasteur resta silencieux devant le roi. Après quelques instants
celui-ci reprit:
--C'est à la mine d'argent que tu pensais tout à l'heure quand tu m'as
dit que le pasteur d'ici pourrait me procurer autant d'argent qu'il me
faut?
--Oui, répondit l'autre.
--Mais je ne peux pourtant pas lui mettre des poucettes, dit le roi; et
comment veux-tu autrement que j'obtienne d'un tel homme qu'il me montre
le chemin de la mine? D'un homme qui a renoncé, non seulement à sa
fiancée, mais à tous les biens de la terre.
--Cela, c'est autre chose, dit le pasteur. Mais si c'est la patrie qui a
besoin du trésor, alors il se laissera sûrement fléchir.
--Tu m'en réponds? demanda le roi.
--Oui, j'en réponds, répondit le pasteur.
--Tu ne te soucies donc point du sort qui attend les gens de ta commune?
--Que Dieu leur soit clément!
Le roi se leva de son fauteuil et s'approcha de la fenêtre. Il resta un
moment à regarder la foule du dehors. Plus il regardait, plus ses
grands yeux brillaient d'un vif éclat et tout son être semblait
grandir.
--Tu peux dire de ma part au pasteur de cette commune, dit le roi, qu'il
n'existe pas de vue plus belle aux yeux du roi de Suède que la vue de
gens tels que ceux-là.
Puis le roi se tourna vers le pasteur et le regarda. Il se mit à
sourire.
--Est-ce par hasard que le pasteur de cette commune serait si pauvre
qu'aussitôt la messe finie il ôte ses habits noirs pour se mettre en
paysan? demanda le roi.
--Oui, il est si pauvre, fut la réponse, et de nouveau la rougeur monta
au rude visage du pasteur.
Le roi retourna à la fenêtre. On voyait bien qu'il était de la plus
belle humeur. Tout ce qu'il y avait en lui de sentiments nobles et
généreux avait été réveillé par ce qu'il venait d'entendre.
--Tu devrais laisser cette mine en paix, dit le roi. Puisque tu as
trimé et peiné une vie entière pour rendre les gens d'ici tels que tu
les désirais, il faut bien que tu les gardes tels qu'ils sont
maintenant!
--Mais si la patrie est en danger? demanda le pasteur.
--La patrie est mieux servie par des hommes que par de l'argent, dit le
roi.
Et ayant dit cela, il prit congé du pasteur et quitta la sacristie.
Au dehors, la foule était aussi silencieuse, aussi avare de paroles que
lorsqu'il l'avait quittée. Mais comme le roi descendait les marches de
l'escalier, un paysan s'avança vers lui.
--As-tu vu notre pasteur? dit le paysan.
--Oui, dit le roi, j'ai parlé à votre pasteur.
--Alors tu as dû avoir notre réponse, dit le paysan. Nous t'avons
prié d'aller causer avec notre pasteur pour que ce fût lui qui te
donnât notre réponse.
--Oui, j'ai eu la réponse, dit le roi.